Le journal d'Isabelle


PRO’S PER AIM des CYCLADES à l'ANDALOUSIE

du 20 mai au 8 juillet
2011

 

Du vendredi 20 au dimanche 29 mai 2011 – Kimolos, Poliagos et Milos dans les Cyclades (Grèce) 

Dans le kastro au centre de la chora de Kimolos, certaines maisons sont coquettement rénovées, mais beaucoup sont encore en ruines. Un vieil homme édenté, la bouche pleine de son déjeuner, sort de chez lui en nous entendant passer. Il nous demande en anglais : « Wouèrrre dou you comme frrromme ? », de France ! Il débite alors les deux expressions qu’il connaît : « ze vous aime, ze vous adorrrre. » sans cesser de mâchonner ce qu’il n’a pas encore pu avaler. La conversation s’arrête là car il n’a pas l’air de savoir d’autres phrases qu’elles soient en français ou en anglais et notre grec se limite aux formules de politesse de base.

Nous retrouvons Milos avec plaisir. Guy appelle ça un « re-re ». C’est sympa les « re-re » : re-voir, re-profiter des villages bleus et blancs, des hameaux de pêcheurs avec leurs garages à bateaux colorés, de la côte découpée et sculptée par le vent, des plages du sud où un restaurant propose de la viande et des poissons grillés à la chaleur volcanique.
Milos est un volcan dont une partie s’est effondrée lors d’une explosion volcanique laissant la mer envahir le cratère devenu ainsi un grand port naturel unique en mer Egée. C’est aussi à Milos qu’on a trouvé la fameuse Vénus qui, même sans bras, envoûte les visiteurs du Louvre. Elle les a perdu non loin d’où nous sommes mouillés. On les cherche encore … et … en vain à ce jour !


Du lundi 30 mai au vendredi 3 juin 2011 – Porto Kayio au sud du 2ème doigt du Péloponnèse

Nous quittons Milos le dimanche soir profitant d’une accalmie des vents d’ouest. Vingt-quatre heures plus tard nous sommes dans la très belle crique de Kayio devant un village du bout du monde mais assez pittoresque pour que les camping-caristes viennent y faire un tour.
Un panneau de bois peint indique une épicerie. Elle est fermée. Renseignements pris, elle ouvre sur demande. L’épicier occasionnel ne parle ni anglais ni français mais il bredouille quelques mots d’allemand. Nous voulons des fruits et des légumes. Il n’a que des conserves. Le frais est apporté par des tziganes dans une camionnette. Personne ne sait jamais quand ils viennent. On nous préviendra quand ils seront là.

Dans la soirée du mardi, des voiliers mouillent bien près de nous. Ça devrait passer. Guy ronge son frein.
Au cours de l’après-midi du lendemain, trois voiliers français arrivent dans le mouillage en passant trop vite entre les bateaux déjà là. Dans la précipitation et sans se préoccuper des voisins, ils jettent l’ancre n’importe comment et n’importe où. Ça ne loupe pas ! Le premier se retrouve sur le Norvégien d’à-côté. Il relève son mouillage et tente sa chance plus loin. Le deuxième est pour nous. Guy leur demande d’aller plus loin. Le skipper affublé d’une casquette de marin et auquel il ne manque que la pipe pour faire vieux loup de mer, répond qu’il sait ce qu’il fait. Le ton monte. Les plus gênés s’en vont : nous décidons donc de lever l’ancre et d’aller dans un coin plus calme où les risques de collision avec ces marins d’eau douce seront nuls. Bien évidemment, le troisième est sur notre mouillage et au moment où l’ancre de Pro’s Per Aim sort de l’eau, notre étrave est à trois mètres à peine du voilier obligeant à un coup de barre pour l’éviter. Autant dire que nos compatriotes ont fait le spectacle et qu’il n’y avait pas de quoi être fier. A cinq cents mètres du village, nous sommes maintenant tranquilles dans une jolie petite anse qui n’a de défaut, pour les marins d’eau douce, que son éloignement du village. Pour nous c’est la quasi garantie que plus personne ne viendra mettre son ancre dans notre cockpit !

La faune des plaisanciers irrespectueux, grossiers, dangereux qui peuplent la Méditerranée donne envie de sortir de cette mare à canards. Soit le bateau se vend, soit nous retournons en Atlantique. Le grand large pardonne moins ! Du coup on y trouve des gens de mer plus sympas.

La météo prévoit trois jours de vents d’ouest faibles. Il faut en profiter à cette époque de l’année où les vents dominants sont plutôt forts et de secteur ouest. Même si on doit brûler un peu de gasoil, il faut partir vers la Sicile où nous attendrons le créneau météo suivant pour continuer.


Mardi 7 juin 2011 – Sciacca au sud de la Sicile

Au sud de l’Italie, il ne faut pas espérer la lune. Pour commencer personne ne répond à nos appels sur la radio. Nous entrons donc doucement dans le port de pêche de Sciacca où sont installés deux ou trois pontons pour les bateaux de plaisance. Deux types en tee-shirt rouge nous font signe. Ils avaient du entendre l’appel sans y répondre et pour cause : ils ne parlent que l’Italien. Ils attrapent les aussières et nous passent les pendilles.

Les douches ? … Pas de douches, juste des toilettes dans un algéco à côté du bureau de la marina.
L’eau potable ? … Oui ! Elle est potable mais, ici, on ne la boit pas !
Il va falloir s’organiser. En fait l’eau du port est assez claire. On fera tourner le dessalinisateur avec le courant du quai pour remplir le réservoir.
Pour les papiers ? Pas d’urgence, nous sommes en Sicile … domani, domani …

Nous sympathisons avec nos voisins Laurent et Chantal de MAEVA que nous trouvons en grande conversation avec un Sicilien, pas le genre beau ténébreux mais plutôt petit, grassouillet et chauve. Conversation est un bien grand mot car Laurent et Chantal ne parlent que Français et Roberto que l’Italien. Mais pas de problème, ça discute dur. Ce qui n’est pas compris avec les mots, s’exprime avec des mimiques, les mains voire tout le corps. Roberto est très fort à ce jeu et il est aussi intarissable qu’il est fort.
On apprend qu’en semaine, il vit sur son petit « 9m » et travaille comme prof de mécanique au lycée professionnel de Sciacca. Je hasarde une ou deux phrases timides en Italien. Il répond … beaucoup trop vite. Je lui demande de ralentir « non troppo rapido per favore » Il réussit pendant une phrase, pas deux, c’est visiblement au-dessus de ses forces. Tant bien que mal, mon oreille s’y fait. Me voici replongée dans un grand bain d’Italien. Il va falloir nager ou couler.

Roberto comprend qu’on a besoin d’un distributeur de billets, d’une laverie, d’une carte SIM pour la clé 3G et d’un peu de ravitaillement. Il se propose de nous emmener tous les quatre dans sa toute petite auto pour chercher tout ça. Pendant deux heures il nous trimballe dans les rues tortueuses et escarpées de Sciacca avec sa voiture aux amortisseurs fatigués.
Pour commencer, arrêt dans le bar en face de son lycée où il offre une tournée d’« espresso italiano » : deux centimètres cube d’un liquide noir épais et amer à souhait sur lequel flotte un demi-centimètre de mousse. Ne pensez pas que je raille … J’adore ça, je le bois même sans sucre. Puis il tient à nous faire visiter l’établissement déserté par les élèves qui sont en révision avant les examens. Ensuite il nous montre les supermarchés locaux et nous revenons avec des cabas pleins.
Nous finissons la soirée à bord tous les cinq écroulés de rire. Roberto fait le pitre, chante « O sole mio » et les fous-rires de Chantal sont incroyablement contagieux.

Pendant tout notre séjour à Sciacca, Roberto est toujours présent, drôle et serviable. Grâce à lui, les camping-gaz sont rechargées dans une boutique perdue dans le dédale des rues étroites et pentues de la pittoresque vieille ville.
Il nous promène, Chantal et moi, une matinée entière de supermarché en magasin spécialisé pour nous trouver la cafetière italienne, celle qui fait un café très proche de l’expresso avec plein de mousse, la BIALETTI BRIKKA. Il finit par dénicher le trésor dans une sorte de Foir’fouille et ne peut s’empêcher de négocier une ristourne de 10%. Un Italien ne conçoit pas qu’on puisse vivre sans boire plusieurs expresso par jour. Il n’était pas question qu’on quitte la Sicile sans la BRIKKA, Roberto s’en était fait un point d’honneur.

Avec Chantal et Laurent nous louons une voiture pour aller sur les sites archéologiques grecs d’Agrigente et de Sélinonte. Celui d’Agrigente est mieux organisé et restauré. Il est aussi plus fréquenté. Nous préférons celui, plus impressionnant, de Sélinonte au pied duquel nous tentons de mouiller avec Pro’s Per Aim le soir de notre départ de Sciacca. Le mouillage est très exposé à la houle et nous roulons lamentablement dominés par le temple en cours de restauration. Incapables de dormir, nous levons l’ancre vers deux heures du matin. Cap sur l’Andalousie.


Du jeudi 16 au mercredi 22 juin 2011 – En mer entre Sélinonte (Sicile) et Almérimar (Andalousie)

De nombreux pêcheurs font sonner le radar au cours de la première nuit à la hauteur du Cap Blanc (Tunisie). Le moteur tourne jusqu’en milieu de matinée. Ensuite le vent nous pousse pendant près de quarante-huit heures. Super ! Nous ferons quand même plus de la moitié du temps au moteur. La Méditerranée, cette excessive, offre ou trop de vent ou pas assez.
Des dauphins jouent à la proue et cabriolent autour de PPA à l’aurore du samedi.
La Méditerranée se resserre, les cargos sont de plus en plus nombreux.
Il commence à faire moins frais. La couette regagne le placard.
Dans la nuit du mardi au mercredi, veille de l’arrivée à Almérimar, nous évitons de justesse un cargo. Sa monumentale masse noire passe à cinquante mètres - peut-être moins - de notre arrière. Il était rattrapant mais n’a pas dévié sa route. Notre zone de détection était trop petite sur le radar qui a sonné alors que le cargo était déjà proche et j’ai mal évalué son arrivée rapide. Nous l’avons échappé belle.


Du jeudi 23 au dimanche 26 juin 2011 – Almerimar sur la côte méditerranéenne de l’Andalousie

Dormir dans une marina espagnole nécessite de bonnes boules Quies. Les calmes débuts de soirées sont trompeurs : la fête commence vers dix heures et bat son plein jusqu’au petit matin. Une bonne sieste s’impose … d’autant plus qu’il fait très chaud, tellement chaud que nous installons le taud de soleil qui n’avait pas vu le jour depuis des mois.

Le soir du jeudi, c’est la fête de la St Jean en Espagne. Une véritable institution ! La plage d’Almerimar est envahie dès l’après-midi par des familles entières équipées comme pour un siège. Des camionnettes déchargent des monceaux de palettes et des troncs d’arbres entiers. Chacun prépare son brasier pour qu’il flambe longtemps haut et fort. La nuit tombée, des dizaines et des dizaines de feux illuminent la longue plage. La violence des flammes oblige parfois à déplacer les tables de pique-nique et le barbecue. Certains sont venus avec une sono alimentée par un groupe électrogène dont le bruit du moteur est largement couvert par celui de la musique.

Depuis deux mois que nous avons repris la mer et le voyage, l’idée de vendre Pro’s Per Aim nous chiffonne de plus en plus. Et si nous le gardions ?

Nous pourrions rentrer en France pour l’hiver, faire l’entretien qui s’impose et aussi quelques améliorations et repartir vers les Antilles à la fin de l’été 2012. A moins que nous allions directement aux Canaries afin de passer l’hiver au chaud après une transat en novembre.

Les annonces ne sont pas retirées. Passons Gibraltar … nous verrons après !


Dimanche 26 et lundi 27 juin 2011 – Passage du détroit de Gibraltar

Un créneau météo sans vents contraires est prévu. C’est si rare à cette époque de l’année que nous quittons Almérimar. Nous faisons tout –ou presque- au moteur. Après le Rocher de Gibraltar, le passage délicat est au niveau de Tarifa. Pro’s Per Aim file vent arrière mais contre le courant de plus en plus fort à mesure que le temps passe. Ça tape dur dans les vagues courtes et hargneuses. Un empannage mal contrôlé fait exploser les lazyjack bâbord ainsi que le second tuyau haute-pression du vérin du pilote. L’autre avait lâché à Nouméa et avait été changé. Il faut faire les quatre dernières heures vers Barbate à la barre.

A peine installés dans la marina de Barbate, le Capitaine s’attelle à la tâche aidé par le matelot – votre serviteur. Il ne nous faut pas longtemps pour réparer les lazy et remplacer le tuyau rompu par un tout neuf qui attendait dans les caisses avec les autres pièces détachées.


Du mardi 28 juin au vendredi 8 juillet 2011 – Côte atlantique de l’Andalousie

Trois nuits à Barbate sont bien suffisantes. La marina est loin de la ville qui est d’ailleurs sans intérêt. Le temps de vidanger l’huile du moteur qui n’a que trop tourné depuis l’Indonésie, de faire des lessives et un peu de ménage et nous filons à Rota au nord de la baie de Cadix.

Joli quartier andalou dans le vieux Rota.

En trente minutes avec le ferry, on débarque à Cadix, celle de « La bèèèlllle de … ». Rues étroites dans le centre et restaurations en cours : Cadix offre un mélange de murs lépreux, de belles façades rénovées et d’entrées d’immeubles typiquement andalouses. Les portes en bois sont ouvertes sur un couloir sombre dont les murs sont recouverts de faïence jusqu’à mi-hauteur. Le couloir donne sur une cour intérieure ensoleillée qu’on devine derrière une porte en fer forgé ouvragé.
Le retour à Rota s’effectue contre vingt nœuds de vent réel avec une houle très courte et très droite. Le ferry saute dans les vagues et retombe lourdement. Des passagers sont malades. Le vent souffle si fort quand nous regagnons le bord qu’il faut plier le taud de soleil pour qu’il ne soit pas arraché.

Le lundi 4 juillet, escale d’une nuit à Mazagon où nous jetons l’ancre devant la marina à l’entrée du fleuve. Nous y sommes à l’abri de la houle derrière l’interminable jetée qui protège le chenal de l’ouest. Nous n’y restons qu’une nuit car les raffineries parfument l’air ambiant.

Nous passons nos derniers jours andalous à Ayamonte sur la rive gauche du Rio Guadiana, fleuve qui marque la frontière avec le Portugal. Il y a peu d’eau à l’embouchure et nous devons attendre que la mer monte un peu pour engager Pro’s Per Aim dans le fleuve et aller jusqu’à la marina.

Tous les jours le Capitaine examine la météo : pas de créneau pour remonter le long du Portugal. Les vents du nord soufflent sans discontinuer bien trop fort pour qu’on les remonte au moteur. Et puis en fait ! A-t-on réellement envie de ramener PPA en France ? Ne serions-nous pas mieux, lui et nous quelque part où les eaux sont chaudes.

Alors ? Une fois sortis du Golfe de Cadix, mettrons-nous la barre à gauche ou à droite ?