Le journal d'Isabelle


PRO’S PER AIM à MADÈRE et aux CANARIES

du 8 juillet 2011 au 8 janvier 2012


Du vendredi 8 au lundi 11 juillet 2011 – En mer entre Ayamonte (Espagne) et Porto Santo (Madère)

Départ d’Ayamonte le vendredi midi avec la marée haute pour passer sans encombre le seuil à la sortie du Rio Guadiana. Dans l’après midi la mer devient mauvaise  et le vent fraîchit. Même en le serrant au plus près, nous ne réussissons qu’à faire cap au sud … vers Casablanca ! En fin de soirée il adonne un peu et petit à petit, nous reprenons de l’ouest, toujours au près … Autant dire que ça tape dur dans les vagues. Je suis malade.
Nous avions vaguement l’idée de diriger l’étrave vers les Açores ce qui aurait éventuellement permis de remonter en France en septembre. Mais rien à faire, Eole est contre ce projet ! Jusqu’au dimanche midi nous tenons un près le plus serré possible et ce cap nous emmène à Madère.
Nous avions perdu l’habitude d’une belle grosse houle bien formée : le mal de mer nous tient pendant une soixantaine d’heures. Quand ça commence à aller mieux, nous ne sommes plus qu’à quelques heures de Porto Santo et le vent calmit.
La traversée s’est faite uniquement à la voile. Incroyable ! Cela faisait si longtemps que ça n’avait pas été le cas. Le vent soufflait même assez pour que l’éolienne recharge les batteries : même pas eu besoin de faire du moteur pour le courant.


Mardi 12 juillet 2011 – Porto Santo dans l’archipel de Madère (Portugal)

Comme il est deux heures du matin, nous préférons jeter l’ancre devant la plage. Il y a bien quelques pontons dans le port de Porto Santo mais ce n’est pas raisonnable d’y rentrer de nuit. Avec la pleine lune, le radar et les indications des guides, nous trouvons la zone de mouillage.
Au petit matin il faut nettoyer et ranger le bateau et dessaler le cockpit qui a été copieusement arrosé pendant la traversée. Pas très envie d’aller à terre. Farniente !

Voilà ! C’est décidé ! Pro’s Per Aim n’est plus à vendre. Nous retirerons les annonces dès que nous aurons une connexion Internet. Le voyage continue avec ce virage à gauche une fois sortis de Gibraltar. Nous sommes contents de ce choix.


Du mercredi 13 au mercredi 27 juillet 2011 – Marina Quinta do Lorde à Caniçal sur Madère

La houle s’est mise à rentrer dans le mouillage de Porto Santo en fin de soirée hier et nous avons roulé abominablement plus de la moitié de la nuit. Ce matin nous pouvons rentrer dans le port ou quitter Porto Santo pour Madère. La météo promettant pour la semaine à venir des vents forts et donc une navigation peu agréable, nous quittons Porto Santo pour la pointe ouest de Madère avant que le temps ne se gâte.
Nous retrouvons la marina où nous nous étions arrêtés en 2006. Katia, la responsable, nous reconnaît. Pro’s Per Aim est encore fiché dans son ordinateur. En tant que vieux clients, elle nous fait un prix. Le personnel est très chaleureux.
Nous aimons bien l’île. Nous allons y rester quelques temps. En 2006, nous l’avions sillonnée en voiture. Cette fois nous marchons dans la réserve naturelle de la pointe Sao Lourenço. Sao Lourenço était le nom du bateau portugais qui aborda l’île de Madère pour la première fois en 1419. Contrairement au reste de l’île recouvert d’une végétation riche et luxuriante, la pointe ouest est une zone battue par les vents, aride et minérale. Les roches rouges ou jaunes sont traversées par des veines de basalte grises. Des milliers de petits lézards galopent partout quand ils ne prennent pas un bain de soleil sur une fleur violette de chardon. Des lièvres détalent à quelques mètres devant nous.
Le temps reste frais et couvert durant tout le séjour. Il semble que la météo soit meilleure aux Canaries. Allons-y !


Du vendredi 29 juillet au mardi 16 août 2011 – Playa Francesca sur Graciosa aux Canaries

Après quarante-huit heures de mer avec une forte houle de travers qui chavire un poil nos estomacs, nous mouillons devant la Playa Francesca sur la côte sud de Graciosa. Graciosa est la première île au nord-est de l’archipel des Canaries. C’est un tas de cailloux et de sable dominé par les trois ou quatre cratères d’anciens volcans. Mais quel charme !
Nos amis Eva et Uwe de QUINUITUQ, rencontrés à Madère, nous apprennent qu’il faut une autorisation pour mouiller ici car c’est une réserve naturelle. Ils nous donnent le formulaire et l’adresse mail de « Medio Ambiante » et nous régularisons la situation.
Cette réserve, c’est encore un truc pour piquer des sous à l’Europe. Nous verrons plusieurs fois des pêcheurs lâcher leurs filets entre les bateaux au mouillage. Pêche-t-on dans une réserve ? Quant aux fonctionnaires de « Medio Ambiante », ils passeront tous les jours avec leur beau bateau à moteur, feront le tour de la baie et ne seront jamais là en même temps que les pêcheurs.

Tous les jours nous allons au village autant pour le plaisir de marcher que pour faire quelques courses ou récupérer nos mails au cybercafé. Trois-quarts d’heure aller et autant pour revenir le long de la côte qui donne sur les hautes falaises noires de Lanzarote, l’île juste en face. Quand la mer est basse, nous traversons la lagune à pied sec, sinon nous en faisons le tour. Au village  on trouve un petit supermarché, une marchande de fruits et légumes et deux cybercafés. Il y a bien une poste mais elle n’est ouverte que deux heures par jour et on n’y trouve pas de carte SIM. Il faudra aller à Lanzarote.
Chaque jour des touristes débarquent en ferry pour passer la journée sur l’île. Des échoppes de babioles artisanales les attendent sur le quai. Ils font le tour de Graciosa sur un VTT de location ou viennent, amenés par des 4x4, profiter de la belle plage de sable blond devant laquelle nous sommes ancrés. Il n’y a aucune route goudronnée, seulement des pistes sableuses.

Quelques anecdotes de mouillage marquent le séjour à Graciosa. Le dimanche 31 pour commencer, nous évitons de justesse d’être éperonnés par un Anglais. Je laisse le clavier à Guy :

Ce matin on a eu une belle frayeur. On ne nous l'avait pas encore fait celle là. C'était arrivé à des amis à Carthagène (Colombie) en 2007 quand nous y étions, mais pas à nous !

Donc, hier soir un bateau anglais est venu mouiller très près de nous alors que la baie est fort grande. C'est typique des gens ayant peu d'expérience et qui ont peur de l'inconnu. Ils se disent "si ce bateau est déjà là c'est que l'endroit doit être bon, doit bien accrocher etc. …" et ils viennent quasiment mettre leur ancre dans votre cockpit !
J'ai horreur de ça. Au delà de la perte d'intimité, c'est une attitude dangereuse car le risque de bascule de vent, voire de dérapage, existe et les bateaux peuvent se heurter la nuit par exemple en provoquant de sérieuses avaries toujours délicates à réparer loin de ses bases. Bref, souvent je suis obligé d'aller demander poliment, mais fermement, qu'ils se déplacent de quarante ou cinquante mètres. Mais hier, c'était à la limite de sécurité (ça devait "passer" !) et –hélas- je n'ai pas voulu aller dire à ces tristes Britanniques que la baie faisait un kilomètre de large et qu'ils pouvaient (devaient) s'éloigner de nous sans problème.

Donc, venons-en au fait, ce matin, je me rasais et je lève les yeux pour regarder le paysage par le hublot. Stupeur ! Que vois-je ? Le voilier anglais d'hier soir (BINKERTOO) nous fonçait dessus. Droit sur notre travers tribord. Je crie à Isabelle de sortir en hurlant pour attirer l’attention du skipper de BINKERTOO. Le tommy  met la tête dehors avant de se précipiter aux commandes de son bateau et éviter de justesse de nous éperonner.

Ce qui s'est passé ?
Ce n'est pas qu'il ait voulu se prendre pour Churchill et rejouer à Mers El Kebir, mais ce sinistre crétin a tout simplement mis le moteur en route pour recharger ses batteries sans vérifier qu'il était au point mort. Comme il était embrayé, son bateau est parti tout seul. Pendant ce temps ce marin d'eau douce n'est même pas resté dix secondes dans le cockpit (sinon il aurait vu qu'il avançait), mais est descendu immédiatement dans son carré. Comme il était trop près de nous, l'accident devenait logique. Nous avons évité la collision de justesse. Et là, le voyage aurait été terminé pour nous !
Nous avons eu le coeur qui a battu fort pendant peut-être dix minutes après que tout fut rentré dans l'ordre.
Le drame avec les GPS et toute l'électronique disponible aujourd'hui c'est qu'il est possible à des débutants d'aller loin sans avoir l'expérience suffisante de la mer. Autrefois il fallait maîtriser la navigation astronomique (Isabelle sait faire maintenant !) pour pouvoir partir, donc il fallait avoir pas mal navigué avant. Ces gens inexpérimentés sont dangereux pour eux c'est sûr, mais également pour les autres.


Le lendemain, un catamaran loué par des Français, lève sa grand voile avant de remonter son ancre alors qu’il est au milieu d’un mouillage encombré. Il en sort en louvoyant comme il peut, vent arrière, ayant peur d’empanner et rasant les autres voiliers. Quand les bateaux à voile n’avaient pas de moteur, il fallait bien mettre les voiles avant de relever le mouillage. A cette époque les mouillages étaient vides ! De nos jours, avec le moteur, on ne fait pas des bêtises pareilles quand les voisins sont proches. La moindre rafale fait dériver et les risques d’abordage ne sont pas négligeables. Sans compter qu’avec la grand voile haute, on n’y voit rien !
La journée d’après, nous le voyons revenir. Il pioche sur notre mouillage. Son ancre pourrait accrocher notre chaîne et décrocher le mouillage. Avant même qu’ils aient terminé leur manœuvre, Guy leur fait savoir qu’ils ont mal mouillé et qu’ils doivent se déplacer. Le skipper le prend de haut ; le ton monte ; Guy insiste et ils finissent par aller plus loin.
Bien sûr, tous les équipages ont profité de la scène, en particulier les Anglais de TIORAM le superbe 15 m mouillé derrière nous. Ce sont des participants du Rallye ARC qui organise une transat tous les ans. Ils sont deux cents cette année à partir en même temps. Pour une première traversée, il y en a que ça rassure de faire partie d’un groupe. Souvent les voiliers sont flambant neufs et les équipages peu expérimentés sinon, ils traverseraient l’Atlantique seuls, sans l’ARC.
Bref ! Alors qu’on bricole sur le pont, l’annexe de TIORAM s’approche timidement. On nous demande si nous parlons anglais, « Yes ! » ; si nous restons à bord pour l’après-midi, « No ! » … Le skipper de TIORAM semble ennuyé. Il finit par avouer qu’il a mal mouillé, que son ancre est sous notre bateau et qu’il part dans une heure. Ce que désire ce gentleman c’est que, au moment où il relèvera son mouillage, nous soyons attentifs, moteur en route, pour pouvoir avancer et lui permettre de récupérer son ancre sans nous heurter. « No problem Sir »
Une heure plus tard, on constate qu’il avait raison. Son ancre était bien sous Pro’s Per Aim !
Comment avait-il réussi ce tour de force sachant que nous étions là avant lui ?
En fait, il avait du la laisser tomber par notre travers au moment d’une rafale, alors que PPA n’était pas dans l’axe ce qui arrive souvent car un dériveur intégral est une vraie savonnette. Le vent ayant un peu tourné, PPA a repris sa place et l’Anglais s’est retrouvé piégé. Encore un qui ne prend pas assez ses distances et qui ne sait pas que tous les bateaux n’évitent pas de la même façon !

J’ai toujours des histoires comme ça à raconter. Forcément quand les skippers sont compétents, il n’y a rien à dire. Tout se passe bien et c’est ce qui arrive la plupart du temps.


Du mercredi 17 août au dimanche 16 octobre 2011 – Marina Rubicon sur Lanzarote (Canaries)

Volcanique, recouverte par endroits d’immenses coulées de lave, Lanzarote est une île fascinante. César MANRIQUE, l’architecte-sculpteur né ici, a su la mettre en valeur. Et c’est beau, très beau ! Aucune construction hideuse ne vient détruire l’harmonie minérale des lieux. C’était son île, le projet de sa vie et il a su convaincre les autorités politiques locales de ne pas céder aux démons tentateurs du tourisme comme au sud de Tenerife ou à Las Palmas de Gran Canaria. Lanzarote vit malgré tout grâce à ses visiteurs. Preuve qu’on peut accueillir des touristes sans saccager le paysage.

Deux mois au ponton, un séjour agréable et bien rempli par les retrouvailles ou les nouvelles rencontres, les travaux et les améliorations que nous prenons le temps de faire tranquillement sur Pro’s Per Aim et le séjour à bord de Benjamin, le fils de Guy, avec lequel nous visitons l’île.

Deux mois difficiles pour le foie … les apéros-dînatoires se succèdent que ce soit chez nous ou chez les copains. Nous en retrouverons certains aux Antilles. Ce ne sera plus la Sangria ou le Moscatel accompagnés de tapas mais le Ti’Punch et le Planteur avec des accras. Quand on voyage, il faut savoir s’adapter !

Nous ne faisons pas que lever le coude. Il y a des moments beaucoup plus sérieux. Aidés par Henning, un Allemand (Waterline Yacht Service), nous bossons dur sur le bateau. Ce sera ça de moins à faire à St Martin et comme nous avons le temps en attendant le moment de traverser : au boulot !
Ménage de fond en comble pour commencer et en nettoyant la baille à mouillage, Guy constate que la plaque d’alu sur laquelle est fixé le guindeau est corrodée. A tel point qu’elle risque de céder la prochaine fois qu’on jettera l’ancre. On répare et on solidifie.
Les joints du vérin du pilote sont remplacés. Ça fuyait depuis l’Australie.
Comme tous les ans, on fait vérifier les voiles. Cette fois il faut réparer la tête de la GV.
L’éolienne vibre. Il est temps de changer les roulements. Elle redevient silencieuse.
Henning nous commande en Allemagne de nouveaux panneaux solaires plus performants que nos anciens. Nous les gardons quand même et Guy bricole un système qui nous permettra de les installer dans les filières au mouillage.
Quand tout est fini, le Capitaine s’occupe à des retouches de peinture un peu partout. Quant à moi, je couds de nouvelles housses pour les coussins du carré et des rideaux pour aller avec. Les anciennes sont bien fatiguées après six ans et nous aurons le plaisir de changer de décor. Cette entreprise de couture est un gros travail. Il me reste encore des coussins à faire quand nous quittons la marina pour l’île de La Palma.


Du mardi 18 octobre 2011 au dimanche 8 janvier 2012 – Marina de Tazacorte sur l’île de La Palma

La Palma est la dernière île à l’ouest de l’archipel des Canaries, aussi luxuriante que Lanzarote est minérale. La Palma est volcanique comme toutes les îles canariennes. Au sud, la dernière éruption du volcan Teneguia date de 1971.  D’ailleurs, pendant notre séjour, une explosion volcanique sous-marine au large de Hierro contraint les autorités à évacuer le sud de cette île menacée par le nouveau volcan.
La Palma est surnommée « isla bonita », l’île jolie. Plus de mille kilomètres de sentiers de randonnée attirent des marcheurs. Le sable noir des plages, si esthétique, n’invite pas au bronzage. L’île est ainsi préservée. On aime !

Nous avions prévu d’attendre à Tazacorte début novembre pour traverser vers les Antilles.
Changement de programme ! Pour des raisons personnelles, nous devons rentrer en France pendant deux mois. Nous reviendrons après les fêtes, en janvier, et nous entamerons la transat à ce moment-là. Pro’s Per Aim sera en sécurité dans la marina de Tazacorte en attendant.


PRO’S PER AIM : la TRANSAT
LA PALMA - LA MARTINIQUE

Du dimanche 8 au samedi 28 janvier 2012


Lundi 9 janvier 2012 – 2ème jour de la traversée

Nous avons appareillé hier vers midi larguant les amarres qui nous retenaient dans le petit port de Tazacorte sur La Palma. Tazacorte est sur la côte ouest de l’île la plus à l’ouest des Canaries : aucune terre ne nous sépare des Antilles.
Le Capitaine a décidé de faire route directe vers la Martinique puisque la météo prévoit des vents favorables sans avoir besoin de descendre plus au sud pour les chercher.
Pendant près de six heures nous avons du faire route au moteur, déventés par les hauts sommets de La Palma. Pro’s Per Aim n’était pas appuyé par ses voiles et la houle faisait rouler le bateau. Inconfortable … mais en restant dehors dans le cockpit, c’est à peine si nous avons ressenti les premiers symptômes du mal de mer.
Quand enfin nous avons pu mettre les voiles, PPA s’est élancé, calé sur son bouchain bâbord et la vitesse a crû. On a beau dire … un voilier c’est fait pour marcher à la voile … pas au moteur ! Les premières vingt-quatre heures nous avons parcouru 128 miles. La deuxième journée devrait être meilleure.

La nuit a été calme. Jusqu’à présent nous n’avons rencontré aucun cargo. Quelques sautes d’humeur d’Eole nous ont obligés à des manœuvres de voiles au cours de la nuit. Ce fut simple, la mer était peu agitée et la pleine lune éclairait le pont comme en plein jour. Nous avons donc plutôt bien dormi, par petits bouts certes mais suffisamment pour être reposés.

Ce matin, nous avons changé d’heure pour passer à TU – 1. Nous ferons de même chaque fois que nous aurons parcouru 15° de longitude de façon à rester à l’heure solaire et à être à  TU – 4 quand nous arriverons aux Antilles.

Il fait encore frais, nous n’avons pas pris assez de sud. Avec un tee-shirt et un sweat, ça fait l’affaire.


Mercredi 11 janvier 2012 – 4ème jour de la traversée

Le vent est régulier ni trop ni pas assez fort, c’est parfait !
En soixante-douze heures, trois jours, Pro’s Per Aim a parcouru 406 milles. Il reste 2121 milles avant d’atterrir en Martinique.
Ne pas faire de calculs ! La mer est capricieuse et le vent tout autant. Nous verrons bien ce qu’ils nous réservent.

Doucement nous prenons le rythme : beaucoup de lecture, un peu d’écriture, un petit chocolat chaud pour quatre heures car le fond de l’air est encore bien frais. Je relis pour la troisième fois le Comte de Monte-Cristo. Quant à Guy, il est plongé dans des nouvelles d’Henri James. Pour varier les plaisirs, j’ai enfin pris le temps d’écrire le journal d’Asie du Sud-Est qui affichait une page blanche sur le site. Nous le mettrons en ligne quand nous aurons une connexion Internet. Je ne néglige pas mes leçons d’Espagnol, interrompues pendant le séjour en France. J’ai l’impression d’avoir tout oublié et que tout est à refaire.

Avant-hier soir la pleine lune s’est levée peu de temps après le coucher du soleil. Elle était d’un roux flamboyant, cadeau de l’astre royal qui n’avait pu l’attendre plus longtemps. Hier cette ingrate l’a encore dédaigné et s’est levée beaucoup plus tard, il faisait déjà nuit et elle avait retrouvé sa pâle couleur habituelle.


Vendredi 13 janvier 2012 – 6ème jour de la traversée

Petit coup de mou du vent hier. Il a fallu faire deux heures de moteur qui ont permis de recharger les batteries. Le reste de la journée s’est effectuée à une allure très pépère.
Depuis la fin de la nuit, Pro’s Per Aim a repris une vitesse plus rapide : six nœuds (11km/h).

Dans la journée, nous avons aperçu au radar un bateau à vingt-deux milles dans notre sud. Le premier depuis le départ ! Vingt-deux milles c’est environ quarante kilomètres … Nous ne l’avons bien-sûr pas vu à l’œil ni même aux jumelles.


Samedi 14 janvier 2012 – 7ème jour de la traversée

Nuit fatigante ! Des grains à l’horizon ont fait sonner le radar plus d’une fois. Heureusement, hier soir au coucher du soleil, le vent fraîchissant, nous avions pris un ris dans la GV pour ne pas avoir à le faire de nuit.

A l’aube, réveillés une fois de plus par le bip, nous constatons consternés que le Raymarine C90W est en vrac.
Le Raymarine est l’ordinateur de bord spécialement et uniquement dédié à la navigation. Il possède un écran muni de quelques touches mais ni clavier ni souris ni système PC ou Mac. On lit sur l’écran toutes les caractéristiques de la navigation (cartographie, vitesse, distances, etc.) et on y affiche le radar. Le Raymarine calcule tout ce qui est nécessaire à la route et commande le pilote automatique qui barre pour que Pro’s Per Aim aille où le Capitaine a décidé.
Immédiatement Guy remet en route l’ancien GPS et le pilote veut bien suivre les ordres. Ouf ! C’est toujours ça ! Même si le Raymarine ne redémarre pas, nous ne serons pas obligés de tenir la barre nuit et jour.
Ensuite Guy tente de le rallumer. L’écran s’éclaire mais l’ordinateur de bord ne voit plus ni le GPS, ni le pilote, ni le radar.
Je me garde bien de déranger le Capitaine ; ce n’est pas le moment ! Les sourcils froncés et les yeux rivés sur l’écran, il bidouille les boutons. Je pense en moi-même que si le radar ne fonctionne plus, il faudra faire des quarts de nuit au lieu de lui laisser faire le boulot comme d’habitude. Ce sera fatigant mais pas autant que de barrer à deux nuit et jour. On se console comme on peut.
Tout à coup, le visage de Guy s’éclaire. Il vient de comprendre que le Raymarine, suite à sa panne, s’est réinitialisé avec les réglages d’usine. Il suffit donc de tout re-paramétrer. Comme il avait épluché en détail le mode d’emploi au moment de l’installation du Raymarine en Australie, le Capitaine ne perd pas trop de temps et finit par reconnecter le pilote, le GPS et le radar.

Tout fonctionne à nouveau. Reste à savoir pourquoi l’ordinateur s’est mis en vrac. Plusieurs hypothèses :
1) Le Raymarine a besoin d’un minimum de volts. Or les batteries étaient faibles en fin de nuit, il était temps de faire un peu de moteur pour les recharger.
2) Mémoire trop pleine avec la trace enregistrée.
3) Autre cause ?

A surveiller …


Lundi 16 janvier 2012 – 9ème jour de la traversée

La nuit fut à nouveau hachée. Une ligne de grains a fait biper le radar trop souvent à notre goût. Nous avions un deuxième ris dans la GV depuis hier soir. Bien nous avait pris : au passage d’une énorme masse nuageuse plus noire que la nuit, le vent est monté à trente-cinq nœuds nous contraignant à enrouler complètement le génois. Avec la seule grand voile à deux ris, nous filions quand même huit nœuds. Il y a eu des surfs à neuf nœuds !
Avec ça la houle était courte et hargneuse. Bien amarinés après une semaine de grand large, nous n’avons pas été malades.
Avec le jour les grains se sont éloignés et le vent a calmi. La houle en restant forte est redevenue plus ample et régulière, les crêtes des vagues s’espaçant.

Le Raymarine a encore fait des siennes. Nouveau traitement de cheval du Capitaine pendant que le pilote se mettait aux ordres de l’ancien GPS. Cette fois, l’ordinateur de bord a eu droit au « reset » d’usine ET à l’effacement de toutes les données (points GPS et routes). C’est reparti ! On surveille quand même … est-ce fragile cette électronique !
Au pire … avec le sextant pour se positionner et le régulateur d’allure comme pilote (mécanique lui !) de secours, on naviguera à l’ancienne. Guy a fait son premier tour d’Atlantique comme ça.

Petite mais délicieuse coryphène au repas de midi. Il en reste pour demain. A peine la ligne était-elle à l’eau que ça mordait. Ensuite il a fallu la tuer, la vider puis la découper et comme d’habitude Guy a grogné. A sa décharge, il faut bien avouer que cette boucherie met du sang partout dans le cockpit, qu’on passe plus de temps à tenter de nettoyer qu’à la couper en darnes et qu’il reste toujours un petit morceau de chair dans un coin invisible laissant filtrer une effluve de poisson pourri. On oublie tout ça au moment de passer à table car la chair de la dorade coryphène est d’une grande finesse et on se régale.

Sans transition, comme on dit dans le poste, Pro’s Per Aim a franchi le Tropique du Cancer ce matin sans que nous y prenions garde. Je ne sais si c’est une vue de l’esprit mais il fait enfin plus chaud et je n’ai pas encore mis mon sweat de la journée.

Tout à l’heure, un paille-en queue nous a survolé. Il est fort loin de ses bases !


Jeudi 19 janvier 2012 – 12ème jour de la traversée

Depuis bientôt quarante-huit heures, sous un ciel couvert, les grains se succèdent et avec eux, à chaque fois, les fortes rafales de vent puis le calme. Ils nous ont apporté la pluie, de vraies pluies tropicales qui ont enfin débarrassé le gréement de toute la poussière accumulée depuis des mois de sécheresse.

Ce matin, nous avons trouvé notre premier poisson volant sur le pont, preuve s’il en fallait que nous avons atteint des eaux plus chaudes.


Samedi 21 janvier 2012 – 14ème jour de la traversée

Le soleil brille à nouveau depuis hier. Les vents ont été faibles et le moteur a tourné. Il a laissé la place aux voiles ce matin.
Rien de spécial à raconter : la routine ! Lecture, écriture, leçons d’Espagnol, bavardages … Tout va bien, nous avançons tranquillement mais sûrement. Déjà les deux-tiers du chemin de fait !


Lundi 23 janvier 2012 – 16ème jour de la traversée

Depuis trois jours, nous n’allons pas bien vite : une centaine de milles par jour en tout et pour tout.
Il fait un temps magnifique et le vent semble se reposer. Régulièrement le moteur ronronne pour nous éviter de rouler lamentablement avec des voiles qui battent. Les batteries ne s’en plaignent pas, elles sont chargées à bloc.

Hier nous avons vu un cargo sur tribord à quatre milles. C’est le premier vu avec les yeux et ce sera le seul.

Dans une semaine, nous serons à Ste Anne … une grosse semaine si le vent reste mollasson … une petite semaine s’il se décide à fraîchir un peu.


Mardi 24 janvier 2012 – 17ème jour de la traversée

Une belle dorade coryphène mord à l’hameçon : de quoi se gaver de savoureuses protéines pendant trois repas. Nous rebranchons le frigo en continu pour la conserver. Il est éteint pour économiser le courant et parce qu’il est vide après deux semaines de mer.


Mercredi 25 janvier 2012 – 18ème jour de la traversée

Nous avons passé une excellente nuit … elle fut juste interrompue pendant une demi-heure.
Dans un demi-sommeil, vers une heure du matin, le Capitaine se dit que le bruit du vent ne correspond pas vraiment à celui de l’eau glissant sur les flancs de PPA. Cette incohérence finit par le réveiller tout à fait. Il se lève, constate que nous marchons à deux nœuds et sort regarder les voiles … Pro’s Per Aim s’est mis à la cape, tout seul comme un grand, pendant que nous dormions. Voilà pourquoi nous étions si confortablement plongés dans un profond sommeil. Le bateau était bien calé par rapport au vent et à la houle et il dérivait tranquillement vers le nord. Plus de bruit, plus de roulis, le grand confort pour tout dire !
La plaisanterie durait depuis un bon bout de temps car nous avions eu le temps de faire sept milles à 60° de la route vers le nord. Le pilote avait du décrocher pendant une rafale et n’avait pas réussi à se reprendre. Guy pense que c’est de sa faute car il avait baissé le rudder (la sensibilité) du pilote pour économiser les batteries. De plus, depuis plusieurs jours, il avait supprimé l’alarme qui signale que le bateau quitte la route prévue, tout ça parce que le vent était farceur et qu’il fallait régulièrement et volontairement, sortir de la route pour prendre du sud afin de ne pas empanner.

Bref ! PPA remis dans le droit chemin, nous retournons au lit.

Réveillés avec le jour par un beau soleil et sous un joli ciel bleu parsemé de petits cumulus d’alizés, nous apercevons une affreuse ligne de grains immense et toute noire dans le sud.
Une fois de plus, merci à nos anges-gardiens ! En nous faisant dériver vers le nord, ils nous ont évité d’être au mauvais endroit au mauvais moment et de subir les accélérations violentes du vent, les calmes une fois le grain éloigné et les pluies. Sans parler du radar qui aurait chouiné sans arrêt.


Samedi 28 janvier 2012 – 21ème et dernier jour de la traversée

Depuis quarante-huit heures, ça fonce. Les alizés soufflent à vingt-cinq nœuds et la mer est chaotique. Pour les « grands marins » que nous sommes redevenus, ça ne pose pas de problème.
Depuis l’aube, la Martinique est en vue. Nous allons la contourner par le sud et atterrir à Ste Anne. Au nord on voit la masse sombre et imposante de l’inquiétante montagne Pelée.

Nous avons donc mis vingt jours et deux-trois heures pour traverser à une allure moyenne assez pépère (5,3 nœuds) qui nous a permis d’avoir de nombreux jours très confortables. Ce soir, bien à plat au mouillage, nous boirons un coup à votre santé. Ce sera le premier apéro depuis le départ car nous préférons tourner à l’eau quand nous sommes en mer.