
La traversée vers Gibraltar
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Vues
aériennes
Vendredi 3 février 2006 - Vers
10h30, nous appareillons de Peniche et notre idée est de
descendre vers Gibraltar en profitant du NE de force 4 qui souffle
comme prévu par les prévisions
météos.
Suivant les caprices d'Eole, pourquoi ne pas continuer en
Méditerranée, remonter un peu l'Espagne vers
Almeria,
puis gagner la Sicile, Malte et la Crète, notre destination.
Mais nous sommes en hiver et les conditions de mer et de temps n'ont
rien à voir avec ce que l'on peut rencontrer lors de
croisières d'été ! Donc, mettre un peu
de
souplesse dans nos projets est de règle.
En fait, nous nous sommes arrêtés à
Gibraltar et
cette traversée de 3 jours fut assez fatigante. Chacun notre
tour nous allons vous raconter comment nous l'avons vécue.

C'est par un NE force 3 qui rapidement passa à force 4 que
nous
sommes partis. Vent arrière, tout dessus, cap au
235°,
j'avais décidé de gagner du large pour couper la
route de
fer au nord du dispositif de séparation de trafic de
Lisbonne,
et de longer cette route de fer jusqu'au dispositif de
séparation du cap Saint Vincent. Ensuite, la route
était
logique : recouper la ligne des cargos, la "route de fer", et
la
suivre à son nord dans le golfe de Cadix jusqu'au cap
Trafalgar.
Là, parer les fameux hauts-fonds si tristement
célèbres et se faufiler entre la côte
espagnole et
les cargos dans le goulet du détroit de Gibraltar, jusqu'au
fameux rocher, une des deux colonnes d'Hercule des anciens.
Le détroit ne fait que 18 miles de long, et permet de passer
de
l'Atlantique (Tarifa), à la
Méditerranée
(Gibraltar). Infranchissable par vent établi contre courant,
siège de redoutables courants, je savais que ce
n'était
pas quelque chose à prendre à la
légère et
que je devais me débrouiller pour le passer de jour et avec
la
pleine mer. Avec un petit vent d'ouest ce serait parfait, avec du
"Levante", ce vent d'est local, nous pourrions être mis en
difficulté !
Revenons au vendredi 3. Dès notre
départ, une
forte houle
du NW nous cueille et nous faisons avec. Mise
en place du
régulateur d'allure, ce dispositif "magique" qui
barre tout
seul
le bateau uniquement en fonction de la direction du vent et qui ne
consomme pas d'électricité. Dans le silence du
vent
arrière, entre 5 et 6 nœuds,
accompagnés par des
dauphins, nous passons une journée agréable entre
lecture
et musique.
Vers
20h00, cap au 170° et la ronde des cargos commence ! Ils
n'ont pas
cessé de nous croiser, nous doubler, nous ...
empêcher de
dormir ! Pendant trois jours ils ont tout le temps
été
là ! Le radar ne pouvait même plus se mettre en
veille
(après 5 mn sans nouvel écho) ! Il sonnait tout
le temps.
Nous nous relayions à la veille et l'autre essayait de
dormir
avec les alarmes incessantes du radar dans les oreilles !
Globalement, ces monstres de fer devaient assurer des veilles et leurs
systèmes anti-collision être efficaces. Je n'ai
été obligé de me dérouter
qu'une fois pour
éviter la collision. Rappelons pourtant qu'en tant que
voilier,
nous étions
prioritaire ! Mais 12 tonnes contre 200 000 ... s'il faut se
dérouter, soyons grand seigneur et déroutons nous
! Il
n'y a qu'en Manche que j'ai vu une telle densité de cargos
et de
pétroliers. Et la Manche c'est petit ! Là nous
étions sur la route Orient - Suez - Gibraltar - Europe ...
Le
grand jeu quoi ! Mais épuisant !
Le lendemain, le samedi 4, toujours cap au sud par NNW
force 4/5
avec
houle assez forte du NW. Prise du premier ris. Belle
journée, ensoleillée. Lecture, musique ... veille
des
cargos ... et vers 19h00 nous doublons le cap Saint Vincent pour entrer
dans le golfe de Cadix. Cap au 112° avec un NNW
fraîchissant
et une mer formée. Je décide de prendre le
deuxième ris et de réduire le génois.
Nuit sans
fin à veiller les croisements et les dépassements
des
cargos ...
Dimanche 5 février - Le vent baisse dans la nuit
et vers
3h00 je
décide de renvoyer toute la toile. Journée
magnifique.
Sieste au soleil, musique, lecture ... Génial sauf tous ces
cargos ...
Lundi 6 février - Le vent continue de baisser en
passant
progressivement au secteur sud puis SE force1. A 2h00 je mets le moteur
en route. C'est le prix à payer pour être avec la
marée haute à Gibraltar dans la
journée.
Une heure plus tard, nous doublons le cap Trafalgar en parant ses haut
fonds et la mer redoutable qu'ils lèvent. C'est
l'entrée
du goulot d'étranglement du détroit de Gibraltar.
Sur
notre tribord, la ronde des cargos est hallucinante. Sur notre
bâbord, la côte espagnole avec ses hauts-fonds et
ses
courants "farceurs".
Devant nous une véritable rivière en crue ... 2
nœuds de courant contraire et le vent qui vire à
l'Est en
forcissant. Je sais que c'est le Levante et qu'il peut durer des jours
et des jours. Qu'avec lui, pas question de se risquer à
entrer
en Méditerranée à cause de la mer
qu'il
lève dans le détroit et ses courants. Mais je
sais aussi
que je dois avoir quand même le temps de passer, que j'ai un
bon
bateau et surtout une équipière comme tout
skipper en
rêve : solide dans la tête. La décision
est prise.
Nous allons tenter de forcer le passage !
6h00 - La mer est de plus en plus formée et le
vent SE
force 4
continue de forcir. Une heure plus tard nous avons 22
nœuds
exactement de face et toujours autant de courant. Nous voyons le Maroc,
là tout près, de l'autre côté de cette
autoroute
de cargos.
La presqu’île de Tarifa est en vue. C'est
l'entrée
des 18 miles du détroit. Le moteur avec ses 55 chevaux nous
pousse de toutes ses forces et Pro's Per Aim avance tout juste
à
2 nœuds sur le fond. Parfois une vague plus vicieuse
l'arrête quasiment et tout doucement, vaillamment, il se
remet en
route. Mais nous n'avons encore rien vu !
Vers 10h00
nous doublons
Tarifa. La renverse de courant et là,
avec le Levante qui se trouve maintenant opposé au sens du
courant ... La mer devient de plus en plus hargneuse, vicieuse ... De
petites vagues, guère plus d'1,5 m à 2 m, mais
toutes
rapprochées, moins de 10 m entre elles montent à
l'assaut
de Pro's Per Aim. Elles sont escarpées face à
nous et
pratiquement verticales de l'autre côté. Elles ne veulent
pas
laisser passer Pro's Per Aim et son équipage. Elles nous
repoussent en Atlantique ... Elles sont le résultat de 3
nœuds de courant contre 22 nœuds de vent avec tout
un
mélange de houles qui s'enchevêtrent dans ce
sacré
détroit.
Pro's
Per Aim file à 5/6 nœuds sur le fond pour
seulement 2
nœuds en surface. Il tombe dans ces trous, rebondi dans les
marmites. Par sa sécurité, j'interdis le pont à Isabelle. Elle est
consignée à l'intérieur.
A la fin des 6 heures de ce passage,
quand tout se calme, quand la tension se relâche, un ferry
nous
croise à toute allure à moins de 50
mètres. Sa
vague d'étrave, encore plus vicieuse, fait équipe
avec une
autre et un mur d'eau nous couche sur bâbord. Rien de
cassé, seul le clavier de l'ordinateur a
traversé
en vol plané la cabine !
Il est temps d'arriver, l'équipage est fatigué.
Gibraltar
est là, à portée d'étrave
avec douche et
nuit calme garantie. Je mets du nord dans mon cap et vers 16h00, nous
sommes amarrés dans le port au pied du rocher.
Malheureusement,
nous avons eu autre chose
à faire que des photos pendant le passage du
détroit !
A mon tour ...
Vendredi 3 Février 2006
Le
vent est revenu : il est temps de quitter Peniche. Nous appareillons
après le petit déjeuner. Alain, Rodolphe et leur
chien
Carbone ont déjà largué les amarres.
Nous les
avions rencontré à La Corogne
d’où nous
étions partis ensemble dimanche dernier. Hier soir nous
avons
dîné dans un petit restaurant où le
patron
s’est empressé de trouver un abri à
Carbone afin de
ne pas perdre quatre couverts. Il nous a servi sa
spécialité : du poulpe grillé avec une
persillade
et des pommes de terre nouvelles. Délicieux !
A la sortie du port, la houle est forte : des creux de deux
à
trois mètres font disparaître des petits
chalutiers
entièrement. Pro’s Per Aim avance bien avec un
vent
arrière de quinze à vingt nœuds.
Une dizaine de dauphins nous accompagnent pendant de longues minutes,
ils se prêtent à la séance photos avant
de
disparaître. C’est la deuxième fois que
j’en
vois jouer avec le bateau. C’est magique !
Malgré la houle qui nous secoue, nous passons la
journée
dehors au soleil. Guy essaye le régulateur
d’allure, ce
gros engin, installé sur la jupe à
l’arrière
et qui barre à notre place en utilisant le vent.
Jusqu’à présent c’est le
pilote automatique
qui faisait le travail mais il fonctionne avec du courant et
c’est une denrée à
économiser.
En fin de journée je sens le mal de mer me titiller. La
fatigue
ou la forte houle ou le froid une fois le soleil couché,
tout
ça mélangé ? Bref ça ira
mieux demain.
La nuit est difficile. Nous croisons beaucoup de cargos, on dort comme
on peut, à tour de rôle. Le voilier roule de trop
et la
recherche constante de l’équilibre est
épuisante.
Samedi 4 Février 2006
Le jour s’est levé bien gris et terne. Il fait
humide et
froid. Nous restons calfeutrés dans le carré. Mon
appétit revient.
En fin d’après-midi, nous passons le cap Saint
Vincent.
Barre à gauche et nous entrons dans le golfe de
Cadix.
Progressivement la houle cesse et la mer devient belle.
Je fais le premier quart jusqu’à minuit. Le radar
bipe
sans arrêt : les cargos se suivent à la queue leu
leu ! A
son réveil, Guy décide de lofer de 10°
pour sortir de
la route de fer. Le reste de la nuit est plus calme. D’autant
plus qu’il ne me réveille pas comme
prévu et que
j’émerge vers six heures, en pleine forme.
Dimanche 5 Février 2006
Pas de dauphins mais une hirondelle qui vient frapper au capot de la
descente.
Toujours autant de cargos. Quelques uns de ceux qui passent
à
portée d’objectif sont photographiés.
La lumière est belle, la mer calme, la
température douce.
Je prépare une pâte à crêpes
et Guy les fait
cuire pour le dîner.
Nous devons mettre le moteur. Eole nous a laissé tomber et
nous
voudrions passer Gibraltar de jour pour voir le rocher. Il faut en plus
tenir compte des marées qui inversent les courants dans le
détroit.
Je fais le premier quart laissant Guy se reposer
jusqu’à
deux heures. C’est assez calme. Les cargos sont nombreux mais
nous ne sommes pas sur leur route.
Lundi 6 février 2006
Je
me réveille vers six heures. La mer est devenue chaotique
à l’approche de Tarifa à cause du
courant contraire
au vent qui tente de nous empêcher d'entrer dans le
détroit. Entre les falaises du cap Trafalgar et Tarifa,
c'est
encore supportable et je prends des photos
des côtes espagnole et marocaine.
Puis Guy devient tendu, il s'attache, se met à l'abri de la
capote et me demande de rester en bas.
Au fur et à mesure que
nous approchons de Gibraltar le courant faiblit, signe d'une inversion
prochaine. La mer se calme un peu et je peux reprendre mon reportage
photo. Le rocher de Gibraltar est à notre gauche et
à
droite, au Maroc, c'est celui de Djebel Mousa, la deuxième
colonne d'Hercule.
La baie
de Gibraltar grouille de cargos,
de pétroliers tous plus immenses les uns que les autres. Ils
sont au mouillage ou se déplacent lentement et
majestueusement.
Ce n'est pas comme ces farceurs de ferries qui vont à fond
et se
mêlent de "ranger" nos équipets !
Nous sommes très fatigués, il faut pourtant
refaire le
plein de gasoil, ranger le pont et le dessaler à l'eau
douce.
Gibraltar me paraît sinistre et peu accueillant. Mais la
météo nous apprend que le vent soufflera demain
à
plus de vingt noeuds avec des rafales à quarante, tout
ça
dans le nez. Pas question de partir avant après-demain.
Mardi 7 Février 2006
Je profite de l'escale pour faire du ménage, nous portons du
linge à la "launderette" et nous faisons quelques courses
(l'arnaque totale !). Il faut aussi dégivrer le frigo. Je
photographie les autres bateaux qui nous entourent.
C'est la première fois que je vois autant de monde vivre
à bord. Ce sont des anglais et la plupart d'entre eux me
semblent bien installés. Leurs bateaux sont à
peine en
état de naviguer. Il y a un foutoir incroyable sur le pont
de
quelques uns. Pour d'autres, c'est le salon de jardin en
teck avec
la plante verte sur la table. De nuit, nous avons même vu un
aquarium bien éclairé dans un carré.
Je finis par m'habituer à sortir du bateau en haute
voltige
(!!!) et les voisins, très distants (discrets ?) hier,
répondent à nos "hello" et nous demandent
d'où on
vient et on l'on va. "To Greece ! Oh ! my God ! It's a long way !"
Ce soir nous irons au cybercafé lire nos mails, y
répondre et mettre le site à jour. Et demain nous
devrions partir à 10h00 (marée oblige !).
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