Les San Blas
du 2 au 27 décembre 2007


Journal



L’archipel des San Blas s’étend sur 120 milles entre le Cap Tiburon (frontière avec la Colombie) au sud-est et le Golfe des San Blas au nord-ouest.
La navigation y est difficile et inconfortable. Tout d’abord, au fin fond des Caraïbes, la houle est croisée rendant la mer mauvaise, hachée et courte. Et surtout, la zone, parsemée de récifs coralliens, est très mal cartographiée.

Alors, pourquoi s’y rendre ? Chez les voyageurs de la mer, l’archipel est mythique !


Les îlots, couverts de cocotiers, les lagons et la vue sur la cordillère des San Blas s’élevant sur le proche continent invitent au farniente et sont un régal pour les yeux.
C’est le KUNA YALA, pays des indiens Kunas. Cette province dépend de l’état de Panama et possède une grande autonomie qui lui a permis jusqu’alors de conserver ses coutumes et ses traditions.



Dimanche 2 décembre, 9h, nous sommes en vue de l’Isla Pinos. De loin, avec son sommet de 200 m et sa forme de baleine, on la repère facilement. Nous allons l’aborder par le sud-est. Cette large passe est l’un des chenaux d’entrée dans les San Blas.
Guy a préparé la route mais nous savons qu’il y a un décalage entre les cartes et les coordonnées données par le GPS. Il faut donc ouvrir grand les yeux d'autant plus qu'ici il n'y a même pas de cartes, que des croquis ou des routiers à petite échelle inutilisables pour un atterrissage .
Un peu d’adrénaline à l’idée de naviguer dans un endroit pareil … cela réveille après une nuit quasi blanche passée à veiller en mer.
Le continent est proche : les montagnes sont couvertes d’une jungle qu’on dit impénétrable et la plaine côtière, étroite, est plantée de milliers de cocotiers.

Une heure plus tard, l’ancre est au fond de la baie à un petit mille au sud du village de Tupuk. En langage kuna, « Tupuk » signifie « baleine ».
Déjà des pirogues nous accostent. « Nuedi ! » (bonjour !)
Perez, dans un anglais approximatif nous explique qu’il est le secrétaire et que le droit au mouillage coûte 8$US. Il nous donne un reçu. Dans l’après-midi il faudra aller se présenter au Sahila, le chef respecté de la tribu.

Un bon déjeuner, une petite sieste réparatrice et nous voici frais et dispos pour nous rendre au village.
Nous accostons à un ponton en béton où est amarré un vieux caboteur colombien tout rouillé. Il apporte des vivres frais, en échange il embarque des noix de coco. L’économie kuna repose en grande partie sur ce troc.

Deux cochons sont à l’abri du dangereux soleil tropical dans une petite case sur pilotis au-dessus  de la mer. Comme le plancher est en rondin, la corvée de curage de la porcherie en est grandement facilitée. Pour les Kunas dont la case donne sur le rivage, les toilettes sont construites sur le même modèle. En guise de murs, des palmes de cocotiers préservent une intimité que les porcs ne réclament pas.

Perez nous accueille et nous emmène chez le chef allongé dans son hamac. Avec une grande déférence, Perez joue le rôle du traducteur. Comme nous avons payé la taxe, nous avons le droit de circuler dans le village et de prendre des photos. « Tekimalo ! » (au revoir !). Nous prenons congé.

Avec Perez qui ne nous lâche pas, nous découvrons les ruelles bordées de cases. Une palissade cache à nos regards les petites cours intérieures. Rien ne traîne, tout est propre, soigné. Nous entendons des poules et des coqs, nous apercevons des cochons. Il nous montre le réservoir d’eau. Sur Pinos, ils ont de la chance, il y a de l’eau douce. Sur les autres îles, les indiens vont la chercher en pirogue sur le continent. Certains villages ont réussi à installer une grande canalisation pour que l’eau soit acheminée sur leur îlot.

Les enfants sortent et réclament des photos, mais les femmes, si belles dans leur costume traditionnel, se cachent et la plupart refusent qu’on les photographie.
Le dépaysement est complet. Tout est si loin de ce que l’on connaît et même de ce que l’on peut imaginer.

Il est possible de faire le tour de Pinos en 3 heures de marche. Ce sera pour lundi avec David comme guide.
Après un passage chez le Sahila qui nous accorde le droit à la balade moyennant une nouvelle taxe de 2$US par personne, nous partons. David réclamera 8$US pour lui en plus en précisant que c’est un minimum. Aux Américains il demande davantage mais il sait que les Français n’ont pas les mêmes moyens que les gringos (sic !).
Le roi « dollar » fait rapidement changer les mentalités au pays Kuna. Notre jeune guide m’explique très sérieusement qu’il exploite le tourisme depuis 5 ans déjà (il en a 19 !).
Attention ! me dit-il … le tourisme pas le touriste …

La promenade est très agréable. Le sentier longe le rivage, les eaux sont calmes derrière la barrière de corail qui entoure l’île. Nous marchons à l’ombre des cocotiers qui couvrent l’étroite bande entre la mer et les versants de la montagne.

David scrute le large : il espère à chaque nouvelle baie découvrir un trésor. D’après lui, les courants apportent sur Pinos des restes de naufrages ou des « choses » tombées ou jetées volontairement à l’eau par des navires soi-disant colombiens. Il est arrivé, nous dit-il, que l’on récupère sur la plage des paquets de cocaïne. (!)

A mi-chemin il nous montre sa cocoteraie et nous ouvre une de ses noix de coco. Mais nous n’avons pas de couteau pour la percer. Il essaie avec une pierre et la noix se casse laissant échapper l’eau si désaltérante. Nous nous contenterons de la pulpe.


 Tout à coup il s’écrit : « Oh ! Jésus ! ».
Un bidon bleu, prisonnier des récifs, flotte entre deux eaux. Il se précipite et le rapporte sur la plage. Une bonne odeur d’essence s’en dégage !
David joint les mains et remercie Dieu. Avec cette essence il pourra aller sur le continent à l’hôpital pour faire soigner son oeil.
Mais le bidon est très lourd et il nous reste une bonne heure de marche. Pas question de le porter sur le reste du chemin. Nous lui proposons de revenir avec l’annexe. Il cache sa prise afin d’éviter qu’un autre Kuna ne la lui prenne et nous voilà repartis.
En arrivant au village nous le traversons d’un bon pas derrière un David tout excité et nous montons dans le dinghy tous les trois.
Il nous faut un bon quart d’heure pour revenir sur les lieux par la mer. La rive paraît recouverte de corail. Guy ne veut pas s’approcher en annexe pour ne pas la percer. Mais David connaît bien son île : un minuscule chenal laissant juste la place nécessaire à notre passage nous amène au ras de la plage.
De retour au village, David est triomphant. Il nous remercie chaleureusement.

Nous quittons l’Isla Pinos le mercredi 5 au matin en longeant le continent vers le nord-ouest : très vite les montagnes couvertes de jungle s’élèvent. A leur pied les silhouettes élégantes des cocotiers s’interrompent parfois pour un village. D’un seul coup je comprends pourquoi je trouve le paysage splendide. Pas une ligne électrique, pas un seul bâtiment, pas une route ou un pont pour détruire l’harmonie de la côte. Quel bonheur !

L’arrivée à Achutupu est délicate. Heureusement le soleil est avec nous et nous zigzaguons à vue entre les îlots et les patates de corail qui affleurent un peu partout. Plusieurs centaines de cases occupent toute la surface de l’île.  L’endroit est magnifique. Nous jetons l’ancre.

Il faut trouver le chef : « Sahila, por favor ! ». Droite, gauche, dans un dédale de ruelles, à chaque virage il faut demander la suite du chemin.

Nous voici à la porte d’une grande case publique : c’est le Congreso. On y décide des affaires du village en assemblée où la présence est obligatoire. Des hamacs sont au centre pour le Sahila et ses adjoints, les villageois s’assoient autour sur des bancs. C’est également un lieu de rencontre où chacun peut venir quand il veut.
Dans la pénombre, on devine des femmes qui cousent leur mola. Près de la porte, si basse qu’il faut se baisser pour entrer, un Kuna albinos chante en s’accompagnant à la guitare. D’autres l’écoutent religieusement. La consanguinité est probablement à l’origine de la naissance de ces enfants blancs baptisés « Fils de la Lune » et vénérés par la tribu. Peu d’entre eux atteignent l’âge adulte.

Le secrétaire arrive. Il va nous conduire chez le chef mais il doit auparavant passer chez lui se vêtir d’un tee-shirt. On ne se présente pas torse nu devant le Sahila.
La case du chef est très grande, meublée de quelques hamacs et d’une petite table autour de laquelle des femmes sont assises. Le Sahila, lui, se balance doucement dans son hamac. Au-dessus de sa tête j’aperçois … ses cravates (!) soigneusement pendues sur un rondin. Un peu plus loin ses chemises sont sur des cintres. Pas d’armoires chez les Kunas, pas de désordre pour autant. Ces accoutrements occidentaux sont surprenants dans un tel décor, mais nous avons déjà constaté que seules les femmes ont gardé leur costume traditionnel. Les hommes s’habillent d’un short et d’un tee-shirt.
Pour l’heure le Sahila est presque nu, un linge informe lui enveloppant l’entrejambe. Sans se lever, il nous tend la main et écoute le secrétaire qui nous présente. Il faut lui donner 5$US pour le Congreso et nous serons en règle : balade dans le village et photos permises pour tout le temps de notre séjour à Achutupu.

Quand nous n’allons pas à terre, ce sont les indiens qui viennent à nous. A longueur de journées, les pirogues nous accostent : les enfants réclament des bonbons, les femmes tentent de nous vendre leurs molas et les hommes le produit de leur pêche. Notre boîte de bonbons se vide, nous accumulons des molas tous plus beaux les uns que les autres. Des langoustes ? Super ! Nous n’avons rien pêché ces jours-ci cela va faire varier notre ordinaire.

Comme nous leur avons acheté leurs oeuvres, des femmes acceptent que nous les photographions. Les molas qui ornent par paires leur blouse sont sobres, composés de simples dessins amérindiens.
Leur costume se complète d’une jupe-paréo en coton bleu foncé décorée de quelques arabesques jaunes ou oranges.
Un foulard rouge imprimé de jaune couvre souvent leurs cheveux noirs et courts.
Sur leurs jambes et leurs bras, des winis. Des perles de couleur sont enfilées au fur et à mesure de l’enroulement du fil autour de leur membre de façon à construire le motif géométrique final.
Seules les plus anciennes ont un anneau dans le nez et toutes ont un trait noir tatoué le long du nez et destiné à éloigner les mauvais esprits. Un fard rouge colore parfois leurs joues.

Certains soirs, une flottille de pirogues à voile ramène du continent les hommes après leur journée de labeur dans les plantations. Leur dextérité est impressionnante. Une pagaie fait office à la fois de safran et de dérive. Quand le vent est un peu trop fort il leur faut se mettre au rappel, l’équilibre de leur petite embarcation est précaire.

Le samedi 8 au matin, nous quittons Achutupu. Le temps est couvert sur le continent mais dégagé sur les îles.
Le vent souffle à 20 nœuds. En ce mois de décembre, les alizés commencent à être bien établis. La houle petite et cassante nous prend de travers rendant la route inconfortable. Une vague nausée m’envahit sournoisement quand une belle carangue gros-yeux mord à l’hameçon. Oublié le mal de mer ! Il faut remonter la bête qui ne se laisse pas faire, puis l’achever, la vider et la découper sur un bateau chahuté par les vagues. Mon travail de poissonnière à peine terminé, la ligne de traîne frétille de nouveau. Cette fois c’est un thazard blanc aux lignes élancées et à la chair si fine.

Nous arrivons à Snug Harbor, un mouillage devant un joli petit groupe d’îlots plantés de cocotiers.
A l’exception de l’Isla Pinos, toutes les autres îles des San Blas sont basses, sans sources et couvertes de cocoteraies que les Kunas exploitent.
Leur économie compte de plus en plus sur les visiteurs étrangers : vente de molas, taxe de mouillage, vente de langoustes et de poissons … Il y a essentiellement des plaisanciers mais de petits hôtels apparaissent çà et là et offrent un cadre paradisiaque à des citadins fatigués.

Mais le mouillage de Snug Harbor est mal protégé de la houle et le bateau roule de trop. Après une nuit inconfortable, nous appareillons pour Green Island. Et là ! … Deuxième journée de suite à se faire secouer par une méchante mer nous prenant par le travers.
Deux fois, une lame plus droite et plus haute que les autres couche carrément Pro’s Per Aim. La seconde est si violente que, dans la soute, une caisse tombée sur le radiateur de décharge de l’éolienne en casse la céramique ; heureusement la résistance est intacte.

Ce n’est pas tout ! Un peu plus tard, gros bruit contre la coque du bateau ! Qu’avons-nous heurté ? Dans le sillage, un tronc d’arbre ! La sécurité du mécanisme hydraulique du safran a sauté et nous sommes très peu manoeuvrants entourés de bancs de sable et de patates de corail. Il ne faut que quelques secondes à mon super Capitaine pour changer la petite pastille qui sert de fusible et retrouver un gouvernail en état de marche et échapper à un échouage.
Une fois de plus, nous nous demandons ce qui se serait passé avec un bateau en plastique et un safran suspendu. Un bateau en métal c’est vraiment solide.

A Green Island puis aux Coco Bandero Cays, nous goûtons au plaisir d’être complètement seuls. Pas d’autres bateaux et les îlots sont inhabités comme beaucoup d’autres. On trouve des villages sur une quarantaine d’entre eux seulement alors que l’archipel compte autant d’îles qu’il y a de jours en une année. Nous apprendrons par la suite que nous avons manqué la rencontre avec un habitué des lieux. Un beau crocodile de 3m environ se prélasse régulièrement sur les plages de l’endroit !

La saison des pluies n’est pas terminée. En une seule belle averse, nous avons refait notre stock d’eau douce en bidons : 120 litres. Elle nous sert à la vaisselle et aux douches.

Samedi 15 Décembre, c’est l’anniversaire de Pro’s Per Aim : deux ans déjà qu’il a été mis à l’eau.

Nous fêtons ça dans les Holandes Cays. Elles ont la réputation d’être les plus belles îles des San Blas. Il est vrai que l’endroit est magnifique. L’eau est enfin vraiment transparente. Le lagon où nous sommes est entouré de plusieurs îles et de récifs où une houle énorme se brise avec le fracas d’un train de marchandises qui n’en finirait jamais de passer.
Pas de villages, les Holandes Cays sont trop loin du continent et c’est un problème pour l’eau douce. Par contre une dizaine de voiliers nous entourent, surtout des américains dont nous allons faire la connaissance à la party hebdomadaire du lundi sur BBQ Island.

Nous passons des heures dans l’eau avec nos palmes, masque et tuba. Le corail est bien vivant, très varié en forme et en couleur : un superbe et génial jardin sous-marin et pour la première fois
en plongée, nous voyons une raie léopard en vol toute tachetée de points blancs. Spectacle magnifique que nous offrent ces animaux !