
Le canal de Panama
16 et 17 janvier 2008
Journal
Vues
aériennes
Mercredi 16, le matin.
Une
dernière lessive,
un coup de jet sur le pont, les panneaux solaires à
protéger avec les coussins du cockpit, le remplissage du
tank
à eau, le plein de gasoil, les derniers échanges
de mails
et les coups de téléphone nous occupent toute la
matinée.
Mercredi
16, début d’après-midi
Les 3 handliners
montent
à bord avec les 4 aussières de 40m
réglementaires.
Pour le passage des écluses, il faut être 6
équipiers :
- 4 handliners pour chacune des
aussières nous reliant au quai
- 1 pilote officiel de
l’Authority of the Canal of Panama (ACP)
Nous quittons la marina
et Luciano, Danilo et Nando nous guident vers le Flat où nous devons attendre le pilote.
Surprise agréable en arrivant de l’autre
côté de la baie ! Nous retrouvons José
et Betty
ainsi que François et Eva qui ont jeté
l’ancre ici
pour préparer leur transit. Ils sautent dans leurs annexes
pour venir
passer un petit moment avec nous. Il y a de l’excitation dans
l’air ! Le Canal est mythique, c’est un moment fort
dans la
vie d’un marin. Et puis nous allons changer
d’océan.
Je n’ai jamais vu le Pacifique ! En quoi est-il
différent
de l’Atlantique ?
Dans la mer des Caraïbes, nous avions perdu
l’habitude des marées. Il paraît que, de
l’autre
côté, les marnages sont de l’ordre de 4
à 7m.
17h30-
Luciano, Danilo et Nando
installent les aussières, 2 à l’avant
et 2 autres
à l’arrière, ainsi que les 8 pneus
qu’ils
répartissent régulièrement le long de
la coque
pour la protéger des chocs contre les autres bateaux ou les
quais des écluses. Guy complète la protection en
ajoutant
plusieurs de nos pare-battages.

18h- Le
soleil se couche, il va faire nuit très vite maintenant. Et
si le pilote nous avait oubliés !
Non ! Une vedette de l’ACP s’approche et nous
aborde avec
délicatesse. Le pilote saute à bord. Avec lui,
nous
allons passer les 3 écluses montantes de Gatun. Il nous
guidera
ensuite sur le Lac de Gatun jusqu’aux bouées
où
nous nous amarrerons pour la nuit.
Le Canal est un ouvrage
colossal. Il a été inauguré en 1914.
Les travaux ont
commencé en
1882 sous la direction de Ferdinand de Lesseps encore
auréolé de son succès avec Suez. Sa
première idée fut de construire un canal
à flot
(comme celui de Suez) entre les deux océans. Mais
l’entreprise était titanesque et les ouvriers
mouraient
par milliers de la fièvre jaune et de la malaria.
Réalisant les
difficultés insurmontables du projet, De Lesseps en
présenta un nouveau avec écluses et fit appel
à
Gustave Eiffel. Mais trop d’argent avait
déjà
été englouti dans l’affaire et les
financiers
refusèrent de suivre. En 1889, la mise en liquidation
provoqua
le plus grand scandale politique et financier de la IIIe
République. Des dizaines de milliers de petits
épargnants
furent ruinés.
En
1903, Panama qui dépendait de la Colombie proclama son
indépendance et les Etats-Unis en profitèrent
pour
reprendre les travaux dès 1904. Un barrage de terre fut
construit sur le Rio Chagres (côté atlantique). Le
Lac de
Gatun ainsi créé restera longtemps le plus grand
lac
artificiel au monde. Il est à 26m d’altitude.
Trois
écluses de chaque côté permettent
d’y monter
et d’en descendre.
Il
fait nuit maintenant. Le pilote nous fait soutenir une bonne allure
pour arriver à l’heure aux écluses de
Gatun. Le
moteur tient bravement ses 8 nœuds et nous laissons
derrière nous la baie de Colon pour entrer dans le canal.
Il y a 3 écluses à la suite les unes des autres.
Avant
d’entrer dans la première nous nous mettons
à
couple de NAOS, un immense voilier de 30m. Nous allons franchir cette
première partie avec eux juste derrière un
énorme
cargo. Comme nous sommes le « petit »,
c’est Naos qui
sera en charge des manoeuvres et il nous faudra exécuter les
ordres de leur pilote.
Nous franchissons la première porte. Les quais sont
très
hauts au-dessus de nos têtes. Quatre employés de
l’ACP nous lancent des toulines. Une touline est une ligne
légère munie d’une boule assez lourde
à son
extrémité ce qui permet de la lancer avec
précision. Elles sifflent à nos oreilles et
atterrissent
sur le pont. N
ous
les attrapons et y attachons les aussières qui remontent sur
les
quais tirées par les hommes de l’ACP. Pro’s Per Aim
et Naos sont maintenant bien amarrés.
Les gigantesques
portes se
referment sur nous. Nous laissons l’Atlantique
derrière
cet impressionnant mur d’acier.
Le niveau de
l’eau
monte rapidement créant quelques remous le long des murs de
béton qui nous encadrent. Au fur et à mesure il
faut
reprendre les aussières de façon à les
garder
tendues : les bateaux doivent rester au milieu de
l’écluse.
Chacune
d’elle fait 34m de large sur 305m de long. Certains cargos
occupent tout l’espace disponible. De plus en plus de cargos
sont
construits « hors normes Panama ». Ils font 7800
milles
supplémentaires pour contourner
l’Amérique du Sud
par le Horn. Un projet d’élargissement du Canal
est
à l’étude.
Le premier
bassin est plein.
Nous voici au niveau du second. Les lanceurs de toulines reprennent les
aussières et, en les tenant, nous accompagnent à
la
deuxième écluse. Les portes se referment sur le
cargo et
nos deux voiliers, l’eau monte et nous arrivons au niveau du
troisième et dernier bassin.
La
dernière porte
s’ouvre sur le lac artificiel de Gatun. Pro’s Per
Aim se
retrouve en eau douce. En moins d’une demi-heure nous sommes
sur
le lieu du mouillage. Une vedette vient reprendre le pilote et nous
restons avec nos trois jeunes handliners pour la nuit.
Est-ce la
bouteille de rouge
que nous avons débouchée pour le dîner
? Luciano,
Danilo et Nando sont bien énervés. Leurs
téléphones sonnent, ils vont et viennent entre le
carré et le cockpit. Vers minuit et demi,
excédé,
Guy leur demande d’éteindre leurs portables et de
nous
laisser dormir. Dans 5h le réveil va sonner !
Jeudi
17, 5h30
Nous
prenons le petit déjeuner tous les deux. Les jeunes
n’ont
même pas été
réveillés par les bruits
de vaisselle. Seuls les cris des singes hurleurs troublent le silence
de l’aube.
6h30-
Nous sommes prêts et il faut tirer de leur sommeil les
handliners
car la vedette des pilotes est en vue. Cette fois ils sont deux
à monter à bord. Nous détachons les
amarres. Nous
devons filer 7 nœuds pour être à 11h
à la
première écluse descendante de Pedro Miguel.
La
traversée du Lac de
Gatun commence. Nous avons 38km à faire entre les
îlots.
Il faut rester dans le chenal balisé : les arbres morts
recouverts lors de la montée des eaux sont un danger pour la
navigation. On en voit qui affleurent la surface.
Nous
espérons
apercevoir des crocodiles. Certains atteignent 6m. Il fait chaud mais
la baignade est formellement déconseillée. Ces
charmants
sacs à mains sur pattes sont trop nombreux.
Nous poursuivons
notre route en croisant d’énormes cargos.
Tous les ans, 13000 à 14000 bateaux transitent par le Canal.
24h/24, 7j/7, les 7500 employés de l’ACP
actionnent les
écluses, guident les bateaux et participent au
fonctionnement de
cette gigantesque machinerie.

Une
énorme
tranchée s’ouvre devant nous à la
sortie du lac. Il
nous reste 13 km à faire avant les écluses.
C’est
Gaillard Cut.
Cette partie a été creusée dans la
roche sous la
direction du Colonel DuBose Gaillard. Ce fut un travail difficile.
Plusieurs éboulements eurent lieu pendant la construction
et, de
nos jours encore, le terrain friable oblige à de continuels
travaux de consolidation.
Gaillard
Cut se termine sous le Pont du Centenaire qui a
été inauguré il y a 4 ans environ.
11h-
Nous sommes en vue de Pedro Miguel. Dominés par
l’élégant pont, nous nous mettons
à couple
du catamaran SAPRISTI avec lequel nous franchirons cette
dernière étape vers le Pacifique. NAOS, le
voilier auquel
nous étions attachés hier est seul devant. Nous
suivons
avec Sapristi et derrière nous, deux autres monocoques sont
à couple.
Les portes se
referment sur
les 5 voiliers. Les lanceurs jettent les toulines et nous voici
amarrés aux 2 quais. Cette fois nous sommes à
leur
hauteur et le niveau de l’eau commence à baisser.
Les
handliners laissent filer les aussières. Nous sortons sur le
petit lac artificiel de Miraflores et nous
téléphonons en
France pour prévenir de notre passage imminent devant les
webcams des écluses de Miraflores, les deux
dernières
avant le Pacifique. Les caméras sont reliées
à
Internet. On y voit les passages en direct.
Nous
entrons dans Miraflores 1. Les lanceurs de toulines
opèrent. Naos se
retrouve à
couple d’un gros bateau promenant des touristes.
L’eau
descend. La flottille se glisse dans Miraflores 2.
Je suis
émue. Quand les portes s’ouvriront, ce sera sur un
nouvel océan, le plus grand de la planète.
13h-
Ca y est ! Nous y sommes ! On peut voir le Pont des
Amériques au
loin à Balboa du nom du conquistador qui
découvrit le
Pacifique en 1513 après avoir traversé
l’isthme au
travers de la jungle.
Une vedette
vient reprendre
les pilotes juste avant qu’un grain violent
s’abatte sur
nous, trempant tout et réduisant considérablement
la
visibilité. Est-ce un baptême pour notre
arrivée de
l’autre côté ?
Un peu plus loin
nous débarquons nos 3 handliners au Yacht Club de Balboa
avec les pneus et les 4 aussières.
L’endroit
est sinistre
: beaucoup de bruit et des odeurs de gaz brûlés.
Les
vagues crées par le trafic incessant des navires font rouler
les
bateaux mouillés devant le Yacht Club. Nous nous
éloignons vers l’océan pour jeter
l’ancre
à Flamenco, la dernière île avant le
grand large.
Nous sommes
fatigués.
Il est préférable de dormir ici. Comme le
va-et-vient
incessant des bateaux continue à faire rouler
Pro’s Per
Aim, nous appareillerons demain matin pour l’île de
Contadora dans l’archipel des Perlas.