Le journal d'Isabelle



Jour après jour, Isabelle rédige le journal de notre voyage. Adapté pour la  radio  depuis mai 2008, voici les textes ayant été diffusés.


PRO’S PER AIM DANS LES TUAMOTU
Du 8 mai 2008 au 16 juin 2008

Jeudi 8 Mai 2008 - En mer entre les Marquises et les Tuamotu

Les hautes et impressionnantes aiguilles basaltiques de Ua Pou s’éloignent doucement dans notre sillage. Nous reprenons la mer après une dizaine de semaines passées aux Marquises. Nous avons parcouru 18000 milles nautiques depuis la mise à l’eau de Pro’s Per Aim en décembre 2005, cela correspond à 33000 kilomètres environ.
Notre projet de vie est toujours aussi fort dans nos têtes et dans nos cœurs. Guy, moi et notre vaillant voilier, sommes prêts à affronter de nouveau l’océan, pas si « pacifique » que son nom le laisse croire pour aller à la découverte d’autres peuples, d’autres îles mais également de nous deux.
La traversée entre les Marquises et les Tuamotu devrait durer entre 4 et 5 jours si les dieux de la mer et du vent sont avec nous. Pour le moment nous avançons bien. Seulement ce n’est pas très confortable car la houle nous prend de travers. Pro’s per Aim roule gentiment d’un bord sur l’autre et toute activité ménagère devient compliquée. On s’accroche d’une main et on travaille de l’autre. Les marins disent : « Une main pour soi, une main pour le bateau ». Et puis il faut faire attention en cuisinant … on aurait vite fait de s’ébouillanter avec l’eau des pâtes. Bien sûr la cuisinière est sur cardans : elle bouge en même temps que le bateau en laissant la casserole horizontale. Mais on n’est pas à l’abri d’un gros coup de roulis qui renverserait la gamelle.
Nous avons mis une ligne de traîne. Le leurre file à 7 nœuds dans le sillage du bateau. C’est un petit poulpe rose avec quelques nuances de bleu, mignon comme tout. Enfin ça c’est mon avis ! Espérons qu’il plaira aux poissons. Tout à coup ça mord. Vite …  on arrête le bateau et on se met à la cape pour dériver doucement sans être chahutés par la houle. Ca y est, on peut remonter la ligne. Guy descend à l’arrière sur la jupe au ras de l’eau et y remonte un joli petit thon de 5-6 kg.
Super ! Des protéines fraîches ! Ce n’est pas tous les jours fête  car nous ne sommes pas très bons pêcheurs et nos menus en mer sont souvent à base de corned beef. Ne prenez pas cet air dégoûté ! Même si cela ne vaut pas le beefsteak tout frais haché de chez le boucher du coin, j’ai appris à cuisiner ce boeuf en conserve et à faire de bons petits plats avec.
Revenons à notre thon qui rend son dernier soupir sous le poignard de Guy …  le plaisir suprême avec le poisson frais c’est de le manger cru à la tahitienne. La recette est toute simple. On le coupe en petits dés de 1 cm, on le passe sous l’eau fraîche et on le laisse s’égoutter. On presse des citrons verts et on verse le jus dans le saladier où on a mis le thon. On laisse un bon quart d’heure au frais. Avant de servir on sale et on poivre et on mange immédiatement. On peut améliorer la recette en ajoutant des légumes coupés en dés et du lait de coco. Un vrai régal !

Il est 16h. Le soleil est déjà bas sur l’horizon. Il est grand temps de prendre la douche. Nous ne sommes plus en Bretagne, il fait chaud. Nous ramenons des seaux d’eau de mer pour nous laver. Les savons ne moussent pas bien avec l’eau salée, avec les gels douche on s’en tire mieux. Un autre seau pour le rinçage et il nous reste juste à utiliser un peu d’eau douce pour nous dessaler.

17h – Nous dînons avant le coucher du soleil. L’énergie à bord c’est comme l’eau. Nous devons l’économiser. Quand il fait nuit nous évitons d’utiliser les lumières alors il vaut mieux en avoir fini avec le repas et la vaisselle avant la tombée du jour. Sous les tropiques, le crépuscule est très court. A 18h il fait nuit noire. C’est le début du premier quart de nuit. Nous devons veiller à tour de rôle d’autant plus que le radar est à nouveau en panne. Tous les 10 minutes je sors faire un tour d’horizon. Pas de lumières si ce n’est celle des étoiles. La Croix du Sud est à 20° à bâbord. Je connais mal les autres mais la voûte céleste est magnifique. Au large, loin des côtes, on a le privilège d’avoir un vrai ciel bien noir. Aucune lumière artificielle ne l’altère et c’est vraiment magique.

Vendredi 9 Mai 2008 - En mer entre les Marquises et les Tuamotu

Tous les soirs, lorsque le soleil s’enfonce doucement dans l’océan, nous scrutons l’horizon en espérant apercevoir le fameux rayon vert.  Les anglais l’appellent le « Green Flash » c’est dire à quel point l’instant est fugace quand on a la chance de le vivre. Un coucher de soleil sous les tropiques, c’est déjà, en soi, un moment magique et émouvant. Il y a toujours des cumulus par ci par là pour décorer avec goût l’embrasement du ciel. Certaines de nos photos sont belles mais aucune ne l’est autant que la réalité. Tous nos sens sont sollicités. On entend l’eau glisser le long de la coque. Le vent siffle dans les haubans et les embruns salés nous caressent le visage pendant que le spectacle du soleil qui se couche nous offre un ciel aux couleurs incroyables et changeant à chaque instant.
Pour voir le rayon vert, il ne faut aucun nuage à l’endroit où le soleil se cache derrière la ligne d’horizon. Il ne faut pas le quitter des yeux et au moment ultime où il disparaît on voit parfois un éclat d’un vert presque fluo. 
Ce soir c’est jour de chance ! Le « Green Flash » est au rendez-vous.


Lundi 12 mai 2008 – Atoll de Tahanea dans les Tuamotu

Depuis hier nous ralentissons Pro’s Per Aim en réduisant la voilure de façon à arriver à l’étale de marée et de jour devant le premier atoll de notre voyage dans le Pacifique. Les Tuamotu ont été surnommé l’archipel dangereux par les anciens. 77 îles s’étalent du nord-ouest au sud-est entre Tahiti et les Marquises sur une surface grande comme le tiers de la France. Cet éparpillement des atolls explique l’isolement de la plupart d’entre eux. Beaucoup sont inhabités et la majorité d’entre eux est occupée par une ou deux familles pas davantage.
Pourquoi « archipel dangereux » ?
A cause des difficultés à y naviguer. Je ne sais pour quelle raison, mais le système des alizés, ces vents si réguliers et si fiables par ailleurs, y est perturbé. Et puis, entre les atolls, des courants violents et traîtres entraînent les bateaux. Les récifs surgissent d’un seul coup, visibles à quelques milles seulement, tellement ils sont bas sur l’eau.
Et quand on veut pénétrer à l’intérieur d’un atoll cela devient encore plus compliqué. Il faut trouver la passe et y être au bon moment de la journée afin que le courant soit faible et le soleil bien haut dans le ciel pour éclairer les patates de corail. En France c’est facile, le moindre caillou est repéré, la cartographie est exacte et de nos jours avec le GPS c’est devenu beaucoup plus facile de s’aventurer en mer. Mais ici, dans cet archipel perdu et peu connu, on ne peut pas compter sur les cartes et on doit naviguer à vue en regardant la couleur de l’eau.
Bleu foncé : on passe.
Bleu clair : on fait très attention et on avance doucement avec une vigie à l’avant ou même mieux, grimpée dans le mât.
Jaune pâle : on ne passe plus avec le gros bateau mais avec l’annexe c’est possible et cela permet d’aller à terre.
Quant au marron, même une annexe ne passe plus car c’est du corail qui affleure.

Nous sommes tendus et attentifs quand Pro’s per Aim se présente devant la passe de Teavatapu. Le génois est enroulé, la grand-voile est ferlée sur la bôme et le moteur est en route.
Cette passe est assez large et ne présente pas de difficulté majeure. La mer, vue de loin avec les jumelles, y semble calme. Pas de mascaret, pas de déferlantes,  c’est bon ! On y va ! Guy est à la barre et moi à l’avant avec mes lunettes de soleil polarisantes qui diminuent les reflets en surface. Tout s’enchaîne bien et tranquillement. Pour une première fois, l’épreuve n’a pas été trop difficile. Nous voici enfin dans l’atoll inhabité de Tahanea.

Nous jetons l’ancre à l’abri derrière le motu. Ca veut dire « île » en tahitien. Pas d’autre voilier au mouillage : Tahanea, un atoll désert pour nous deux. Quel bonheur !
Il y a 12 m d’eau sous le bateau et pourtant nous voyons le fond comme si nous y étions. Jamais nous n’avons vu une eau si claire et si transparente. Une forme souple et grise passe avec élégance sous l’étrave alors que je laisse filer la chaîne. C’est un requin pointes-noires d’un mètre cinquante environ. D’autres arrivent, ils sont maintenant cinq à tourner autour du bateau. Superbes, majestueux, ils semblent attendre quelque chose. Mais que veulent-ils ? On nous a dit que ces requins de récifs n’étaient pas agressifs et qu’on peut même nager au milieu d’eux sans se faire croquer tout cru. Ils ont peut-être l’habitude d’être nourri par les bateaux de passage et le bruit de notre moteur les a attiré.
Le vent est faible, l’eau du lagon est si calme qu’aucune ride ne la trouble. Depuis le pont je fais des photos comme si j’étais avec un appareil sous l’eau.
Nous attendrons que les requins s’éloignent pour nous mettre à l’eau. Il paraît que l’on se fait à leur présence. Pour l’instant c’est trop nouveau pour qu’on soit habitué. On verra avec le temps.

Mardi 13 Mai 2008 – Atoll de Tahanea dans les Tuamotu

Il y a longtemps, très, très longtemps, les atolls étaient des volcans dominant l’océan depuis leurs pentes couvertes de lave. Tout autour de cette île haute, dans les eaux peu profondes, le corail se mit à se développer pendant que la montagne s’enfonçait doucement dans la mer. Au fur et à mesure que le sol s’enfonçait, le corail continuait à se développer en hauteur, cherchant la lumière du soleil. Et cette belle montagne à la végétation luxuriante s’entoura d’un récif corallien protégeant un lagon aux eaux bleu turquoise. Inexorablement la montagne poursuivit sa descente au fond de l’océan. Les millions d’années passant, elle finit par disparaître ne laissant que le récif entourant une mer intérieure qu’on appelle un lagon.
Les Marquises sont des îles hautes sans récif corallien, Bora-Bora et Tahiti sont des îles hautes entourées d’une barrière de corail. Quant aux Tuamotu, ce sont des îles basses, l’île montagneuse est sous l’eau depuis des millénaires. L’anneau corallien qui entoure le lagon n’est pas très large et il n’y pousse pratiquement que des cocotiers.

Nous mettons l’annexe à l’eau pour une exploration à terre. Il n’y a pas de plage pour beacher notre petite embarcation. Nous jetons le grappin dans un mètre d’eau et nous rejoignons le rivage en évitant de nous griffer sur le corail vivant.  Les blessures dues au corail guérissent mal. Pour éviter l’infection il faut asperger la plaie avec du citron pour que l’acidité tue la partie vivante du corail, et je peux vous dire que ça pique ! Ensuite on désinfecte comme pour les égratignures normales.

Nous avons prévu une « opération noix de coco ». D’abord on fouille au pied des cocotiers pour trouver une noix bonne à ouvrir. La coque doit être d’un beau marron brillant et quand on la secoue elle doit être pleine d’eau. Ca c’est facile ! On se baisse, on ramasse la noix et on l’agite, puis on laisse retomber ou on garde … Le plus dur reste à faire. Il s’agit de l’ouvrir. Et là ça n’est plus de mon ressort, c’est trop physique. Je laisse Guy, qui attaque la première noix avec le poignard, pour explorer les mares sur le platier.

Les polynésiens sont plus habiles que nous pour venir à bout de ce fruit récalcitrant. Soit à coup de machette soit en utilisant un pieu fiché dans le sol, ils débarrassent la noix de sa coque. La nature est bien faite. Comme les noix tombent de très haut quand elle sont mûres, elles sont parfaitement protégées par une enveloppe fibreuse elle-même enfermée dans la coque. Nous avons essayé de casser cette coque en la tapant sur des cailloux et nous avons cassé … le caillou ! Sans outil, j’imagine qu’un naufragé sur une île déserte doit éprouver des moments de découragement devant ce fruit qui peut le désaltérer et le nourrir mais qui ne se laisse pas faire. Bref ! Guy se démène comme un beau diable avec son poignard et parvient à sortir une première noix de sa gangue.

Pendant ce temps, dans 10 à 20 cm d’eau sur le platier j’admire des dizaines de petites murènes qui vivent là et se chauffent au soleil. Certaines n’ont que leur tête qui sort du trou mais d’autres ondulent comme des serpents dans à peine quelques centimètres d’eau pour passer d’une mare à une autre quand je les dérange. Les crabes aux yeux rouges s’enfuient à mon arrivée. Les bénitiers offrent à la lumière leurs lèvres à la couleur bleue ou verte. Pour avoir une idée de leur forme, sachez que les deux valves de ces grands mollusques étaient autrefois utilisées comme bénitiers dans les églises. Cela donne aussi une idée de leurs dimensions. Il paraît que les plus grands atteignent 1m ou plus.
Tout à coup, Guy m’appelle. « Isa, viens voir c’est incroyable ! ». Je retourne vers le cocotier où il s’est abrité du soleil pour effectuer ses travaux de force.
Comme la seconde noix qu’il a ouverte n’était pas bonne et il l’a jetée derrière lui. Je ne sais pas comment ils l’ont su ni comment ils se sont donné le mot, mais des centaines de Bernard-l’Hermite  convergent vers elle. C’est l’aubaine ! Une noix de coco ouverte : un vrai festin en perspective pour ces petits crustacés rouges à dix pattes !

Nous revenons à bord avec plein de photos de bestioles et trois noix. Nous en cassons une pour récupérer l’eau de coco. C’est légèrement sucré et très désaltérant En plus c’est sûrement nourrissant et vitaminé à souhait. Puis on coupe l’amande blanche en morceaux. Ca se croque comme une friandise quand on a un petit creux. On peut aussi la râper pour l’utiliser en cuisine ou faire du lait de coco en pressant la coco ainsi émiettée.

Samedi 17 Mai 2008 – Atoll de Tahanea dans les Tuamotu

Aujourd’hui c’est le jour de la lessive. Sur une île déserte, on n’utilise pas trop de linge mais les draps et les serviettes de toilettes se salissent quand même. Nous n’avons pas de machine à laver  bord et nous devons faire attention à notre consommation d’eau.
C’est parti ! On commence par faire tremper le linge sale avec de la lessive à main dans des seaux, puis on frotte, installés sur la jupe à l’arrière de Pro’s Per Aim. Ensuite on rince comme les lavandières d’antan le faisaient dans les rivières. Sauf que nous c’est à l’eau de mer que nous débarrassons le linge de la lessive. Il nous reste à faire des rinçages à l’eau douce pour le dessaler. Nous savons que sur Tahanea,  il y a une citerne d’eau de pluie dans le village abandonné à 2 ou 3 milles de notre mouillage. Nous embarquons dans l’annexe avec le linge et également nos bidons d’eau vides et, à fond de moteur, sur les eaux calmes du lagon, nous allons jusqu’à Otao, le village inhabité.
Il n’y a pas de vent et aucune vague ne trouble la surface de l’eau. Nous admirons les coraux qui défilent sous le canot comme si nous étions la tête sous l’eau avec un masque. Le village est au bord d’une passe, pas celle par laquelle nous sommes rentrés mais une autre beaucoup moins large et difficile d’accès. Les fonds sont magnifiques : un vrai plaisir pour les yeux.
Il a plu ces derniers temps et la citerne de 7000 litres est bien remplie. Nous pouvons faire le plein d’eau et dessaler le linge. Les moustiques attaquent. Zut ! On a oublié de se badigeonner au monoï parfumé à la citronnelle.

Au retour au mouillage, une bonne surprise nous attend. Un autre bateau est arrivé et nous connaissons son équipage : Sergio et Domi. Notre première rencontre date de Panama. Fin décembre, nous étions ensemble côté atlantique dans une petite marina entre l’archipel des San Blas et la grande ville de Colon où se trouve l’entrée du canal. Nous avons passé deux jours ensemble dans la jungle équatorienne au moment du réveillon du Nouvel An. C’est un super souvenir ! Pour atteindre le campement, il avait fallu marcher une heure dans la boue en portant les glacières et les sacs à dos et franchir deux rivières à gué accrochés à des cordes pour ne pas être entraînés par le courant. Là-bas, pas d’électricité et pas d’eau potable, juste quelques cabanes qui nous ont protégés des averses nocturnes pendant notre sommeil. Nous étions une vingtaine, perdus au fin fond des montagnes panaméennes pour fêter le passage à l’an 2008. Génial !

Lundi 19 Mai 2008 – Atoll de Tahanea dans les Tuamotu

Et voilà ! Le vent a forci depuis cette nuit et surtout il a pris du sud. Vous allez me dire : « Où est le problème ? Pro’s Per Aim est à l’intérieur d’un lagon, ce n’est pas la pleine mer, l’ancre est bien accrochée et le mouillage tient d’autant mieux que la chaîne fait du tricot autour des patates de corail. Vous ne risquez rien. »
Là, je dois vous expliquer que ce n’est pas si simple. Ce mouillage est un bon abri si le vent vient de l’est ou du nord-est. Mais s’il souffle du sud, il traverse toute la largeur du lagon avant de nous atteindre. Cela fait 10 milles de fetch, cette distance sur laquelle court le vent. Le lagon, aux eaux si calmes et si transparentes, devient rapidement une mer démontée avec des vagues de 1 à 2 m, si rapprochées que l’on est secoués  à l’intérieur du bateau comme dans un shaker. Une horreur ! Et pas possible d’aller se réfugier à l’abri de la barrière sud. C’est trop loin, l’intérieur de l’atoll n’est pas cartographié et ce temps à grains nous prive de la lumière indispensable pour naviguer à vue et louvoyer entre les patates de corail.
Nous devons prendre notre mal en patience. D’après la météo, le vent va passer à l’Ouest ce qui aggravera notre cas avant de se calmer et de reprendre sa direction habituelle c’est à dire  l’Est.

Tout à coup un violent coup de rappel nous alerte ! Quelque chose s’est cassé à l’avant. Les mouvements du bateau deviennent encore plus désordonnés. Guy se précipite sous une pluie torrentielle pour voir ce qui se passe. Le bout qui double la chaîne sur quelques mètres au niveau de l’étrave  s’est rompu. Une aussière de 20 mm de diamètre ! Imaginez un peu la puissance des rappels. Ce bout est là pour amortir les rappels en question car le cordage a évidemment une souplesse que la chaîne ne possède pas. Maintenant c’est elle qui encaisse les coups et la cloison étanche sur laquelle elle est fixée souffre méchamment. A tout instant elle peut céder et ce serait catastrophique. On perdrait le bateau. 
Alors là mon Capitaine ne perd pas son sang froid. Il faut faire très vite. Il m’envoie mettre en route le moteur en me demandant d’avancer doucement pour soulager le mouillage.  Pendant ce temps il installe un nouveau bout tout neuf avec un doigt de fer. C’est un bidule en forme de doigt crochu qui s’accroche à un maillon de la chaîne. Ouf ! Le cordage est en place et fait son travail d’amortisseur. Pro’s per Aim ne souffre plus.

Par contre l’autre doigt de fer est tombé au fond de l’eau avec le morceau de cordage cassé. 12 m de fond ! Guy s’équipe avec une bouteille et plonge. En moins de 10 minutes il est de retour avec le précieux doigt de fer. Au cas où, on en aura un de rechange. En plus il en a profité pour regarder et mémoriser les zigzags de la chaîne autour des patates, ce qui nous permet de la détricoter un peu. Le mouillage gagne encore en souplesse.

Le temps est tellement gris et triste que je prépare une pâte à crêpes. Nous les partagerons ce soir avec Sergio et Domi pour fêter leur départ. Ils veulent appareiller demain matin pour Fakarava. C’est un grand atoll habité situé au nord de Tahanea où nous sommes en ce moment bien malmenés par un affreux clapot.

Lundi 26 Mai 2008 – Village de Tetamanu le long de la passe sud de Fakarava dans les Tuamotu

Nous avons quitté Tahanea : fini l’atoll désert pour nous tout seuls, depuis deux jours nous sommes mouillés avec d’autres bateaux devant le minuscule village de Tetamanu.
A terre nous rencontrons Roana. Elle travaille pour la pension de famille de Tetamanu. Elle nous explique qu’ils ne sont que 7 habitants à vivre ici toute l’année et qu’en ce moment il n’y a pas de clients dans les quelques fare où viennent parfois des touristes en mal de dépaysement total. Roana nous dit que le village a été abandonné car le motu était devenu trop petit pour loger tout le monde. Alors les habitants sont partis à Rotoava, le grand village au nord de l’atoll.
Une famille est restée à Tetamanu et vit du tourisme. La passe de Tumakohua, qui longe le village, est célèbre pour les plongées dérivantes qu’on peut y faire au milieu des requins. Nous irons à l’heure où la marée commencera doucement à remplir le lagon. Pour l’instant nous avons réservé un repas au restaurant de la pension. Il est construit sur pilotis au bord de la passe. On y accède par une jetée en bois construite elle aussi sur pilotis. La cuisine donne sur le motu à l’arrière et l’eau y est très peu profonde. Elle est transparente et nous admirons les coraux et les poissons multicolores qui y nagent quand un violent bruit de remous nous fait lever la tête. Le cuisinier vient de jeter des déchets de poissons à l’eau et les requins pointes-noires se battent pour récupérer les morceaux. Leur rapidité est impressionnante. En moins de temps qu’il ne le faut pour le dire, tout est avalé et ils recommencent à tourner de leur nage ondulante devant nos yeux. Il y a si peu d’eau que leur ventre frôle le fond alors que leur aileron est hors de l’eau. Ca me rappelle « Les dents de la mer ».
Pour le déjeuner nous mangeons une belle carangue noire qui s’est faite prendre dans les pièges à poissons de la passe. Et nous ne résistons pas au plaisir de nourrir les requins avec les restes. Nous sommes à l’endroit du fare où l’eau est profonde. Les gros spécimens, ceux qui n’ont pas assez d’eau pour aller côté cuisine, sont là. C’est un vrai ballet qu’ils nous offrent dans les eaux claires de la passe. Des rémoras vont et viennent et s’accrochent sur le pointes-noires qui passe à leur portée. Une grosse masse gris foncé s’approche. Sa nage est caractéristique. C’est encore un requin mais cette fois c’est un gris. Ils n’ont pas aussi bonne réputation que leurs collègues à pointes-noires. Les requins gris sont plus facilement agressifs. En plus ils sont beaucoup plus gros ... ça veut dire qu’ils ont des bien plus grandes dents !

L’heure de l’étale de marée approche. Le courant est en train de s’inverser dans la passe et l’océan va commencer à remplir le lagon. C’est le meilleur moment pour faire une dérivante dans la passe. On dit explique qu’il faut se mettre à l’eau à l’extérieur du lagon, côté océan, et se laisser entraîner par le courant rentrant à l’intérieur.
Nous allons nous équiper au bateau avec palmes, masques et tuba mais surtout avec une combinaison. L’eau a beau être à 28 ou 29°C, quand on reste une petite heure à patauger, on finit par avoir très froid. Avec l’annexe nous prenons la passe. Arrivés à l’extérieur du lagon, nous nous mettons à l’eau. Guy tient l’annexe avec un bout pour qu’elle dérive en même temps que nous et nous nous laissons aller avec le courant. Au début, le paysage marin défile doucement sous nos yeux. Des dizaines de requins nous suivent ou nous croisent. Ils semblent vaquer à leurs occupations. Tant qu’elle ne consiste pas à nous boulotter, ça va !
En fait, ils sont aussi couards qu’ils sont curieux. Ils s’approchent de nous mais font demi-tour rapidement. La force du courant augmente, nous allons de plus en plus vite, irrésistiblement entraînés vers le lagon. Je me retourne et j’essaie de nager à contre courant. Même avec les palmes je ne réussis pas à étaler, je recule ! Super les sensations ! Mieux que la Foire du Trône, enfin c’est mon avis !
Un énorme poisson sort du bleu des profondeurs et vient vers nous. Je le reconnais même si je n’ai pas encore eu la chance de le rencontrer sous l’eau. C’est le célèbre poisson-Napoléon ! On ne peut pas dire qu’il soit très beau mais il est monumental. Sa  grosse tête est surmontée d’une bosse.  Il avance sans qu’on le voit bouger. Il est vraiment très impressionnant.  Dommage ! il est un peu loin pour que ma photo soit réussie.
On nous avait prévenus. Le courant nous ramène au mouillage où Pro’s Per Aim nous attend sagement. Quelques milles faits en un peu plus d’une heure, sans presque palmer. Un record non ?

Mardi 27 Mai 2008 - Baie de Kakaiau au milieu de la barrière Est de Fakarava dans les Tuamotu

Nous venons de quitter Tetamanu le village sud de Fakarava. L’atoll de Fakarava est immense. L’anneau corallien a la forme d’un rectangle de 60 km de long sur 25 de large. Pour rejoindre le nord nous avons donc une soixantaine de kilomètres à faire. Avec notre voilier, il nous faut 7 à 8 heures pour parcourir cette distance. Nous avons choisi de voyager à l’intérieur du lagon. Un chenal balisé relie le sud au nord. Il permet d’éviter les hauts-fonds et les nombreuses patates de corail. Il faut quand même ouvrir l’œil et la navigation en devient très stressante. Nous avons décidé de nous arrêter au milieu du chemin pour couper la route en deux. Il y a des mouillages de beau temps tout le long du récif et aujourd’hui le vent ne souffle pas. Nous trouverons un joli coin tranquille pour faire une pause. Si cela nous plaît nous resterons plusieurs jours à jouer les Robinsons sur un motu désert.
Guy est à la barre à l’arrière et je suis à la proue avec les jumelles et le compas de relèvement. Le soleil est déjà haut dans le ciel et sous les tropiques, il est terrible. Je suis bien bronzée mais si je ne me protège pas, en moins d’une heure, je ressemblerais à une langouste bien cuite. J’ai donc un chapeau avec un grand mouchoir coincé dedans pour que ma nuque soit à l’abri. Un tee-shirt et un pantalon long complètent la panoplie sans oublier les lunettes de soleil polarisantes. Ainsi vêtue, je ne suis pas sûre de gagner à un concours de mode. Mais, au moins, c’est efficace !
Les balises du chenal sont très éloignées les unes des autres. J’ai du mal à les repérer. Elles se confondent avec la ligne des cocotiers qui poussent sur le récif dans le lointain. Je finis par trouver la suivante et nous mettons le cap dessus. Avec les jumelles je recommence à fouiller l’horizon pour trouver la balise d’après et régulièrement je jette un coup d’œil à la surface devant l’étrave pour vérifier que nous sommes toujours dans le bleu foncé et qu’il y a donc assez d’eau sous la coque. Je suis trop préoccupée par la recherche de la balise et plus assez attentive à la couleur de l’eau devant nous. Tout à coup je regarde et, horreur, je constate que le bleu est devenu très clair ce qui veut dire que nous sommes sur un haut-fond et qu’il y a certainement une patate tout près. En même temps j’entends le moteur rugir en marche arrière. Guy avait vu la tache claire et, in extremis, il a arrêté Pro’s Per Aim avant l’échouage. Nous nous apercevons que nous avons loupé une balise et que, depuis plusieurs dizaines de minutes, nous sommes sortis du chenal. C’est pour ça que nous avons failli nous échouer. Heureusement que mon Capitaine est un bon marin et que tous ses sens étaient en éveil ! La route reprend, doucement, de façon à rejoindre le chenal balisé. La navigation à l’intérieur d’un lagon n’est pas de tout repos. Au bout de trois bonnes heures, nous jetons l’ancre dans la baie de Kakaiau. Ouf ! Nous sommes en sécurité et complètement seuls.

Vendredi 30  Mai 2008 – Village de Rotoava au nord de l’atoll de Fakarava dans les Tuamotu

Nous voici arrivés au nord de Fakarava. Nous sommes mouillés devant le village avec une dizaine d’autres voiliers. On nous a dit qu’Internet vient d’être installé sur cet atoll et que l’on peut se connecter au bureau de poste. Nous y allons tout de suite. Demain c’est samedi et la poste est fermée le week-end. Cela fait plus d’un mois que nous n’avons pas pu récupérer nos e-mail. En plus nous avons plein de photos à charger pour mettre le site-web à jour.
La connexion est très lente et la poste ferme à 14h30. Il faudra revenir lundi pour finir la mise à jour du site. Maintenant il va falloir trouver l’épicerie en espérant  que les rayons ne soient pas trop vides. Le ravitaillement des atolls se fait par bateau depuis Tahiti. Ils l’appellent d’ailleurs la goélette même si depuis des années, elle a perdu ses voiles au profit d’un moteur. Il reste qu’elle ne vient que tous les mois. C’est pour ça que l’épicerie n’a pas grand chose à vendre. Nous trouvons quand même des oeufs et un kilo de carottes. Ce n’est pas tout. Nous avons besoin d’essence pour le hors-bord de l’annexe. On nous dit qu’il n’y a pas de station essence. Pourtant nous avons vu des pick-up passer sur la seule route de l’atoll. Comment font-ils pour remplir leur réservoir. A force de demander à droite à gauche, nous rencontrons Jean, un jeune paumotu qui travaille au club de plongée et qui nous explique qu’ils se fournissent en bidons de 200 litres. Gentiment, il nous propose de nous dépanner. Nous avons besoin de 15 litres. Il siphonne son gros bidon avec un tuyau et remplit nos jerricans. Sauvés ! Nous n’aurons pas à ramer pour aller à terre. Et tant mieux parce que dans les lagons les courants sont parfois très forts et quand le vent s’en mêle on ne va pas toujours où on veut.

Mercredi 4 Juin 2008 – Passe Garue au nord de l’atoll de Fakarava dans les Tuamotu

Jusqu’à maintenant, à chaque fois que nous avons pris une passe pour entrer ou sortir d’un atoll, cela s’est bien passé. Nous avons peu de renseignements sur la passe nord de Fakarava si ce n’est qu’elle est très large. En plus nous n’avons pas l’heure des marées. Tant pis ! Nous partons de bonne heure pour arriver de jour à l’escale suivante.
Je me souviens avoir lu dans Stevenson quelque chose sur Fakarava. Je ressors son livre intitulé « Dans les mers du Sud ». Il a navigué sur une superbe goélette, le Casco à la fin du XIXe siècle dans le Pacifique sud et voilà comment il a vécu le passage que nous allons prendre pour sortir du lagon de Fakarava.

« En approchant nous trouvâmes un peu de courant, car la mer privée du lagon a, en cet endroit, son origine et sa fin, entre les mâchoires du portail où elle s’essaye en vain à lutter contre la masse plus majestueuse du Pacifique. Le Casco ressentit à peine une secousse insignifiante, mais il y a des époques et des circonstances où les entrées de port de ces bassins intérieurs vomissent des déluges, à emporter, submerger et démâter des navires. Car imaginez un lagon parfaitement étanche sauf en un point, et ce point d’une largeur tout juste navigable ; imaginez que le flux et le vent aient amoncelé durant des heures en ce repli de corail un superflu d’eaux, puis que la marée se renverse et que le vent tombe : l’écluse de quelque grand réservoir de chez nous donnera une faible idée de cet épanchement. »

Bref ! Pour le Casco et son équipage tout s’était bien passé même si Stevenson avait entendu dire que l’endroit pouvait être terrible  et que, je le re-cite, « il y a des époques et des circonstances où les entrées de port de ces bassins intérieurs vomissent des déluges, à emporter, submerger et démâter des navires. ».
En nous présentant devant la sortie de l’atoll, nous sommes donc plutôt confiants, beaucoup moins tendus que les autres fois et pas assez sur nos gardes.
La passe est effectivement très large, pas loin d’un kilomètre entre les deux bords mais elle semble barrée sur une bonne partie par des déferlantes. On appelle ça un mascaret. Mon Petit Larousse m’en avait donné la définition exacte. C’est une brusque remontée des eaux, qui se produit dans certains estuaires ou passes d’atoll au moment du flux et qui progresse rapidement sous la forme d’une vague déferlante.
Nous examinons la situation et sur la gauche l’eau paraît plus calme. L’eau n’y déferle pas et Guy s’y engage. La grand-voile est haute et le vent nous pousse bien. Par sécurité, Guy met quand même le moteur en route. On ne sait jamais !
A partir de là tout s’enchaîne très vite. Sans avoir le temps de comprendre pourquoi, nous nous retrouvons devant l’abominable mascaret que nous voulions à tout prix éviter. Pas question de faire demi-tour, le courant nous emporte à 11 noeuds et nous ne pourrions pas le remonter. Les déferlantes nous chargeraient par l’arrière et nous perdrions le bateau ! En plus, même si nous avions assez de puissance pour remonter 11 noeuds de courant, le temps de faire le demi-tour nous nous retrouverions en travers de la lame, un coup à être couché et à démâter ! Nous serions alors emportés sur le récif ou même coulés avant d’y être jetés.
Alors, sans hésiter une seconde, Guy pousse le moteur à fond et attaque les déferlantes bien en face. La première submerge l’avant jusqu’au mât, immédiatement suivie par une deuxième qui, cette fois, arrive jusqu’au cockpit. Le capot de la descente n’est pas fermé. Je vous l’ai dit. Nous étions trop confiants ! Des dizaines et des dizaines de litres d’eau se déversent dans le carré. En m’accrochant pour ne pas passer par-dessus bord, je réussis à le fermer avant la troisième vague. C’est là que je vois que le capot de la cabine arrière, celui qui donne sur le cockpit, est ouvert. Nous ne le fermons jamais. En deux ans et demi de navigation et 18000 milles, nous n’avons jamais embarqué d’eau à l’arrière. Je ne peux pas aller le fermer, ce serait trop dangereux. Je reste assise et je me cramponne. Les déferlantes se succèdent, explosant sur le pont avec violence. Le bruit est assourdissant. Pro’s Per Aim se soulève, se cabre et retombe de plusieurs mètres dans un fracas de fin du monde. Je me tiens de toutes mes forces pour rester à bord et ne pas partir à l’eau. Guy reste rivé sur sa barre, le visage agressif. Il se bat pour garder Pro’s Per Aim en ligne. Le moindre écart et c’en est fini de notre voyage. Il faut rester face aux déferlantes et passer ce mascaret le plus vite possible. Un navire, aussi solide soit-il, ne peut pas résister longtemps à de tels chocs. Le moteur s’emballe après chaque vague quand l’hélice tourne à vide, tout l’arrière du bateau étant hors de l’eau !
J’ai l’impression que ces moments durent une éternité. Dans quel état allons-nous sortir de là ? L’eau continue à rentrer par le capot dans la cabine arrière. A chaque déferlante, Pro’s Per Aim fait le sous-marin.
Enfin, nous passons la dernière déferlante. La mer se calme autour de nous. Nous sommes de l’autre côté.
Il nous reste à évaluer les dégâts. Des dizaines de litres d’eau salée sont rentrés à l’intérieur à chaque vague, les matelas et les coussins du carré sont trempés. Il faudra dessaler tout ça pour que ça puisse sécher. La force de l’eau a arraché les boîtes à dorade, vous savez ces manches à air qui permettent la ventilation à l’intérieur du bateau. Guy en retrouve une coincée dans les cordages mais l’autre est partie à l’eau. Les coutures de la capote ont lâché. Les paquets de mer ont fini le travail d’usure des UV tropicaux. J’ai de la couture en perspective et à la main s’il vous plaît parce que ma machine à coudre n’est pas assez costaud pour ce type de tissu. Nous avons aussi perdu des bidons d’eau douce et d’autres bricoles qui n’étaient pas attachées.
A la réflexion nous nous demandons pourquoi nous nous sommes retrouvés dans le mascaret alors que nous avions pris à gauche pour l’éviter. Soit le courant, trop violent, nous a dépalé, soit le mascaret s’est étendu à toute vitesse sur la gauche refermant la passe au moment où nous y étions. C’est ce que pense mon Capitaine.
On peut dire que nous nous en tirons bien. Le voyage aurait pu s’arrêter là. Nous n’aurions pas été les seuls à finir dans la passe nord de Fakarava, mais ce n’aurait pas été une consolation ! Que cela nous serve de leçon ! La mer ne pardonne pas la légèreté. Aucune navigation ne doit être considérée comme facile. Il faut toujours envisager que le pire est possible et être prêt à faire face en toutes circonstances.

Nous mettrons deux jours à panser les plaies de notre « Pro’s Per ».

Mercredi 4 Juin 2008 (le soir) – Anse Amyot au nord de l’atoll de Toau dans les Tuamotu

Au cours de nos différentes escales, quand nous sommes au mouillage avec d’autres bateaux, nous faisons connaissance avec les équipages. Il arrive que des amitiés naissent de ces rencontres du hasard. La plupart du temps, nous passons ensemble quelques heures agréables avant de repartir chacun de notre côté. C’est à ces moments là que nous échangeons des mines de tuyaux et de renseignements sur les prochaines îles où nous avons l’intention d’aller. Et justement on nous dit que l’Anse Amyot, au nord de l’atoll de Toau, est une escale très sympa et qu’en plus, le mouillage est très protégé ce qui est rare dans les Tuamotu.

Après l’épreuve de la passe nord de Fakarava, c’est donc un vrai réconfort d’arriver dans ce petit paradis. A cet endroit le récif s’ouvre sur une petite cinquantaine de mètres de large. Mais attention ! La passe est borgne ! On mouille dans cette interruption du récif car le passage vers l’intérieur du lagon est barré par une multitude de patates de corail affleurantes et trop rapprochées pour permettre la navigation. Nous avons été repérés avant notre entrée car un speed-boat vient à notre rencontre et Gaston nous propose un corps-mort pour amarrer Pro’s Per Aim. Comme il y a plus de 10m de fond et beaucoup de courant à chaque renverse de marée, nous acceptons.
 
Peu après, Pro’s Per Aim étant en sécurité, nous descendons à terre pour saluer nos hôtes, Valentine et Gaston. Tout de suite nous avons l’impression de faire partie de la famille. Quelle chaleur dans l’accueil ! Valentine nous saute au cou pour nous embrasser. Elle nous propose de participer au dîner polynésien qu’elle organise demain soir pour les trois autres bateaux arrivés avant nous. Pour 2500 francs pacifique par personne, nous aurons le dîner et la location illimitée du corps-mort. Il faut se rappeler que la Polynésie Française n’est pas dans la zone « euro ». 2500 francs pacifique par personne correspondent donc à 22 euros environ.
Ca marche ! A demain Valentine ! Nous viendrons de bonne heure pour t’aider à la préparation du repas.

Jeudi 5 Juin 2008 (matinée) – Anse Amyot au nord de l’atoll de Toau dans les Tuamotu

Sur Toau, on manque de tout. La goélette passe environ une fois par mois à la demande de Valentine et Gaston qui s’y ravitaillent. Cela fait maintenant 4 bonnes semaines qu’elle a fait escale dans l’Anse Amyot et comme la cabine téléphonique est en panne depuis 3 semaines, les contacts avec l’extérieur ont cessé. Personne ne sait quand la goélette va passer.
Incroyable cette cabine téléphonique ! Quand elle n’est pas en panne, elle fonctionne avec des panneaux solaires et une antenne râteau ! Et il n’y a évidemment pas d’autres téléphones sur l’îlot.
Pas la peine non plus d’investir dans un téléphone portable, car le réseau du "vini" ne couvre pas Toau. Je trouve ça mignon comme tout l’appellation « vini » pour le portable polynésien.

Si seulement leur moteur hors-bord était réparé ! Ils iraient jusqu’à Fakarava pour recharger le frigo ! Mais pas de chance. Cela fait un mois que l’engin a été envoyé à Tahiti et faute de téléphone, Gaston ne sait pas où en est la réparation.
En fait, ils ont deux speed-boat :
- un petit, équipé d’un moteur de 25 CV, pour les allers et retours entre le motu et la ferme perlière
- et un plus grand et plus solide poussé par le 150 CV. C’est ce gros moteur qui ne fonctionne plus.
Le soi-disant « gros » speed-boat est une grande barque non pontée, assez bien défendue à l’avant mais sans instruments de navigation si ce n’est une petite boussole. Je n’oserais pas m’aventurer en haute mer là-dedans. Mais pour Gaston, ce n’est pas un problème. Par contre il est hors de question de s’y risquer avec le petit bateau.

Cette histoire de moteur tracasse Gaston. Nous lui proposons d’utiliser notre téléphone satellite pour appeler leur associé de Tahiti. Pour ne pas vider notre forfait, il s’explique en quelques mots, donne notre numéro et raccroche. L’associé rappelle quelques secondes plus tard. Gaston le charge d’aller aux nouvelles et de contacter le garage où est son moteur. L’associé doit retéléphoner demain à 9h sur notre numéro. Nous irons à terre un peu avant, avec le téléphone, pour attendre le coup de fil salvateur.

Cela fait donc un mois que Matariva, le motu familial, est isolé du reste du monde. Les réserves de frais sont donc épuisées et nous offrons une douzaine de citrons marquisiens à Valentine, ravie du cadeau. Elle n’en avait plus pour le poisson cru de ce soir.
Nous, à bord, nous en avons autant comme autant des citrons ! Avant de partir de la baie d’Anaho au nord de Nuku Hiva dans l’archipel des Marquises, nous avions fait le plein. Là-bas, les citronniers poussent aussi bien que la mauvaise herbe chez nous. Les citrons pourrissent même au sol faute d’être ramassés. Cela fait 6 semaines que nous avons quitté Anaho et notre stock, s’il a bien diminué, n’en reste pas moins important. Nous avions cueillis les citrons à peine mûrs sur l’arbre et ils se sont bien gardés jusqu’à maintenant. Nous n’en avons pas encore perdus.
Les voiliers qui font escale dans l’Anse Amyot sont les bienvenus et dépannent Valentine et Gaston. C’est ainsi qu’elle nous demandera du café, un rouleau de sopalin, un allume-gaz, des allumettes et d’autres bricoles. En échange, nous emporterons des nacres. Finalement la situation n’est pas catastrophique. A chaque jour suffit sa peine et on verra bien de quoi demain sera fait, inutile de se tracasser à l’avance.

Voilà Glenn et Sally qui débarquent sur le ponton. Ils ont repéré les boules de pétanque qui traînent sous le fare et ils nous proposent une partie. Ils sont américains et pour eux, la pétanque est un sport national en France. Nous sommes français, nous devrions donc, selon eux, être des adversaires de choix.
Yeah ! No problem ! On engage une partie. On ne dit pas que nos origines sont plus proches de la Bretagne que de Marseille et que le rythme de notre entraînement est décennal, c’est dire l’intensité ! Mais notre honneur gaulois est en jeu.  Une partie gagnée, la seconde perdue ! Mince ! Il faut se défoncer pour la belle ! Ouf ! In extremis, on la remporte.
Si jamais on recommençait à jouer, nous serions capables de perdre ! Restons sur notre réputation fragilement acquise et rentrons au bateau. De toutes façons, c’est l’heure du déjeuner. A ce soir !

Jeudi 5 Juin 2008 (soir) – Anse Amyot au nord de l’atoll de Toau dans les Tuamotu

Le soleil se couche de bonne heure sous les tropiques. Vers 17h, avant que la nuit tombe, nous amarrons l’annexe au petit ponton du fare de Gaston et Valentine. Les équipages des autres bateaux sont déjà là. Tom et Dennys sont à la guitare et Glenn joue du sax. Notre entrée dans la salle à manger se fait au rythme d’un standard de jazz langoureux. Dawn, Janet et Sally, leurs femmes, bavardent entre elles. Guy prend la conversation en route. Il adore exercer son anglais.
Je suis moins à l’aise avec la langue de Shakespeare et je rejoins Valentine à la cuisine. Waouh ! Je ne sais pas si on pourra tout manger ! Elle a préparé 7 plats. La majorité est à base de poisson cru ou cuit. Elle s’excuse de ne pas avoir de langoustes au menu. Gaston n’a pas pu aller sur le platier pour en ramasser. La houle est trop forte en ce moment et les déferlantes envahissent cette zone située à l’extérieur du récif. Ce serait dangereux de s’y aventurer.

Vous avez bien entendu « ramasser des langoustes » ! La nuit, ces délicieux crustacés sortent des trous où ils se cachent dans la journée pour se nourrir dans les quelques centimètres d’eau qui submergent la barrière de corail côté océan. Gaston prend une lampe frontale et des gants et va remplir son panier. Il n’a qu’à se baisser. L’avantage c’est qu’il les attrape sans peine et vivantes. Ensuite il les relâche dans le vivier devant le fare. Elles sont nourries avec de la viande de requin le temps qu’il faut et elles passent sur le barbecue en fonction des besoins !

Les requins ne sont pas à la fête dans l’Anse Amyot ! Il n’y a pas que Gaston pour s’occuper de leur cas, Baloo s’en charge également. Qui est Baloo ? Ce n’est pas un ours, quoique les ours sachent pêcher. Baloo est un chien. Il est préférable d’être copain avec lui, parce que sa mâchoire est puissante. Je ne le savais pas mais les chiens sont pêcheurs aux Tuamotu et la proie favorite de Baloo c’est le requin pointes-noires. Il en choisit des pas trop gros depuis qu’il s’est fait arracher un morceau de viande par une bestiole un peu plus balèse.
Une vedette ce Baloo ! Il ne supporte pas que le chien de Lisa, la soeur de Valentine, passe sur son territoire. Baloo l’oblige à nager dans la passe pour rejoindre le récif extérieur afin de pêcher lui aussi. La pauvre bête peine dans le courant de la passe mais la gourmandise l’emporte et nous l’avons vue passer non loin du bateau évitant ainsi la zone interdite par Baloo.

Revenons au dîner. La salle à manger est construite sur pilotis à moitié sur terre, à moitié sur la passe. Elle n’a que trois murs légers à base de palmes de cocotier. Le 4ème est ouvert sur la passe. Le sol est fait de planches disjointes sous lesquelles on aperçoit les vagues qui lèchent le rivage du motu. Le repas est excellent et très copieux. Ma préférence va au poisson cru, du thon fraîchement pêché. Avec une sauce à base de citron vert c’est succulent et je me régale. Nous terminons par un énorme gâteau bien moelleux à la banane et à la noix de coco.

Et maintenant dodo ! Guy et Gaston ont prévu d’aller sur le motu de la ferme perlière demain de très bonne heure pour y chercher des paniers de nacres, c’est comme ça qu’on appelle les huîtres. Je resterai avec Valentine. Il paraît que cette escapade avec le speed-boat sur le lagon est une affaire d’homme !

Vendredi 6 Juin 2008 – Anse Amyot au nord de l’atoll de Toau dans les Tuamotu

La petite ferme perlière de Gaston et Valentine est une affaire familiale. Les perles sont vendues au fur et à mesure aux plaisanciers qui font escale dans l’Anse Amyot. La production n’est pas encore très importante. Mais ils sont en train de s’organiser et ils comptent bien l’augmenter dans les années à venir.

Le motu de la ferme perlière est un adorable îlot posé sur les eaux transparentes de l’atoll. Un vrai bijou, telle une émeraude sur un écrin de satin bleu turquoise ! Une minuscule cabane sur pilotis protège de la pluie et du vent les outils qui restent là. La table de greffe, faite l’an dernier par l’équipage d’un bateau autrichien, trône, magnifique, à l’abri d’un toit de palmes de cocotier.
Tout autour du motu, des bouées flottent indiquant les positions des paniers d’huîtres. Suivant leur stade de développement, elles sont théoriquement entre 3 mètres et 20 mètres de fond. Gaston plonge en apnée alors que dans les grandes fermes, les plongeurs sont équipés de bouteilles. C’est pour ça que ses paniers à lui sont rarement à plus de 15 mètres de profondeur.

Guy s’est levé tôt ce matin pour accompagner Gaston à la ferme. Elle est à une demi-heure environ de l’Anse Amyot. Une fois sur place, Guy reste sur le speed-boat pour hisser à bord les paniers de nacres que Gaston récupère sous l’eau. Il est bien entraîné, il est capable de descendre profond et de rester longtemps sous l’eau.
Depuis des siècles, ses ancêtres ont plongé pour pêcher et aussi pour ramasser les huîtres qui jonchaient les fonds des atolls. Ils utilisaient les coquilles nacrées pour fabriquer du matériel de pêche et des ustensiles domestiques. Elles servaient aussi à fabriquer des bijoux pour les chefs et bien sûr on les offrait aux dieux. Quand les premiers européens sont arrivés, elles sont devenues une monnaie d’échange. Les insulaires étaient parfaitement au courant de la valeur de ces superbes coquilles.
Parfois, mais si rarement, la nature offrait un joyau et la nacre s’ouvrait sur une perle sublime. Chaque médaille a son revers. La demande des européens en nacres et en perles incita les polynésiens à plonger de plus en plus et à piller leurs ressources naturelles. Et surtout, cette méthode de collecte était dangereuse. Les plongées successives en apnée entraînaient des accidents et des troubles mentaux graves qu’on appelle « taravana » en tahitien.
A partir de 1960 environ, la culture de la perle noire se développa aux Tuamotu. Les techniques étaient connues des japonais depuis 1916 et furent importées en Polynésie. En 1970, la perliculture était déjà en plein essor.

Quand Gaston et Guy reviennent à Matariva, le motu familial qui borde la passe borgne de l’Anse Amyot, tout le monde est là pour aider à décharger les paniers et à nettoyer les nacres. Il y a Valentine, et puis Dick, son frère et aussi Philippe, le mari de sa mère Violette. Philippe est marquisien et cela fait presque 40 ans qu’il vit aux Tuamotu. Il n’est jamais revenu à Nuku Hiva, son île natale.
Au total, une douzaine de personnes vit sur Matariva. Pas d’étrangers à la famille sur ce petit bout de terre perdu de l’autre côté du monde. Leur vie se passe ici, loin de tout.
Regardez une mappemonde ! L’océan Pacifique en occupe la moitié et quand on y cherche l’archipel des Tuamotu, on ne voit que quelques points disséminés sur une surface grande comme le tiers de la France.

Quand le temps et la mer le permettent, bravant l’océan avec leur speed-boat poussé par un moteur de 150 CH,  Gaston et Valentine vont faire des courses à Fakarava, l’atoll dont la passe nous a fait souffrir, ou bien à Apataki, un autre atoll assez proche. Il leur est arrivé d’aller à Tahiti en avion mais les billets sont très chers et l’aéroport est à Fakarava. Leur univers géographique est donc très restreint. Ils voyagent avec la télé et surtout grâce aux nombreux contacts  qu’ils ont avec les voiliers de passage.

Bon, c’est bien beau tout ça, mais les nacres sont là et il faut se mettre au boulot. Guy récupère un couteau et fait comme tous les autres, il gratte la surface des coquilles pour retirer les saletés et les parasites qui gênent la croissance de l’huître. Elles ne ressemblent pas du tout aux huîtres de chez nous si appréciées pour les fêtes de fin d’année. Elles sont plates, d’une couleur brune rougeâtre et ont un faux air de coquille St Jacques. Quand on les ouvre, c’est un régal pour les yeux ! L’intérieur du coquillage est gris nacré avec des reflets parfois verts, parfois aubergines. Le mollusque est jaune en son centre avec quelques parties brunes. Il est bordé par un manteau de jais.
Il y en a une centaine par panier. Celles-ci ne sont pas encore greffées et on leur fait la toilette tous les 2-3 mois. On en profite pour éliminer les mortes et je fais la secrétaire en notant le nombre d’huîtres mortes et vivantes par panier. Cela me donne le temps de faire le reportage photo pour le site web.

La greffe est une opération délicate à la charge de Valentine. Dans les grosses fermes perlières, on emploie des chinoises. Au départ les spécialistes de la greffe venaient du Japon. Le développement de la perliculture a créé une pénurie de main d’oeuvre et leurs salaires ont tellement augmenté que beaucoup d’entreprises font maintenant appel aux chinois. Il paraît qu’ils sont payés dix fois moins que les japonais. Mais ici, Valentine et Gaston n’ont pas les moyens de s’offrir de main d’oeuvre spécialisée et Valentine a du apprendre la technique.

La période de greffe a lieu de préférence pendant les mois où la température de l’eau et de l’air est fraîche afin que l’huître souffre moins. Comme on est dans l’hémisphère sud, cela correspond à l’été chez nous.
Pour greffer, on entrouvre la nacre mais pas trop. Il ne faut pas déchirer le muscle qui relie les deux valves de la coquille. Par cette étroite ouverture, on introduit dans l’organe sexuel du mollusque un greffon et un nucléus. C’est quoi un greffon, c’est quoi un nucléus ? Je vais essayer d’expliquer ce que j’ai compris et retenu. Que les professionnels pardonnent mes imprécisions et mes erreurs !
Alors voilà, la nacre, puisque c’est comme ça qu’on nomme l’huître perlière, est greffée quand elle a entre 2 et 3 ans et qu’elle mesure au minimum 12 cm de diamètre. Tout au long de cette première période, elle a donc été nettoyée et déparasitée tous les deux ou trois mois.

A partir d’une huître donneuse que l’on sacrifie, on récupère la partie noire sur l’extérieur de l’animal. Elle est découpée soigneusement en tout petits carrés. Ce minuscule morceau de chair va être à l’origine de la couleur si caractéristique des perles polynésiennes. C’est ce qu’on appelle le greffon. Sans lui, la perle serait blanche.
Quant au nucléus c’est une petite bille de nacre fabriquée à partir d’un coquillage d’eau douce. Ceux que Valentine utilise viennent des Etats Unis. L’huître considère, à juste titre, que ce nucléus qu’on a introduit dans son intimité, est un corps étranger et s’en protège en l’enduisant de nacre.

Une fois greffée, la nacre retourne à l’eau. Pour cette deuxième période de sa vie, elle a droit à davantage d’égards. Gaston a percé un petit trou sur le bord de la coquille et y passe un fil pour attacher l’huître dans un panier. Fini l’entassement à 100 dans la même boîte. Elles sont une douzaine seulement et peuvent mieux se nourrir. Elles vont rester encore deux ans dans les eaux claires autour du motu de la ferme perlière.

Et puis le grand jour arrive. C’est le moment magique où on entrouvre à nouveau la nacre pour retirer la perle. Justement Guy et Gaston ont aussi rapporté un panier d’huîtres prêtes pour l’extraction des bijoux. C’est un moment de vraie émotion ! Comme une naissance !
La qualité des perles n’est jamais garantie. Une très belle perle ne doit pas avoir de défauts, comme des petits trous par exemple, elle doit être bien sphérique, et surtout avoir une couleur et une brillance parfaites. A chaque fois c’est le suspense, on croise les doigts. Pourvu que ce soit LA PERLE, l’unique, l’extraordinaire, toujours rêvée et jamais obtenue. 

Devant nos yeux émerveillés, Valentine retire une très jolie perle avec des reflets verts et aubergines. Elle pousse un cri de joie. Cette huître a bien travaillé, du coup elle va avoir droit à une sur-greffe. Délicatement, Valentine introduit dans l’animal un nucléus plus gros que celui de la première greffe. Le greffon est inutile car l’huître a enregistré la couleur lors de la première greffe.  La nacre va repartir à l’eau. La perle sera plus grosse. Pour qu’elle soit commercialisable, la couche de nacre doit faire au moins 0,8 mm et comme l’huître est déjà bien entraînée à recouvrir le nucléus de nacre, cette troisième période peut durer moins longtemps. 16 mois vont suffire pour obtenir une seconde perle de la même huître.

Comme un bébé qui sort du ventre de sa mère, la perle est enduite d’un vernis qu’il faut nettoyer. Les perles resteront donc toute la nuit dans du gros sel un peu humidifié. Demain matin, Valentine les rincera à l’eau douce et les essuiera avec un chiffon de coton. C’est à ce moment là qu’on pourra vraiment apprécier la qualité du bijou.

Valentine m’apprend que la nacre des perle est fragile. Elle est sensible à l’acidité de la sueur. Si on la porte à même la peau, il ne faut pas que cela dure plus de quelques heures. Avant de la ranger dans son coffret, il faudra la rincer à l’eau douce et bien l’essuyer. 
Devant de telles merveilles, je me mets à rêver de colliers, de boucles d’oreilles et de bagues. Les perles sont si belles !

Dimanche 8 Juin 2008 – Anse Amyot au nord de l’atoll de Toau dans les Tuamotu

Ca va faire 15 jours que nous n’avons pas fait la lessive. Courage ! On s’y met. Comme d’habitude, lavage dans les seaux avec de la lessive à main, puis rinçage à l’eau de mer. Pour le dessalage à l’eau douce, Valentine nous a proposé d’utiliser l’eau de son puits. D’où vient cette eau que l’on trouve sur les motu en creusant un peu. Est-ce l’eau de pluie qui s’accumule à certains endroits sous le sol de l’îlot ? Je ne sais pas.
Quoiqu’il en soit, il y a de l’eau douce presqu’à niveau avec le sol dans un trou derrière le fare où dorment Valentine et Gaston. Une pompe reliée à un tuyau remplit une grosse bassine quand on branche la petite batterie 12V en fixant les fils électriques avec des épingles à linge. Système D mais ça marche bien ! Nous dessalons notre linge en utilisant le moins d’eau possible car nous savons qu’aux Tuamotu, elle est rare et donc précieuse.
D’ailleurs, l’eau du puits ne suffirait pas à la vie quotidienne des habitants de Matariva, le motu familial. Il leur est nécessaire de récupérer un maximum d’eau de pluie quand les nuages veulent bien s’arrêter au-dessus de l’atoll de Toau. La moindre cabane et tous les fare sont équipés avec des gouttières donnant dans d’énormes réservoirs de 3000 litres ou plus. Il arrive que le ciel soit sec plusieurs mois de suite. Le niveau baisse alors dramatiquement dans les cuves et Valentine se met à prier. Elle demande à Jésus de faire pleuvoir car l’eau va manquer.

Il faut vous dire que Valentine est très croyante. Avec Gaston, ils ont construit une église derrière chez eux. C’est une pièce sur pilotis comme tous les lieux de vie d’ailleurs. Parce qu’on ne sait jamais aux Tuamotu. La terre dépasse la mer que de quelques mètres. Si, par un jour de tempête,  l’océan venait à se déchaîner, il pourrait recouvrir le motu. Alors, pour parer au pire, tout est construit suffisamment haut au-dessus du sol.

Valentine nous surprend donc en pleine lessive ! Comment ça ! Un dimanche ! Elle nous dit que Dieu a donné à l’homme 6 jours dont il fait ce qu’il veut mais que le dimanche doit être consacré au Créateur et à son fils Jésus, le Dieu Vivant. Il ne faut pas travailler le 7ème jour. Sur ces bonnes paroles, elle nous invite à sa réunion de prière qui va commencer. C’est elle qui l’anime car aucun pasteur ne vient jamais dans ce coin perdu. Nous ne pouvons pas refuser et nous la suivons vers l’église où nous sont déjà installés Gaston, son mari, Dick, son frère, Violette, sa mère et Philippe, le mari de Violette. Au-dessus de la porte du lieu de culte, est écrit « Eglise Evangélique de Pentecôte ». Elle nous donne une bible car chaque participant doit pouvoir suivre le texte et, comme à l’école, elle nous demande de lire chacun à notre tour des passages. Puis elle les commente.
Chaque mot du livre saint est une parole de Dieu. Valentine n’a pas le moindre doute là-dessus. LA vérité est là, dans la Bible ! C’est parole d’évangile comme on dit. Le reste n’est que fadaise et oeuvre de Satan. Aujourd’hui nous étudions des versets de la Genèse. Il y est écrit que l’homme ne peut pas descendre du singe comme les scientifiques le disent car Dieu nous a créés à son image. Pendant plus d’une heure Valentine nous parle de nos origines : Adam et Eve, le péché originel, le serpent … et tout et tout …
Saviez-vous que Noé avait 600 ans quand eu lieu le Déluge. Heureusement pour lui, il avait fini de construire son Arche quand il s’est mis à pleuvoir et que toutes les eaux du ciel se déversées sur la terre pendant 40 jours et 40 nuits. Noé, sa famille et tous les animaux qu’il avait embarqués, sont restés sur les eaux pendant 150 jours. Noé, le juste, a survécu 350 ans à cette épreuve divine. A cette époque là, on mourrait très très vieux puisque, si on fait bien les comptes, Noé avait 950 ans le jour de sa mort.
Nous sommes assis autour de la pièce et Valentine se tient debout derrière une table qu’elle a décoré avec des fleurs fraîches. L’odeur enivrante du tiaré se faufile par moment dans mes narines. Valentine laisse la place à Violette, sa mère qui fait une prière à voix haute en langue tahitienne pour remercier Dieu d’avoir apporté la pluie et de nous avoir guidé, Guy et moi vers sa lumière divine et notre salut. La réunion de prière se termine par des chants à la gloire de Jésus, le Dieu Vivant.

Pour la cérémonie Valentine s’était fait une beauté. Un joli paréo, des fleurs dans les cheveux et du rose sur les lèvres. Mais ne fantasmez pas trop ! Je suis désolée de détruire les belles images de vahinés qui peuplent vos rêves des mers du sud, mais Valentine, comme une majorité de polynésiens, s’habille en XXL. Des campagnes officielles de publicité sont faites très régulièrement pour lutter contre l’obésité qui est un vrai fléau dans les îles des mers du sud.

Il est midi passé, tout le monde a faim. Mais comme Valentine n’a pas l’impression de nous avoir convaincu, elle voudrait que l’on continue la discussion en mangeant ensemble. Elle nous invite donc à déjeuner.
C’est alors qu’elle nous raconte l’histoire de sa conversion il y a une dizaine d’années. Avant, dit-elle, elle buvait beaucoup et fumait le paka. "Paka" c’est le nom donné au hachisch polynésien. Sa vie n’avait aucun sens. Elle était une brebis égarée. Vint le jour béni où elle rencontra un pasteur qui lui fit une imposition des mains en prononçant quelques mots. Ce fut le choc, la révélation ! L’homme de Dieu, au charisme puissant, l’avait remise sur le droit chemin. Maintenant elle fait partie des élus. Elle sait qu’elle est sauvée et aimerait que nous le soyons également.

Gaston n’a pas adhéré tout de suite aux convictions de sa femme mais un jour qu’ils tentaient de rejoindre l’atoll voisin en affrontant une mer mauvaise avec leur speed-boat, ils ont failli couler. Une vague a chargé l’embarcation qui s’est rempli ras bord. Gaston pensait le bateau perdu et voulait se mettre à l’eau pour regagner la terre qui était, de toutes façons, beaucoup trop loin même pour un bon nageur. Valentine s’est mise à prier invoquant l’aide de Dieu. Elle a dissuadé son époux désemparé de quitter la grosse barque. Le moteur tournait encore. Ils ont écopé tant bien que mal et, vaille que vaille, ont fini par rentrer chez eux. Ce jour-là, Gaston a eu la trouille de sa vie et il croit que l’aide divine l’a sauvé d’une mort inéluctable. Depuis, il s’est, lui aussi, acheté une conduite. Terminés les excès en tous genres !  Valentine et lui sont heureux de leur vie simple à Matariva. Ils étaient partis de pas grand chose et, par leur travail, ils gagnent petit à petit en confort. Leur accueil chaleureux, leur générosité et leur gentillesse est connue des voyageurs qui ne manquent pas de recommander une escale à l’Anse Amyot lors d’un séjour dans les Tuamotu. L’adresse est connue et durant notre séjour, les voiliers se succèderont et nous ne serons jamais seuls au mouillage.

Les frères et les soeurs de l’Eglise Evangélique de Pentecôte sont très quémandeurs. Dieu pourvoit à tous leurs besoins. Il suffit de lui demander. Mais attention, nous a expliqué Valentine ! La demande doit être précise ! Elle a un DVD de témoignages de conversions et de vies de ses frères et soeurs par Jésus. Elle nous raconte qu’elle a vu le témoignage d’un Tahitien dont la vie était dissolue et qui a eu lui aussi une révélation. Il a décidé de devenir pasteur et de consacrer sa vie à Dieu. Pour étudier la Sainte Bible, il est allé aux Etats Unis. Comme il n’avait pas beaucoup de sous, il faisait à pied le long trajet entre sa maison et l’église. Il finit par demander à Dieu un vélo. Au bout de six mois, il n’avait toujours rien vu venir et il a fait une nouvelle prière plus pressante. C’est alors qu’il a entendu une voix lui répondre qu’on avait pas pu donner suite à sa requête faute de précisions. Voulait-il un vélo de course léger ou un VTT ? De combien de vitesses avait-il besoin ? Quelle couleur souhaitait-il ?
Le lendemain, ni une ni deux, des gens fortunés, en passe de déménager et ne voulant pas s’encombrer, lui donnèrent le vélo de ses rêves. Génial, un Dieu comme ça ! Mais souvenez-vous. Les demandes doivent être précises !

En Polynésie Française, c’est le culte protestant qui est majoritaire même si les Marquisiens sont plutôt catholiques. Sur les îles plus peuplées, l’office religieux du dimanche matin vaut le détour. Les temples protestants accueillent des femmes élégamment vêtues de blanc. Les hommes, moins nombreux, sont habillés de sombre. A la sortie des messes catholiques, on croise de longues robes en pareu de couleurs vives. Ces deux cultes perdent du terrain au profit d’églises parallèles comme celle de Valentine ou comme l’Eglise de Jésus-Christ et des saints des derniers jours sans oublier La Mission Adventiste du septième jour et quelques autres cultes plus marginaux…
Les offices du dimanche matin sont l’occasion d’entendre les himene. Ce sont des polyphonies a capella qui mélangent la culture ancestrale et les hymnes religieux hérités des premiers missionnaires qui ont évangélisé les îles. Leur tonalité et leur rythme rendent ces chants totalement envoûtants.

Tous les ans le 5 mars, on célèbre l’avènement de l’Evangile à Tahiti. C’est un jour férié en Polynésie et une grande fête pour les protestants. Que s’est-il passé de particulier le 5 mars ? Et bien, en 1797, les premiers missionnaires protestants débarquèrent à Tahiti. Ces hommes de Dieu avaient fait un très long et très périlleux voyage sur un navire nommé LE DUFF qui aborda en baie de Matavai à Tahiti, un 5 mars 1797.
Les premiers navigateurs ayant découvert ces îles paradisiaques en avaient vanté l’accueil chaleureux. Ils avaient raconté que les femmes y étaient belles, à peine vêtues, et qu’elles s’offraient comme cadeau de bienvenue aux voyageurs. Et, par la suite, d’autres explorateurs tempérèrent cette image idyllique en rapportant des histoires nettement moins plaisantes. En effet, les rivalités entre les différents clans familiaux entraînaient des guerres où la pratique des sacrifices humains et du cannibalisme était courante. Des hommes blancs en firent les frais.
Les missionnaires venaient donc pour mettre de l’ordre « occidental » dans les moeurs locales et évangéliser les polynésiens. Aujourd’hui, les opinions sont très partagées. On nous a plusieurs fois répété « avant on était des sauvages, maintenant on est civilisés .. » Mais à l’opposé, une prise de conscience d’avoir laissé se perdre une culture émerge, et se traduit par une recherche des anciens tatouages et de leurs symboles, par une restauration des sites archéologiques sacrés n’ayant pas été détruits par les missionnaires etc. De même la langue tahitienne est enseignée dans les écoles et tout cela favorise le « sauvetage » culturel de cette population aux racines si différentes des nôtres.

Mardi 10 Juin 2008 – Anse Amyot au nord de l’atoll de Toau dans les Tuamotu

Guy s’est levé très tôt ce matin pour accompagner Gaston sur le lagon.  Gaston a besoin d’un coup de main à la ferme perlière et il veut aussi récupérer les bouées qui ont dérivé et se sont échouées sur les plages nord du lagon. Nous avons appris, qu’au sud de Toau, il y a une autre ferme perlière, plus importante que celle de Gaston et Valentine. Cette ferme est exploitée par des Chinois. D’après Gaston, les bouées qui maintiennent les huîtres entre deux eaux, sont mal attachées par les Chinois et comme le courant et le vent sont forts, les bouées se détachent et partent à la dérive atterrissant inévitablement au nord de Toau. Plusieurs fois par semaine Gaston part en expédition et en rapporte deux ou trois douzaines en moyenne. Ce faisant, il dépollue les plages magnifiques du lagon et en plus, il fait des sous en vendant les bouées 500 francs pacifique pièce, c’est dire 4 euros. A qui il les vend ? Et bien aux chinois, entre autres ! Retour à l’envoyeur avec bénéfice ! Malin le Gaston ! D’ailleurs, il ne ramasse pas que les bouées mais aussi des cordages et des paniers dont il a bien besoin pour ses huîtres. S’il ne faisait pas ce travail de récupération, je me demande dans quel état seraient les belles plages de sable blanc de Toau !

Les voilà donc partis tous les deux dans le speed-boat. Il faut déjà franchir la fameuse barrière de corail qui barre l’entrée de la mer intérieure de l’atoll. La passe de l’Anse Amyot où nous sommes mouillés, est borgne. Elle est ouverte sur l’océan mais pas sur le lagon. C’est tout un art ! Le petit bateau ne cale presque rien mais l’hélice du hors-bord frôle quand même les patates que Gaston est capable d’éviter la nuit tellement il connaît bien son lagon ! Il y a un passage qu’il est obligé de prendre en marche arrière de façon à soulever un peu le moteur pour éviter qu’il ne touche le corail. Une fois passée cette jetée naturelle qui protège si bien le mouillage du fetch du lagon, le speed-boat fonce en direction du motu de la ferme en zigzagant entre les nombreux hauts-fonds. C’est là que ça devient très inconfortable, car, depuis quelques jours, le vent a bien fraîchi et il a levé une mer courte à l’intérieur de l’atoll avec des vagues de plus d’un mètre. L’Anse Amyot est au nord de Toau et comme le vent est du sud-sud-est, il souffle donc sur toute la longueur de l’atoll ce qui fait un fetch de 18 milles nautiques à peu près. Le speed-boat remonte vaillamment la mer et le vent, et, à chaque vague, il monte et retombe en tapant l’eau avec violence. Et des vagues, il y en a ! Elles sont si rapprochées que Guy se demande quand l’embarcation en bois va être réduite en miettes. Et non ! Incroyable la solidité du bateau que Gaston a lui-même construit ! Et ça continue encore et encore ! Gaston est aux commandes à l’arrière, mais pour équilibrer l’embarcation, Guy est debout à l’avant. Il prend tous les chocs dans les jambes ! Son coeur se lève à chaque vague comme dans les montagnes russes des grandes foires ! Heureusement il est bien amariné et le mal de mer l’épargne mais son dos en prend un coup. Pourtant il amortit les chocs le plus souplement possible avec ses genoux tout en se tenant avec une corde pour ne pas passer par dessus bord. Il comprend pourquoi Gaston a dit qu’avec une mer pareille il n’était pas possible d’être plus de deux dans son bateau !
La mer se calme quand ils parviennent au motu qui coupe la houle. Gaston plonge chercher ses paniers d’huîtres que Guy hisse à bord du speed-boat. Voilà une bonne chose de faite !

Maintenant, cap sur les plages du nord pour le ramassage des bouées chinoises. Cette fois, Gaston et Guy prennent la mer et le vent par l’arrière. Alors là ce n’est que du bonheur. Ils « descendent » en douceur les vagues. Quel contraste avec l’aller vers la ferme perlière ! Quel confort !
Arrivés en vue de la côte nord, Gaston ralentit et se met à longer le rivage. Deux paires d’yeux scrutent alors les récifs affleurants et la plage. Dès qu’une bouée est repérée, Gaston stoppe le bateau et Guy se met à l’eau pour rejoindre la rive et rapporter le précieux objet. Parfois il y en a plusieurs dans le même coin. Dans ce cas, Gaston jette l’ancre et ils partent tous les deux à terre. Aujourd’hui la moisson est bonne. Ils en ont déjà trouvé une trentaine et la promenade n’est pas terminée.

Tout à coup, Guy entend piailler derrière son dos. Il se retourne. Gaston tient dans ses bras une grosse boule de duvet blanc qui s’agite et fait du bruit. C’est une jeune frégate tombée du nid. Si on la laisse là, elle mourra rapidement. Gaston et Valentine ont déjà sauvé des frégates ou des fous. Ce sera un oiseau de plus arraché à une mort certaine. Le retour à l’Anse Amyot dans le speed-boat n’est pas du tout du goût de la bestiole qui crie tant et plus.

Depuis Pro’s Per Aim je les entends arriver et je grimpe dans l’annexe pour aller les rejoindre à terre. Je ne suis pas du genre téméraire et de toutes façons c’est une question de sécurité. Avant de détacher l’annexe, je démarre le moteur. On en a vu faire le contraire et se retrouver entraînés inexorablement par le courant parce que le hors-bord refuse de ronronner. Bien sûr il y a une paire de rames mais ici le courant est très fort et avec mes petits bras je ne suis pas certaine de l’étaler et de revenir sur Pro’s Per Aim. Bref, le Yam démarre au quart de tour et je me dirige vers le petit ponton de Matariva, le motu familial. En m’approchant, j’aperçois Dick, le frère de Valentine, qui me fait des grands signes. « Isabelle, Isabelle … » le reste de ses paroles se perd avec le vent qui siffle dans mes oreilles. Je ne comprends pas ce qu’il veut. Que se passe-t-il ? Il semble m’indiquer le milieu de la passe mais je ne vois rien. Je fonce au ponton et là Dick saute dans l’annexe et me dit : « Isabelle, vite ! Il y a une bouée qui va sortir de la passe. Emmène-moi la chercher ». Cap sur la bouée que nous repêchons sans difficulté et retour au ponton. Celle-ci n’avait pas été arrêtée par les plages ou le récif et elle avait presque réussi à se faire la belle. L’océan était à quelques dizaines de mètres. Tant pis pour elle, ce sera un retour chez les Chinois !

Avant de débarquer les huîtres et les bouées, Gaston sort la frégate du speed-boat et l’installe au bord de l’eau sur une plate-forme grillagée posée à un bon mètre du sol sur un poteau.  Visiblement ce n’est pas la première fois qu’il accueille ce type de locataire. Il nous explique qu’il va le laisser jeûner deux ou trois jours. L’oiseau va rester devant le fare et va s’habituer aux va-et-vient. Il acceptera de manger quand il aura moins peur et bien faim. Valentine et Gaston vont donc le nourrir de poisson frais pendant des semaines, des mois. La frégate va perdre petit à petit son duvet blanc et se parer d’un superbe plumage noir. C’est sa tête qui restera blanche le plus longtemps . Il faudra aussi lui apprendre à voler. Dans un an, une fois devenue adulte et autonome, l’oiseau quittera le motu, d’abord pour quelques jours puis définitivement.
Comme les frégates se nourrissent de poissons qu’elles pêchent en plongeant, Gaston devra aller chercher du poisson frais tous les jours pour l’oisillon. Et comme il a déjà la taille d’un gros poulet …. Il faudra que la pêche soit bonne !

Jeudi 12 Juin 2008 – Anse Amyot au nord de l’atoll de Toau dans les Tuamotu

La nuit de mardi à mercredi a été mauvaise ! Guy a eu très mal au dos. C’est sans doute la conséquence de sa promenade sur le lagon. Il a voulu un calmant et un myorelaxant. J’ai du trop forcer la dose et hier matin il était complètement léthargique. Il a horreur de ça mon Capitaine et ça l’a rendu bien grognon toute la journée. Pour ne pas aggraver ses douleurs, nous avons failli déclarer forfait pour la sortie prévue aujourd’hui par Valentine et Gaston.

Finalement, ce matin, il se sent mieux. La balade organisée est en fait un déjeuner sur le motu de la ferme perlière. Comme le vent est tombé et que le lagon est devenu un vrai lac, le trajet en bateau jusqu’au motu sera confortable.
Chacun a préparé un plat. J’ai fait un gâteau de semoule. L’autre jour, les américains l’ont trouvé délicieux et il a fallu expliquer la recette. Le problème c’est qu’ils ne connaissent pas la semoule fine que l’on utilise en France pour les desserts. Nous avons fini par traduire « gâteau de semoule » par l’expression « couscous pudding ». Gaston et Valentine se sont occupés du poisson et du poulet qui seront cuits au barbecue.

A 8h, tout le monde est au ponton. Tout le monde, c’est à dire les équipages des 3 bateaux allemands et suisses, nous deux et bien sûr Gaston et la célèbre Valentine, sa mère Violette, son beau-père Philippe et son frère Dick.
Toute la nourriture et les boissons sont déposées dans une énorme glacière. Nous y allons avec les deux speed-boat de Gaston et de Philippe. Guy m’avait parlé du spectaculaire passage du récif barrant l’entrée du lagon. Et maintenant que j’y suis, je ne peux qu’admirer l’habileté de Philippe à se frayer un passage entre les patates de corail qui affleurent. Effectivement, à un moment, il tourne le bateau pour continuer en marche arrière. Comme ça il peut soulever le moteur facilement afin d’éviter que l’hélice touche le corail. Nous sommes une dizaine à son bord et tout le monde retient son souffle. C’est du grand art ! Même avec nos annexes nous n’oserions pas faire la même chose.

Le temps est couvert. Dommage ! Le lagon, d’un si beau bleu d’habitude, paraît tout gris, mais l’arrivée sur le motu de la ferme est un plaisir pour les yeux. Cet îlot minuscule est un petit bijou vert posé sur un haut-fond donnant à la mer autour des teintes allant du bleu turquoise au marron. A peine débarqués, une averse nous oblige à nous réfugier sous l’abri que Gaston a construit. La pluie n’empêche pas Dick de se mettre au travail. Il ramasse les feuilles mortes. En Polynésie, il n’y a pas d’automne, ou plutôt, c’est tous les jours comme en automne. Les arbres sont verts toute l’année et il perdent des feuilles sans arrêt. La corvée du ratissage c’est tous les jours !

La pluie s’arrête et le travail sur les huîtres commence. Nous aidons au nettoyage des nacres et Valentine s’installe sur sa table de greffe pour sortir des perles. Une pause pour le déjeuner et nous nous remettons au boulot. Il faut se dépêcher car la nuit tombe de bonne heure sous les tropiques et nous devons rentrer à Matariva, le motu familial, avant le coucher du soleil.

Guy recommence à peiner avec son dos et Dick, qui l’observe depuis quelque temps, s’approche. Il demande à Guy de se mettre debout, de croiser ses bras sur ses épaules et il le soulève. Guy entend craquer ses vertèbres comme chez l’ostéopathe. Immédiatement, il se sent soulagé et il accepte le massage que Dick lui propose pour ce soir, une fois que nous serons rentrés à l’Anse Amyot.

Dick habite un fare très sommaire. Quand Guy arrive pour le massage, Dick le fait allonger sur une natte à même le sol. Il lui fait d’abord craquer toutes les articulations. Pour la tête c’est impressionnant. Il la balance doucement de gauche à droite et tout à coup, il lance très fort à gauche. Puis il recommence à droite mais cette fois, Guy, qui s’y attend, s’est raidi et ça passe mal.  Ensuite Dick l’enduit d’un monoï de fabrication locale et le masse. Il raconte qu’il tient cette science de son grand-père, qu’il ne doit accepter aucun paiement sinon il perdra ses pouvoirs mais ... que, si nous avons un paquet de cigarettes à lui refiler, c’est possible !

Une fois rentré au bateau, Guy se sent en pleine forme. Par contre le monoï local dont il est recouvert a une odeur assez désagréable. Il faudra deux douches pour s’en débarrasser. Normalement le monoï « appellation contrôlée » dégage un agréable parfum mais celui de Dick a une odeur un peu rance. Le monoï est obtenu par la macération des fleurs de tiaré dans l’huile de coprah raffinée. Le coprah, c’est de la pulpe de noix de coco que l’on a fait sécher. Les fleurs de tiaré sont des fleurs endémiques de Polynésie. Elles sont blanches, si belles et si pures qu’elles sont devenues l’emblème de ces îles des mers du sud.

Vendredi 13 Juin 2008 – Anse Amyot au nord de l’atoll de Toau dans les Tuamotu

Un nouveau repas polynésien est prévu pour ce soir. Gaston et Valentine nous ont invités car ils tiennent à ce que nous soyons de la fête avec eux. Depuis le temps que nous sommes là, nous avons été complètement adoptés par la famille et ce soir nous fêterons leur anniversaire de mariage.

La fiesta commence dès le matin avec la mort du cochon sacrifié pour l’occasion. Les cochons de l’Anse Amyot sont nourris essentiellement avec des noix de coco ce qui leur confère un petit goût particulier. Nous assistons en spectateurs à la mise à mort.
Je passe l’après-midi à aider Valentine à la cuisine. Ce n’est pas encore ce soir qu’on fera régime ! Du poisson cru à la tahitienne, des sortes de pizzas avec du pain de coco garni de poisson et de tomates, et des gâteaux. Sans oublier le fameux cochon, mais lui, il est cuisiné par Gaston sur le barbecue.

Les bonnes nouvelles pleuvent !
Ce matin les techniciens sont enfin venus réparer la cabine téléphonique qui était en panne depuis plus d’un mois. On les a vu arriver de Fakarava en speed-boat. Une heure plus tard, mission accomplie, ils repartaient. Cette cabine est le seul lien des habitants de l’Anse Amyot avec l’extérieur. Ils vont pouvoir appeler le patron de la goélette pour savoir quand elle doit passer pour le ravitaillement et en profiter pour faire quelques commandes. Et surtout, Valentine va téléphoner à sa fille qui est à la Réunion. Cela fait longtemps qu’elle n’a pas eu de ses nouvelles.
Gaston profite du téléphone pour appeler le mécano à qui il a confié son moteur hors-bord de 150 CV en panne. Là aussi, depuis plus d’un mois, ils en étaient privés et ne pouvaient même plus sortir de Toau pour aller sur les atolls voisins. L’isolement aurait été total si l’Anse Amyot n’était pas une escale connue des voiliers. Super ! Il est réparé ! Reste à le faire livrer par la goélette.

C’est donc une bonne journée que ce vendredi 13 !

Lundi 16 Juin 2008 – Anse Amyot au nord de l’atoll de Toau dans les Tuamotu

J’ai promis à Valentine de lui coudre des nappes pour son restaurant. Elle a acheté un énorme coupon de tissu quand elle est allée à Tahiti mais elle n’a pas de machine à coudre. Elle n’a même pas de fil. Je protège ma machine dans des sacs étanches et me voilà partie dans l’annexe jusqu’à terre. Valentine m’attend de pied ferme avec son tissu rouge décoré de grandes fleurs bleues. J’ai le temps de lui faire trois grandes nappes en soignant les ourlets. Elle est ravie et me promet un collier de coquillages pour me remercier.

Pendant ce temps, Guy a été convié par Dick à une partie d’échecs. Dick possède un joli jeu en bois. C’est le seul objet un peu luxueux dans son fare si rustique. Il raconte qu’il a appris à jouer en prison. Il a fait des bêtises il y a longtemps. Mais maintenant il a payé sa dette envers la société et il est libre. Guy gagne les deux premières parties et Dick remporte la belle.

Nous retournons à terre dans l’après-midi. Il est prévu que nous achetions une dizaine de perles noires. Valentine étale ses trésors sur un linge blanc. Des grosses perles, des plus petites, des presque noires, des grises avec des reflets verts, d’autres avec des reflets aubergine, des parfaitement sphériques et sans défauts et d’autres plus baroques … Nous prenons les plus belles et Valentine m’offre un joli collier de coquillage où elle a glissé une perle noire.

Notre séjour sur Toau se termine. Il y a bien un jour où il faut partir. C’est toujours triste de quitter des nouveaux amis. Nous avons vécu tant de moments chaleureux sur Matariva qu’il est difficile de se décider à appareiller.  La promesse d’autres rencontres ailleurs nous aide chaque fois à lever l’ancre. Le départ est prévu demain. Les prévisions météo annoncent une amélioration. Il y a deux jours de traversée pour atteindre Huahine dans les îles sous le vent.

C’est le moment des adieux. Nous allons embrasser Violette, Philippe et Dick et nous revenons à bord préparer Pro’s Per Aim pour le départ.
Gaston et Valentine viennent dîner chez nous. Nous leur dirons au revoir ce soir.

Retour haut de page