
Le journal d'Isabelle
Jour
après jour, Isabelle
rédige le journal de notre voyage. Adapté pour
la radio
depuis mai 2008, voici les textes ayant
été
diffusés.
PRO’S
PER AIM DANS LES TUAMOTU
Du 8 mai 2008 au 16 juin 2008
Jeudi
8 Mai 2008 - En mer entre les Marquises et les Tuamotu
Les hautes et impressionnantes aiguilles basaltiques de Ua Pou
s’éloignent doucement dans notre sillage. Nous
reprenons
la mer après une dizaine de semaines passées aux
Marquises. Nous avons parcouru 18000 milles nautiques depuis la mise
à l’eau de Pro’s Per Aim en
décembre 2005,
cela correspond à 33000 kilomètres environ.
Notre projet de vie est toujours aussi fort dans nos têtes et
dans nos cœurs. Guy, moi et notre vaillant voilier, sommes
prêts à affronter de nouveau
l’océan, pas si
« pacifique » que son nom le laisse croire pour
aller
à la découverte d’autres peuples,
d’autres
îles mais également de nous deux.
La
traversée entre les
Marquises et les Tuamotu devrait durer
entre 4 et 5 jours si les dieux de la mer et du vent sont avec nous.
Pour le moment nous avançons bien. Seulement ce
n’est pas
très confortable car la houle nous prend de travers.
Pro’s
per Aim roule gentiment d’un bord sur l’autre et
toute
activité ménagère devient
compliquée. On
s’accroche d’une main et on travaille de
l’autre. Les
marins disent : « Une main pour soi, une main pour le bateau
». Et puis il faut faire attention en cuisinant …
on
aurait vite fait de s’ébouillanter avec
l’eau des
pâtes. Bien sûr la cuisinière est sur
cardans : elle
bouge en même temps que le bateau en laissant la casserole
horizontale. Mais on n’est pas à l’abri
d’un
gros coup de roulis qui renverserait la gamelle.
Nous avons mis une ligne de traîne. Le leurre file
à 7
nœuds dans le sillage du bateau. C’est un petit
poulpe rose
avec quelques nuances de bleu, mignon comme tout. Enfin ça
c’est mon avis ! Espérons qu’il plaira
aux poissons.
Tout à coup ça mord. Vite …
on arrête
le bateau et on se met à la cape pour dériver
doucement
sans être chahutés par la houle. Ca y est, on peut
remonter la ligne. Guy descend à
l’arrière sur la
jupe au ras de l’eau et y remonte un joli petit thon de 5-6
kg.
Super ! Des protéines fraîches ! Ce
n’est pas tous
les jours fête car nous ne sommes pas
très bons
pêcheurs et nos menus en mer sont souvent à base
de corned
beef. Ne prenez pas cet air dégoûté !
Même si
cela ne vaut pas le beefsteak tout frais haché de chez le
boucher du coin, j’ai appris à cuisiner ce boeuf
en
conserve et à faire de bons petits plats avec.
Revenons à notre thon qui rend son dernier soupir sous le
poignard de Guy … le plaisir suprême
avec le poisson
frais c’est de le manger cru à la tahitienne. La
recette
est toute simple. On le coupe en petits dés de 1 cm, on le
passe
sous l’eau fraîche et on le laisse
s’égoutter.
On presse des citrons verts et on verse le jus dans le saladier
où on a mis le thon. On laisse un bon quart
d’heure au
frais. Avant de servir on sale et on poivre et on mange
immédiatement. On peut améliorer la recette en
ajoutant
des légumes coupés en dés et du lait
de coco. Un
vrai régal !
Il est 16h. Le soleil est déjà bas sur
l’horizon.
Il est grand temps de prendre la douche. Nous ne sommes plus en
Bretagne, il fait chaud. Nous ramenons des seaux d’eau de mer
pour nous laver.
Les savons ne moussent pas bien avec l’eau salée,
avec les
gels douche on s’en tire mieux. Un autre seau pour le
rinçage et il nous reste juste à utiliser un peu
d’eau douce pour nous dessaler.
17h – Nous dînons avant le coucher du soleil.
L’énergie à bord c’est comme
l’eau.
Nous devons l’économiser. Quand il fait nuit nous
évitons d’utiliser les lumières alors
il vaut mieux
en avoir fini avec le repas et la vaisselle avant la tombée
du
jour. Sous les tropiques, le crépuscule est très
court. A
18h il fait nuit noire. C’est le début du premier
quart de
nuit. Nous devons veiller à tour de rôle
d’autant
plus que le radar est à nouveau en panne. Tous les 10
minutes je
sors faire un tour d’horizon. Pas de lumières si
ce
n’est celle des étoiles. La Croix du Sud est
à
20° à bâbord. Je connais mal les autres
mais la
voûte céleste est magnifique. Au large, loin des
côtes, on a le privilège d’avoir un vrai
ciel bien
noir. Aucune lumière artificielle ne
l’altère et
c’est vraiment magique.
Vendredi
9 Mai 2008 - En mer entre les Marquises et les Tuamotu
Tous les soirs, lorsque le soleil s’enfonce doucement dans
l’océan, nous scrutons l’horizon en
espérant
apercevoir le fameux rayon vert. Les anglais
l’appellent le
« Green Flash » c’est dire à
quel point
l’instant est fugace quand on a la chance de le vivre. Un
coucher
de soleil sous les tropiques, c’est
déjà, en soi,
un moment magique et émouvant. Il y a toujours des cumulus
par
ci par là pour décorer avec goût
l’embrasement du ciel. Certaines de nos photos sont belles
mais
aucune ne l’est autant que la réalité.
Tous nos
sens sont sollicités. On entend l’eau glisser le
long de
la coque. Le vent siffle dans les haubans et les embruns
salés
nous caressent le visage pendant que le spectacle du soleil qui se
couche nous offre un ciel aux couleurs incroyables et changeant
à chaque instant.
Pour voir le rayon vert, il ne faut aucun nuage à
l’endroit où le soleil se cache
derrière la ligne
d’horizon. Il ne faut pas le quitter des yeux et au moment
ultime
où il disparaît on voit parfois un
éclat d’un
vert presque fluo.
Ce soir c’est jour de chance ! Le
« Green Flash » est au rendez-vous.
Lundi
12 mai 2008 – Atoll de Tahanea dans les Tuamotu
Depuis hier nous ralentissons Pro’s Per Aim en
réduisant
la voilure de façon à arriver à
l’étale de marée et de jour devant le
premier atoll
de notre voyage dans le Pacifique. Les Tuamotu ont
été
surnommé l’archipel
dangereux par les anciens. 77
îles s’étalent du nord-ouest au sud-est
entre Tahiti
et les Marquises sur une surface grande comme le tiers de la France.
Cet éparpillement des atolls explique l’isolement
de la
plupart d’entre eux. Beaucoup sont inhabités et la
majorité d’entre eux est occupée par
une ou deux
familles pas davantage.
Pourquoi « archipel dangereux » ?
A cause des difficultés à y naviguer. Je ne sais
pour
quelle raison, mais le système des alizés, ces
vents si
réguliers et si fiables par ailleurs, y est
perturbé. Et
puis, entre les atolls, des courants violents et traîtres
entraînent les bateaux. Les récifs surgissent
d’un
seul coup, visibles
à quelques milles seulement, tellement ils sont bas sur
l’eau.
Et quand on veut pénétrer à
l’intérieur d’un atoll cela devient
encore plus
compliqué. Il faut trouver la passe et y être au
bon
moment de la journée afin que le courant soit faible et le
soleil bien haut dans le ciel pour éclairer les patates de
corail. En France c’est facile, le moindre caillou est
repéré, la cartographie est exacte et de nos
jours avec
le GPS c’est devenu beaucoup plus facile de
s’aventurer en
mer. Mais ici, dans cet archipel perdu et peu connu, on ne peut pas
compter sur les cartes et on doit naviguer à vue en
regardant la
couleur de l’eau.
Bleu foncé : on passe.
Bleu clair : on fait très attention et on
avance doucement avec
une vigie à l’avant ou même mieux,
grimpée
dans le mât.
Jaune pâle : on ne passe plus avec le gros
bateau mais avec l’annexe
c’est possible et cela permet d’aller à
terre.
Quant au marron,
même une annexe ne passe plus car c’est du corail
qui affleure.
Nous sommes tendus et attentifs quand Pro’s per Aim se
présente devant la passe de Teavatapu. Le génois
est
enroulé, la grand-voile est ferlée sur la
bôme et
le moteur est en route.
Cette passe est assez large et ne présente pas de
difficulté majeure. La mer, vue de loin avec les jumelles, y
semble calme. Pas de mascaret, pas de déferlantes,
c’est bon ! On y va ! Guy est à la barre et moi
à
l’avant avec mes lunettes de soleil polarisantes qui
diminuent
les reflets en surface. Tout s’enchaîne bien et
tranquillement. Pour une première fois,
l’épreuve
n’a pas été trop difficile. Nous voici
enfin dans
l’atoll inhabité de Tahanea.
Nous jetons l’ancre à l’abri
derrière le
motu. Ca veut dire « île » en tahitien.
Pas
d’autre voilier au mouillage : Tahanea, un atoll
désert
pour nous deux. Quel bonheur !
Il y a 12 m d’eau sous le bateau et pourtant nous voyons le
fond
comme si nous y étions. Jamais nous n’avons vu une
eau si
claire et si transparente. Une forme souple et grise passe avec
élégance sous l’étrave alors
que je laisse
filer la chaîne. C’est un requin pointes-noires
d’un
mètre cinquante environ. D’autres arrivent, ils
sont
maintenant cinq à tourner autour du bateau. Superbes,
majestueux, ils semblent attendre quelque chose. Mais que veulent-ils ?
On nous a dit que ces requins de récifs
n’étaient
pas agressifs et qu’on peut même nager au milieu
d’eux sans se faire croquer tout cru. Ils ont
peut-être
l’habitude d’être nourri par les bateaux
de passage
et le bruit de notre moteur les a attiré.
Le vent est faible, l’eau du lagon est si calme
qu’aucune
ride ne la trouble. Depuis le pont je fais des photos comme si
j’étais avec un appareil sous l’eau.
Nous attendrons que les requins s’éloignent pour
nous
mettre à l’eau. Il paraît que
l’on se fait à leur présence. Pour
l’instant
c’est trop nouveau pour qu’on soit
habitué. On verra
avec le temps.
Mardi
13 Mai 2008 – Atoll de Tahanea dans les Tuamotu
Il y a longtemps, très, très longtemps, les
atolls
étaient des volcans dominant l’océan
depuis leurs
pentes couvertes de lave. Tout autour de cette île haute,
dans
les eaux peu profondes, le corail se mit à se
développer
pendant que la montagne s’enfonçait doucement dans
la mer.
Au fur et à mesure que le sol
s’enfonçait, le
corail continuait à se développer en hauteur,
cherchant
la lumière du soleil. Et cette belle montagne à
la
végétation luxuriante s’entoura
d’un
récif corallien protégeant un lagon aux eaux bleu
turquoise. Inexorablement la montagne poursuivit sa descente au fond de
l’océan. Les millions
d’années passant, elle
finit par disparaître ne laissant que le récif
entourant
une mer intérieure qu’on appelle un lagon.
Les Marquises sont des îles hautes sans récif
corallien,
Bora-Bora et Tahiti sont des îles hautes entourées
d’une barrière de corail. Quant aux Tuamotu, ce
sont des
îles basses, l’île montagneuse est sous
l’eau
depuis des millénaires. L’anneau corallien qui
entoure le
lagon n’est pas très large et il n’y
pousse
pratiquement que des cocotiers.
Nous mettons l’annexe à l’eau pour une
exploration
à terre. Il n’y a pas de plage pour beacher notre
petite
embarcation. Nous jetons le grappin dans un mètre
d’eau et
nous rejoignons le rivage en évitant de nous griffer sur le
corail vivant. Les blessures dues au corail
guérissent
mal. Pour éviter l’infection il faut asperger la
plaie
avec du citron pour que l’acidité tue la partie
vivante du
corail, et je peux vous dire que ça pique ! Ensuite on
désinfecte comme pour les égratignures normales.
Nous avons prévu une « opération noix
de coco
». D’abord on fouille au pied des cocotiers pour
trouver
une noix bonne à ouvrir. La coque doit être
d’un
beau marron brillant et quand on la secoue elle doit être
pleine
d’eau. Ca c’est facile ! On se baisse, on ramasse
la noix
et on l’agite, puis on laisse retomber ou on garde
… Le
plus dur reste à faire. Il s’agit de
l’ouvrir. Et
là ça n’est plus de mon ressort,
c’est trop
physique. Je laisse Guy, qui attaque la première noix avec
le
poignard, pour explorer les mares sur le platier.
Les polynésiens sont plus habiles que nous pour venir
à
bout de ce fruit récalcitrant. Soit à coup de
machette
soit en utilisant un pieu fiché dans le sol, ils
débarrassent la noix de sa coque. La nature est bien faite.
Comme les noix tombent de très haut quand elle sont
mûres,
elles sont parfaitement protégées par une
enveloppe
fibreuse elle-même enfermée dans la coque. Nous
avons
essayé de casser cette coque en la tapant sur des cailloux
et
nous avons cassé … le caillou ! Sans outil,
j’imagine qu’un naufragé sur une
île
déserte doit éprouver des moments de
découragement
devant ce fruit qui peut le désaltérer et le
nourrir mais
qui ne se laisse pas faire. Bref ! Guy se démène
comme un
beau diable avec son poignard et parvient à sortir une
première noix de sa gangue.
Pendant ce temps, dans 10 à 20 cm d’eau sur le
platier
j’admire des dizaines de petites murènes qui
vivent
là et se chauffent au soleil. Certaines n’ont que
leur
tête qui sort du trou mais d’autres ondulent comme
des
serpents dans à peine quelques centimètres
d’eau
pour passer d’une mare à une autre quand je les
dérange. Les crabes aux yeux rouges s’enfuient
à
mon arrivée. Les bénitiers offrent à
la
lumière leurs lèvres à la couleur
bleue ou verte.
Pour avoir une idée de leur forme, sachez que les deux
valves de
ces grands mollusques étaient autrefois utilisées
comme
bénitiers dans les églises. Cela donne aussi une
idée de leurs dimensions. Il paraît que les plus
grands
atteignent 1m ou plus.
Tout à coup, Guy m’appelle. « Isa, viens
voir
c’est incroyable ! ». Je retourne vers le cocotier
où il s’est abrité du soleil pour
effectuer ses
travaux de force.
Comme la seconde noix qu’il a ouverte
n’était pas
bonne et il l’a jetée derrière lui. Je
ne sais pas
comment ils l’ont su ni comment ils se sont donné
le mot,
mais des centaines de Bernard-l’Hermite convergent
vers
elle. C’est l’aubaine ! Une noix de coco ouverte :
un vrai
festin en perspective pour ces petits crustacés rouges
à
dix pattes !
Nous revenons à bord avec plein de photos de bestioles et
trois
noix. Nous en cassons une pour récupérer
l’eau de
coco. C’est légèrement sucré
et très
désaltérant En plus c’est
sûrement
nourrissant et vitaminé à souhait. Puis on coupe
l’amande blanche en morceaux. Ca se croque comme une
friandise
quand on a un petit creux. On peut aussi la râper pour
l’utiliser en cuisine ou faire du lait de coco en pressant la
coco ainsi émiettée.
Samedi
17 Mai 2008 – Atoll de Tahanea dans les Tuamotu
Aujourd’hui c’est le jour de la lessive. Sur une
île
déserte, on n’utilise pas trop de linge mais les
draps et
les serviettes de toilettes se salissent quand même. Nous
n’avons pas de machine à laver bord et
nous devons
faire attention à notre consommation d’eau.
C’est parti ! On commence par faire tremper le linge sale
avec de
la lessive à main dans des seaux, puis on frotte,
installés sur la jupe à
l’arrière de
Pro’s Per Aim. Ensuite on rince comme les
lavandières
d’antan le faisaient dans les rivières. Sauf que
nous
c’est à l’eau de mer que nous
débarrassons le
linge de la lessive. Il nous reste à faire des
rinçages
à l’eau douce pour le dessaler. Nous savons
que sur Tahanea, il y a
une citerne d’eau de pluie dans le village
abandonné
à 2 ou 3 milles de notre mouillage. Nous embarquons dans
l’annexe avec le linge et également nos bidons
d’eau
vides et, à fond de moteur, sur les eaux calmes du lagon,
nous
allons jusqu’à Otao, le village
inhabité.
Il n’y a pas de vent et aucune vague ne trouble la surface de
l’eau. Nous admirons les coraux qui défilent sous
le canot
comme si nous étions la tête sous l’eau
avec un
masque. Le village est au bord d’une passe, pas celle par
laquelle nous sommes rentrés mais une autre beaucoup moins
large
et difficile d’accès. Les fonds sont magnifiques :
un vrai
plaisir pour les yeux.
Il a plu ces derniers temps et la citerne de 7000 litres est bien
remplie. Nous pouvons faire le plein d’eau et dessaler le
linge.
Les moustiques attaquent. Zut ! On a oublié de se
badigeonner au
monoï parfumé à la citronnelle.
Au retour au mouillage, une bonne surprise nous attend. Un autre bateau
est arrivé et nous connaissons son équipage :
Sergio et
Domi. Notre première rencontre date de Panama. Fin
décembre, nous étions ensemble
côté
atlantique dans une petite marina entre l’archipel des San
Blas
et la grande ville de Colon où se trouve
l’entrée
du canal. Nous avons passé deux jours ensemble dans la
jungle
équatorienne au moment du réveillon du Nouvel An.
C’est un super souvenir ! Pour atteindre le campement, il
avait
fallu marcher une heure dans la boue en portant les
glacières et
les sacs à dos et franchir deux rivières
à
gué accrochés à des cordes pour ne pas
être
entraînés par le courant. Là-bas, pas
d’électricité et pas d’eau
potable, juste
quelques cabanes qui nous ont protégés des
averses
nocturnes pendant notre sommeil. Nous étions une vingtaine,
perdus au fin fond des montagnes panaméennes pour
fêter le
passage à l’an 2008. Génial !
Lundi
19 Mai 2008 – Atoll de Tahanea dans les Tuamotu
Et voilà ! Le vent a forci depuis cette nuit et surtout il a
pris du sud. Vous allez me dire : « Où est le
problème ? Pro’s Per Aim est à
l’intérieur d’un lagon, ce
n’est pas la pleine
mer, l’ancre est bien accrochée et le mouillage
tient
d’autant mieux que la chaîne fait du tricot autour
des
patates de corail. Vous ne risquez rien. »
Là, je dois vous expliquer que ce n’est pas si
simple. Ce
mouillage est un bon abri si le vent vient de l’est ou du
nord-est. Mais s’il souffle du sud, il traverse toute la
largeur
du lagon avant de nous atteindre. Cela fait 10 milles de fetch, cette
distance sur laquelle court le vent. Le lagon, aux eaux si calmes et si
transparentes, devient rapidement une mer
démontée avec
des vagues de 1 à 2 m, si rapprochées que
l’on est
secoués à
l’intérieur du bateau comme
dans un shaker. Une horreur ! Et pas possible d’aller se
réfugier à l’abri de la
barrière sud.
C’est trop loin, l’intérieur de
l’atoll
n’est pas cartographié et ce temps à
grains nous
prive de la lumière indispensable pour naviguer à
vue et
louvoyer entre les patates de corail.
Nous devons prendre notre mal en patience. D’après
la
météo, le vent va passer à
l’Ouest ce qui
aggravera notre cas avant de se calmer et de reprendre sa direction
habituelle c’est à dire l’Est.
Tout à coup un violent coup de rappel nous alerte ! Quelque
chose s’est cassé à l’avant.
Les mouvements
du bateau deviennent encore plus désordonnés. Guy
se
précipite sous une pluie torrentielle pour voir ce qui se
passe.
Le bout qui double la chaîne sur quelques
mètres au
niveau de l’étrave s’est
rompu. Une
aussière de 20 mm de diamètre ! Imaginez un peu
la
puissance des rappels. Ce bout est là pour amortir les
rappels
en question car le cordage a évidemment une souplesse que la
chaîne ne possède pas. Maintenant c’est
elle qui
encaisse les coups et la cloison étanche sur laquelle elle
est
fixée souffre méchamment. A tout instant elle
peut
céder et ce serait catastrophique. On perdrait le
bateau.
Alors là mon Capitaine ne perd pas son sang froid. Il faut
faire
très vite. Il m’envoie mettre en route le moteur
en me
demandant d’avancer doucement pour soulager le
mouillage.
Pendant ce temps il installe un nouveau bout tout neuf avec un doigt de
fer. C’est un bidule en forme de doigt crochu qui
s’accroche à un maillon de la chaîne.
Ouf ! Le
cordage est en place et fait son travail d’amortisseur.
Pro’s per Aim ne souffre plus.
Par contre l’autre doigt de fer est tombé au fond
de
l’eau avec le morceau de cordage cassé. 12 m de
fond ! Guy
s’équipe avec une bouteille et plonge. En moins de
10
minutes il est de retour avec le précieux doigt de fer. Au
cas
où, on en aura un de rechange. En plus il en a
profité
pour regarder et mémoriser les zigzags de la
chaîne autour
des patates, ce qui nous permet de la détricoter un peu. Le
mouillage gagne encore en souplesse.
Le temps est tellement gris et triste que je prépare une
pâte à crêpes. Nous les partagerons ce
soir avec
Sergio et Domi pour fêter leur départ. Ils veulent
appareiller demain matin pour Fakarava. C’est un grand atoll
habité situé au nord de Tahanea où
nous sommes en
ce moment bien malmenés par un affreux clapot.
Lundi
26 Mai 2008 – Village de Tetamanu le long de la passe sud de
Fakarava dans les Tuamotu
Nous avons quitté Tahanea : fini l’atoll
désert
pour nous tout seuls, depuis deux jours nous sommes mouillés
avec d’autres bateaux devant le minuscule village de
Tetamanu.
A terre nous rencontrons Roana. Elle travaille pour la pension de
famille de Tetamanu. Elle nous explique qu’ils ne sont que 7
habitants à vivre ici toute l’année et
qu’en
ce moment il n’y a pas de clients dans les quelques fare
où viennent parfois des touristes en mal de
dépaysement
total. Roana nous dit que le village a été
abandonné car le motu était devenu trop petit
pour loger
tout le monde. Alors les habitants sont partis à Rotoava, le
grand village au nord de l’atoll.
Une famille est restée à Tetamanu et vit du
tourisme. La
passe de Tumakohua, qui longe le village, est
célèbre pour
les plongées dérivantes qu’on peut y
faire au
milieu des requins. Nous irons à l’heure
où la
marée commencera doucement à remplir le lagon.
Pour
l’instant nous avons réservé un repas
au restaurant
de la pension. Il est construit sur pilotis au bord de la passe. On y
accède par une jetée en bois construite elle
aussi sur
pilotis. La cuisine donne sur le motu à
l’arrière
et l’eau y est très peu profonde. Elle est
transparente et
nous admirons les coraux et les poissons multicolores qui y nagent
quand un violent bruit de remous nous fait lever la tête. Le
cuisinier vient de jeter des déchets de poissons
à
l’eau et les requins pointes-noires se battent pour
récupérer les morceaux. Leur rapidité
est
impressionnante. En moins de temps qu’il ne le faut pour le
dire,
tout est avalé et ils recommencent à tourner de
leur nage
ondulante devant nos yeux. Il y a si peu d’eau que leur
ventre
frôle le fond alors que leur aileron est hors de
l’eau. Ca
me rappelle « Les dents de la mer ».
Pour le déjeuner nous mangeons une belle carangue
noire qui s’est faite prendre dans les pièges
à
poissons de la passe. Et nous ne résistons pas au plaisir de
nourrir les requins avec les restes. Nous sommes à
l’endroit du fare où l’eau est profonde.
Les gros
spécimens, ceux qui n’ont pas assez
d’eau pour aller
côté cuisine, sont là. C’est
un vrai ballet
qu’ils nous offrent dans les eaux claires de la passe. Des
rémoras vont et viennent et s’accrochent sur le
pointes-noires qui passe à leur portée. Une
grosse masse
gris foncé s’approche. Sa nage est
caractéristique.
C’est encore un requin mais cette fois c’est un
gris. Ils
n’ont pas aussi bonne réputation que leurs
collègues à pointes-noires. Les requins gris sont
plus
facilement agressifs. En plus ils sont beaucoup plus gros ...
ça
veut dire qu’ils ont des bien plus grandes dents !
L’heure de l’étale de marée
approche. Le
courant est en train de s’inverser dans la passe et
l’océan va commencer à remplir le
lagon.
C’est le meilleur moment pour faire une dérivante
dans la
passe. On dit explique qu’il faut se mettre à
l’eau
à l’extérieur du lagon,
côté
océan, et se laisser entraîner par le courant
rentrant
à l’intérieur.
Nous allons nous équiper au bateau avec palmes, masques et
tuba
mais surtout avec une combinaison. L’eau a beau
être
à 28 ou 29°C, quand on reste une petite heure
à
patauger, on finit par avoir très froid. Avec
l’annexe
nous prenons la passe. Arrivés à
l’extérieur
du lagon, nous nous mettons à l’eau. Guy tient
l’annexe avec un bout pour qu’elle
dérive en
même temps que nous et nous nous laissons aller avec le
courant.
Au début, le paysage marin défile doucement sous
nos
yeux. Des dizaines de requins nous suivent ou nous croisent. Ils
semblent vaquer à leurs occupations. Tant qu’elle
ne
consiste pas à nous boulotter, ça va !
En fait, ils sont aussi couards qu’ils sont curieux. Ils
s’approchent de nous mais font demi-tour rapidement. La force
du
courant augmente, nous allons de plus en plus vite,
irrésistiblement entraînés vers le
lagon. Je me
retourne et j’essaie de nager à contre courant.
Même
avec les palmes je ne réussis pas à
étaler, je
recule ! Super les sensations ! Mieux que la Foire du Trône,
enfin c’est mon avis !
Un énorme poisson sort du bleu des profondeurs et vient vers
nous. Je le reconnais même si je n’ai pas encore eu
la
chance de le rencontrer sous l’eau. C’est le
célèbre poisson-Napoléon ! On ne peut
pas dire
qu’il soit très beau mais il est monumental.
Sa
grosse tête est surmontée d’une
bosse. Il
avance sans qu’on le voit bouger. Il est vraiment
très
impressionnant. Dommage ! il est un peu loin pour que ma
photo
soit réussie.
On nous avait prévenus. Le courant nous ramène au
mouillage où Pro’s Per Aim nous attend sagement.
Quelques
milles faits en un peu plus d’une heure, sans presque palmer.
Un
record non ?
Mardi
27 Mai 2008 - Baie de Kakaiau au milieu de la barrière Est
de Fakarava dans les Tuamotu
Nous venons de quitter Tetamanu le village sud de Fakarava.
L’atoll de Fakarava est immense. L’anneau corallien
a la
forme d’un rectangle de 60 km de long sur 25 de large. Pour
rejoindre le nord nous avons donc une soixantaine de
kilomètres
à faire. Avec notre voilier, il nous faut 7 à 8
heures
pour parcourir cette distance. Nous avons choisi de voyager
à
l’intérieur du lagon. Un chenal balisé
relie le sud
au nord. Il permet d’éviter les hauts-fonds et les
nombreuses patates de corail. Il faut quand même ouvrir
l’œil et la navigation en devient très
stressante.
Nous avons décidé de nous arrêter au
milieu du
chemin pour couper la route en deux. Il y a des mouillages de beau
temps tout le long du récif et aujourd’hui le vent
ne
souffle pas. Nous trouverons un joli coin tranquille pour faire une
pause. Si cela nous plaît nous resterons plusieurs jours
à
jouer les Robinsons sur un motu désert.
Guy est à la barre à
l’arrière et je suis
à la proue avec les jumelles et le compas de
relèvement.
Le soleil est déjà haut dans le ciel et sous les
tropiques, il est terrible. Je suis bien bronzée mais si je
ne
me protège pas, en moins d’une heure, je
ressemblerais
à une langouste bien cuite. J’ai donc un chapeau
avec un
grand mouchoir coincé dedans pour que ma nuque soit
à
l’abri. Un tee-shirt et un pantalon long
complètent la
panoplie sans oublier les lunettes de soleil polarisantes. Ainsi
vêtue, je ne suis pas sûre de gagner à
un concours
de mode. Mais, au moins, c’est efficace !
Les balises du chenal sont très
éloignées les unes
des autres. J’ai du mal à les repérer.
Elles se
confondent avec la ligne des cocotiers qui poussent sur le
récif
dans le lointain. Je finis par trouver la suivante et nous mettons le
cap dessus. Avec les jumelles je recommence à fouiller
l’horizon pour trouver la balise d’après
et
régulièrement je jette un coup
d’œil à
la surface devant l’étrave pour
vérifier que nous
sommes toujours dans le bleu foncé et qu’il y a
donc assez
d’eau sous la coque. Je suis trop
préoccupée par la
recherche de la balise et plus assez attentive à la couleur
de
l’eau devant nous. Tout à coup je regarde et,
horreur, je
constate que le bleu est devenu très clair ce qui veut dire
que
nous sommes sur un haut-fond et qu’il y a certainement une
patate
tout près. En même temps j’entends le
moteur rugir
en marche arrière. Guy avait vu la tache claire et, in
extremis,
il a arrêté Pro’s Per Aim avant
l’échouage. Nous nous apercevons que nous avons
loupé une balise et que, depuis plusieurs dizaines de
minutes,
nous sommes sortis du chenal. C’est pour ça que
nous avons
failli nous échouer. Heureusement que mon Capitaine est un
bon
marin et que tous ses sens étaient en éveil ! La
route
reprend, doucement, de façon à rejoindre le
chenal
balisé. La navigation à
l’intérieur
d’un lagon n’est pas de tout repos. Au bout de
trois bonnes
heures, nous jetons l’ancre dans la baie de Kakaiau. Ouf !
Nous sommes en sécurité et
complètement seuls.
Vendredi
30 Mai 2008 – Village de Rotoava au nord de
l’atoll de Fakarava dans les Tuamotu
Nous voici arrivés au nord de Fakarava. Nous sommes
mouillés devant le village avec une dizaine
d’autres
voiliers. On nous a dit qu’Internet vient
d’être
installé sur cet atoll et que l’on peut se
connecter au
bureau de poste. Nous y allons tout de suite. Demain c’est
samedi
et la poste est fermée le week-end. Cela fait plus
d’un
mois que nous n’avons pas pu récupérer
nos e-mail.
En plus nous avons plein de photos à charger pour mettre le
site-web à jour.
La connexion est très lente et la poste ferme à
14h30. Il
faudra revenir lundi pour finir la mise à jour du site.
Maintenant il va falloir trouver l’épicerie en
espérant que les rayons ne soient pas trop vides.
Le
ravitaillement des atolls se fait par bateau depuis Tahiti. Ils
l’appellent d’ailleurs la goélette
même si
depuis des années, elle a perdu ses voiles au profit
d’un
moteur. Il reste qu’elle ne vient que tous les mois.
C’est
pour ça que l’épicerie n’a
pas grand chose
à vendre. Nous trouvons quand même des oeufs et un
kilo de carottes. Ce n’est pas tout. Nous avons besoin
d’essence pour le hors-bord de l’annexe. On nous
dit
qu’il n’y a pas de station essence. Pourtant nous
avons vu
des pick-up passer sur la seule route de l’atoll. Comment
font-ils pour remplir leur réservoir. A force de demander
à droite à gauche, nous rencontrons Jean, un
jeune
paumotu qui travaille au club de plongée et qui nous
explique
qu’ils se fournissent en bidons de 200 litres. Gentiment, il
nous
propose de nous dépanner. Nous avons besoin de 15 litres. Il
siphonne son gros bidon avec un tuyau et remplit nos jerricans.
Sauvés ! Nous n’aurons pas à ramer pour
aller
à terre. Et tant mieux parce que dans les lagons les
courants
sont parfois très forts et quand le vent s’en
mêle
on ne va pas toujours où on veut.
Mercredi
4 Juin 2008 – Passe Garue au nord de l’atoll de
Fakarava dans les Tuamotu
Jusqu’à maintenant, à chaque fois que
nous avons
pris une passe pour entrer ou sortir d’un atoll, cela
s’est
bien passé. Nous avons peu de renseignements sur la passe
nord
de Fakarava si ce n’est qu’elle est très
large. En
plus nous n’avons pas l’heure des
marées. Tant pis !
Nous partons de bonne heure pour arriver de jour à
l’escale suivante.
Je me souviens avoir lu dans Stevenson quelque chose sur Fakarava. Je
ressors son livre intitulé « Dans les mers du Sud
».
Il a navigué sur une superbe goélette, le Casco
à
la fin du XIXe siècle dans le Pacifique sud et
voilà
comment il a vécu le passage que nous allons prendre pour
sortir
du lagon de Fakarava.
« En
approchant nous trouvâmes un peu de courant, car la
mer privée du lagon a, en cet endroit, son origine et sa
fin,
entre les mâchoires du portail où elle
s’essaye en
vain à lutter contre la masse plus majestueuse du Pacifique.
Le
Casco ressentit à peine une secousse insignifiante, mais il
y a
des époques et des circonstances où les
entrées de
port de ces bassins intérieurs vomissent des
déluges,
à emporter, submerger et démâter des
navires. Car
imaginez un lagon parfaitement étanche sauf en un point, et
ce
point d’une largeur tout juste navigable ; imaginez que le
flux
et le vent aient amoncelé durant des heures en ce repli de
corail un superflu d’eaux, puis que la marée se
renverse
et que le vent tombe : l’écluse de quelque grand
réservoir de chez nous donnera une faible idée de
cet
épanchement. »
Bref ! Pour le Casco et son équipage tout
s’était
bien passé même si Stevenson avait entendu dire
que
l’endroit pouvait être terrible et que,
je le
re-cite, « il
y a des époques et des circonstances
où les entrées de port de ces bassins
intérieurs
vomissent des déluges, à emporter, submerger et
démâter des navires. ».
En nous présentant devant la sortie de l’atoll,
nous
sommes donc plutôt confiants, beaucoup moins tendus que les
autres fois et pas assez sur nos gardes.
La passe est effectivement très large, pas loin
d’un
kilomètre entre les deux bords mais elle semble
barrée sur
une bonne partie par des déferlantes. On appelle
ça un
mascaret. Mon Petit Larousse m’en avait donné la
définition exacte. C’est une brusque
remontée des
eaux, qui se produit dans certains estuaires ou passes
d’atoll au
moment du flux et qui progresse rapidement sous la forme
d’une
vague déferlante.
Nous examinons la situation et sur la gauche l’eau
paraît
plus calme. L’eau n’y déferle pas et Guy
s’y
engage. La grand-voile est haute et le vent nous pousse bien. Par
sécurité, Guy met quand même le moteur
en route. On
ne sait jamais !
A partir de là tout s’enchaîne
très vite.
Sans avoir le temps de comprendre pourquoi, nous nous retrouvons devant
l’abominable mascaret que nous voulions à tout
prix
éviter. Pas question de faire demi-tour, le courant nous
emporte
à 11 noeuds et nous ne pourrions pas le remonter. Les
déferlantes nous chargeraient par
l’arrière et nous
perdrions le bateau ! En plus, même si nous avions assez de
puissance pour remonter 11 noeuds de courant, le temps de faire le
demi-tour nous nous retrouverions en travers de la lame, un coup
à être couché et à
démâter !
Nous serions alors emportés sur le récif ou
même
coulés avant d’y être jetés.
Alors, sans hésiter une seconde, Guy pousse le moteur
à
fond et attaque les déferlantes bien en face. La
première
submerge l’avant jusqu’au mât,
immédiatement
suivie par une deuxième qui, cette fois, arrive
jusqu’au
cockpit. Le capot de la descente n’est pas fermé.
Je vous
l’ai dit. Nous étions trop confiants ! Des
dizaines et des
dizaines de litres d’eau se déversent dans le
carré. En m’accrochant pour ne pas passer
par-dessus bord,
je réussis à le fermer avant la
troisième vague.
C’est là que je vois que le capot de la cabine
arrière, celui qui donne sur le cockpit, est ouvert. Nous ne
le
fermons jamais. En deux ans et demi de navigation et 18000 milles, nous
n’avons jamais embarqué d’eau
à
l’arrière. Je ne peux pas aller le fermer, ce
serait trop
dangereux. Je reste assise et je me cramponne. Les
déferlantes
se succèdent, explosant sur le pont avec violence. Le bruit
est
assourdissant. Pro’s Per Aim se soulève, se cabre
et
retombe de plusieurs mètres dans un fracas de fin du monde.
Je
me tiens de toutes mes forces pour rester à bord et ne pas
partir à l’eau. Guy reste rivé sur sa
barre, le
visage agressif. Il se bat pour garder Pro’s Per Aim en
ligne. Le
moindre écart et c’en est fini de notre voyage. Il
faut
rester face aux déferlantes et passer ce mascaret le plus
vite
possible. Un navire, aussi solide soit-il, ne peut pas
résister
longtemps à de tels chocs. Le moteur s’emballe
après chaque vague quand l’hélice
tourne à
vide, tout l’arrière du bateau étant
hors de
l’eau !
J’ai l’impression que ces moments durent une
éternité. Dans quel état allons-nous
sortir de
là ? L’eau continue à rentrer par le
capot dans la
cabine arrière. A chaque déferlante,
Pro’s Per Aim
fait le sous-marin.
Enfin, nous passons la dernière déferlante. La
mer se
calme autour de nous. Nous sommes de l’autre
côté.
Il nous reste à évaluer les
dégâts. Des
dizaines de litres d’eau salée sont
rentrés
à l’intérieur à chaque
vague, les matelas et
les coussins du carré sont trempés. Il faudra
dessaler
tout ça pour que ça puisse sécher. La
force de
l’eau a arraché les boîtes à
dorade, vous
savez ces manches à air qui permettent la ventilation
à
l’intérieur du bateau. Guy en retrouve une
coincée
dans les cordages mais l’autre est partie à
l’eau.
Les coutures de la capote ont lâché. Les paquets
de mer
ont fini le travail d’usure des UV tropicaux. J’ai
de la
couture en perspective et à la main s’il vous
plaît
parce que ma machine à coudre n’est pas assez
costaud pour
ce type de tissu. Nous avons aussi perdu des bidons d’eau
douce
et d’autres bricoles qui n’étaient pas
attachées.
A la réflexion nous nous demandons pourquoi nous nous sommes
retrouvés dans le mascaret alors que nous avions pris
à
gauche pour l’éviter. Soit le courant, trop
violent, nous
a dépalé, soit le mascaret s’est
étendu
à toute vitesse sur la gauche refermant la passe au moment
où nous y étions. C’est ce que pense
mon Capitaine.
On peut dire que nous nous en tirons bien. Le voyage aurait pu
s’arrêter là. Nous n’aurions
pas
été les seuls à finir dans la passe
nord de
Fakarava, mais ce n’aurait pas été une
consolation
! Que cela nous serve de leçon ! La mer ne pardonne pas la
légèreté. Aucune navigation ne doit
être
considérée comme facile. Il faut toujours
envisager que
le pire est possible et être prêt à
faire face en
toutes circonstances.
Nous mettrons deux jours à panser les plaies de notre
« Pro’s Per ».
Mercredi
4 Juin 2008 (le soir) – Anse Amyot au nord de
l’atoll de Toau dans les Tuamotu
Au cours de nos différentes escales, quand nous sommes au
mouillage avec d’autres bateaux, nous faisons connaissance
avec
les équipages. Il arrive que des amitiés naissent
de ces
rencontres du hasard. La plupart du temps, nous passons ensemble
quelques heures agréables avant de repartir chacun de notre
côté. C’est à ces moments
là que nous
échangeons des mines de tuyaux et de renseignements sur les
prochaines îles où nous avons
l’intention
d’aller. Et justement on nous dit que l’Anse Amyot,
au nord
de l’atoll de Toau, est une escale très sympa et
qu’en plus, le mouillage est très
protégé ce
qui est rare dans les Tuamotu.
Après l’épreuve de la passe nord de
Fakarava,
c’est donc un vrai réconfort d’arriver
dans ce petit
paradis. A cet endroit le récif s’ouvre sur une
petite
cinquantaine de mètres de large. Mais attention ! La passe
est
borgne ! On mouille dans cette interruption du récif car le
passage vers l’intérieur du lagon est
barré par une
multitude de patates de corail affleurantes et trop
rapprochées
pour permettre la navigation. Nous avons été
repérés avant notre entrée car un
speed-boat vient
à notre rencontre et Gaston nous propose un corps-mort pour
amarrer Pro’s Per Aim. Comme il y a plus de 10m de fond et
beaucoup de courant à chaque renverse de marée,
nous
acceptons.
Peu après, Pro’s Per Aim étant en
sécurité, nous descendons à terre pour
saluer nos
hôtes, Valentine et Gaston. Tout de suite nous avons
l’impression de faire partie de la famille. Quelle chaleur
dans
l’accueil ! Valentine nous saute au cou pour nous embrasser.
Elle
nous propose de participer au dîner polynésien
qu’elle organise demain soir pour les trois autres bateaux
arrivés avant nous. Pour 2500 francs pacifique par personne,
nous aurons le dîner et la location illimitée du
corps-mort. Il faut se rappeler que la Polynésie
Française n’est pas dans la zone « euro
».
2500 francs pacifique par personne correspondent donc à 22
euros
environ.
Ca marche ! A demain Valentine ! Nous viendrons de bonne heure pour
t’aider à la préparation du repas.
Jeudi
5 Juin 2008 (matinée) – Anse Amyot au nord de
l’atoll de Toau dans les Tuamotu
Sur Toau, on manque de tout. La goélette passe environ une
fois
par mois à la demande de Valentine et Gaston qui
s’y
ravitaillent. Cela fait maintenant 4 bonnes semaines qu’elle
a
fait escale dans l’Anse Amyot et comme la cabine
téléphonique est en panne depuis 3 semaines, les
contacts
avec l’extérieur ont cessé. Personne ne
sait quand
la goélette va passer.
Incroyable cette cabine téléphonique ! Quand elle
n’est pas en panne, elle fonctionne avec des panneaux
solaires et
une antenne râteau ! Et il n’y a
évidemment pas
d’autres téléphones sur
l’îlot.
Pas la peine non plus d’investir dans un
téléphone
portable, car le réseau du "vini" ne couvre pas Toau. Je
trouve ça mignon comme tout l’appellation
« vini
» pour le portable polynésien.
Si seulement leur moteur hors-bord était
réparé !
Ils iraient jusqu’à Fakarava pour recharger le
frigo !
Mais pas de chance. Cela fait un mois que l’engin a
été envoyé à Tahiti et
faute de
téléphone, Gaston ne sait pas où en
est la
réparation.
En fait, ils ont deux speed-boat :
- un petit,
équipé d’un moteur de 25 CV, pour les
allers et retours entre le motu et la ferme perlière
- et un plus
grand et plus solide poussé par le 150 CV. C’est
ce gros moteur qui ne fonctionne plus.
Le soi-disant « gros » speed-boat est une grande
barque non
pontée, assez bien défendue à
l’avant mais
sans instruments de navigation si ce n’est une petite
boussole.
Je n’oserais pas m’aventurer en haute mer
là-dedans.
Mais pour Gaston, ce n’est pas un problème. Par
contre il
est hors de question de s’y risquer avec le petit bateau.
Cette histoire de moteur tracasse Gaston. Nous lui proposons
d’utiliser notre téléphone satellite
pour appeler
leur associé de Tahiti. Pour ne pas vider notre forfait, il
s’explique en quelques mots, donne notre numéro et
raccroche. L’associé rappelle quelques secondes
plus tard.
Gaston le charge d’aller aux nouvelles et de contacter le
garage
où est son moteur. L’associé doit
retéléphoner demain à 9h sur notre
numéro.
Nous irons à terre un peu avant, avec le
téléphone,
pour attendre le coup de fil salvateur.
Cela fait donc un mois que Matariva, le motu familial, est
isolé
du reste du monde. Les réserves de frais sont donc
épuisées et nous offrons une douzaine de citrons
marquisiens à Valentine, ravie du cadeau. Elle
n’en avait
plus pour le poisson cru de ce soir.
Nous, à bord, nous en avons autant comme autant des citrons
!
Avant de partir de la baie d’Anaho au nord de Nuku Hiva dans
l’archipel des Marquises, nous avions fait le plein.
Là-bas, les citronniers poussent aussi bien que la mauvaise
herbe chez nous. Les citrons pourrissent même au sol faute
d’être ramassés. Cela fait 6 semaines
que nous avons
quitté Anaho et notre stock, s’il a bien
diminué,
n’en reste pas moins important. Nous avions cueillis les
citrons
à peine mûrs sur l’arbre et ils se sont
bien
gardés jusqu’à maintenant. Nous
n’en avons
pas encore perdus.
Les voiliers qui font escale dans l’Anse Amyot sont les
bienvenus
et dépannent Valentine et Gaston. C’est ainsi
qu’elle nous demandera du café, un rouleau de
sopalin, un
allume-gaz, des allumettes et d’autres bricoles. En
échange, nous emporterons des nacres. Finalement la
situation
n’est pas catastrophique. A chaque jour suffit sa peine et on
verra bien de quoi demain sera fait, inutile de se tracasser
à
l’avance.
Voilà Glenn et Sally qui débarquent sur le
ponton. Ils
ont repéré les boules de pétanque qui
traînent sous le fare et ils nous proposent une partie. Ils
sont
américains et pour eux, la pétanque est un sport
national
en France. Nous sommes français, nous devrions donc, selon
eux,
être des adversaires de choix.
Yeah ! No problem ! On engage une partie. On ne dit pas que nos
origines sont plus proches de la Bretagne que de Marseille et que le
rythme de notre entraînement est décennal,
c’est
dire l’intensité ! Mais notre honneur gaulois est
en
jeu. Une partie gagnée, la seconde perdue ! Mince
! Il
faut se défoncer pour la belle ! Ouf ! In extremis, on la
remporte.
Si jamais on recommençait à jouer, nous serions
capables
de perdre ! Restons sur notre réputation fragilement acquise
et
rentrons au bateau. De toutes façons, c’est
l’heure
du déjeuner. A ce soir !
Jeudi
5 Juin 2008 (soir) – Anse Amyot au nord de l’atoll
de Toau dans les Tuamotu
Le soleil se couche de bonne heure sous les tropiques. Vers 17h, avant
que la nuit tombe, nous amarrons l’annexe au petit ponton du
fare
de Gaston et Valentine. Les équipages des autres bateaux
sont
déjà là. Tom et Dennys sont
à la guitare et
Glenn joue du sax. Notre entrée dans la salle à
manger se
fait au rythme d’un standard de jazz langoureux. Dawn, Janet
et
Sally, leurs femmes, bavardent entre elles. Guy prend la conversation
en route. Il adore exercer son anglais.
Je suis moins à l’aise avec la langue de
Shakespeare et je
rejoins Valentine à la cuisine. Waouh ! Je ne sais pas si on
pourra tout manger ! Elle a préparé 7 plats. La
majorité est à base de poisson cru ou cuit. Elle
s’excuse de ne pas avoir de langoustes au menu. Gaston
n’a
pas pu aller sur le platier pour en ramasser. La houle est trop forte
en ce moment et les déferlantes envahissent cette zone
située à l’extérieur du
récif. Ce
serait dangereux de s’y aventurer.
Vous avez bien entendu « ramasser des langoustes »
! La
nuit, ces délicieux crustacés sortent des trous
où
ils se cachent dans la journée pour se nourrir dans les
quelques
centimètres d’eau qui submergent la
barrière de
corail côté océan. Gaston prend une
lampe frontale
et des gants et va remplir son panier. Il n’a
qu’à
se baisser. L’avantage c’est qu’il les
attrape sans
peine et vivantes. Ensuite il les relâche dans le vivier
devant
le fare. Elles sont nourries avec de la viande de requin le temps
qu’il faut et elles passent sur le barbecue en fonction des
besoins !
Les requins ne sont pas à la fête dans
l’Anse Amyot
! Il n’y a pas que Gaston pour s’occuper de leur
cas, Baloo
s’en charge également. Qui est Baloo ? Ce
n’est pas
un ours, quoique les ours sachent pêcher. Baloo est un chien.
Il
est préférable d’être copain
avec lui, parce
que sa mâchoire est puissante. Je ne le savais pas mais les
chiens sont pêcheurs aux Tuamotu et la proie favorite de
Baloo
c’est le requin pointes-noires. Il en choisit des pas trop
gros
depuis qu’il s’est fait arracher un morceau de
viande par
une bestiole un peu plus balèse.
Une vedette ce Baloo ! Il ne supporte pas que le chien de Lisa, la
soeur de Valentine, passe sur son territoire. Baloo l’oblige
à nager dans la passe pour rejoindre le récif
extérieur afin de pêcher lui aussi. La pauvre
bête
peine dans le courant de la passe mais la gourmandise
l’emporte
et nous l’avons vue passer non loin du bateau
évitant
ainsi la zone interdite par Baloo.
Revenons au dîner. La salle à manger est
construite sur
pilotis à moitié sur terre, à
moitié sur la
passe. Elle n’a que trois murs légers à
base de
palmes de cocotier. Le 4ème est ouvert sur la passe. Le sol
est
fait de planches disjointes sous lesquelles on aperçoit les
vagues qui lèchent le rivage du motu. Le repas est excellent
et
très copieux. Ma préférence va au
poisson cru, du
thon fraîchement pêché. Avec une sauce
à base
de citron vert c’est succulent et je me régale.
Nous
terminons par un énorme gâteau bien moelleux
à la
banane et à la noix de coco.
Et maintenant dodo ! Guy et Gaston ont prévu
d’aller sur
le motu de la ferme perlière demain de très bonne
heure
pour y chercher des paniers de nacres, c’est comme
ça
qu’on appelle les huîtres. Je resterai avec
Valentine. Il
paraît que cette escapade avec le speed-boat sur le lagon est
une
affaire d’homme !
Vendredi
6 Juin 2008 – Anse Amyot au nord de l’atoll de Toau
dans les Tuamotu
La petite ferme perlière de Gaston et Valentine est une
affaire
familiale. Les perles sont vendues au fur et à mesure aux
plaisanciers qui font escale dans l’Anse Amyot. La production
n’est pas encore très importante. Mais ils sont en
train
de s’organiser et ils comptent bien l’augmenter
dans les
années à venir.
Le motu de la ferme perlière est un adorable îlot
posé sur les eaux transparentes de l’atoll. Un
vrai bijou,
telle une émeraude sur un écrin de satin bleu
turquoise !
Une minuscule cabane sur pilotis protège de la pluie et du
vent
les outils qui restent là. La table de greffe, faite
l’an
dernier par l’équipage d’un bateau
autrichien,
trône, magnifique, à l’abri
d’un toit de
palmes de cocotier.
Tout autour du motu, des bouées flottent indiquant les
positions
des paniers d’huîtres. Suivant leur stade de
développement, elles sont théoriquement entre 3
mètres et 20 mètres de fond. Gaston plonge en
apnée alors que dans les grandes fermes, les plongeurs sont
équipés de bouteilles. C’est pour
ça que ses
paniers à lui sont rarement à plus de 15
mètres de
profondeur.
Guy s’est levé tôt ce matin pour
accompagner Gaston
à la ferme. Elle est à une demi-heure environ de
l’Anse Amyot. Une fois sur place, Guy reste sur le speed-boat
pour hisser à bord les paniers de nacres que Gaston
récupère sous l’eau. Il est bien
entraîné, il est capable de descendre profond et
de rester
longtemps sous l’eau.
Depuis des siècles, ses ancêtres ont
plongé pour
pêcher et aussi pour ramasser les huîtres qui
jonchaient
les fonds des atolls. Ils utilisaient les coquilles nacrées
pour
fabriquer du matériel de pêche et des ustensiles
domestiques. Elles servaient aussi à fabriquer des bijoux
pour
les chefs et bien sûr on les offrait aux dieux. Quand les
premiers européens sont arrivés, elles sont
devenues une
monnaie d’échange. Les insulaires
étaient
parfaitement au courant de la valeur de ces superbes coquilles.
Parfois, mais si rarement, la nature offrait un joyau et la nacre
s’ouvrait sur une perle sublime. Chaque médaille a
son
revers. La demande des européens en nacres et en perles
incita
les polynésiens à plonger de plus en plus et
à
piller leurs ressources naturelles. Et surtout, cette
méthode de
collecte était dangereuse. Les plongées
successives en
apnée entraînaient des accidents et des troubles
mentaux
graves qu’on appelle « taravana » en
tahitien.
A partir de 1960 environ, la culture de la perle noire se
développa aux Tuamotu. Les techniques étaient
connues des
japonais depuis 1916 et furent importées en
Polynésie. En
1970, la perliculture était déjà en
plein essor.
Quand Gaston et Guy reviennent à Matariva, le motu familial
qui
borde la passe borgne de l’Anse Amyot, tout le monde est
là pour aider à décharger les paniers
et à
nettoyer les nacres. Il y a Valentine, et puis Dick, son
frère
et aussi Philippe, le mari de sa mère Violette. Philippe est
marquisien et cela fait presque 40 ans qu’il vit aux Tuamotu.
Il
n’est jamais revenu à Nuku Hiva, son île
natale.
Au total, une douzaine de personnes vit sur Matariva. Pas
d’étrangers à la famille sur ce petit
bout de terre
perdu de l’autre côté du monde. Leur vie
se passe
ici, loin de tout.
Regardez une mappemonde ! L’océan
Pacifique en occupe la moitié et quand on y cherche
l’archipel des Tuamotu, on ne voit que quelques points
disséminés sur une surface grande comme le tiers
de la
France.
Quand le temps et la mer le permettent, bravant
l’océan
avec leur speed-boat poussé par un moteur de 150
CH,
Gaston et Valentine vont faire des courses à Fakarava,
l’atoll dont la passe nous a fait souffrir, ou bien
à
Apataki, un autre atoll assez proche. Il leur est arrivé
d’aller à Tahiti en avion mais les billets sont
très chers et l’aéroport est
à Fakarava.
Leur univers géographique est donc très
restreint. Ils
voyagent avec la télé et surtout grâce
aux nombreux
contacts qu’ils ont avec les voiliers de passage.
Bon, c’est bien beau tout ça, mais les nacres sont
là et il faut se mettre au boulot. Guy
récupère un
couteau et fait comme tous les autres, il gratte la surface des
coquilles pour retirer les saletés et les parasites qui
gênent la croissance de l’huître. Elles
ne
ressemblent pas du tout aux huîtres de chez nous si
appréciées pour les fêtes de fin
d’année. Elles sont plates, d’une
couleur brune
rougeâtre et ont un faux air de coquille St Jacques. Quand on
les
ouvre, c’est un régal pour les yeux !
L’intérieur du coquillage est gris
nacré avec des
reflets parfois verts, parfois aubergines. Le mollusque est jaune en
son centre avec quelques parties brunes. Il est bordé par un
manteau de jais.
Il y en a une centaine par panier. Celles-ci ne sont pas encore
greffées et on leur fait la toilette tous les 2-3 mois. On
en
profite pour éliminer les mortes et je fais la
secrétaire
en notant le nombre d’huîtres mortes et vivantes
par
panier. Cela me donne le temps de faire le reportage photo pour le site
web.
La greffe est une opération délicate à
la charge
de Valentine. Dans les grosses fermes perlières, on emploie
des
chinoises.
Au départ les spécialistes de la greffe venaient
du
Japon. Le développement de la perliculture a
créé
une pénurie de main d’oeuvre et leurs salaires ont
tellement augmenté que beaucoup d’entreprises font
maintenant appel aux chinois. Il paraît qu’ils sont
payés dix fois moins que les japonais. Mais ici, Valentine et
Gaston n’ont pas les moyens de
s’offrir de main d’oeuvre
spécialisée et
Valentine a du apprendre la technique.
La période de greffe a lieu de
préférence pendant
les mois où la température de l’eau et
de
l’air est fraîche afin que
l’huître souffre
moins. Comme on est dans l’hémisphère
sud, cela
correspond à l’été chez nous.
Pour greffer, on entrouvre la nacre mais pas trop. Il ne faut pas
déchirer le muscle qui relie les deux valves de la coquille.
Par
cette étroite ouverture, on introduit dans
l’organe sexuel
du mollusque un greffon et un nucléus. C’est quoi
un
greffon, c’est quoi un nucléus ? Je vais essayer
d’expliquer ce que j’ai compris et retenu. Que les
professionnels pardonnent mes imprécisions et mes erreurs !
Alors voilà, la nacre, puisque c’est comme
ça
qu’on nomme l’huître perlière,
est
greffée quand elle a entre 2 et 3 ans et qu’elle
mesure au
minimum 12 cm de diamètre. Tout au long de cette
première
période, elle a donc été
nettoyée et
déparasitée tous les deux ou trois mois.
A partir d’une huître donneuse que l’on
sacrifie, on
récupère la partie noire sur
l’extérieur de
l’animal. Elle est découpée
soigneusement en tout
petits carrés. Ce minuscule morceau de chair va
être
à l’origine de la couleur si
caractéristique des
perles polynésiennes. C’est ce qu’on
appelle le
greffon. Sans lui, la perle serait blanche.
Quant au nucléus c’est une petite bille de nacre
fabriquée à partir d’un coquillage
d’eau
douce. Ceux que Valentine utilise viennent des Etats Unis.
L’huître considère, à juste
titre, que ce
nucléus qu’on a introduit dans son
intimité, est un
corps étranger et s’en protège en
l’enduisant
de nacre.
Une fois greffée, la nacre retourne à
l’eau. Pour
cette deuxième période de sa vie, elle a droit
à
davantage d’égards. Gaston a percé un
petit trou
sur le bord de la coquille et y passe un fil pour attacher
l’huître dans un panier. Fini
l’entassement à
100 dans la même boîte. Elles sont une douzaine
seulement
et peuvent mieux se nourrir. Elles vont rester encore deux ans dans les
eaux claires autour du motu de la ferme perlière.
Et puis le grand jour arrive. C’est le moment magique
où
on entrouvre à nouveau la nacre pour retirer la perle.
Justement
Guy et Gaston ont aussi rapporté un panier
d’huîtres
prêtes pour l’extraction des bijoux.
C’est un moment
de vraie émotion ! Comme une naissance !
La qualité des perles n’est jamais garantie. Une
très belle perle ne doit pas avoir de défauts,
comme des
petits trous par exemple, elle doit être bien
sphérique,
et surtout avoir une couleur et une brillance parfaites. A chaque fois
c’est le suspense, on croise les doigts. Pourvu que ce soit
LA
PERLE, l’unique, l’extraordinaire, toujours
rêvée et jamais obtenue.
Devant nos yeux émerveillés, Valentine retire une
très jolie perle avec des reflets verts et aubergines. Elle
pousse un cri de joie. Cette huître a bien
travaillé, du
coup elle va avoir droit à une sur-greffe.
Délicatement,
Valentine introduit dans l’animal un nucléus plus
gros que
celui de la première greffe. Le greffon est inutile car
l’huître a enregistré la couleur lors de
la
première greffe. La nacre va repartir à
l’eau. La perle sera plus grosse. Pour qu’elle soit
commercialisable, la couche de nacre doit faire au moins 0,8 mm et
comme l’huître est déjà bien
entraînée à recouvrir le
nucléus de nacre,
cette troisième période peut durer moins
longtemps. 16
mois vont suffire pour obtenir une seconde perle de la même
huître.
Comme un bébé qui sort du ventre de sa
mère, la
perle est enduite d’un vernis qu’il faut nettoyer.
Les
perles resteront donc toute la nuit dans du gros sel un peu
humidifié. Demain matin, Valentine les rincera à
l’eau douce et les essuiera avec un chiffon de coton.
C’est
à ce moment là qu’on pourra vraiment
apprécier la qualité du bijou.
Valentine m’apprend que la nacre des perle est fragile. Elle
est
sensible à l’acidité de la sueur. Si on
la porte
à même la peau, il ne faut pas que cela dure plus
de
quelques heures. Avant de la ranger dans son coffret, il faudra la
rincer à l’eau douce et bien
l’essuyer.
Devant de telles merveilles, je me mets à rêver de
colliers, de boucles d’oreilles et de bagues. Les perles sont
si
belles !
Dimanche
8 Juin 2008 – Anse Amyot au nord de l’atoll de Toau
dans les Tuamotu
Ca va faire 15 jours que nous n’avons pas fait la lessive.
Courage ! On s’y met. Comme d’habitude, lavage dans
les
seaux avec de la lessive à main, puis rinçage
à
l’eau de mer. Pour le dessalage à l’eau
douce,
Valentine nous a proposé d’utiliser
l’eau de son
puits. D’où vient cette eau que l’on
trouve sur les
motu en creusant un peu. Est-ce l’eau de pluie qui
s’accumule à certains endroits sous le sol de
l’îlot ? Je ne sais pas.
Quoiqu’il en soit, il y a de l’eau douce
presqu’à niveau avec le sol dans un trou
derrière
le fare où dorment Valentine et Gaston. Une pompe
reliée
à un tuyau remplit une grosse bassine quand on branche la
petite
batterie 12V en fixant les fils électriques avec des
épingles à linge. Système D mais
ça marche
bien ! Nous dessalons notre linge en utilisant le moins d’eau
possible car nous savons qu’aux Tuamotu, elle est rare et
donc
précieuse.
D’ailleurs, l’eau du puits ne suffirait pas
à la vie
quotidienne des habitants de Matariva, le motu familial. Il leur est
nécessaire de récupérer un maximum
d’eau de
pluie quand les nuages veulent bien s’arrêter
au-dessus de
l’atoll de Toau. La moindre cabane et tous les fare sont
équipés avec des gouttières donnant
dans
d’énormes réservoirs de 3000 litres ou
plus. Il
arrive que le ciel soit sec plusieurs mois de suite. Le niveau baisse
alors dramatiquement dans les cuves et Valentine se met à
prier.
Elle demande à Jésus de faire pleuvoir car
l’eau va
manquer.
Il faut vous dire que Valentine est très croyante. Avec
Gaston,
ils ont construit une église derrière chez eux.
C’est une pièce sur pilotis comme tous les lieux
de vie
d’ailleurs. Parce qu’on ne sait jamais aux Tuamotu.
La
terre dépasse la mer que de quelques mètres. Si,
par un
jour de tempête, l’océan
venait à se
déchaîner, il pourrait recouvrir le motu. Alors,
pour
parer au pire, tout est construit suffisamment haut au-dessus du sol.
Valentine nous surprend donc en pleine lessive ! Comment ça
! Un
dimanche ! Elle nous dit que Dieu a donné à
l’homme
6 jours dont il fait ce qu’il veut mais que le dimanche doit
être consacré au Créateur et
à son fils
Jésus, le Dieu Vivant. Il ne faut pas travailler le
7ème
jour. Sur ces bonnes paroles, elle nous invite à sa
réunion de prière qui va commencer.
C’est elle qui
l’anime car aucun pasteur ne vient jamais dans ce coin perdu.
Nous ne pouvons pas refuser et nous la suivons vers
l’église où nous sont
déjà
installés Gaston, son mari, Dick, son frère,
Violette, sa
mère et Philippe, le mari de Violette. Au-dessus de la porte
du
lieu de culte, est écrit « Eglise
Evangélique de
Pentecôte ». Elle nous donne une bible car chaque
participant doit pouvoir suivre le texte et, comme à
l’école, elle nous demande de lire chacun
à notre
tour des passages. Puis elle les commente.
Chaque mot du livre saint est une parole de Dieu. Valentine
n’a
pas le moindre doute là-dessus. LA
vérité est
là, dans la Bible ! C’est parole
d’évangile
comme on dit. Le reste n’est que fadaise et oeuvre de Satan.
Aujourd’hui nous étudions des versets de la
Genèse.
Il y est écrit que l’homme ne peut pas descendre
du singe
comme les scientifiques le disent car Dieu nous a
créés
à son image. Pendant plus d’une heure Valentine
nous parle
de nos origines : Adam et Eve, le péché originel,
le
serpent … et tout et tout …
Saviez-vous que Noé avait 600 ans quand eu lieu le
Déluge. Heureusement pour lui, il avait fini de construire
son
Arche quand il s’est mis à pleuvoir et que toutes
les eaux
du ciel se déversées sur la terre pendant 40
jours et 40
nuits. Noé, sa famille et tous les animaux qu’il
avait
embarqués, sont restés sur les eaux pendant 150
jours.
Noé, le juste, a survécu 350 ans à
cette
épreuve divine. A cette époque là, on
mourrait
très très vieux puisque, si on fait bien les
comptes,
Noé avait 950 ans le jour de sa mort.
Nous sommes assis autour de la pièce et Valentine se tient
debout derrière une table qu’elle a
décoré
avec des fleurs fraîches. L’odeur enivrante du
tiaré
se faufile par moment dans mes narines. Valentine laisse la place
à Violette, sa mère qui fait une
prière à
voix haute en langue tahitienne pour remercier Dieu d’avoir
apporté la pluie et de nous avoir guidé, Guy et
moi vers
sa lumière divine et notre salut. La réunion de
prière se termine par des chants à la gloire de
Jésus, le Dieu Vivant.
Pour la cérémonie Valentine
s’était fait une
beauté. Un joli paréo, des fleurs dans les
cheveux et du
rose sur les lèvres. Mais ne fantasmez pas trop ! Je suis
désolée de détruire les belles images
de
vahinés qui peuplent vos rêves des mers du sud,
mais
Valentine, comme une majorité de polynésiens,
s’habille en XXL. Des campagnes officielles de
publicité
sont faites très régulièrement pour
lutter contre
l’obésité qui est un vrai
fléau dans les
îles des mers du sud.
Il est midi passé, tout le monde a faim. Mais comme
Valentine
n’a pas l’impression de nous avoir convaincu, elle
voudrait
que l’on continue la discussion en mangeant ensemble. Elle
nous
invite donc à déjeuner.
C’est alors qu’elle nous raconte
l’histoire de sa
conversion il y a une dizaine d’années. Avant,
dit-elle,
elle buvait beaucoup et fumait le paka. "Paka" c’est le nom
donné au hachisch polynésien. Sa vie
n’avait
aucun sens. Elle était une brebis
égarée. Vint le
jour béni où elle rencontra un pasteur qui lui
fit une
imposition des mains en prononçant quelques mots. Ce fut le
choc, la révélation ! L’homme de Dieu,
au charisme
puissant, l’avait remise sur le droit chemin. Maintenant elle
fait partie des élus. Elle sait qu’elle est
sauvée
et aimerait que nous le soyons également.
Gaston n’a pas adhéré tout de suite aux
convictions
de sa femme mais un jour qu’ils tentaient de rejoindre
l’atoll voisin en affrontant une mer mauvaise avec leur
speed-boat, ils ont failli couler. Une vague a chargé
l’embarcation qui s’est rempli ras bord. Gaston
pensait le
bateau perdu et voulait se mettre à l’eau pour
regagner la
terre qui était, de toutes façons, beaucoup trop
loin
même pour un bon nageur. Valentine s’est mise
à
prier invoquant l’aide de Dieu. Elle a dissuadé
son
époux désemparé de quitter la grosse
barque. Le
moteur tournait encore. Ils ont écopé tant bien
que mal
et, vaille que vaille, ont fini par rentrer chez eux. Ce
jour-là, Gaston a eu la trouille de sa vie et il croit que
l’aide divine l’a sauvé d’une
mort
inéluctable. Depuis, il s’est, lui aussi,
acheté
une conduite. Terminés les excès en tous genres
!
Valentine et lui sont heureux de leur vie simple à Matariva.
Ils
étaient partis de pas grand chose et, par leur travail, ils
gagnent petit à petit en confort. Leur accueil chaleureux,
leur
générosité et leur gentillesse est
connue des
voyageurs qui ne manquent pas de recommander une escale à
l’Anse Amyot lors d’un séjour dans les
Tuamotu.
L’adresse est connue et durant notre séjour, les
voiliers
se succèderont et nous ne serons jamais seuls au mouillage.
Les frères et les soeurs de l’Eglise
Evangélique de Pentecôte sont très
quémandeurs. Dieu pourvoit à tous leurs besoins.
Il
suffit de lui demander. Mais attention, nous a expliqué
Valentine ! La demande doit être précise ! Elle a
un DVD
de témoignages de conversions et de vies de ses
frères et
soeurs par Jésus. Elle nous raconte qu’elle a vu
le
témoignage d’un Tahitien dont la vie
était dissolue
et qui a eu lui aussi une révélation. Il a
décidé de devenir pasteur et de consacrer sa vie
à
Dieu. Pour étudier la Sainte Bible, il est allé
aux Etats
Unis. Comme il n’avait pas beaucoup de sous, il faisait
à
pied le long trajet entre sa maison et l’église.
Il finit
par demander à Dieu un vélo. Au bout de six mois,
il
n’avait toujours rien vu venir et il a fait une nouvelle
prière plus pressante. C’est alors qu’il
a entendu
une voix lui répondre qu’on avait pas pu donner
suite
à sa requête faute de précisions.
Voulait-il un
vélo de course léger ou un VTT ? De combien de
vitesses
avait-il besoin ? Quelle couleur souhaitait-il ?
Le lendemain, ni une ni deux, des gens fortunés, en passe de
déménager et ne voulant pas
s’encombrer, lui
donnèrent le vélo de ses rêves.
Génial, un
Dieu comme ça ! Mais souvenez-vous. Les demandes doivent
être précises !
En Polynésie Française, c’est le culte
protestant
qui est majoritaire même si les Marquisiens sont
plutôt
catholiques. Sur les îles plus peuplées,
l’office
religieux du dimanche matin vaut le détour. Les temples
protestants accueillent des femmes élégamment
vêtues de blanc. Les hommes, moins nombreux, sont
habillés
de sombre. A la sortie des messes catholiques, on croise de longues
robes en pareu de couleurs vives. Ces deux cultes perdent du terrain au
profit d’églises parallèles comme celle
de
Valentine ou comme l’Eglise de Jésus-Christ et des
saints
des derniers jours sans oublier La Mission Adventiste du
septième jour et quelques autres cultes plus
marginaux…
Les offices du dimanche matin sont l’occasion
d’entendre
les himene. Ce sont des polyphonies a capella qui mélangent
la
culture ancestrale et les hymnes religieux
hérités des
premiers missionnaires qui ont
évangélisé les
îles. Leur tonalité et leur rythme rendent ces
chants
totalement envoûtants.
Tous les ans le 5 mars, on célèbre
l’avènement de l’Evangile à
Tahiti.
C’est un jour férié en
Polynésie et une
grande fête pour les protestants. Que s’est-il
passé
de particulier le 5 mars ? Et bien, en 1797, les premiers missionnaires
protestants débarquèrent à Tahiti. Ces
hommes de
Dieu avaient fait un très long et très
périlleux
voyage sur un navire nommé LE DUFF qui aborda en baie de
Matavai
à Tahiti, un 5 mars 1797.
Les premiers navigateurs ayant découvert ces îles
paradisiaques en avaient vanté l’accueil
chaleureux. Ils
avaient raconté que les femmes y étaient belles,
à
peine vêtues, et qu’elles s’offraient
comme cadeau de
bienvenue aux voyageurs. Et, par la suite, d’autres
explorateurs
tempérèrent cette image idyllique en rapportant
des
histoires nettement moins plaisantes. En effet, les
rivalités
entre les différents clans familiaux entraînaient
des
guerres où la pratique des sacrifices humains et du
cannibalisme
était courante. Des hommes blancs en firent les frais.
Les missionnaires venaient donc pour mettre de l’ordre
«
occidental » dans les moeurs locales et
évangéliser les polynésiens.
Aujourd’hui,
les opinions sont très partagées. On nous a
plusieurs
fois répété « avant on
était des
sauvages, maintenant on est civilisés .. » Mais
à
l’opposé, une prise de conscience
d’avoir
laissé se perdre une culture émerge, et se
traduit par
une recherche des anciens tatouages et de leurs symboles, par une
restauration des sites
archéologiques sacrés
n’ayant pas été détruits par
les
missionnaires etc. De même la langue tahitienne est
enseignée dans les écoles et tout cela favorise
le
« sauvetage » culturel de cette population aux
racines si
différentes des nôtres.
Mardi
10 Juin 2008 – Anse Amyot au nord de l’atoll de
Toau dans les Tuamotu
Guy s’est levé très tôt ce
matin pour
accompagner Gaston sur le lagon. Gaston a besoin
d’un coup
de main à la ferme perlière et il veut aussi
récupérer les bouées qui ont
dérivé
et se sont échouées sur les plages nord du lagon.
Nous
avons appris, qu’au sud de Toau, il y a une autre ferme
perlière, plus importante que celle de Gaston et Valentine.
Cette ferme est exploitée par des Chinois.
D’après
Gaston, les bouées qui maintiennent les huîtres
entre deux
eaux, sont mal attachées par les Chinois et comme le courant
et
le vent sont forts, les bouées se détachent et
partent
à la dérive atterrissant
inévitablement au nord de
Toau. Plusieurs fois par semaine Gaston part en expédition
et en
rapporte deux ou trois douzaines en moyenne. Ce faisant, il
dépollue les plages magnifiques du lagon et en plus, il fait
des
sous en vendant les bouées 500 francs pacifique
pièce,
c’est dire 4 euros. A qui il les vend ? Et bien aux chinois,
entre autres ! Retour à l’envoyeur avec
bénéfice ! Malin le Gaston !
D’ailleurs, il ne
ramasse pas que les bouées mais aussi des cordages et des
paniers dont il a bien besoin pour ses huîtres.
S’il ne
faisait pas ce travail de récupération, je me
demande
dans quel état seraient les belles plages de sable blanc de
Toau
!
Les voilà donc partis tous les deux dans le speed-boat. Il
faut
déjà franchir la fameuse barrière de
corail qui
barre l’entrée de la mer intérieure de
l’atoll. La passe de l’Anse Amyot où
nous sommes
mouillés, est borgne. Elle est ouverte sur
l’océan
mais pas sur le lagon. C’est tout un art ! Le petit bateau ne
cale presque rien mais l’hélice du hors-bord
frôle
quand même les patates que Gaston est capable
d’éviter la nuit tellement il connaît
bien son lagon
! Il y a un passage qu’il est obligé de prendre en
marche
arrière de façon à soulever un peu le
moteur pour
éviter qu’il ne touche le corail. Une fois
passée
cette jetée naturelle qui protège si bien le
mouillage du
fetch du lagon, le speed-boat fonce en direction du motu de la ferme en
zigzagant entre les nombreux hauts-fonds. C’est là
que
ça devient très inconfortable, car, depuis
quelques
jours, le vent a bien fraîchi et il a levé une mer
courte
à l’intérieur de l’atoll avec
des vagues de
plus d’un mètre. L’Anse Amyot est au
nord de Toau et
comme le vent est du sud-sud-est, il souffle donc sur toute la longueur
de l’atoll ce qui fait un fetch de 18 milles nautiques
à
peu près. Le speed-boat remonte vaillamment la mer et le
vent,
et, à chaque vague, il monte et retombe en tapant
l’eau
avec violence. Et des vagues, il y en a ! Elles sont si
rapprochées que Guy se demande quand l’embarcation
en bois
va être réduite en miettes. Et non ! Incroyable la
solidité du bateau que Gaston a lui-même construit
! Et
ça continue encore et encore ! Gaston est aux commandes
à
l’arrière, mais pour équilibrer
l’embarcation, Guy est debout à l’avant.
Il prend
tous les chocs dans les jambes ! Son coeur se lève
à
chaque vague comme dans les montagnes russes des grandes foires
! Heureusement il est bien amariné et le mal de mer
l’épargne mais son dos en prend un coup. Pourtant
il
amortit les chocs le plus souplement possible avec ses genoux tout en
se tenant avec une corde pour ne pas passer par dessus bord. Il
comprend pourquoi Gaston a dit qu’avec une mer pareille il
n’était pas possible d’être
plus de deux dans
son bateau !
La mer se calme quand ils parviennent au motu qui coupe la houle.
Gaston plonge chercher ses paniers d’huîtres que
Guy hisse
à bord du speed-boat. Voilà une bonne chose de
faite !
Maintenant, cap sur les plages du nord pour le ramassage des
bouées chinoises. Cette fois, Gaston et Guy prennent la mer
et
le vent par l’arrière. Alors là ce
n’est que
du bonheur. Ils « descendent » en douceur les
vagues. Quel
contraste avec l’aller vers la ferme perlière !
Quel
confort !
Arrivés en vue de la côte nord, Gaston ralentit et
se met
à longer le rivage. Deux paires d’yeux scrutent
alors les
récifs affleurants et la plage. Dès
qu’une
bouée est repérée, Gaston stoppe le
bateau et Guy
se met à l’eau pour rejoindre la rive et rapporter
le
précieux objet. Parfois il y en a plusieurs dans le
même
coin. Dans ce cas, Gaston jette l’ancre et ils partent tous
les
deux à terre. Aujourd’hui la moisson est bonne.
Ils en ont
déjà trouvé une trentaine et la
promenade
n’est pas terminée.
Tout à coup, Guy entend piailler derrière son
dos. Il se
retourne. Gaston tient dans ses bras une grosse boule de duvet blanc
qui s’agite et fait du bruit. C’est une jeune
frégate tombée du nid. Si on la laisse
là, elle
mourra rapidement. Gaston et Valentine ont déjà
sauvé des frégates ou des fous. Ce sera un oiseau
de plus
arraché à une mort certaine. Le retour
à
l’Anse Amyot dans le speed-boat n’est pas du tout
du
goût de la bestiole qui crie tant et plus.
Depuis Pro’s Per Aim je les entends arriver et je grimpe dans
l’annexe pour aller les rejoindre à terre. Je ne
suis pas
du genre téméraire et de toutes façons
c’est
une question de sécurité. Avant de
détacher
l’annexe, je démarre le moteur. On en a vu faire
le
contraire et se retrouver entraînés inexorablement
par le
courant parce que le hors-bord refuse de ronronner. Bien sûr
il y
a une paire de rames mais ici le courant est très fort et
avec
mes petits bras je ne suis pas certaine de
l’étaler et de
revenir sur Pro’s Per Aim. Bref, le Yam démarre au
quart
de tour et je me dirige vers le petit ponton de Matariva, le motu
familial. En m’approchant, j’aperçois
Dick, le
frère de Valentine, qui me fait des grands signes.
«
Isabelle, Isabelle … » le reste de ses paroles se
perd
avec le vent qui siffle dans mes oreilles. Je ne comprends pas ce
qu’il veut. Que se passe-t-il ? Il semble
m’indiquer le
milieu de la passe mais je ne vois rien. Je fonce au ponton et
là Dick saute dans l’annexe et me dit :
« Isabelle,
vite ! Il y a une bouée qui va sortir de la passe.
Emmène-moi la chercher ». Cap sur la
bouée que nous
repêchons sans difficulté et retour au ponton.
Celle-ci
n’avait pas été
arrêtée par les plages
ou le récif et elle avait presque réussi
à se
faire la belle. L’océan était
à quelques
dizaines de mètres. Tant pis pour elle, ce sera un retour
chez
les Chinois !
Avant de débarquer les huîtres et les
bouées,
Gaston sort la frégate du speed-boat et l’installe
au bord
de l’eau sur une plate-forme grillagée
posée
à un bon mètre du sol sur un poteau.
Visiblement ce
n’est pas la première fois qu’il
accueille ce type
de locataire. Il nous explique qu’il va le laisser
jeûner
deux ou trois jours. L’oiseau va rester devant le fare et va
s’habituer aux va-et-vient. Il acceptera de manger quand il
aura
moins peur et bien faim. Valentine et Gaston vont donc le nourrir de
poisson frais pendant des semaines, des mois. La frégate va
perdre petit à petit son duvet blanc et se parer
d’un
superbe plumage noir. C’est sa tête qui restera
blanche le
plus longtemps . Il faudra aussi lui apprendre à voler. Dans
un
an, une fois devenue adulte et autonome, l’oiseau quittera le
motu, d’abord pour quelques jours puis
définitivement.
Comme les frégates se nourrissent de poissons
qu’elles
pêchent en plongeant, Gaston devra aller chercher du poisson
frais tous les jours pour l’oisillon. Et comme il a
déjà la taille d’un gros poulet
…. Il faudra
que la pêche soit bonne !
Jeudi
12 Juin 2008 – Anse Amyot au nord de l’atoll de
Toau dans les Tuamotu
La nuit de mardi à mercredi a été
mauvaise ! Guy a
eu très mal au dos. C’est sans doute la
conséquence
de sa promenade sur le lagon. Il a voulu un calmant et un myorelaxant.
J’ai du trop forcer la dose et hier matin il était
complètement léthargique. Il a horreur de
ça mon
Capitaine et ça l’a rendu bien grognon toute la
journée. Pour ne pas aggraver ses douleurs, nous avons
failli
déclarer forfait pour la sortie prévue
aujourd’hui
par Valentine et Gaston.
Finalement, ce matin, il se sent mieux. La balade organisée
est
en fait un déjeuner sur le motu de la ferme
perlière.
Comme le vent est tombé et que le lagon est devenu un vrai
lac,
le trajet en bateau jusqu’au motu sera confortable.
Chacun a préparé un plat. J’ai fait un
gâteau
de semoule. L’autre jour, les américains
l’ont
trouvé délicieux et il a fallu expliquer la
recette. Le
problème c’est qu’ils ne connaissent pas
la semoule
fine que l’on utilise en France pour les desserts. Nous avons
fini par traduire « gâteau de semoule »
par
l’expression « couscous pudding ». Gaston
et
Valentine se sont occupés du poisson et du poulet qui seront
cuits au barbecue.
A 8h, tout le monde est au ponton. Tout le monde, c’est
à
dire les équipages des 3 bateaux allemands et suisses, nous
deux
et bien sûr Gaston et la célèbre
Valentine, sa
mère Violette, son beau-père Philippe et son
frère
Dick.
Toute la nourriture et les boissons sont déposées
dans
une énorme glacière. Nous y allons avec les deux
speed-boat de Gaston et de Philippe. Guy m’avait
parlé du
spectaculaire passage du récif barrant
l’entrée du
lagon. Et maintenant que j’y suis, je ne peux
qu’admirer
l’habileté de Philippe à se frayer un
passage entre
les patates de corail qui affleurent. Effectivement, à un
moment, il tourne le bateau pour continuer en marche
arrière.
Comme ça il peut soulever le moteur facilement afin
d’éviter que l’hélice touche
le corail. Nous
sommes une dizaine à son bord et tout le monde retient son
souffle. C’est du grand art ! Même avec nos annexes
nous
n’oserions pas faire la même chose.
Le temps est couvert. Dommage ! Le lagon, d’un si beau bleu
d’habitude, paraît tout gris, mais
l’arrivée
sur le motu de la ferme est un plaisir pour les yeux. Cet
îlot
minuscule est un petit bijou vert posé sur un haut-fond
donnant
à la mer autour des teintes allant du bleu turquoise au
marron.
A peine débarqués, une averse nous oblige
à nous
réfugier sous l’abri que Gaston a construit. La
pluie
n’empêche pas Dick de se mettre au travail. Il
ramasse les
feuilles mortes. En Polynésie, il n’y a pas
d’automne, ou plutôt, c’est tous les
jours comme en
automne. Les arbres sont verts toute l’année et il
perdent
des feuilles sans arrêt. La corvée du ratissage
c’est tous les jours !
La pluie s’arrête et le travail sur les
huîtres
commence. Nous aidons au nettoyage des nacres et Valentine
s’installe sur sa table de greffe pour sortir des perles. Une
pause pour le déjeuner et nous nous remettons au boulot. Il
faut
se dépêcher car la nuit tombe de bonne heure sous
les
tropiques et nous devons rentrer à Matariva, le motu
familial,
avant le coucher du soleil.
Guy recommence à peiner avec son dos et Dick, qui
l’observe depuis quelque temps, s’approche. Il
demande
à Guy de se mettre debout, de croiser ses bras sur ses
épaules et il le soulève. Guy entend craquer ses
vertèbres comme chez l’ostéopathe.
Immédiatement, il se sent soulagé et il accepte
le
massage que Dick lui propose pour ce soir, une fois que nous serons
rentrés à l’Anse Amyot.
Dick habite un fare très sommaire. Quand Guy arrive pour le
massage, Dick le fait allonger sur une natte à
même le
sol. Il lui fait d’abord craquer toutes les articulations.
Pour
la tête c’est impressionnant. Il la balance
doucement de
gauche à droite et tout à coup, il lance
très fort
à gauche. Puis il recommence à droite mais cette
fois,
Guy, qui s’y attend, s’est raidi et ça
passe
mal. Ensuite Dick l’enduit d’un
monoï de
fabrication locale et le masse. Il raconte qu’il tient cette
science de son grand-père, qu’il ne doit accepter
aucun
paiement sinon il perdra ses pouvoirs mais ... que, si nous avons un
paquet
de cigarettes à lui refiler, c’est possible !
Une fois rentré au bateau, Guy se sent en pleine forme. Par
contre le monoï local dont il est recouvert a une odeur assez
désagréable. Il faudra deux douches pour
s’en
débarrasser. Normalement le monoï «
appellation
contrôlée » dégage un
agréable parfum
mais celui de Dick a une odeur un peu rance. Le monoï est
obtenu
par la macération des fleurs de tiaré dans
l’huile
de coprah raffinée. Le coprah, c’est de la pulpe
de noix
de coco que l’on a fait sécher. Les fleurs de
tiaré
sont des fleurs endémiques de Polynésie. Elles
sont
blanches, si belles et si pures qu’elles sont devenues
l’emblème de ces îles des mers du sud.
Vendredi
13 Juin 2008 – Anse Amyot au nord de l’atoll de
Toau dans les Tuamotu
Un nouveau repas polynésien est prévu pour ce
soir.
Gaston et Valentine nous ont invités car ils tiennent
à
ce que nous soyons de la fête avec eux. Depuis le temps que
nous
sommes là, nous avons été
complètement
adoptés par la famille et ce soir nous fêterons
leur
anniversaire de mariage.
La fiesta commence dès le matin avec la mort du cochon
sacrifié pour l’occasion. Les cochons de
l’Anse
Amyot sont nourris essentiellement avec des noix de coco ce qui leur
confère un petit goût particulier. Nous assistons
en
spectateurs à la mise à mort.
Je passe l’après-midi à aider Valentine
à la
cuisine. Ce n’est pas encore ce soir qu’on fera
régime ! Du poisson cru à la tahitienne, des
sortes de
pizzas avec du pain de coco garni de poisson et de tomates, et des
gâteaux. Sans oublier le fameux cochon, mais lui, il est
cuisiné par Gaston sur le barbecue.
Les bonnes nouvelles pleuvent !
Ce matin les techniciens sont enfin venus réparer la cabine
téléphonique qui était en panne depuis
plus
d’un mois. On les a vu arriver de Fakarava en speed-boat. Une
heure plus tard, mission accomplie, ils repartaient. Cette cabine est
le seul lien des habitants de l’Anse Amyot avec
l’extérieur. Ils vont pouvoir appeler le patron de
la
goélette pour savoir quand elle doit passer pour le
ravitaillement et en profiter pour faire quelques commandes. Et
surtout, Valentine va téléphoner à sa
fille qui
est à la Réunion. Cela fait longtemps
qu’elle
n’a pas eu de ses nouvelles.
Gaston profite du téléphone pour appeler le
mécano
à qui il a confié son moteur hors-bord de 150 CV
en
panne. Là aussi, depuis plus d’un mois, ils en
étaient privés et ne pouvaient même
plus sortir de
Toau pour aller sur les atolls voisins. L’isolement aurait
été total si l’Anse Amyot
n’était pas
une escale connue des voiliers. Super ! Il est
réparé !
Reste à le faire livrer par la goélette.
C’est donc une bonne journée que ce vendredi 13 !
Lundi
16 Juin 2008 – Anse Amyot au nord de l’atoll de
Toau dans les Tuamotu
J’ai promis à Valentine de lui coudre des nappes
pour son
restaurant. Elle a acheté un énorme coupon de
tissu quand
elle est allée à Tahiti mais elle n’a
pas de
machine à coudre. Elle n’a même pas de
fil. Je
protège ma machine dans des sacs étanches et me
voilà partie dans l’annexe
jusqu’à terre.
Valentine m’attend de pied ferme avec son tissu rouge
décoré de grandes fleurs bleues. J’ai
le temps de
lui faire trois grandes nappes en soignant les ourlets. Elle est ravie
et me promet un collier de coquillages pour me remercier.
Pendant ce temps, Guy a été convié par
Dick
à une partie d’échecs. Dick
possède un joli
jeu en bois. C’est le seul objet un peu luxueux dans son fare
si
rustique. Il raconte qu’il a appris à jouer en
prison. Il
a fait des bêtises il y a longtemps. Mais maintenant il a
payé sa dette envers la société et il
est libre.
Guy gagne les deux premières parties et Dick remporte la
belle.
Nous retournons à terre dans
l’après-midi. Il est
prévu que nous achetions une dizaine de perles noires.
Valentine
étale ses trésors sur un linge blanc. Des grosses
perles,
des plus petites, des presque noires, des grises avec des reflets
verts, d’autres avec des reflets aubergine, des parfaitement
sphériques et sans défauts et d’autres
plus
baroques … Nous prenons les plus belles et Valentine
m’offre un joli collier de coquillage où elle a
glissé une perle noire.
Notre séjour sur Toau se termine. Il y a bien un jour
où
il faut partir. C’est toujours triste de quitter des nouveaux
amis. Nous avons vécu tant de moments chaleureux sur
Matariva
qu’il est difficile de se décider à
appareiller. La promesse d’autres rencontres
ailleurs nous
aide chaque fois à lever l’ancre. Le
départ est
prévu demain. Les prévisions
météo
annoncent une amélioration. Il y a deux jours de
traversée pour atteindre Huahine dans les îles
sous le
vent.
C’est le moment des adieux. Nous allons embrasser Violette,
Philippe et Dick et nous revenons à bord préparer
Pro’s Per Aim pour le départ.
Gaston et Valentine viennent dîner chez nous. Nous leur
dirons au revoir ce soir.