Le journal d'Isabelle



Jour après jour, Isabelle rédige le journal de notre voyage. Adapté pour la  radio  depuis mai 2008, voici les textes ayant été diffusés.



PRO’S PER AIM DANS LES ILES SOUS LE VENT
du 17 juin 2008 au 21 août 2008


Mardi 17 Juin 2008 - En mer entre les Tuamotu et Huahine dans les Iles Sous Le Vent
 
Le réveil a sonné de bonne heure ce matin. Nous voulons appareiller vers les Iles Sous Le Vent. Hier il faisait mauvais temps mais la météo prévoyait pour aujourd’hui une amélioration. Pour être plus sûrs, nous redemandons des fichiers GRIB avant de larguer les amarres qui nous retiennent dans l’Anse Amyot en face de chez Gaston et Valentine.
Les fichiers GRIB se lisent avec un logiciel adapté sur un ordinateur. Ce sont des images  pleines de petites flèches qui représentent la direction et la force du vent pour une région donnée. On peut aussi avoir le sens et la hauteur de la houle ainsi que les isobares. On demande ça par e-mail et la réponse arrive moins d’une heure après en pièce jointe. Depuis que nous avons fait l’acquisition d’un téléphone satellite d’occasion à Panama, c’est un vrai bonheur, car nous pouvons envoyer et recevoir des e-mail de partout. Cela nous permet de correspondre avec nos proches et également de récupérer la météo n’importe où et n’importe quand.

Le GRIB fait sonner le téléphone. Nous téléchargeons le petit fichier sur l’ordinateur de bord. La tendance à l’accalmie est confirmée. Nous devrions avoir entre 15 et 25 nœuds de vent et 3 bons mètres de houle de travers pour les premières 24 heures. Ca va bouger un peu et manquer de confort. Le lendemain, ce sera plus tranquille. Il nous faut théoriquement deux jours pour rallier Huahine, l’île Sous Le Vent la plus proche de Tahiti.

C’est donc décidé, nous quittons les Tuamotu, l’Anse Amyot et Gaston et Valentine et nous continuons notre route vers l’ouest. Finis les atolls ! Nous laissons des îles pauvres et fragiles, si démunies face aux colères de Neptune, des récifs à peine émergés où le cocotier est roi, des lagons dont les couleurs enchantent les yeux.
Les Iles Sous Le Vent nous attendent. Et là-bas, il y a aussi des récifs entourant des lagons, mais la majeure partie de la surface de ces mers intérieures est occupée par une île haute. Ce sont d’anciens volcans qui ont laissé une terre riche et la végétation y est exubérante.

Pour l’heure nous embouquons la passe de l’Anse Amyot. Elle est facile et tout se passe bien. Le vent dehors souffle fort, beaucoup plus que prévu. Nous avons 35 nœuds au lieu des 25 annoncés. Ce n’est pas un problème pour Pro’s Per Aim ! Nous prenons 2 ris dans la grand-voile et nous envoyons la trinquette. Nous filons ainsi 7 nœuds pendant plusieurs heures. Le vent finit par se calmer mais pas la mer. Le bateau est moins appuyé et la route devient encore moins confortable. Surtout que les grains se succèdent !  Nous devons rester à l’intérieur en bouclant toutes les ouvertures.
La nuit tombe, nos quarts de veille commencent. Le radar n’est pas réparé, il faut donc s’assurer qu’on ne croise aucun navire en jetant un coup d’œil dehors toutes les 5 minutes. C’est fatigant, mais nous n’en avons que pour 48 heures. Nous tiendrons le coup !


Jeudi 19 Juin 2008 – Arrivée à Huahine dans les Iles Sous Le Vent

Hier la journée de mer a été plus calme. Nous avons pu nous prélasser dans le cockpit à l’abri du bimini. Quand la navigation est cool comme ça, il n’y a rien à faire sur un voilier. Les voiles sont réglées et le pilote, couplé au GPS, barre à notre place. Il faut juste regarder régulièrement l’horizon pour repérer un éventuel bateau et éviter la collision.
Nous ne nous ennuyons jamais. Regarder l’océan et les vagues qui rattrapent Pro's Per Aim et qui passent dessous est un spectacle fascinant. Et puis nous lisons. Pour changer, nous nous attaquons parfois à une grille de mots croisés ou à un sudoku. Depuis quelques temps, nous n’avons plus de musique à bord. L’air marin a eu raison des circuits électroniques de notre I-Pod. Il faudra attendre notre retour en France pour en racheter un. En Polynésie, la vie est très chère. Tout est hors de prix !

Le jour se lève, nous sommes en vue des sommets montagneux de Huahine. Nous la contournons par le nord pour rentrer par la passe Avamoa à l’ouest. Tendus par le souvenir encore très présent de celle de Fakarava, nous avions tout bouclé, prêts à parer au pire, mais les abords sont calmes. Il y a peu de vent et un courant fort raisonnable. Pro's Per Aim passe entre les deux balises latérales sans ressentir la moindre secousse. Nous jetons l’ancre sur un banc de sable devant le village de Fare à proximité de la dite passe. Il n’est même pas midi mais nous avons besoin de repos. Pour aller à terre, il faudrait remettre le moteur sur l’annexe et rien que l’idée nous fatigue. Nous avons deux nuits quasi blanches à récupérer, alors nous restons à bord. Nous irons en courses demain.


Vendredi 20 Juin 2008 – Fare sur l'île de Huahine dans les Iles Sous Le Vent

Fare est la grande ville de l’île. Six ou sept cents habitants y vivent. La population sur Huahine s’élève à 6500 habitants. Cela semble peu mais dans toutes les îles réunies des Marquises par exemple, il n’y a que 8000 habitants. Alors 6500 c’est vraiment beaucoup !
Sur les dépliants touristiques, on parle de « Huahine la sauvage ». Pour nous qui arrivons des Tuamotu après un séjour aux Marquises, la soi-disant « sauvagerie » d’Huahine nous fait l’effet d’une grande ville de province.
Un joli ponton en bois permet d’amarrer l’annexe.
- Iaorana , bonjour …
Des ados nous saluent d’un sourire. Nous leur demandons où est le supermarché. Avec une grande gentillesse, ils nous montrent le magasin dans la rue, un peu plus loin. L’accueil est partout aussi chaleureux. L’hospitalité polynésienne est vraiment à la hauteur de sa réputation.

Le supermarché nous stupéfie ! Depuis Panama en janvier, nous n’avons rien vu d’aussi grand. Grand, c’est une chose mais surtout les rayons sont pleins et il y a une grande variété de produits. Pourtant l’ambiance à l’intérieur est familiale. Un supermarché où je me sens bien, c’est rare et ça mérite d’être noté !
Nous nous promenons là-dedans un peu ébahis comme si nous découvrions la civilisation !
Les réflexes reprenant malgré tout le dessus, nous roulons un chariot que nous remplissons de quelques vivres frais. Des légumes, des fruits et surtout de la viande ! De la viande rouge ! Aux Marquises elle était congelée, aux Tuamotu, il n’y en avait pas. Devant le rayon de la boucherie de Fare, nous salivons à l’idée du repas de midi. Notre dernier steak bien tendre et fondant dans la bouche date de janvier.
Une sorte de pot isotherme attire notre attention. C’est une yaourtière !  Pas un truc électrique qui viderait nos batteries, non ! Une yaourtière toute simple, comme nous en cherchions depuis longtemps. On fait le mélange lait et ferment lactique dans un récipient en plastique que l’on glisse dans le pot isotherme préalablement rempli d’eau bouillante. Une dizaine d’heures plus tard, on sort le récipient dans lequel le lait s’est transformé en yaourt, on le met au frigo et le tour est joué. Nous aurons enfin des laitages régulièrement sur Pro's Per Aim.

Au retour, sur le ponton, où nous attend l’annexe, nous croisons Steve et Sylvie. La première fois que nous les avons rencontré, c’était dans les Tuamotu, sur l’atoll de Tahanea. Les retrouvailles avec des copains de bateau, c’est toujours aussi inattendu que sympa. Ils sont ici depuis plusieurs jours et nous filent quelques tuyaux sur Huahine.
Un réseau wifi permet d’avoir Internet à bord. Il suffit de s’y inscrire et de choisir son forfait. Il semble que ça marche bien. Si c’est vrai nous allons passer un bon bout de temps connectés. Depuis que nous avons quitté Panama en janvier, les connexions ont été très rares et surtout le débit était extrêmement faible. Chacune d’elles nous valait des énervements sans fin. Le seul endroit où on trouvait Internet, c’était dans certaines postes. A moins d’y passer des heures, enfermés, c’était mission impossible de récupérer les e-mails sur notre boîte classique et de mettre le site à jour. Si nous captons le réseau au bateau , le confort va être inouï ! Vite, on retourne sur Pro's Per Aim pour essayer.


Jeudi 26 Juin 2008 - Fare sur l'île de Huahine dans les Iles Sous Le Vent

Une semaine s’est déjà passée depuis notre arrivée sur Huahine et nous ne connaissons que la rue principale où nous allons chaque jour nous dégourdir un peu les jambes. Tous les jours c’est le même programme ! Nous travaillons sur l’ordinateur pour relooker notre site web et écrire pour Le Rayon Vert.

Lorsque nous avons pu nous connecter, la première urgence a été de passer des coups de fil à la famille. Il existe des logiciels qui permettent de téléphoner à bas prix par l’intermédiaire d’Internet. C’est vraiment super d’entendre les voix de ceux qu’on aime et qui sont de l’autre côté de la planète. Nous faisons attention au décalage horaire. Quand il est midi en Polynésie, il est minuit en France.
Et puis nous avons du changer d’hébergeur pour notre site. Les téléchargement étaient beaucoup trop longs. Nous en avons découvert un plus performant et maintenant nous sommes tout fiers car nous avons un nom de domaine. C’est à dire que l’adresse du site est devenue très simple : www.prosperaim.fr !

Ce site, c’est le journal de notre voyage. Nous y mettons quelques textes  et surtout beaucoup de photos. C’est le meilleur moyen que nous avons trouvé pour partager avec nos proches notre belle aventure autour du monde.


Vendredi 27 juin 2008 (matin) - Fare sur l'île de Huahine dans les Iles Sous Le Vent

Ce matin nous avons rendez-vous à 8h sur le ponton avec Annie qui est monitrice de plongée.

Cinq passes permettent de pénétrer dans le lagon d’Huahine. Celle du sud est rarement praticable pour y plonger parce que le courant y est trop fort. Comme nous sommes à Fare sur la côte ouest, Annie a choisi de nous emmener plonger dans la passe Avapehi.
Avamoa et Avapehi sont deux passes proches l’une de l’autre à proximité du village. Pro's Per Aim est mouillé sur un banc de sable entre les deux.

Nous venons avec notre matériel : combinaison, palmes, masque, stab et araignée. La stab, c’est le gilet que l’on gonfle d’air pour être plus léger. Quant à l’araignée, on l’appelle comme ça car plusieurs tuyaux partent du détendeur que l’on fixe sur la bouteille. C’est super, ça permet de respirer sous l’eau et de se prendre pour un poisson.
La plongée dans des eaux, claires, transparentes et chaudes est un délice. Autant on est maladroit sur terre tellement on est lourd quand on est équipé avec tout ce matériel, autant dans l’eau tout devient facile et agréable. Attention ! La plongée n’est pas sans risque et il y a des règles de sécurité à respecter. Tout cela s’apprend.

Il faut 5 minutes avec le bateau d’Annie pour rejoindre la bouée où elle s’amarre à l’extérieur du récif. A moins de 50 mètres de nous, des surfeurs profitent des énormes déferlantes qui s’abattent sur la barrière de corail. Ce sont de superbes vagues comme celles des concours de surf qu’on voit à la télé ou sur les magazines. J’admire leur habileté et leur courage, parce que moi, les déferlantes, ça me fiche la trouille ! Encore plus depuis que nous avons affronté celles de la passe Garue à Fakarava.

Nous nous mettons à l’eau. La descente s’effectue doucement et 10 m plus bas nous sommes au fond. Depuis que nous sommes dans le Pacifique, nous avons la nostalgie des magnifiques récifs coralliens des Caraïbes. Le nord de la Martinique et Bonaire particulièrement, nous ont laissé des souvenirs inoubliables. Là-bas, la faune comme la flore sont variées et d’une grande richesse. Ici, le corail, par comparaison, est pauvre et les poissons multicolores n’abondent pas. Par contre on voit des requins, des raies léopard, des manta et des pastenagues, en veux-tu en voilà. Pour les amateurs de frissons, c’est génial !
Ce qui vaut aussi le coup c’est de se laisser entraîner par le courant et de faire ce qu’on appelle une dérivante. Le bateau nous largue à un endroit et nous reprend plus loin. On ne peine pas, on se laisse juste emmener par le flot.
Mais pas de dérivante aujourd’hui. Le bateau est amarré à une bouée et il faudra bien y revenir. Il y aura donc un moment où nous aurons à lutter contre le courant. C’est un coup à vider sa bouteille rapidement. Mais pour avancer sans se fatiguer ni s’essouffler, il suffit de se coller au fond et de progresser sans palmer mais en s’accrochant aux morceaux de corail. Et là il faut bien les choisir parce qu’il y en a qui blessent et d’autres qui brûlent. On l’appelle d’ailleurs le corail de feu.
A 30m de fond, nous passons sous un banc de barracudas. Ces sinistres prédateurs sont tous alignés dans le même sens. Ils attendent leurs proies. Les passes sont des lieux de chasse privilégiés. Des carangues nous dépassent à toute vitesse. Et plus loin, Annie nous montre des requins gris. Pour les attirer plus près, elle nourrit les petits poissons qui nous entourent. Ils sont si peu farouches qu’ils en sont collants. Ils passent au ras de nos masques ou slaloment entre nos palmes. Il y a beaucoup d’agitation autour d’elle quand elle lance des morceaux de pain. Un poisson chirurgien donne un coup de queue tout près de sa main. On l’appelle comme ça car il est doté d’un terrible scalpel de part et d’autre du pédoncule caudal. Ces épines sont des armes de défense que les poissons chirurgiens utilisent par un mouvement brusque de la queue. Annie en fait les frais. Son doigt est profondément entaillé et elle saigne beaucoup. Sous l’eau le sang n’est pas rouge, il est vert ! Mais son odeur se propage sur des centaines de mètres et ça rend les requins agressifs. Annie voulait qu’ils se rapprochent et si nous restons là nous allons effectivement les voir arriver et pas forcement avec les meilleures intentions. Pas question de jouer avec ces grosses bêtes pleines de dents. Vite ! Annie comprime son doigt avec son autre main et nous fait faire demi-tour. Elle aura droit à 3 points de suture et des antibiotiques en traitement préventif.


Vendredi 27 Juin 2008 (après-midi) - Fare sur l'île de Huahine dans les Iles Sous Le Vent

A bord nous avons 6 bouteilles camping-gaz, pour notre gazinière. Une bouteille dure environ 3 semaines. Depuis les Antilles nous n’avons pas pu échanger les vides pour des pleines fraîchement sorties de l’usine, repeintes et ré-éprouvées. C’est ce genre de détail qui montre que ceux qui ont étudié et construit notre bateau n’ont pas d’expérience du grand voyage. Sinon, ce serait un coffre pour deux bouteilles alu au standard international qui serait aménagé.
Ce qui nous paraît dommage c’est que notre constructeur n’ait jamais pris la peine de nous demander ce qu’il faudrait modifier pour que leurs modèles soient plus adaptés à la croisière au long cours dans les mers lointaines. Mais revenons à nos malheureuses bouteilles de camping-gaz vides.
Le coffre prévu pour leur stockage n’est pas étanche et il se remplit régulièrement d’eau. Comme elles sont en ferraille, elles rouillent à toute vitesse. A chaque utilisation, quand elles sont vides, Guy les ponce, leur passe une couche d’anti-rouille puis un coup de peinture bleue. Nous n’avons pas d’autre choix que celui de les entretenir afin qu’elles restent en bon état et qu’elles ne se mettent pas à fuir.
En Amérique du Sud et à Panama nous avions réussi à les faire remplir. En Polynésie, nous n’avons pas trouvé de camping-gaz sur les îles où nous sommes passés. Et, ici, personne ne remplit les bouteilles vides. Les Polynésiens fonctionnent avec des grosses bouteilles de 13kg et il n’y a rien d’autre. Il a donc fallu trouver une solution. Comme nous n’avons pas la place sur Pro's Per Aim pour une grosse bouteille de 13kg, pas possible de changer de format. Alors on bricole !
Nous achetons une grosse bouteille de 13kg, nous la vidons dans 4 de nos petites camping-gaz et nous rapportons la consigne vide. Ce n’est pas compliqué, il faut juste un tuyau pour relier la grosse à la petite. On met la grosse en l’air et à l’envers et la petite plus bas. Et ça coule par gravité ! Ca va plus vite quand le soleil chauffe la grosse et qu’on refroidit la petite avec des linges mouillés. On pèse la petite pour savoir quand elle est pleine. Il faut plusieurs heures pour faire le plein des 4 petites mais ça marche très bien. Fini le stress avec le risque de pénurie de gaz depuis que nous connaissons cette combine, c’est à dire depuis les Marquises.

Quand nous étions aux Marquises, il y avait des grèves à Tahiti. L’essence et le gaz n’étaient plus livrés dans les archipels lointains. Nous étions alors sur Tahuata une petite île proche d’Hiva Oa et nous avions sympathisé avec Cyril.
En allant à la petite boutique du village demander du gaz, nous l’avons rencontré et il nous a expliqué qu’il n’était pas possible de trouver une bouteille à cause des grèves. Cyril nous a tout simplement proposé de nous dépanner avec sa bouteille de réserve. C’est un geste caractéristique de la gentillesse polynésienne ! Il ne sait pas quand les livraisons recommenceront, il peut avoir besoin de sa réserve mais généreusement il nous l’offre. Nous lui avons demandé combien coûtait la recharge. Il a répondu 2000 francs pacifique que nous lui avons donnés. Nous avons appris par la suite qu’elle vaut en réalité 2300 francs. Jamais nous n’avons rencontré ailleurs un accueil et une chaleur pareils.
Petite digression : Tahuata est réputée pour être l’île des sculpteurs. La plupart travaille le bois mais Cyril préfère les os et les cornes de cervidés. Son travail est magnifique. Il tire son inspiration des images traditionnelles. Il crée des bijoux et des objets décoratifs et sa réputation s’étend jusqu’à Tahiti et même au-delà.


Lundi 30 Juin 2008 - Baie d'Avea sur l'île de Huahine dans les Iles Sous Le Vent

Cela fait douze jours que nous sommes arrivés à Huahine et que Pro's Per Aim est mouillé devant le village de Fare. Nous avons passé beaucoup de temps sur l’ordinateur et Internet. Notre travail de mise à jour du site web est terminé. Les courriers e-mails sont partis. Les courses de frais sont faites et nous avons notre plein de gaz. Même les jerricans d’essence pour le moteur de l’annexe ont été remplis.

Il est donc temps de lever l’ancre et d’aller voir plus loin. On dit le plus grand bien de la baie Avea au sud de l’île. Pour s’y rendre, on emprunte le chenal balisé entre l’île et la barrière extérieure. Les latérales rouges sont « côté île » et les vertes « côté récif ». Il n’y a pas à se tromper. La navigation est tranquille.
Nous longeons toute la côte ouest depuis le nord jusqu’au sud.
Le littoral des Iles Sous Le Vent est caractéristique. De multiples bras de mer s’enfoncent dans les terres entre les pentes abruptes des montagnes. Le vert de la végétation luxuriante tranche avec les bleus du lagon. De-ci, de-là, une plage de sable blanc souligne les rangées de cocotiers. C’est beau … tout simplement. Les mots me manquent pour faire partager ce que mes yeux voient.

La baie Avea est un petit paradis. Nous y serons bien. C’est un mouillage dont on aura du mal à repartir.


Mardi 1er Juillet 2008 - Baie d'Avea sur l'île de Huahine dans les Iles Sous Le Vent

Pro's Per Aim est ancré devant une immense plage de sable blanc. Derrière, la montagne élève rapidement ses pentes couvertes d’arbres et de fleurs. Il reste peu de place sur le littoral. Juste assez pour y construire un fare au bord de la petite route qui fait le tour le l’île.
Quelques habitants de la baie ont ouvert une pension de famille. Il y a peu d’hôtels sur Huahine et ils sont plutôt luxueux. Les pensions de famille sont donc une solution un peu moins onéreuse et permettent de partager le mode de vie des polynésiens.
Nous débarquons avec notre annexe sur la plage du restaurant « Chez Tara ». Tara et Mauna, son mari, ont aussi trois petits fare sur leur terrain pour accueillir des touristes. Mauna est là, le râteau à la main, il ramasse les feuilles tombées sur la pelouse. Deux fois par jour, le terrain est nettoyé. Les arbres et les fleurs sont entretenus et pour rentrer à l’intérieur de la salle du restaurant, on se déchausse. Partout, en Polynésie, on a ce sentiment de propreté. Non seulement les paysages sont beaux mais tous les habitants apportent le plus grand soin à leur environnement.

Mauna nous autorise à laisser notre annexe sur sa plage, à remplir nos bidons d’eau et à jeter nos ordures dans sa poubelle. Une fois les corvées terminées, nous entamons la conversation. Mauna est un privilégié car il a voyagé. Il est venu à Paris plusieurs fois avec sa femme Tara parce qu’elle est première adjointe de Huahine et qu’à ce titre ils vont à une réunion des maires de France une fois par an.

Mauna aime son île et il la raconte avec enthousiasme. Il nous explique que le découpage de Huahine en 8 districts date de la nuit des temps.

Il y a très longtemps vivait sur Huahine un homme qui était de la famille des chefs des Iles Sous Le vent. Il avait une fille du nom de Hotu Hiva. C’était une enfant jolie et pleine de vie. Elle passait ses journées en compagnie de son compagnon de jeux Te-ao-nui-maruia. La vie était douce et les deux enfants grandissaient côte à côte.
Les responsabilités du père de Hotu Hiva le contraignirent à quitter Huahine en emmenant sa fille et à s’installer sur Raiatea. A son grand désespoir, il vit Hotu Hiva tomber malade. De jour en jour elle dépérissait et les guérisseurs appelés à son chevet se succédaient en vain. L’idée de perdre sa fille bien-aimée le rendait fou de chagrin. Peut-être était-elle la seule à détenir les clés de sa guérison. La voyant de plus en plus faible, il la pressa de questions. Elle lui répondit que ce n’était pas son corps mais sa pensée qui était malade. Il comprit que Hotu Hiva se languissait de son ami Te-ao-nui-maruia et qu’elle ne pouvait vivre sans lui.
Hotu Hiva embarqua avec son père dans un frêle esquif qui, poussé par des vents contraires pendant deux jours et deux nuits, dériva vers Bora Bora. Pendant ces deux longues journées, il invoqua les dieux pour que les vents leur soient favorables. Enfin, il fut entendu et, vaille que vaille, l’embarcation atteignit Huahine.

Ils accostèrent à la pointe nord qui s’appelle depuis ce jour la pointe Manunu.
Hotu Hiva était épuisée par sa maladie et les journées en mer mais la perspective de revoir son bien-aimé lui redonna du courage. Elle se mit à la recherche de Te-ao-nui-maruia.
Non loin de la pointe Manunu, il y avait un village du nom de Maeva. Le chef de Maeva fut averti qu’une très belle jeune femme était arrivée sur l’île et il envoya deux princes guerriers pour la lui ramener. Immédiatement il tomba sous le charme de Hotu Hiva et l’épousa. Mais Hotu Hiva aimait Te-ao-nui-maruia.

Par dépit, ce chef cruel la livra chaque soir à un homme différent. Arriva le jour où il la donna pour une nuit à Te-ao-nui-maruia sans savoir que ce guerrier était son rival détesté. Hotu Hiva et Te-ao-nui-maruia se reconnurent. Te-ao-nui-maruia tua le chef du village, prit sa place et épousa Hotu Hiva. Leur union scella l’unification de l’île et inaugura la dynastie Te-pa’u-ri-hau-roa dont descend la célèbre reine Pomare. Ensemble ils eurent 4 fils, puis Te-ao-nui-maruia mourut et Hotu Hiva eut encore 4 fils avec un autre chef. Les huit garçons se partagèrent l’île et ce découpage demeure encore de nos jours.

Mauna et Tara sont bien organisés. On peut louer une voiture à partir de chez eux. Inutile d’être à Fare la grande ville. Nous allons pouvoir faire le tour de l’île à partir de ce mouillage tranquille. Une journée de location sera suffisante car Huahine n’est pas très étendue.
Nous pouvons même commencer aujourd’hui à pied. Il y a un marae sur la plage de la passe sud. On l’appelle le marae Anini et c’est à moins d’une demi-heure de marche. Allons-y !

Les marae sont des sites archéologiques. Ce sont d’anciens lieux sacrés inséparables des fondements de la civilisation polynésienne. Aux Marquises, on les trouve au fond des vallées, bien cachés par la végétation. Des arbres sacrés, comme le majestueux banyan aux racines arbustives, donnent aux sites une atmosphère étrange et une allure grandiose. Aux Tuamotu, les marae sont plus rares et sont constitués de corail car c’est le seul matériau de construction sur les atolls de cet archipel perdu. Dans les îles de la Société, on les trouve souvent au bord du lagon.
Le marae Anini domine la passe sud de Huahine. Cette passe est déconseillée aux navires. Nous comprenons pourquoi. Elle est étroite et agitée. Le courant y semble fort et les cartes indiquent qu’elle est peu profonde.
Construit aux alentours de l’an 1300 ap. JC, le marae Anini a été parfaitement restauré. Edifié avec des pierres dressées, il comprend un vaste ahu de forme rectangulaire et très allongée. L’ahu était la partie la plus sacrée d’un marae. Il était consacré aux dieux et aux ancêtres et n’était accessible qu’à quelques prêtres.
Le marae Anini était voué au culte d’Oro, le dieu de la guerre et aussi à la vénération de Hiro, le dieu des voleurs.
Une jolie légende lie Huahine et Hiro le dieu des voleurs. Huahine est dérivé d’une expression polynésienne qui signifie « corail brisé ». Quand on regarde une carte, on constate que Huahine est en fait formée de deux îles très proches l’une de l’autre et reliées par un pont d’une centaine de mètres. Le dieu Hiro aurait partagé Huahine en deux avec sa pirogue. Il y a donc Huahine Nui ce qui veut dire la « grande Huahine » et Huahine Iti. « Iti » veut dire « petit » en tahitien.
Les avis sont partagés sur l’origine du nom de l’île. Quand on est au large, certains voient dans la silhouette de Huahine une femme allongée avec un ventre arrondi. Une autre interprétation de l’origine du nom Huahine serait « femme enceinte ».

Nous rentrons au bateau.
Guy s’installe confortablement dans le cockpit pour bouquiner et j’allume l’ordinateur pour écrire. Il fait beau. Une brise légère rafraîchit l’air. Tout est calme. La baie d’Avea est si belle.
Un moteur d’annexe allant à toute vitesse trouble tout à coup la sérénité des lieux. Guy lève les yeux et reconnaît Dennys, l’anglais dont nous avions fait connaissance sur Toau chez Gaston et Valentine. Dennys se dirige vers une annexe vide. Guy imagine que ses occupants ont jeté le grappin pour faire un peu de plongée avec tuba autour. Quelques secondes passent et je l’entends crier : « L’annexe ! L’annexe s’est barrée ! ». Je lâche le clavier et je sors en toute hâte.
Elle était attachée comme d’habitude à l’arrière et flottait tranquillement en clapotant. Le nœud ne devait pas être bien souqué et il s’est défait. Le courant a lentement fait dériver notre petit bateau. Heureusement Dennys a vu l’annexe qui s’éloignait et il est allé la chercher.
Un grand merci Dennys !
« You are welcome, nous a-t-il répondu, vous en auriez fait autant pour moi, n’est-ce pas ! ».

C’est sûr que nous lui aurions rendu le même service ! Nous savons trop bien à quel point une annexe est indispensable pour aller à terre. Sans ça il faudrait s’y rendre à la nage ! Même quand on est sportif, ce n’est pas toujours possible. Comment rapporter des provisions quand on fait les courses sans cette précieuse embarcation ? Et ce n’est qu’un exemple !


Mercredi 2 Juillet - Ile de Huahine dans les Iles Sous Le Vent

Vous savez maintenant qu’on trouve deux îles dans le lagon d’Huahine. Nous avons loué une voiture pour les parcourir. Sur la plus petite des deux, celle qu’on appelle Huahine Iti, il y a une plantation de vanille près du village de Haapu. Elle se situe sur les pentes de la montagne à quelques dizaines de mètres de la seule et unique petite route qui fait le tour de Huahine.
Nous entrons dans la propriété. La végétation est foisonnante, si dense qu’on ne voit tout d’abord personne. Puis un chien arrive, suivi par son maître, un polynésien à la superbe musculature. Il est torse nu et son bras droit est orné d’un beau tatouage. Sur sa poitrine, bien centré, est écrit « François TAUMIRO ». C’est plutôt amusant comme tatouage ! A-t-il peur d’oublier son nom ?
En général, les tatouages polynésiens sont très travaillés. Ils soulignent et mettent en valeur la forme des muscles. C’est aux Marquises que nous avons vu les plus beaux. Cyril, le sculpteur de Tahuata, très fier de ses origines marquisiennes, nous avait expliqué plein de choses à propos de cet art des tatoo.

En Polynésie, selon une tradition locale, la pratique du tatouage serait d’origine divine. Elle aurait été créée par les deux fils du dieu Ta’aroa.
Hina était la fille aînée du premier homme et de la première femme. Hina signifie « caractère impétueux » en polynésien. En grandissant, Hina devint tellement impétueuse qu’elle fut recluse pour préserver sa virginité. Mais les deux fils du dieu Ta’aroa, décidés à la séduire, inventèrent le tatouage, s’ornèrent du motif appelé Tao Maro Mata et réussirent ainsi à arracher la belle Hina au lieu où elle était jalousement gardée.
Au début le tatouage fut pratiqué par les dieux et pour les dieux. Puis ces derniers l’enseignèrent aux hommes. Les deux fils du dieu Ta’aroa devinrent donc les dieux que l’on invoquait toujours avant d’entreprendre un tatouage, afin que l’opération soit parfaite et que les dessins se révèlent agréables à l'œil.

Le terme « Tatau » en langue polynésienne se prononce « ta-ta-ou » et exprime l’action du tatoueur : faire des points, des signes, des marques sur la peau. Il est à l’origine du mot actuel.
Le sens que donne la mythologie au tatouage est celui de la valeur esthétique et de l’attrait sexuel. Il est devenu un véritable rite initiatique.
L’opération était douloureuse mais supportable, le tatouage s’effectuait en une seule séance.
On tatouait les filles avant qu’elles atteignent la puberté. Quant aux garçons, on commençait à les tatouer entre onze et douze ans mais leur ornementation était rarement achevée avant l’âge de 30 ans.
La technique de tatouage est de la responsabilité d’un prêtre tatoueur. Il disposait de deux instruments : une sorte de peigne et un petit bâton. Le peigne consistait en un manche de bois auquel était fixé des dents animales ou humaines finement aiguisées. Certains peignes pouvaient avoir jusqu’à 36 dents.
Pour faire pénétrer cet instrument sous la peau, le prêtre tatoueur disposait d’un bâtonnet qui lui servait de marteau. Il frappait avec le petit bâton pour faire rentrer les dents du peigne sous la peau.
C’est là que ça devait faire mal !
Le prêtre tatoueur était considéré comme un détenteur privilégié d’une science à transmettre fidèlement aux générations futures.
Ces pratiques ne furent pas du goût des missionnaires venus évangéliser la Polynésie. La pratique tomba donc en désuétude, d’autant plus que le tatouage avait moins d’intérêt puisque les corps étaient recouverts d’habits occidentaux. On assiste depuis plusieurs années à un véritable renouveau de cet art ancestral.

Revenons à François, puisque son tatouage nous a appris son nom.
Il nous conduit dans la plantation et nous affirme que la vanille des Iles de la Société est exceptionnelle. Vous ne lui ferez pas dire le contraire. Il nous explique qu'elle n'a rien à voir avec celle de Madagascar. Son parfum est d'une richesse sans pareille. C'est la vanille la plus chère du monde ! Rendez-vous compte ! Elle coûte plus de 175 € au kilo !

D’après François, l’histoire et le succès de la vanille seraient liés étroitement au cacao.
Comme le cacao, la vanille est originaire d’Amérique centrale. Elle foisonne au Mexique. En langue aztèque, la vanille était appelée « tlilxot chitl » c’est un nom absolument imprononçable pour un européen et cela signifie « gousse noire ». Les Aztèques connaissaient la préparation qui permettait à l’épice de conserver son arôme et ils l’utilisaient probablement depuis des siècles dans la préparation de boissons cacaotées, afin d’adoucir l’amertume du chocolat.

Les premiers plants de vanille arrivèrent en 1848 à Tahiti.
Deux ans plus tard, ils fleurirent dans le jardin du gouverneur. La culture de la vanille s’intensifia vers 1880, pour devenir une des principales activités économiques des Iles de la Société.
L’actuelle vanille de Tahiti, qu'on appelle savamment "Vanilla Tahitiensis", serait un croisement des différentes vanilles importées au XIXe siècle. La richesse du sol des îles volcaniques et le "métissage" des plants expliqueraient les qualités incomparables de la vanille des Iles de la Société.
Raiatea, Tahaa et Huahine dans les Iles Sous Le Vent connaissent un développement important de la culture de la vanille. Les plantations se modernisent avec la culture sous combrières. Les combrières sont des sortes de serres très aérées qui protègent le vanillier des insectes et des oiseaux. François nous les montre mais nous n'y pénétrerons pas car elles sont interdites aux visiteurs !
Nous sommes donc dans le jardin extérieur. Des dizaines de plants poussent en plein air. Certains sont en fleurs, d'autres supportent des gousses encore vertes mais de bonne taille. Avec une grande délicatesse, François nous présente une fleur.
Il nous dit que la vanille est une orchidée grimpante, qu'elle peut même atteindre 50 mètres de long. Le vanillier est une liane exigeante. Pour la cultiver, il faut d’abord planter un tuteur qui lui servira à la fois de support pour grimper et de parasol ensuite. Au bout de 2 ans ces lianes commenceront à fleurir.

En Polynésie sa culture est tout un art. François est intarissable sur le sujet. Sans l’intervention humaine, il n’y a pas de gousses. Il nous raconte que les européens ont découvert la vanille au Mexique où elle poussait, fleurissait et donnait de superbes fruits naturellement. Ils ont essayé de l’implanter ailleurs. Mais à leur grande surprise, la plante fleurissait sans donner de gousses. Il fallut longtemps aux botanistes pour comprendre qu’au Mexique, c’est l’abeille Mélipone, un insecte endémique dans la région, qui féconde la fleur de vanillier. Cet insecte est irremplaçable et on ne le trouve nulle part ailleurs. Quelques années plus tard, en 1841, sur l’île de La Réunion, un jeune esclave noir, parvint, seul, à trouver comment se substituer à l’abeille Mélipone. Sa méthode est expéditive mais simple : il faut marier les fleurs à la main.
Le mariage est donc réalisé en Polynésie par la main de l’homme. Comme la fleur de vanille est éphémère, il doit être effectué rapidement, le plus souvent aux premières heures du jour. Cette opération délicate est souvent confiée à des femmes. Il faut les doigts fins des marieuses pour récupérer le pollen sur une minuscule baguette de citronnier et le déposer sur le pistil sans abîmer la fleur. Avec une bonne habitude, on peut « marier » environ 3000 fleurs en huit heures.
Après cette pollinisation manuelle, la liane de vanille porte plusieurs gousses disposées un peu comme les haricots verts chez nous. Six à huit mois sont nécessaires pour que les gousses arrivent à maturité. Le fruit a alors atteint sa taille définitive, il est d’un beau vert brillant, mais n’a aucun parfum. La récolte dure plusieurs semaines.

Et ce n'est pas fini. Pour développer leur arôme, les gousses vont être séchées au doux soleil du matin, trois à quatre heures par jour, pendant plusieurs semaines. Après la séance de bronzage, la vanille, qui est encore chaude, est entassée dans des draps, puis mise en caisses afin de favoriser sa transpiration. Au cours de cette opération, les gousses vont perdre plus de la moitié de leur poids et se rider. Chaque gousse est régulièrement lissée et aplatie entre le pouce et l’index.
Ce travail va durer 6 mois. Petit à petit, elles vont diminuer de poids et prendre une couleur brun foncé.
L’affinage final est un secret propre à chaque plantation et jalousement gardé.

Il faut le sentir pour le croire. La vanille qui sèche en plein air embaume l'atmosphère dans un rayon de plusieurs dizaines de mètres. Ce parfum n'a rien de comparable avec les parfums de synthèse ni même avec les bâtons que l'on trouve dans les rayons pâtisserie des supermarchés.
Nous sommes encore sceptiques. A Madagascar aussi cela doit sentir bon dans les séchoirs ! François s’insurge ! Contrairement à la vanille de Tahiti, l’espèce malgache doit être cueillie avant sa maturité car sinon, la gousse s’ouvre. C’est pour ça que la vanille de Tahiti a davantage d’arôme. La gousse reste charnue et souple même quand elle est mûre.
François nous a convaincu. Sa vanille est extraordinaire et nous lui en achetons. La promenade dans le jardin continue. Nous passons sous des papayers, des pamplemoussiers, des manguiers. A chaque arbre, François s'arrête et nous cueille des fruits. Nous repartons les bras chargés de pamplemousses, de papayes, de mangues et d'ignames. Il tient à ce que nous le prenions en photo avec nous et nous donne son adresse car il voudrait qu'on lui envoie le cliché développé. Une dernière bise et nous nous quittons pour continuer notre tour de Huahine.

A Fare, la rue principale est barrée ! Heureusement il y a une autre, et une seule autre d’ailleurs, pour que les voitures circulent !
Que se passe-t-il ? Quel est la raison de cet attroupement sur la petite place donnant sur le lagon ?

Nous nous approchons. Des dizaines et des dizaines de tubercules gigantesques jonchent le sol. Des hommes s’affairent autour de ces monstres tout récemment sortis de la terre où ils étaient enfouis. Les femmes regardent. Pour l’occasion, elles ont mis leur plus belle robe. Leurs cheveux sont ornés d’une couronne de fleurs. Celles qui craignent les terribles rayons du soleil tropical ont un chapeau qu’elles ont pris soin de décorer avec des couronnes de fleurs lui aussi.
Nous observons les hommes qui s’agitent. Elles sont si lourdes ces ignames qu’il faut trois ou quatre hommes pour en porter une seule. Le monstrueux tubercule est déposé dans une bâche que l’on suspend à une balance. Cette balance est accrochée à un tronc d’arbre que plusieurs hommes soulèvent avec peine jusqu’à ce que l’igname décolle un peu du sol. Le juge écrit alors le poids de l’énorme rhizome sur sa liste. Nous sommes en train d’assister à un concours qui a lieu tous les ans en juillet pendant le Heiva. Pendant l’année qui précède ce grand jour, chacun s’affaire dans son jardin en grand secret pour obtenir LE plus gros igname ayant jamais poussé en terre polynésienne. Le résultat est ahurissant ! Il faut le voir pour le croire ! Les gagnants du concours atteignent les 200 kg comme qui rigole !

Heiva veut dire « fête » en tahitien.  Le Heiva a lieu en juillet dans les toutes les Iles de la Société et il est particulièrement important à Tahiti. Ce sont des grandes fêtes populaires qui sont l’occasion de réunir les artistes, les sportifs et les artisans polynésiens. Les festivités sont variées. Nous avons vu le concours des ignames mais il y a aussi le lever de pierre par exemple.
Cette tradition vient de l’archipel des Australes. La pierre pèse entre 80 et 100 kg. Les concurrents ont droit à trois essais pour hisser la pierre sur leurs épaules. Autrefois elle est enduite de monoï pour compliquer la tâche des guerriers qui s’affrontaient.

Il y a une autre compétition curieuse : la course des porteurs de bananes rouges. Les coureurs portent de trente à cinquante kilos de fruits sur des distances de près de deux kilomètres. Certes, le premier arrivé est le gagnant de la course, mais, pour le jury, la tenue du coureur et son habilité, sont au moins aussi importantes que sa rapidité.

Depuis que nous sommes arrivés dans les Iles Sous Le Vent, nous admirons tous les jours la rapidité des pirogues qui passent autour de Pro’s Per Aim. C’est l’entraînement pour les courses. Les plus importantes ont lieu dans la rade de Papeete à Tahiti

D'autres sports traditionnels polynésiens sont à l'honneur lors des manifestations du Heiva comme le lancer de javelots. Il faut atteindre une noix de coco, fixée à 7,50 mètres de hauteur sachant que les concurrents sont placés à 20 mètres du poteau. Les lanceurs font preuve d'une dextérité et d'une technique remarquable. Ils doivent déjouer les facéties du vent, et surtout percer la noix de coco. Les javelots utilisés mesurent de deux à quatre mètres de long et sont taillés dans un arbre local appelé « Purau ».

Les orchestres de percussions s’entendent à des kilomètres et nous en profitons même sur le bateau. Le soir, on peut assister à des spectacles de chants et de danses. On élit le meilleur danseur ou la meilleure chanteuse de himene.
Avant l’arrivée des Occidentaux, la danse faisait partie de la vie quotidienne. Les Polynésiens dansaient pour manifester leur joie mais aussi pour accueillir des visiteurs, défier un ennemi, triompher dans une compétition, ou implorer les dieux. C'était également un moyen d'exprimer leurs sentiments en laissant leur corps parler. La danse était aussi utilisée à but éducatif, elle permettait d'enseigner les histoires ou les légendes de la Polynésie.
L'extravagance, la liberté et le caractère érotique de certaines postures effrayèrent les missionnaires qui firent interdire la danse. Aujourd'hui, elle se pratique essentiellement à l'occasion des concours organisés durant les festivités de juillet.
Les mouvement de base sont le « ori » pour la femme et le « pa’oti » pour l’homme. L’homme a les talons joints, le haut du torse reste immobile et les bras sont tendus. Ses genoux s'ouvrent et se ferment en de grands battements. C’est donc le pa’oti. Le ori, pour les femmes, est une belle ondulation des hanches. Elles ont aussi les talons joints, le haut du torse immobile et les bras tendus

Pendant le Heiva, toutes les activités sont faites pour exalter la beauté et le charme des vahine ainsi que la puissance et la bravoure des hommes tatoués.


Dimanche 6 Juillet 2008 - Baie d'Avea sur l'île de Huahine dans les Iles Sous Le Vent

Cela fait deux jours que nous salivons rien que d’y penser. Ce midi, nous allons découvrir le fameux four tahitien ! C’est en discutant avec Mauna le patron de la pension de famille « Chez Tara » que nous avons appris qu’il faisait aujourd’hui un ahimaa. Il nous a proposé d’y participer. Nous avons entraîné avec nous au banquet des copains voyageurs. Tout le monde a sauté sur l’occasion car le four tahitien demande une préparation importante et il est beaucoup moins pratiqué de nos jours.

Le ahimaa est le terme tahitien qui désigne le four tahitien. En effet « ahi » signifie « feu » et « maa » la « nourriture ». Ce type de cuisson se fait à l'étouffée.
Mauna nous avait déjà montré son four et nous avait expliqué comment il s’en sert. Cette nuit il s’est levé à 3h du matin pour allumer le feu.
Ce four est constitué d'un trou creusé dans la terre d'environ 50 à 80 cm de profondeur. Celui de Mauna est de forme rectangulaire et il fait environ 3m sur 2m. Ce trou est rempli de bois et de bourre de coco, auxquels on met le feu, afin d'obtenir des braises. Des pierres ont été disposées par dessus. Ces pierres volcaniques et poreuses n'éclatent pas à la chaleur mais deviennent incandescentes.
La nourriture est enveloppée dans des feuilles de cocotier et de bananier et déposée dans un panier grillagé de la même dimension que le four.
Une fois la nourriture posée dans le four, l'ensemble est recouvert par des feuilles de bananiers, puis par une couche de sacs de coprah avec des pierres aux bordures. Le four est enfin comblé par une couche de terre qui permet la cuisson à l'étouffée.
Autrefois, les polynésiens pratiquaient le ahimaa tous les dimanches, c'était une coutume mise en place par les missionnaires catholiques. La plupart des familles possédaient un coin pour faire le ahimaa. On appelait cet endroit le « fare ahimaa» ce qui veut dire « la maison du four tahitien ». Le ahimaa était essentiellement préparé le samedi pour être ouvert le lendemain et servi après l'église ou le temple. De plus, lorsqu'une famille faisait un ahimaa , il était fréquent qu'elle invite ses voisins pour partager ce festin.

Tara, la femme de Mauna, a préparé de nombreux mets. A part la salade de poisson cru à la tahitienne, tout a cuit dans le four.
Nous goûtons à tout :
Il y a un ragoût de cochon sauvage et un mélange de légumes on l’on trouve de l’uru. L’uru est le fruit de l’arbre à pain et rappelez-vous, son histoire est intimement liée à la révolte du Bounty.
On trouve aussi du taro dont on mange le tubercule mais aussi les tiges et les feuilles. Sa valeur nutritive est, paraît-il, incomparable.
Nous découvrons enfin la banane rouge. On ne la mange que cuite et malgré ça elle reste un peu lourde à digérer. J’aime bien son goût mais Guy l’apprécie moins.
Pour le dessert nous dégustons du poe banane. Ce sont des bananes jaunes cuites dans l’eau, réduites en purée et mélangée avec de l’amidon. On met la préparation au four tahitien et quand on la sort on ajoute du lait de coco. C’est vraiment délicieux et j’en reprends.
Nous quittons la table, un peu lourds mais ravis. Bonne digestion !


Lundi 7 Juillet 2008 - Ile de Huahine dans les Iles Sous Le Vent

Sur Huahine, il existe une seule ferme perlière. C’est parce que les huîtres se plaisent davantage dans les eaux claires des lagons des Tuamotu que dans ceux des Iles Sous Le Vent. Sur l’atoll de Toau dans les Tuamotu, nous avions participé au travail sur les nacres chez Valentine et Gaston. Avec eux nous avions procédé au déparasitage des nacres et à la seconde greffe. Nous avions vu les splendides perles noires apparaître au bout de la minuscule pince que Valentine introduisait à l’intérieur de l’huître entrouverte. Ce furent des moments intenses et empreints d’émotion.

La ferme perlière d’Huahine est plus importante que celle de nos amis Valentine et Gaston. On ne peut pas y travailler comme nous l’avions fait à Toau. Un bijoutier y est employé. Il donne libre cours à son imagination et crée de jolis bijoux en montant sur de l’or ou de l’argent les perles de la ferme. Attention ! Ce n’est pas une bijouterie avec une vitrine donnant sur une rue commerçante.  Non ! Pas du tout ! La boutique est un petit fare posé sur ses pilotis, au milieu du lagon, là où l’eau est moins profonde. Pour s’y rendre, la ferme perlière met à disposition des clients potentiels une pirogue à moteur. Sur le trajet, le soleil anime l’eau bleu turquoise de mille reflets et on arrive devant la bijouterie qui trône, royale, sur un haut-fond de corail où les poissons multicolores nagent tranquillement. Peut-on imaginer une plus belle mise en valeur des bijoux ?

Le créateur est là. Il nous montre ses œuvres. Il y en a avec les belles perles bien rondes mais également avec les keshi et les mabe.  Mais qu’est-ce que c’est ça ?
Et bien, un keshi est en fait une perle ratée. Parfois la greffe ne prend pas  et l’huître rejette le nucléus. Le greffon qui avait été introduit en même temps que le nucléus donne quand même sa couleur et il se forme dans le manteau de l’huître une perle minuscule et difforme qu’on appelle keshi. Pour donner une idée de la taille, « Keshi » signifie « graine de pavot » en japonais.
Quant au mabe, c’est une demi-perle qui se forme sur un noyau qui a été collé sur la coquille. Quand on le récupère, évidemment, on tue l’huître puisqu’il faut l’ouvrir et découper la nacre pour avoir le mabe.
Le keshi et le mabe sont très appréciés des bijoutiers pour leurs créations originales.

Dans la petite boutique au milieu du lagon bleu, nous ne savons pas où donner de la tête. Les bijoux sont tous plus beaux les uns que les autres. Nous ne pouvons pourtant pas tout prendre ! J’aime les boucles d’oreilles et Guy m’en offre deux paires qui nous plaisent particulièrement. Quel magnifique souvenir de la Polynésie !

Nous quittons cette extraordinaire bijouterie et la pirogue nous ramène sur Huahine. Pendant le trajet du retour, le polynésien qui conduit l’embarcation nous conseille d’aller voir les anguilles sacrées dans le petit fleuve qui serpente dans Faie. Sacrées ! ? Qu’ont-elles de sacré ? Il nous propose de poser la question aux enfants qui seront là-bas. Ils connaissent la légende de ces anguilles aux yeux bleus.

Ils sont là ! Une demi-douzaine d’enfants jouent près du petit pont qui enjambe la rivière de Faie.
Iaorana ! Bonjour !
« Tu veux voir les anguilles Madame ? Regarde, elles sont là, dans le trou sur le bord du cours d’eau. »
Un enfant descend dans le fleuve. Oh ! Pas de risque qu’il se noie … il y a moins de 50 cm d’eau. Les anguilles ont l’habitude. Elles pointent la tête hors de leur trou. Elles savent que l’enfant va leur donner un peu de poisson. Et nous les voyons sortir lentement, ondulant avec grâce. Elles se rapprochent de la main qui leur tend un peu de nourriture. Leur yeux nous apparaissent en pleine lumière. C’est vrai qu’ils sont bleus ! On ne nous a pas raconté d’histoire ! Incroyable ! Elles mesurent toutes plus d’un mètre de long. Les plus grosses atteignent bien deux bons mètres pour un diamètre très honorable … comme ma cuisse à peu près ! Nous les observons longuement.

La question nous revient en mémoire. Qu’ont-elles de sacré ? Les explications fusent, cela nous semble bien embrouillé, chacun y va de sa version. Il est question de princesse, non, ce n’est pas une princesse mais une déesse ! Elle s’appelle Hina. Là-dessus, ils sont tous d’accord. Elle doit se marier. Bon ! Et puis ? Les enfants continuent avec une histoire d’anguille et tout se termine avec le premier cocotier. Nous sommes un peu perplexes. Le récit n’est pas très clair, c’est le moins que l’on puisse dire. Il va falloir trouver de la documentation un peu plus structurée.
Mauruuru ! Merci !
Nana, Parahi ! Au revoir !

Voici la version de la légende de l’anguille et du cocotier que nous avons dénichée :

Il était une fois une très belle princesse nommée Hina qui vivait à Tahiti dans le district de Mataiea. Elle était la fille du Soleil et de la Lune.

Un beau matin Hina, la jolie princesse, se leva la première, bien avant l’aube. Hina réveilla ses deux servantes et toutes trois partirent cueillir des fleurs blanches de tiare et celles multicolores des frangipaniers. Il leur fallait aussi un bougainvillier. Ses fleurs rouges et mauves complèteraient agréablement la tenue de Hina. Les deux servantes choisirent les plus belles feuilles et les plus belles fleurs et composèrent une couronne superbe, qu'elles posèrent sur les longs cheveux bruns et lisses de leur princesse.
Hina, pendant ce temps avait drapé gracieusement autour de son corps un pareu d'une éclatante blancheur. Ce jour là devait être jour de fête car la princesse allait épouser le roi du lac Vaihiria. Hina n’avait jamais vu son futur époux.
Parée de ces insignes royaux Hina, impatiente et curieuse, se mit en marche vers le lac Vaihiria. Ses serviteurs, ses servantes et tous les membres de sa famille marchaient derrière elle. Des musiciens rythmaient la marche avec des percussions. Hina, légère et joyeuse, remonta la rivière Vaihiria sautillant de rocher en rocher. Le chemin devint plus étroit et plus raide. Hina comprit qu'elle était presque arrivée. En effet, quelques instants plus tard, le lac était devant ses yeux. Son eau verte, un peu sombre, était à peine troublée par le léger souffle du vent.
Tout à coup, du centre du lac, s'éleva un tourbillon étincelant, qui éclata en mille gouttelettes d'argent autour d'une anguille géante, magnifique, l'anguille royale du lac Vaihiria. Elle était superbe, longue et large comme un tronc d'arbre. Sa peau était aussi luisante qu'un rayon de lune. Dressée, elle se tenait droite, immobile et regardait tendrement sa fiancée. C'était Fa'aravaia nuu, le royal époux à qui la princesse avait été promise...
Terrorisée, horrifiée, la pauvre princesse ne pouvait détacher ses yeux de cette longue forme ondulante. L'anguille avançait sans bruit, lentement, si lentement, totalement fascinée par la beauté lumineuse de Hina.

Tout à coup, Hina, bousculant serviteurs et servantes musiciens et parents, se sauva .
Elle fuit et alla se mettre sous la protection du grand Maui. De la falaise de Vairao où ils s’étaient réfugiés, tous deux aperçurent l'anguille qui venait chercher Hina. Maui jeta son hameçon qu’il avait appâté avec une mèche des beaux cheveux de la jeune fille et s'écria :
"De mon fief, aucun roi ne peut s'échapper, il deviendra nourriture pour mes dieux. ".
L'anguille avala l'appât et l'hameçon, et fut capturée.

"Hina, tu ne pourras pas m'oublier, dit-elle. Un jour tu prendras ma tête dans tes mains, tes yeux chercheront mes yeux et tes lèvres se poseront sur ma bouche."

A ces mots, Maui ne put contenir sa colère. Il saisit sa hache et d'un seul coup décapita le monstre. Il enveloppa la tête dans un morceau de tapa et la donna à Hina. Il lui recommanda de ne pas poser le paquet à terre avant d’être arrivée chez elle :
" La tête de l'anguille renferme de grands trésors pour ton peuple et toi. Va et n'oublie pas mes paroles. "...

Hina, délivrée, apaisée, remercia Maui. Elle prit le paquet étrangement léger et se mit en route.
Au bout de quelques heures de marche, Hina eut soif. Il faisait si chaud ! Par bonheur, une rivière longeait le sentier. Elle posa le paquet et but l'eau fraîche. Elle la trouva si claire et si limpide qu'elle eut envie de se baigner.
A peine avait-elle plongé dans l'eau, qu'elle se souvint des paroles de Maui. Elle remonta en hâte sur la rive et constata que le tapa s'était dénoué laissant échapper la tête de l’anguille. La terre avait englouti la tête du monstre. A l’endroit même où elle avait disparu, une plante jaillit du sol et se mit à grandir. Elle devint un arbre étrange, ressemblant à une immense anguille dressée, la tête vers le soleil : le premier cocotier venait de naître.

Les jours passèrent. Une grande sécheresse survint et seul le cocotier résista.
Hina qui avait regardé l’arbre grandir et fleurir, se souvint des fruits étranges qu’il portait. Elle prit une des noix. Une eau chantait à l'intérieur. Pour la boire, elle fit débourrer la noix et percer un des trois yeux. C’est alors qu’elle se souvint des paroles du roi du lac de Vaihiria.

"Un jour, tu prendras ma tête dans tes mains et tes yeux chercheront mes yeux et tes lèvres se poseront sur ma bouche"

Hina sourit, un peu troublée, et but à long trait cette eau si fraîche.
Les hommes, les femmes et les enfants goûtèrent eux aussi ce fruit qui contenait une eau sucrée et sur lequel apparaissaient trois taches sombres, dessinant les yeux et la bouche de l'anguille.
Et c'est depuis ce temps là que les cocotiers poussent dans les îles .


Jeudi 10 Juillet 2008 - Baie de Faaroa sur Raiatea dans les Iles Sous Le Vent

Nous avons quitté Huahine ce matin. Les prévisions météo annoncent de la pluie pour les jours à venir et il était plus agréable de faire la navigation sous le soleil. La passe pour sortir était calme même si nous étions encadrés par de superbes déferlantes de part et d’autre. Des surfeurs s’en donnaient à cœur joie. Leur habilité à glisser sur ces monstrueuses montagnes d’eau bouillonnante est impressionnante. Le bruit des vagues qui s’écrasent sur le récif donne une touche dramatique à l’ensemble. Qu’il est petit, cet être humain sur sa planche quand il s’élance pour prendre une déferlante !

Nous voici devant la passe Irihu à l’ouest de Raiatea. La navigation a été sans histoire et courte car les îles d’Huahine et de Raiatea sont proches. A chaque nouvelle passe, nous sommes tendus. Dans les Tuamotu, nous avions vécu des instants difficiles avec celle de Fakarava. La leçon d’alors a porté ! Nous nous préparons toujours au pire.
L’entrée dans le lagon de Raiatea se fait tranquillement. Peu de vent, pas trop de houle et tout se passe bien. Tant mieux, c’est plus cool comme ça !
Devant nous s’ouvre une grande baie étroite et profonde. C’est la baie de Faaroa dans laquelle nous nous proposons de passer quelques jours. Il est difficile de mouiller sur Raiatea car les fonds avoisinent souvent les 25-30 mètres et c’est beaucoup. Mais au fond de la baie de Faaroa, nous jetons l’ancre par 15m de fond. Ca ira, le bateau est bien accroché et le soleil est encore haut dans le ciel. Comme il est prévu qu’il pleuve demain, nous voulons profiter de la belle lumière de l’après-midi et nous prenons l’annexe pour nous diriger vers l’embouchure du fleuve Aoppomau. Il se jette au fond de la baie et il est le seul cours d’eau navigable de Polynésie. En France quand on parle de fleuve, on pense tout de suite à la Loire ou à la Seine. Un peu comme si un fleuve était une grande rivière. Evidemment, ici, l’Aoppomau est bien un fleuve puisqu’il se jette dans la mer mais il est très modeste. D’ailleurs le passage de l’embouchure est délicat parce que l’hélice du hors-bord risque de toucher le fond. C’est dire !
Tout de suite le petit cours d’eau s’enfonce dans la végétation luxuriante. Au bout d’une centaine de mètres, il se resserre et les arbres des deux rives rejoignent leurs feuillages pour former une voûte au-dessus de nos têtes. La lumière est extraordinaire. Pas une ride ne trouble la surface du fleuve qui offre aux cocotiers et aux bananiers un miroir où le vert de leurs palmes se détache sur le bleu du ciel.
Nous continuons doucement notre pénétration dans cette jungle. On s’attendrait presque à entendre des singes hurleurs comme à Panama mais nous savons bien qu’il n’y en a pas ici. Au bout d’un bon kilomètre de remontée nous atteignons des rapides. Le courant n’y est pas très fort mais il n’y a plus assez d’eau pour continuer en annexe. C’est le moment de faire demi-tour. Nous redescendons en pagayant pour mieux profiter des bruits de la jungle. Au détour d’un méandre, un homme nous interpelle depuis la rive.

Bonjour !  Iorana !

Il est en train de s’occuper de ses bananiers et nous propose un régime. Il en a trop et les fruits vont se perdre. Dieu n’aime pas cela, nous dit-il. Nous acceptons le cadeau avec plaisir et nous chargeons l’annexe. La conversation commence, d’abord sur tout et rien. Il s’appelle Mingo.
Nous lui demandons s’il est né sur Raiatea. Non ! Il vient de Tahaa. C’est presque pareil puisque les deux îles sont enfermées dans le même lagon. Tahaa est au nord et sa grande voisine Raiatea occupe le sud.
J’avais lu quelque part une légende sur la formation de ces deux îles. Je pose la question à Mingo. S’il la connaît, peut-il nous en parler ?
« Non ! Pas question, répond-il vivement ! Toutes ces histoires sont fausses. Il n’y a qu’une seule vérité, celle de Dieu. C’est lui qui a créé le monde et l’homme. Quand mes ancêtres croyaient à ces légendes, ils étaient des sauvages. Heureusement que l’Evangile est arrivé en Polynésie avec les missionnaires pour nous sauver moi, les miens et tous les peuples des mers du Sud. »

Nous échangeons un regard avec Guy. Tout ce discours nous rappelle celui de Valentine ou d’Emile ou d’autres polynésiens avec lesquels nous avons discuté. Nous constatons une fois de plus à quel point les missionnaires ont été efficaces dans leur mission d’évangélisation commencée il y a un peu plus de 200 ans.

Mais j’aime les légendes et les mythes fondateurs. Rentrée sur Pro’s Per Aim, je recherche dans mes documents et je retrouve l’histoire que je vais vous raconter.

Il y a très longtemps, Raiatea et Tahaa ne formaient qu'une seule grande île appelée Ha-va-i-'i-nui ce qui signifie en tahitien  « Grand-espace-invoqué-qui-remplit ».
Un jour, les prêtres entreprirent la construction d'un nouveau marae. Pour que rien ne trouble l'atmosphère sacrée, le silence devait être total. Aucun coq ne devait chanter, aucun chien ne devait aboyer, personne ne devait se déplacer. Il ne fallait surtout pas risquer la colère des dieux.
Pendant cette période, une belle jeune fille nommée Terehe n’en fit qu’à sa tête et alla se baigner dans la rivière. Les dieux, irrités, firent sortir d'un trou une grande anguille, qui avala d’une seule bouchée la belle Terehe. La jeune fille s’empara de l’esprit de l’anguille qui devint enragée. Elle bondissait de tous côtés en détruisant tout sur son passage. Elle dévora ainsi le milieu de l'île, ce qui forma’ un détroit qui sépara la grande île de Ha-va-i-'i-nui en deux îles distinctes.
C’est ainsi que se formèrent dans le même lagon les deux îles de Raiatea et Tahaa.

L’histoire de cet animal mythique en Polynésie ne s’est pas terminée ainsi. Voici la suite :

L'anguille grandit de plus en plus et devint un énorme poisson. Les dieux le confièrent au grand sorcier Tu-rahu-nui qui mît le gigantesque poisson sur sa tête et se dirigea vers l'Est. L’étrange équipage prit le nom de TAHITI-NUI.
OROHENA, la première nageoire dorsale était la partie la plus haute de cette île curieuse qui dérivait vers l’Est. TAHITI-ITI et MOOREA étaient la deuxième nageoire dorsale, mais Moorea tomba à l'eau tandis que Tahiti-Iti suivait dans le sillage de Tahiti-Nui. Le poisson TAHITI s'arrêta enfin, mais il était nécessaire de l'empêcher de bouger pour qu'il demeure éternellement à la même place.

Des guerriers arrivèrent en pirogue pour couper les tendons du poisson. Ils essayèrent, tour à tour, mais en vain. Le célèbre Ta-fa'i alla chercher une hache très grande et très lourde qui avait beaucoup de pouvoir. Il invoqua Tino-rua, seigneur de l'océan, et la hache devint légère dans ses mains. Tafa'i se mît à couper le poisson Tahiti et il cessa lorsque tous les tendons furent tranchés.
La grande chaîne de montagnes, qui dominait Tahiti, fut ainsi coupée en deux parties. L'endroit où Tafa'i frappa, forma un isthme appelé maintenant Taravao. C'est ainsi que le territoire du grand Tahiti devint stable.

De nos jours, l’isthme de Taravao sépare Tahiti en deux parties. Au nord la plus grande des deux s’appelle Tahiti-Nui et au sud la petite se nomme Tahiti-Iti. En tahitien, Nui veut dire « grand » alors que Iti signifie « petit ». Le plus haut sommet de Tahiti-Nui s’appelle Orohena comme la première nageoire dorsale du gigantesque poisson. Il culmine à plus de 2000m.
Quant à Moorea, l’île proche de Tahiti, souvenez-vous, c’est une part de la deuxième nageoire dorsale qui était tombée à l’eau entre Raiatea et l’arrêt du poisson Tahiti.
Dans la mythologie tahitienne, Raiatea est donc considérée comme l’île la plus ancienne, celle qui a donné naissance aux autres îles alentours.


Dimanche 13 Juillet 2008 - Baie d'Hotupuu sur l'île de Raiatea dans les Iles Sous Le Vent

Il pleut depuis plusieurs jours. Le temps est maussade, le ciel est gris. Les températures sont fraîches, c’est l’hiver polynésien ! Le soir, on endure un tee-short et la nuit, on dort avec le drap. Ce n’est pas très grave, nous avons du temps et quelques jours sans un beau soleil ne vont affecter notre moral.
Ce fut même le prétexte à une super soirée « crêpes » vendredi soir avec nos amis américains Tom et Dawn. Nous étions bien au chaud dans le carré à nous régaler pendant que la pluie martelait le pont.
Ils sont partis pour Tahaa dès le lendemain matin et nous sommes restés dans la baie de Faaroa avec l’intention de suivre la côte au vent vers le sud dès que le soleil se montrera.

Ce matin, il fait meilleur et le ciel est peu nuageux. Nous appareillons pour la baie d’Hotopuu. Ce n’est pas très loin. Une bonne heure de navigation et nous y serons. Juste avant d’entrer dans la baie qui s’enfonce profondément dans les terres, nous longeons les fameux marae du site de Taputapuatea.
On reprend TA-POU-TA-POU-A-Té-A. On respire...
Certains noms polynésiens à rallonge sont vraiment difficiles à dire. Il y a plein de voyelles et notre langue française ne nous a pas habitués à cette gymnastique.

La baie d’Hotopuu est grande. Pourtant aucun autre voilier n’y est mouillé. C’est normal ! Les fonds atteignent 30 à 35 m et cela rend les mouillages compliqués et moins sûrs. Pour la première fois, nous laissons filer toute la chaîne et nous en avons 70m. Mais cela ne suffira pas, il faut rallonger avec du câblot. Nous connaissons la théorie mais nous n’avons jamais eu besoin de passer à la pratique. Nous cafouillons un peu puis nous trouvons la technique pour passer de la chaîne au câblot et unir le tout, sans perdre la chaîne et l’ancre au fond par maladresse. Nous lâchons 20m de câblot en plus des 70m de chaîne. Parfait, nous sommes bien accrochés.
Zut ! Il se met à pleuvoir. Heureusement que les manœuvres de mouillage sont terminées ! Nous déjeunons puis, à la faveur d’une éclaircie, nous prenons l’annexe pour aller visiter le site des marae que nous avons aperçu depuis Pro’s Per Aim tout à l’heure. Le ciel reste couvert mais il ne pleut plus.

Raiatea échappe au tourisme qui dévaste Tahiti et Bora Bora. D’ailleurs peu d’entre nous connaissent son existence. Cette île est pourtant le berceau de la culture polynésienne et le centre politique, culturel et religieux des anciennes civilisations de l'ensemble du Pacifique.
Là il faut faire un peu de géographie. Si on ouvre un atlas à la page « Pacifique », on trouve au nord-est les îles Hawaï, au sud-est la fabuleuse île de Pâques et complètement de l’autre côté, à l’ouest, la Nouvelle Zélande. Ce sont les trois sommets de ce qu’on appelle le triangle polynésien. Si on le trace, on constate que Raiatea en est le centre.
Les légendes racontent que c'est à partir de Raiatea que les Polynésiens ont conquis l'ensemble de la Polynésie Française actuelle, l'île de Pâques, les îles Hawaï et la Nouvelle Zélande. De Raiatea, centre du triangle, ils se seraient peu à peu installés sur toutes les îles du triangle polynésien.

Mythe ou réalité ?
Ce n’est pas à moi de trancher mais ce qui est certain c’est qu’il reste à Raiatea de nombreux vestiges de cette hégémonie. Le plus spectaculaire est le site des marae de Taputapuatea,

Qu'est ce qu'un marae ?
Après la géographie, un peu d’histoire des mers du sud !
Dans la société polynésienne traditionnelle, le marae occupait plusieurs fonctions :
  •  Premièrement une fonction religieuse : c'était un lieu de culte
  • Deuxièmement une fonction politique : tous les gouvernements devaient avoir un marae, c’était le lieu de consultation des chefs
  • Troisièmement une fonction sociale : il indiquait la position sociale. Plus un marae était ancien et important, et plus les ayant droits étaient d'un rang élevé.
  • Quatrièmement une fonction foncière : le nom du marae était toujours placé avant le nom d'un propriétaire. Il indiquait non seulement le rang mais servait aussi de titre de propriété.

A ce propos il y a une histoire amusante.
Lors de son départ de l'île de Raiatea, le Capitaine anglais Cook fut bien ennuyé lorsque le chef Oro lui demanda le nom de son marae. Pour un polynésien, un homme qui n’avait pas de marae ne pouvait pas être un grand chef. Or le Capitaine Cook était considéré comme un grand chef. Le célèbre explorateur anglais ne manquait pas de répartie et il s’en tira en donnant le nom de sa paroisse londonienne...

Le site des marae de Taputapuatea est le plus grand d'Océanie. Le marae le plus important dans ses proportions a été qualifié de « marae international » car, au XVIIIè siècle, sa renommée était très étendue et la plupart des îles de la Polynésie le considérait comme le siège de la Connaissance, de la Religion et de l'Adoration. Régulièrement, les plus importants chefs religieux de tous les archipels se rassemblaient à cet endroit pour de grandes cérémonies religieuses. Ils venaient dans de grandes pirogues doubles, proches de nos actuels catamarans, et apportaient avec eux leurs offrandes dédiées au dieu Oro.
C'est ce passé historique qui a donné, à Raiatea, son surnom d'île « sacrée ».

A quoi ressemble un marae ?
Ce qu’il en reste, ce sont de grandes aires rectangulaires et dallées avec de gros blocs de pierres basaltiques ou de corail. Parfois on y voit des ahu qui furent des autels où les prêtres officiaient et qui étaient interdits au commun des mortels. Les ahu sont des sortes de terrasses qui dominent la surface pavée. Des pierres dressées servaient à la fois de reposoir aux ancêtres ou aux Dieux, et de dossiers aux officiants. D’après la tradition orale et les récits des premiers explorateurs, on sait que le site comportait également des constructions comme le "fare ia mahana" c’est à dire « la maison des trésors sacrés ». Ces trésors n’étaient autres que les tambours, les nattes, ou les vêtements des prêtres par exemple. N’oublions pas le "fare tupapa'u", où l'on célébrait le culte des morts.

Il y a donc plusieurs marae sur ce site.
Celui d’Hauviri se trouve au bord du lagon, face à la passe. Il était facile d’accès pour les pèlerins venus en pirogues apporter leurs offrandes. Au XVIIIè siècle, alors que le culte d’Oro, le dieu de la guerre, était à son apogée, on y pratiquait des sacrifices humains.
Sur le marae de Tauraaa, le « roc blanc de l’investiture » est une monumentale plaque de corail contre laquelle était placé le fauteuil du prince ou de la princesse maori durant la cérémonie d’investiture. Les plus folles histoires courent sur ce gros caillou : on raconte que sous chaque angle, on avait enterré vivant un homme dont l’âme montait la garde autour du prince ou de la princesse.

Depuis les Marquises nous avons visité de nombreuses ruines de Marae, mais celles-ci sont les plus imposantes de toutes et parmi les mieux restaurées. Malheureusement il n’en reste que peu de chose, les missionnaires ayant exigé qu’ils soient tous détruits … Vous avez dit ethnocide … ?


Lundi 14 Juillet 2008 en pleine navigation dans le chenal qui mène au sud de Raiatea.

Nous levons l’ancre avec l’idée de contourner Raiatea par le sud et de rejoindre un mouillage près de la passe Toamaro qui ouvre le lagon sur l’océan au sud-ouest de l’île.
Nous savons d’après les instructions nautiques que c’est une navigation difficile à cause des nombreuses patates de corail qui parsèment le lagon au sud. D’ailleurs les loueurs de bateaux la déconseillent à leurs clients de peur qu’ils ne s’échouent sur les récifs.

Mais nous tentons l’aventure, forts de nos 60 cm de tirant d’eau. Pro’s Per Aim est un OVNI, c’est à dire un dériveur en aluminium ce qui nous autorise des audaces que les quillards ne peuvent pas se permettre.
Une surprise nous attend le long de la côte sud. Les eaux sont très troubles, on ne voit plus les fameuses couleurs du bleu profond au turquoise très clair qui guident d’habitude notre navigation. Les cartes ne sont pas très exactes, il n’y a que quelques balises de loin en loin pour nous indiquer où passer. Nous sommes tendus, Guy avance très lentement et même si je ne vois pas les fonds, je suis à l’avant. Dans ces cas-là, nous trouvons le temps long et nous profitons mal du paysage. Pourtant les montagnes se découpent sur le bleu du ciel et leurs pentes vertes plongent directement dans le lagon laissant à peine la place à une étroite bande à peu près plate le long du rivage. C’est là que sont les fare, ces maisons polynésiennes autrefois recouvertes de niau, c’est à dire de palmes de cocotiers, et maintenant protégées par des tôles ondulées ce qui est nettement moins exotique mais certainement plus pratique.
 
Nous voici enfin arrivés. Un vrai mouillage de carte postale !
Devant nous, un idyllique petit motu ourlé d’une magnifique plage de sable blanc. Il est couvert de cocotiers et les hibiscus apportent leur touche colorée. Le soleil décline sur l’horizon et la lumière y est si belle !


Mardi 15 Juillet 2008 - Motu Toamaro sur l'île de Raiatea dans les Iles Sous Le Vent

Nous décidons d’aller faire un tour sur le motu. L’approche avec l’annexe est lente car il faut faire très attention au corail qui affleure par ci par là. A peine à terre, alors que l’annexe n’est même pas encore attachée à un cocotier, nous sommes attaqués par des moustiques. Un nuage de ces sales bestioles nous entoure et bien évidemment, nous n’avons pas pensé à nous enduire de répulsif. Les petites bêtes l’emportent sur les deux grosses. Nous battons précipitamment en retraite.

Vu de loin, on imagine que le petit motu de Toamaro est un paradis sur terre, mais en fait c’est l’enfer !

Nous en profiterons de loin au coucher du soleil, lorsque la lumière rasante dorera le sable de la plage et les palmes des cocotiers.
En attendant ce soir, nous en faisons le tour et de l’autre côté, dans les déferlantes de la passe, des surfeurs s’en donnent à cœur joie, nous offrant un joli spectacle.


Mercredi 16 Juillet 2008 - 
Motu Toamaro sur l'île de Raiatea dans les Iles Sous Le Vent

Pas un souffle d’air aujourd’hui. Pas un nuage, pas une ride sur l’eau. Il y a moins de 3m d’eau sous le bateau, une eau claire et parfaitement transparente sur un beau fond de sable.
Toutes les conditions sont réunies pour que nous essayions de réparer le radar. Il faut dire qu’il est fixé sur le portique, au-dessus de l’eau, à l’arrière du bateau. Si nous laissons tomber une vis ou un outil, il nous sera possible de le récupérer sous l’eau. Jamais nous n’avons eu une si belle opportunité depuis qu’il ne fonctionne plus.

C’est parti ! Guy ouvre le couvercle et il constate tout de suite que la courroie qui entraîne le bidule qui tourne et qui envoie des ondes pour repérer les navires au loin, bref …  que cette courroie a sauté. Ce n’est pas la première fois que ça arrive et il se doutait que cela pouvait être la cause de la panne. Nous avions même eu un échange standard avant de quitter la France et le nouveau radar était retombé en panne tout pareil. Ce doit être un défaut de ce modèle. Au fait … le bidule qui tourne s’appelle « l’antenne » paraît-il.

Comme un fait exprès, il nous manque LA clé pour resserrer l’axe minuscule qui entraîne la courroie. Un seul bateau est au mouillage à côté de nous. Ce sont deux américaines, des surfeuses qui passent leur temps dans les déferlantes de la passe toute proche. Nous attendons qu’elles reviennent et Guy va leur soumettre notre problème. Super ! Elles ont pile poil l’outil qu’il nous faut.
Le radar fonctionne à nouveau. Il reste un autre disfonctionnement mais la réparation est du ressort d’un spécialiste. Nous devrions quand même pouvoir l’utiliser pour nos prochaines traversées. Mais dès que possible, nous remplacerons ce radar défaillant par un tout neuf et surtout plus fiable.


Vendredi 18 Juillet 2008 - Marina CNI sur l'île de Raiatea dans les Iles Sous Le Vent

Hier nous avons quitté le mouillage du motu de Toamaro et nous sommes maintenant accrochés à un corps-mort du Chantier Naval des Iles au nord de Raiatea. Si on excepte Tahiti, Raiatea est la seule base nautique de Polynésie. On y trouve des chantiers navals et il y a la possibilité de sortir le bateau pour un carénage ou une mise à sec.
Demain c’est samedi, nous voulons donc faire nos courses au supermarché d’Uturoa aujourd’hui. Uturoa est la seconde ville de Polynésie après Papeete. Ca n’est pourtant qu’un petit village malgré tout équipé d’un quai grandiose qu’ils appellent «quai d’honneur». Les paquebots de croisière y accostent. Il y a deux rues principales, parallèles au lagon et dont on fait le tour rapidement.
Uturoa est à plusieurs kilomètres du Chantier Naval. Ce n’est pas un problème car le stop marche bien en Polynésie. En moins de 5 minutes nous trouvons un pick-up flambant neuf qui nous dépose en ville.
Il nous faut du matériel de pêche. On peut trouver de tout au quincaillier-bazar. Ensuite nous filons au supermarché avec l’intention de faire un gros plein. Comme la grande majorité des commerces, le quincaillier et la grande surface sont tenus par des chinois. 

On  raconte que les premiers chinois seraient arrivés à Tahiti à la fin du XIXè siècle en 1851. Toujours est-il que le 28 février 1865, un homme d’affaire écossais, peu scrupuleux à ce qu’il paraît et pour lequel les indigènes ne voulaient pas travailler, fit venir un premier contingent de 329 chinois. Employés comme main-d’oeuvre, ils étaient destinés à planter du coton dans une vallée de l'île. D'autres chinois arrivèrent ensuite. Le projet fit faillite et les chinois ne purent pas être tous rapatriés. Ils s’installèrent dans toute la Polynésie et, au fil des années, se convertirent en habiles commerçants, s’intégrant sans difficulté à la population autochtone. Actuellement, les Polynésiens d'origine chinoise forment 5 % de la population. Bien que l'aspect visible de l'impact de la communauté chinoise se remarque surtout dans le domaine commercial, il n'est pas rare aujourd'hui de voir des Polynésiens d'origine chinoise dans toutes les professions libérales, dans le secteur tertiaire et même religieux. Ils sont particulièrement présents dans la perliculture.

Raiatea est une île plus grande et plus peuplée que Huahine où nous étions le mois dernier. Paradoxalement, le supermarché y est plus petit et moins bien achalandé. Nous avons quand même deux chariots pleins quand nous arrivons à la caisse. Nous ne sommes pas inquiets pour le retour au bateau avec tout ce chargement car nous savons qu’ils livrent. Il suffit d’en avoir pour plus de 15 000 francs pacifique, autrement dit 125 euros et ils nous ramèneront au Chantier Naval où nous avons laissé l’annexe. Vu les prix en Polynésie, nous dépassons la limite requise à l’aise et nous revenons en camionnette avec nos cartons remplis.

Il était temps de rentrer car la pluie se met à tomber et la météo prévoit un temps bien pourri pendant plusieurs jours. Pas grave ! Nous avons des bricolages à faire à bord et puis nous sommes dans une zone wifi ce qui signifie qu’on reçoit Internet sur Pro’s Per Aim. Nous pourrons donc consulter nos e-mails et mettre notre site web à jour.


Fin Juillet 2008 - Ile de Bora-Bora dans les Iles Sous Le Vent

Il y a quelques jours déjà que nous avons quitté Raiatea, première des îles Sous-le-Vent par le nombre d'habitants et pourtant beaucoup moins connue que Bora-Bora.

Qui n’a jamais entendu parler de Bora-Bora ?

Des photos de ses extraordinaires paysages couvrent les murs et les devantures des agences de voyage partout dans le monde. On y voit les eaux translucides de son lagon exceptionnel qui miroitent au soleil. Les dégradés de turquoise et de saphir contrastent avec les verts des pentes montagneuses de l’ancien volcan. La silhouette unique et si élégante des sommets se découpe sur le bleu du ciel que les petits cumulus des alizés décorent. Le récif-barrière abrite de nombreux motu, ces îlots recouverts de cocotiers, et dont les plages de sable blanc font le bonheur des visiteurs.

Bora-Bora, dite « La Perle du Pacifique », le paradis sur terre !

Revenons à des propos plus terre-à-terre. On sait que Bora-Bora est en Polynésie et plus précisément au nord-ouest de Tahiti. 275 kilomètres séparent ces deux îles. Bora-Bora est une des plus anciennes îles de la Société. Son motu principal ne fait que 9 km de long sur 4 de large et le lagon occupe trois fois plus de surface que l’ensemble des terres émergées. En fait, Bora-Bora est presque un atoll, à mi-chemin entre les vrais atolls des Tuamotu et les îles hautes comme Tahiti ou Moorea . Pour vous donner une idée, Bora-Bora serait âgée de 7 millions d’années environ et Tahiti n’aurait que 2 à 3 millions d’années.

Toutes les îles de la Polynésie française ont la même origine volcanique. Ce qui fait qu’elles sont si différentes les unes des autres, c’est leur âge.
Il y a longtemps, très, très longtemps, entre 10 et 40 millions d’années, les atolls des Tuamotu étaient des volcans dominant l’océan depuis leurs pentes couvertes de lave. Tout autour de ces îles hautes, dans les eaux peu profondes, le corail se mit à se développer pendant que la montagne s’enfonçait doucement dans la mer. Au fur et à mesure que le sol s’enfonçait, le corail continuait à se développer en hauteur, cherchant la lumière du soleil. Et ces belles montagnes à la végétation luxuriante s’entourèrent d’un récif corallien protégeant les lagons aux eaux bleu turquoise. Inexorablement les montagnes poursuivirent leur descente au fond de l’océan. Les millions d’années passant, elles finirent par disparaître ne laissant que les récifs entourant des mers intérieures qu’on appelle lagons.
Doucement, très doucement mais sûrement, l’île principale de Bora-Bora s’enfonce. Un jour, il n’y aura plus que le lagon et les motu sur le récif extérieur. Mais ce n’est pas pour tout de suite ! Soyez rassurés !

Pour le premier jour, nous mouillons sur un banc de sable face à l’océan, protégés des vents dominants par le motu Toopua. Nous sommes seuls, loin des autres voiliers qui ont préféré jeter l’ancre dans des eaux plus profondes, loin également de l’hôtel dont nous distinguons à peine les bungalows à la pointe sud du motu. Nous sommes à l’ouest et nous allons pouvoir profiter du coucher du soleil sur l’océan. A chaque fois, nous guettons le rayon vert mais il faut de la chance pour que le soleil nous l’offre. Il est rare que les petits cumulus de beau temps, ces jolis nuages portés par les alizés, soient absents du ciel tropical. Ce soir, aucun nuage ne nous cachera la chute de l’astre sur la ligne d’horizon.
Nos yeux sont rivés sur la boule rougeoyante qui tombe rapidement. Ca y est ! Elle touche l’océan ! Le soleil est entré dans l’eau. Dans quelques secondes, il aura disparu complètement. Mais juste avant, à l’instant ultime, peut-être … peut-être le verrons-nous le « Green Flash » comme disent Tom et Dawn, nos amis américains.
Nous retenons notre souffle … c’est bientôt le moment …
Waou ! Génial ! Belle émotion ! Nous l’avons vu ! Ce soir, il y a eu LE rayon vert et nous étions à Bora-Bora ! C’est magique ! La vie est belle ! Elle nous offre des moments uniques !

Nous avons promis à Tom et Dawn de les rejoindre pour passer avec eux les quelques jours qui leur restent en Polynésie Française. Ensuite ils continueront vers l’ouest.
Après une nuit dans notre mouillage isolé, nous les retrouvons dans la grande baie de l’île principale. Elle est dominée par la masse obscure du mont Otemanu. Les eaux y sont profondes, c’est pour cela que le Bloody Mary’s, un restaurant connu de l’île, a installé des corps-morts pour les voiliers devant son ponton. L’endroit ne manque pas de charme et la décoration intérieure du resto est magnifique. Au fond de la salle de restaurant, près du vivier à langouste, une tombe recouverte de grosses pierres volcaniques nous surprend ! ! ! Elle est fleurie et entretenue. Qui donc a trouvé ici sa dernière demeure ?
Nous demandons…
Ce serait un employé du restaurant. N’ayant pas de famille, il avait souhaité rester parmi ses collègues dans le lieu où il avait travaillé si longtemps. Et là, je comprends votre étonnement. En métropole il y a des cimetières, on n’est pas enterré sur le lieu de son travail ! Dans les îles Sous Le Vent, c’est différent ! Devant la plupart des maisons, dans le jardin ou juste à côté de la terrasse, nous avons vu des tombes toujours fleuries. Ce sont les ancêtres qui reposent là où ils ont vécu. Les sépultures sont parfois sommaires mais très souvent elles sont abritées sous un petit toit et entourées d’une barrière.

Revenons à Tom et Dawn qui nous proposent un tour à la ville principale où ils veulent faire quelques achats. En dix minutes d’annexe nous y sommes. Le mythe de Bora-Bora se lézarde, laissant apparaître un commencement de réalité. Autant les villages polynésiens que nous avons vu jusqu’à maintenant étaient charmants, propres, bien entretenus et fleuris, autant Vaitape, la capitale de Bora-Bora, est sale et poussiéreuse. Dans la rue principale, les boutiques de souvenirs se disputent la place avec les bijouteries où les perles noires se vendent au prix fort. Il n’y a pas de trottoirs et les voitures passent vite sans prendre garde aux piétons et en soulevant des nuages de poussière. Depuis notre arrivée aux Marquises en mars, nous nous étions habitués à un accueil chaleureux. Mais, ici, les sourires et les bonjours spontanés se font rares.

L’histoire de cette île est un peu différente de ses voisines. Comme les autres, jusqu'au XIXe siècle, Bora-Bora a préservé son mode de vie traditionnel face au développement du reste du monde. On ne pouvait l’atteindre qu’en bateau et seuls quelques privilégiés profitaient de son lagon enchanteur. Mais la seconde guerre mondiale a mis brutalement l'île face à la triste réalité du monde moderne. Suite à la défaite de Pearl Harbour dans les île Hawaï,  les Etats-Unis ont eu besoin d’une base dans le Pacifique. 5 000 soldats américains investirent l'île en décembre 1942. Ce fut l'opération « Bob-cat ». 20 000 tonnes de matériel furent débarqués. Une piste d'aviation longue de 2 000 mètres et 8 pièces d'artillerie furent installées. Entre-temps, le front s’était fixé dans les Philippines et la piste servit simplement d’escale aux long-courriers. Les Américains se retirèrent en juin 1946, laissant derrière eux quelques tankers, des bébés aux yeux bleus et la piste d’aviation qui relie dorénavant Bora-Bora au reste du monde.

Avec le développement du tourisme, profitant de l’extraordinaire cadre qui leur est offert, les hôtels de luxe ont investit les lieux. Aucun motu n’y échappe. Nous trouvons ces complexes hôteliers très laids. Les bungalows se donnent un air traditionnel avec leur toit en palme de cocotiers mais ce sont tous les mêmes, alignés en rang d’oignon sur des pilotis. Ils empiètent largement sur le domaine maritime et leur présence a complètement dénaturé le site grandiose de Bora-Bora. Ces bungalows nous ont semblé vides mais il paraît que l’air y est climatisé et que les touristes fortunés s’y confinent … Je veux bien, même si je trouve bizarre de parcourir la moitié du monde pour s’enfermer dans une chambre d’hôtel fut-elle « les pieds dans l’eau », comme ils disent !
Nous en avons vu quand même des touristes tout rouges de coups de soleil dans les magasins de Vaitape et sur les jet-skis, lancés à fond de moteur sur le lagon. Drôle de façon de profiter des beautés de la perle du Pacifique ! Cet avis n’engage que moi. Par contre il semblerait que les raies manta aient déserté le lagon. De là à penser que cette agitation mécanique et bruyante les a dérangées, il n’y a qu’un pas à franchir !

Ben, un polynésien né à Bora-Bora, tient un petit snack devant la seule plage publique qui reste sur l’île. Le seul endroit, d’ailleurs, où nous avons vu des familles locales profiter de leur dimanche de repos. L’évolution de son île attriste beaucoup Ben. Il nous a même dit que Bora –Bora avait perdu son âme.

Nous ne retrouvons pas à Bora-Bora la Polynésie que nous aimons tant. Ca nous serre le cœur de voir comment la cupidité de quelques-uns et la profonde sottise d’autres ont pu abîmer à ce point un des plus beaux lagons du monde.


Mercredi 23 Juillet 2008 - Baie de Povai sur l'île de Bora-Bora dans les Iles Sous Le Vent

Ce soir, nous allons dîner à terre dans le petit snack où Ben fait d’excellents cheese-burger comme en Amérique. Nous avons laissé l’annexe au ponton du Bora-Bora Hôtel. C’est le plus vieil hôtel de l’île et le seul que nous avons trouvé beau. Il est bien intégré dans le paysage et on s’y sent bien. Nous avons appris avec stupéfaction qu’il va être rasé car il ne soutient pas la comparaison avec les complexes hôteliers concurrents. Tout doit être refait. Qu’adviendra-t-il du seul endroit qui possède encore une âme ? Les polynésiens disent « mana » pour parler de cette impression quand on rentre dans un site, qu’il est riche de son passé et qu’il possède une vie qui lui est propre.

Après dîner, nous retournons donc au ponton du Bora-Bora Hôtel pour reprendre notre annexe et rentrer sur Pro’s Per Aim. Un attroupement attire notre attention. Une bonne dizaine de japonais sont là avec des caméras numériques. On entend des « Oh ! », des « Ah ! » d’étonnement et d’admiration. Curieux, nous nous approchons et nous regardons là où tous les yeux sont rivés. Nous voici pris par le même tic ! « Oh !, Ah ! ».

Une énorme raie manta de 3m d’envergure environ, exécute un joli ballet dans les eaux éclairées le long du ponton. Elle va, elle vient, elle fait des loopings, nous montrant une fois son dos noir et le coup d’après son ventre blanc. Son énorme gueule est constamment ouverte pour filtrer le plancton dont elle se nourrit. Sa grâce est telle que des frissons nous parcourent. Quel bonheur ! C’est d’une beauté à couper le souffle.

Nous avions déjà rencontré ces magnifiques poissons mais jamais nous avions eu droit à un spectacle pareil.
La première fois c’était aux Marquises. Plusieurs manta, faisant entre un et deux mètres, avaient dansé autour de notre annexe pendant quelques minutes. C’étaient déjà de belles bêtes et, à l’idée qu’elles avaient la force de soulever notre embarcation, nous étions à moitié rassurés. Depuis, il nous est arrivés d’en voir voler. Elles sautent hors de l’eau et elles planent sur quelques mètres avant de retourner dans leur élément naturel.


Vendredi 25 Juillet 2008 - Motu Piti Aau sur l'île de Bora-Bora dans les Iles Sous Le Vent

Hier matin nous avons fait tout le tour de l’île principale de Bora-Bora et ce n’est qu’à l’extrême sud-est que nous avons pu mouiller dans un endroit tranquille et encore à peu près sauvage.

On nous a dit qu’au sud du mouillage, entre le motu Piti Aau et le récif-barrière, on peut nager dans le Jardin de Corail. Allons-y ! C’est à 5 minutes en annexe.

Déception ! Le Jardin de Corail ! Voilà une appellation bien pompeuse et même mensongère !
Certes il y a eu du corail puisque nous zigzaguons avec l’annexe entre les patates dans un à deux mètres d’eau. Mais il est mort. Les patates sont toutes blanches et pas un poisson ne nage autour. Que s’est-il passé ? Pollution, réchauffement des eaux ? Nous ne savons pas mais les dépliants touristiques continuent à appeler l’endroit « Jardin de Corail ».

A une centaine de mètres devant nous, un bateau est amarré à une petite bouée et trois enfants sont dans l’eau avec leur masque autour de leur père qui a pied. Que font-ils ? Il doit y avoir quelque chose à regarder sous l’eau. Nous nous approchons et nous nous mettons à l’eau nous aussi avec nos palmes, nos masques et nos tubas. Autour de l’homme et de ses enfants, nagent des dizaines de raies pastenagues et quelques requins pointes-noires.
Génial ! Nous évoluons avec eux. C’est une sensation extraordinaire que celle de nager avec ces gros poissons ! Les raies nous frôlent avec élégance, passent et repassent. Nous évitons les mouvements brusques pour ne pas qu’elles se sentent agressées. Elles ont quand même un dard sur leur longue queue qui les peut les rendre dangereuses. A ce propos, nous en croisons quelques-unes qui ont perdu leur bel appendice. Pourtant, elles se déplacent aussi bien que les autres, un peu comme les lézards sur terre, qui s’accommodent fort bien de la perte de leur queue.
Les requins ! Je les aurais presque oubliés. Il faut dire qu’ils sont moins effrontés que les raies. Ces grands prédateurs gardent un peu plus leurs distances quoique tout soit relatif ! Parce qu’aujourd’hui, c’est le pompon ! Jamais ils n’ont été aussi près de nous. Ils sont à deux ou trois mètres et semblent nous ignorer. Depuis que nous sommes en Polynésie, nous nous sommes habitués à nager avec eux. Il faut dire qu’ici, soit on accepte leur présence silencieuse et à tout dire, un peu inquiétante, soit on ne se met pas à l’eau.

Nous n’avions pas oublié notre appareil photo étanche. La lumière est superbe et les requins et les raies se détachent merveilleusement sur le fond de sable clair. Le zoom est inutile tellement les uns et les autres sont proches. Je fais une belle série de clichés pour immortaliser ces instants incroyables.

Pour l’après-midi, nous avons prévu une balade au lagoonarium. Avec l’annexe, il nous faut une vingtaine de minutes pour nous y rendre. Il est situé au beau milieu d’une zone remplie de bungalows hôteliers. D’après un dépliant touristique que je cite :
« Tortues, requins, raies et plein d’autres espèces de poissons du lagon et du large, nagent librement dans un parc à poissons étendu et peu profond où les guides expérimentés répondront à toutes vos questions. C’est sans danger et très informatif. »
Cette pub nous a laissé un tantinet circonspects. Nous n’apprécions pas les zoos et ça y ressemble. Allons voir quand même !
Une fois sur place, nous mesurons toute l’abomination de la chose ! Une petite baie le long d’un motu a été fermée par un filet, très moche par ailleurs, lequel filet emprisonne les poissons qui ont été mis dans cette immense piscine mi-naturelle, mi-artificielle. L’horreur, ce sont les cris que l’on entend. Vous savez comme dans les piscines archi-bondées l’été. Les visiteurs pataugent là-dedans en hurlant. Les requins, les raies et autres bestioles qui survivent à ça doivent avoir le cœur solide !
Demi-tour ! Nous ne rentrerons pas dans cet enfer. Un titre de Françoise Sagan nous revient en mémoire : « Bonjour tristesse » !

Mardi 29 Juillet 2008 - Baie de Povai sur l'île de Bora-Bora dans les Iles Sous Le Vent

Les prévisions météo sont bonnes. Nous partirons demain matin. Nous sommes restés neuf jours en tout et pour tout sur Bora-Bora, la soi-disant « Perle du Pacifique ». Les derniers jours nous les avons passés avec tous nos amis américains et canadiens qui continuent vers l’ouest alors que nous revenons vers l’est, vers Tahaa d’abord, puis Moorea et Tahiti.

Le ressenti est le même, sans exception, pour tous nos amis voyageurs. Bora-Bora a du être un des plus beaux lagons du monde mais il a été saccagé par des programmes immobiliers et touristiques anarchiques. Bora-Bora n’est plus du tout représentatif de la merveilleuse Polynésie que nous parcourons depuis déjà presque six mois et vers laquelle nous nous empressons de retourner.


Mercredi 30 Juillet 2008 - En mer entre Bora-Bora et Tahaa

Aujourd’hui est un jour un peu particulier !
Pour la première fois nous rebroussons chemin. Pro’s Per Aim ne navigue plus vers l’horizon où se couche le soleil. Il pointe son étrave vers l’Est. Nous revenons vers Tahiti.  Il va falloir remonter les alizés et cela risque de ne pas être très confortable. Avant Tahiti, nous avons prévu une escale à Tahaa qu’on surnomme l’île « vanille ».
Notre problème, c’est de remonter au vent dans des conditions acceptables. Nous avons choisi de partir ce matin parce qu’il y a une bonne fenêtre météo. Ce qui veut dire que les alizés et la houle sont modérés. Nous allons tenter de rallier Tahaa à la voile en tirant des bords mais Pro’s Per Aim n’est pas très fortiche quand il s’agit de naviguer au près. C’est un dériveur et il préfère le vent arrière. S’il le faut nous nous aiderons du moteur de façon à arriver au mouillage avant la nuit. On est pas là pour se faire du mal.

A vol d’oiseau, Tahaa est à une quinzaine de milles vers l’est-sud-est mais ce que nous pouvons faire de mieux c’est de tirer un bord vers le sud en serrant le vent au plus près. De toutes façons, il faut contourner Bora-Bora dont la passe est sur la côte ouest. Au bout de deux petites heures nous virons de bord. L’île qui s’était éloignée se rapproche à nouveau. Pro’s Per Aim tire des bords carrés. Par rapport à la route directe, nous allons parcourir le double de la distance et mettre trois fois plus de temps.
Courage ! Notre fidèle voilier affronte les vagues une par une. Il tape à chaque fois et on enfourne. Pas question de laisser le moindre capot ouvert. L’air à l’intérieur du carré devient moite et il y fait très chaud.
Le vent tourne un peu … mais pas du bon côté. Si nous continuons ainsi nous nous encastrerons dans le récif-barrière du sud de Bora-Bora. Mais nous avons le temps avant d’être obligés de virer de bord à nouveau.

La ligne de traîne est à l’eau. Nous l’avons équipée d’un superbe poulpe sur les conseils de Jean-Baptiste.

Un personnage, ce Jean-Baptiste !
Lorsque nous l’avons rencontré, nous étions un peu perplexes devant le rayon d’articles de pêche de la quincaillerie de Raiatea. Nous sentant amateurs en la matière, il avait pris les choses en main. Il nous avait expliqué que les poissons polynésiens aiment la nacre. Il ne faut pas utiliser un simple poulpe mais on se doit de faire tout un montage. Il faut d’abord se décider sur la fameuse tête en nacre. L’une d’entre elles lui plaisait particulièrement. Elle avait des reflets roses qui ferait de notre leurre un vrai tueur, promesse de Jean-Baptiste ! Sur la base de la tête en nacre, il faut ensuite fixer deux poulpes en plastique de couleurs différentes. Attention ! Pas n’importe quelles couleurs ! Elles doivent être assorties avec les reflets de la nacre. L’hameçon, quant à lui doit être double et il faut le cacher dans les tentacules du poulpe. Un bon câble en acier d’au moins un mètre relie le leurre au fil de traîne. 
Préparer une ligne est un art et Jean-Baptiste nous a fait partager sa passion pendant une heure dans le magasin. Le choix de la nacre et des deux poulpes ne pouvait pas se faire dans la précipitation. Et puis, il y eut des palabres avec un copain à lui qui n’était pas d’accord sur la taille de l’hameçon. Pendant ce temps, le chinois attendait, impassible, derrière sa caisse enregistreuse que nous nous décidions.

A l’aller, entre Raiatea et Bora-Bora, notre merveilleux poulpe à la tête nacrée n’avait fait aucun ravage chez les poissons. Pas une touche !
Nous nous rapprochons du récif sud de Bora quand la ligne se tend violemment et une grosse bête argentée se cabre dans le sillage. C’est une belle prise, pour sûr ! Pas question de la perdre !

Il faut commencer par arrêter le bateau si nous voulons réussir à la ramener à bord. Quand on est à la voile, pour stopper le navire, on se met à la cape. C’est un peu technique comme terme, mais, en gros, ça signifie que le bateau se retrouve en biais par rapport au vent et qu’il dérive gentiment. Ca veut dire qu’on continue à avancer mais tout doucement et pas dans la direction souhaitée. En l’occurrence, nous allons droit sur le récif. Mais, en bateau, tout est lent et nous avons le temps de remonter notre poisson et même de le débiter avant de devoir changer de cap.
La bestiole semble bien ferrée mais il nous est déjà arrivé de perdre un beau thon au dernier moment alors qu’on allait le hisser à bord. Le poisson se débat et tente de s’échapper. Il n’a pas l’intention de se laisser faire et la ligne de traîne est tendue comme une corde de piano. Guy doit mettre des gants pour la remonter faute de quoi il risquerait de se blesser les mains. Mètre par mètre, la ligne s’entasse dans le cockpit et la bête est ramenée au cul du bateau.

La deuxième étape commence. Le poisson est énorme ! C’est le plus gros que nous ayons jamais attrapé. Il va falloir le remonter à bord. Guy se contorsionne pour se glisser sous l’annexe qui est suspendue à l’arrière quand nous sommes en navigation. Il est donc sur la jupe, accroupi sous l’annexe et au ras de l’eau. Nous avons un manche muni d’un crochet à son extrémité pour aider à remonter les grosses prises. Je passe l’outil à Guy. De sa main gauche, il tient la ligne et de la main droite il tente de crocheter l’animal qui n’est décidément pas coopératif. Son cuir est si épais que le crochet ne s’y enfonce pas. La bagarre dure plusieurs minutes avant que Guy ne réussisse son coup. Il est toujours dans une position très inconfortable sous l’annexe. Maintenant qu’il le tient mieux, mon Capitaine parvient à glisser une main dans les ouies et avec l’autre à attraper le poisson au niveau de la queue.
Ca y est, l’animal est enfin à bord, posé sur le banc du cockpit. Il meurt en passant par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. C’est une superbe dorade coryphène. En Polynésie, on l’appelle mahi-mahi. Sa chair blanche est savoureuse et nous allons en profiter pendant plusieurs jours car notre mahi-mahi mesure 1,40m et pèse 13 kg.

Séance photo pour le souvenir et la troisième étape de notre pêche démarre.
C’est toujours Guy qui s’active. Bien que mes petits bras soient musclés, ils ne le sont pas assez pour découper ce gros mahi-mahi. Quand le poisson est plus petit, nous le débitons en darnes, c’est plus facile et nous perdons moins de chair. Mais avec celui-ci, c’est impossible. Ce mahi-mahi a une vraie colonne vertébrale que le couteau n’entame même pas. Par contre, il entaille la main de Guy. Je jouerai à l’infirmière tout à l’heure quand tout sera fini. Nous décidons de lever les filets et nous jetons le reste aux requins. Il nous en reste 6 kg. Inutile de remettre la ligne à l’eau, nous ne saurions pas quoi faire d’une nouvelle prise.

Ne croyez pas que ce soit fini ! La course de Pro’s Per Aim le conduit droit sur les récifs qui sont proches maintenant. Il est grand temps de reprendre le bon cap. Pendant cet intermède nous avons reculé. En plus le vent est encore moins favorable qu’avant. Si nous voulons arriver à Tahaa avant la nuit, il faut arrêter de jouer aux puristes de la voile et mettre en route le moteur.

Dès que le bateau est en sécurité, la dernière étape de la pêche commence. A grands coups de seaux d’eau de mer, nous lavons le pont et le cockpit. C’est fou ce que ça peut saigner une grosse bête comme ça. En plus il y a des écailles et des restes de chair et de tripes qui se sont coincés dans le caillebotis. Il faudra fignoler le nettoyage quand nous serons au mouillage.

Ceux qui pensent qu’on s’ennuie sur un bateau se trompent. Il y a toujours quelques chose à faire. Cette pêche nous a occupés presque trois heures en tout !
La passe de Tahaa est en vue. Il faut ferler la grand-voile et préparer notre atterrissage. L’entrée dans le lagon se fait sans difficulté malgré la grosse houle et le courant qui agitent la passe.

Nous voici dans la baie Apu au sud-ouest de Tahaa. Au loin, nous apercevons cinq ou six voiliers au mouillage devant le Taravana Yacht Club. Ca s’appelle « Yacht Club » mais c’est juste un restaurant qui donne sur le bord du lagon. Un petit ponton permet de débarquer avec l’annexe. Pour s’assurer la clientèle des voyageurs de passage, le propriétaire des lieux a installé des corps-morts, ce qui n’est pas un luxe car il y a entre 25 et 35 m de fond devant chez lui.
Il reste des bouées libres et Guy dirige doucement Pro’s Per Aim vers l’une d’elles. Je suis à l’avant et j’attrape la dite-bouée avec la gaffe pour y accrocher une aussière. Guy coupe le moteur et nous mettons l’annexe à l’eau pour doubler l’amarrage avec une seconde aussière. On n’est jamais trop prudent !

Ensuite nous allons proposer un morceau de notre pêche aux copains du mouillage. C’est toujours sympa de partager une belle prise. Ce soir, elle passera au barbecue sur BARAKA, le voilier de Jan et Dave qui nous ont invités à partager leur dîner avec Brad, Sally et Erik du voilier PAX VOBISCUM. Nous avons de quoi régaler tous nos copains américains.


Début août – Ile de Tahaa dans les Iles Sous Le Vent

Tahaa et Raiatea sont dans le même lagon. Lorsque nous étions sur Raiatea en juillet, j’avais eu connaissance d’une légende expliquant la présence de deux îles bien distinctes entourées par le même récif-barrière.
Il y a longtemps, très très longtemps, il n’y avait qu’une seule et même grande île. Un jour, les dieux, irrités par les hommes, y ont envoyé une anguille enragée … si tant est qu’une anguille puisse attraper la rage ! La monstrueuse bête avait dévoré toute une partie de l’île la partageant à tout jamais en deux.

Nous avions visité Raiatea et nous n’avions pas séjourné sur Tahaa.
Tahaa n’a pas d’aéroport puisque qu’il y en a un sur Raiatea, sa grande sœur toute proche. Le bateau est donc le seul moyen de mettre le pied sur l’île « vanille ». Les locaux l’appelle ainsi car ils disent qu’on y trouve la meilleure vanille de la Polynésie Française.
La vie sur Tahaa est paisible et tranquille. Comme sur les autres îles hautes où nous avons fait escale, il n’y a qu’une route goudronnée qui en fait le tour et seules quelques pistes pour 4x4 permettent de pénétrer l’intérieur. La population est concentrée sur l’étroite bande de terre entre le lagon et les pentes des montagnes.
Sur Tahaa, les polynésiens vivent de la vanille et du coprah. Partout, au cours de nos promenades à pied ou à vélo, nous avons vu les serres qui abritent les plants de vanille les protégeant des insectes. Quand ce n’étaient pas les plantations de vanille, c’étaient les séchoirs à coprah. Autant la vanille qui bronze au soleil sent bon, autant il émane du coprah qui sèche une odeur désagréable.

Le coprah n’est autre que la chair blanche des noix de coco que les locaux font sécher en plein air. Les morceaux de noix séchés sont acheminés dans des sacs de jute vers l’unique huilerie située à Tahiti. Broyés en une farine très fine et chauffés à 125° puis pressés, ils fournissent l’huile de coprah brute. Une petite partie de cette production est de nouveau affinée pour obtenir une huile raffinée de très grande qualité, conforme aux normes du marché international.
Cette huile, tout le monde la connaît puisqu’elle est la base du monoï. Pour fabriquer du monoï, il faut également des fleurs de tiare. Cette petite fleur d’une blancheur immaculée est présente sur tout le territoire polynésien. Par tradition, chaque Polynésien possède un pied de tiare dans son jardin.

Quand elles sont au stade de boutons prêts à s’ouvrir, les fleurs de tiare sont cueillies très tôt le matin. Puis elles sont mélangées dans les 24 heures avec de l’huile de coprah raffinée. Elles vont y macérer pendant une bonne dizaine de jours. L’appellation d’origine protège la fabrication du monoï. Selon des normes très strictes, un minimum de dix fleurs par litre d’huile de coco doit être utilisé. C’est pendant cette extraction douce et naturelle que les petites fleurs de tiare vont donner à tout jamais leur senteur légendaire à l’huile raffinée.

Le monoï est une huile très agréable pour les massages. Il protège aussi de la déshydratation et quand il est parfumé à la citronnelle, il est un répulsif anti-moustiques efficace et naturel.
Sur le bateau, ces sales bêtes ne nous ennuient pas. Les moustiques n’aiment pas le vent et souvent, Pro’s Per Aim est ancré hors de portée de leurs petites ailes. Par contre, pour aller à terre, je m’enduis de monoï à la citronnelle et je ne me fais pas piquer.

A terre, nous y allons tous les jours pour marcher sur l’unique route de Tahaa. Nous y croisons des enfants qui jouent. Un peu plus loin des musiciens accompagnent à l’ukulele des danseuses. Ils répètent pour un spectacle qu’ils vont donner au restaurant du Taravana Yacht Club devant lequel nous sommes mouillés depuis plusieurs jours. Je vous l’ai dit ! La vie est douce et tranquille sur l’île « vanille ». La Polynésie invite à la nonchalance et ici c’est d’autant plus vrai que les voitures sont rares.

Nos journées sont faites de petits riens, une promenade à vélo ou à pied, une conversation avec les copains américains du mouillage, le coucher du soleil assis dans les confortables fauteuils du Taravana Yacht Club où Maui nous sert l’apéritif. Nous le dégustons à petites gorgées en guettant le rayon vert qui se refuse à nos yeux parce que l’horizon n’est pas assez clair en ce moment.
Maui est le manager du Taravana Yacht Club. Quand nous ne sommes pas avec des amis, il prend le temps de discuter avec nous. Il est né à Bora-Bora. Son père est américain et sa mère est polynésienne. Il parle un excellent anglais et la chaleur de son accueil a fait la réputation de son Club. Les voiliers y faisant escale sont nombreux.
Le mardi soir, il prépare un buffet avec des spécialités locales et le groupe que nous avons vu répéter vient faire un spectacle de chants et de danses. Nous nous y rendons avec Brad, Sally et Erik du voilier PAX VOBISCUM ainsi que Dave et Jan de BARAKA. Pendant le repas les conversations vont bon train … en anglais bien sûr ! Guy a retrouvé toute son aisance et je fais de gros progrès. Ma langue se délie.
Le spectacle a lieu après le dîner. Les danses des hommes sont guerrières. Des percussions les accompagnent. Ils exécutent des mouvements avec leurs jambes. C'est le «pa'oti» : les genoux s'ouvrent et se ferment en de grands battements. Les danses des femmes sont lascives. Un ukulele et des chants rythment l’ondulation sensuelle de leurs hanches.

Les jours suivants, la vie reprend son cours et rien de notable ne la trouble. C’est doux et serein. Nous lisons, nous écrivons, nous allons à terre dire bonjour à Maui. Aujourd’hui, ce n’est pas un « bon jour » pour lui car il doit aller chez le médecin à Raiatea, l’île voisine. En faisant du kite-surf  il est tombé sur une patate de corail et son poignet lui fait très mal. Il s’est sans doute cassé quelque chose. En plus la blessure est vilaine. Mais ça, il en a l’habitude. Il sait soigner les plaies dues au corail. Il commence par un grossier nettoyage à l’eau, puis il y met du citron et termine avec une désinfection classique. Il ne faut pas négliger une plaie sous les tropiques. Cela s’infecte très vite et méchamment.
Nous le regardons s’éloigner dans son speed-boat vers Raiatea tandis qu’un joli voilier jaune se rapproche et prend une bouée à nos côtés.

Nous reconnaissons le bateau. Il s’appelle REMI 2. Lorsque nous étions à Panama en janvier, Guy avait passé deux jours à bord de REMI 2 pour aider au passage du canal. Quand on est dans les écluses, il faut être six par bateau pour les manœuvres. Guy et d’autres copains avaient donné un coup de main à Arnaud et Isabelle pour leur transit. Isabelle était peu disponible à cette époque-là car elle s’occupait de Titouan. En janvier, Titouan venait d’avoir 3 mois et il réclamait toute l’attention de sa maman.
Aujourd’hui, il a bien grandi. Cela fait 6 mois que nous ne l’avons pas vu et à cet âge là, on change vite. Cet adorable poupon aux yeux rieurs a déjà parcouru pas mal de milles. Comme nous, il est passé par les Marquises et les Tuamotu. Il s’est même arrêté aux Galapagos où Pro’s Per Aim n’a pas fait escale. Nous nous retrouvons avec plaisir et chacun raconte ses histoires de mer.

Le cas de Titouan n’est pas unique. Nous avons croisé d’autres familles au cours de notre voyage. Sur leur bateau règne toujours une belle joie de vivre. Les enfants sont autonomes très vite. On les sent curieux et ouverts. Les parents avouent que, ce qui est un peu lourd, c’est d’assurer l’école avec les cours du CNED. Sans compter que c’est parfois compliqué à récupérer. Faute d’adresse postale, tout se télécharge sur Internet et en Polynésie les connexions sont aléatoires et lentes. Arnaud et Isabelle n’en sont pas encore là avec Titouan. D’ailleurs c’est l’heure de son déjeuner et ils nous quittent pour rentrer sur REMI 2.

Cela fait quinze jours que nous vivons des heures paisibles sur Tahaa celle qu’ils appellent « l’île vanille » mais que je surnommerais volontiers « l’île tranquille ». Nous y sommes bien mais il va falloir partir. La météo nous promet dans deux jours des vents d’Est faibles et comme nous allons vers l’Est ce sera plus facile à remonter. Nous avons envie de retourner sur Huahine, notre île préférée parmi les Iles Sous Le Vent. Puis ce sera Moorea et Tahiti.


Samedi 16 Août 2008 – Fare sur l'île de Huahine dans les Iles Sous Le Vent

Nous sommes contents de revenir sur Huahine. L’île est agréable. Elle a gardé une authenticité que Bora-Bora a perdu.
Et puis, nous y avons nos habitudes. Ca n’a l’air de rien, mais à chaque fois que nous arrivons dans un endroit où Pro’s Per Aim n’a jamais pointé son étrave, il faut partir en exploration. Nous avons plein de petits problèmes pratiques à résoudre, des choses qui sont évidentes quand on habite à terre et qui ne le sont plus quand on vit sur un bateau.

Notre premier souci est de savoir où débarquer avec l’annexe. Parfois il faut se beacher sur une plage. Quand il n’y a pas de rouleaux, c’est facile et on a juste les pieds mouillés. Mais si la houle s’éclate en de belles vagues sur le sable, il faut laisser l’annexe au large avec un grappin  pour l’ancrer et gagner le rivage à la nage. Heureusement, la plupart du temps, on trouve un ponton ou quelque chose qui y ressemble pour y amarrer notre dinghy et descendre à terre sans se mouiller.
Nous voilà donc sur la terre ferme à la recherche d’une poubelle pour déposer nos ordures. Ensuite nous nous renseignons pour savoir où nous pouvons prendre de l’eau pour remplir nos bidons. Sur Pro’s Per Aim, pour économiser l’eau produite par le dessalinisateur, nous avons une centaine de litres dans de petits bidons. Avec cette eau, pas toujours potable, nous remplissons la bâche qui est accrochée sous le portique. C’est une douche solaire avec laquelle on fait la vaisselle et on se lave.
Et puis nous demandons s’il y a une épicerie ou bien un petit supermarché pas trop loin car nous en reviendrons chargés. De temps en temps on a besoin d’aller à la poste, de trouver un quincaillier ou une station essence.
Quand nous sommes proches d’une zone wifi, c’est royal car nous avons Internet sur le bateau. Dans les Iles de la Société, cela nous arrive assez souvent. Mais aux Marquises et encore pire aux Tuamotu, il fallait aller à la poste de la ville principale pour trouver un ordinateur branché sur le web et se connecter.
Le plus compliqué, en Polynésie, c’est de faire laver le linge. Pour les draps et les serviettes en éponge, c’est plus facile en machine qu’à la main. Mais en Polynésie, il n’y a pas de laverie automatique. Dans certains endroits, des particuliers offrent leurs services moyennant finance. En général, ce n’est pas donné mais ça dépanne.

Quand nous revenons dans un endroit où nous avons déjà séjourné, ces petites tracasseries nous sont épargnées.
A peine mouillés devant Fare, sur Huahine, nous sommes déjà dans la petite « grande-surface » de la ville pour faire quelques courses de frais. On est samedi et la station essence est déjà fermée. Par contre, elle ouvre demain matin. Nous avons l’intention de faire le plein de gasoil et comme le dernier date de six mois, nous devrons faire plusieurs allers-retours avec nos bidons entre la station et Pro’s Per Aim.


Dimanche 17 Août 2008 – Fare sur l'île de Huahine dans les Iles Sous Le Vent

Nous sommes debout de bonne heure et prêts pour le bidonnage. Ce terme vous a peut-être fait sursauter ! Pour les voyageurs de la mer, il a une signification bien particulière et très différente du sens habituel. Bidonnage, bidonner, bidon…
Nous n’avons pas d’autres mots pour parler de ce que nous allons faire ce matin. Le bateau est au mouillage à 500 m de la côte et la station essence n’est pas au bord de l’eau. Nous allons donc faire le plein du tank à fuel avec des bidons que nous irons remplir à la pompe. Que ce soit pour l’eau ou pour le gasoil, on utilise le même mot. On dit que l’on « bidonne ».

Nous avons besoin de 310 litres de fuel et avec nos bidons, nous ne rapportons que 70 litres à chaque fois. Faites le compte, nous ferons cinq voyages. Entre la station et le quai où est amarrée l’annexe, on nous prête un chariot pour transporter nos 70 litres. C’est moins pénible qu’à bout de bras !
Arrivés sur le bateau, Guy transvase le contenu des bidons dans le tank et ajoute un produit anti-bactérien. Le gasoil que l’on trouve sous les tropiques n’est pas toujours de bonne qualité. Sans ce produit préventif, des bactéries se développent dans le tank et forment une boue qui bouche les filtres et empêche l’alimentation du moteur en gasoil. Non seulement le moteur tombe en panne mais c’est très compliqué de vidanger le réservoir et de le nettoyer pour se débarrasser des bactéries boueuses. Il vaut donc mieux prévenir que guérir !
Lors de notre troisième voyage, le chinois qui tient la station essence, nous dit qu’il va fermer parce que c’est l’heure de la messe. Il sera ouvert à nouveau demain.  Nous terminerons donc la corvée du bidonnage lundi matin.


Mardi 19 Août 2008 – Baie d'Avea sur l'île de Huahine dans les Iles Sous Le Vent

Hier, dès que le réservoir de gasoil a été plein, nous avons quitté Fare pour le joli mouillage de la baie d’Avea au sud de Huahine.
En ce début d’après-midi, l’eau du lagon éclate en milliers de reflets sous le soleil. Nous montons dans l’annexe avec l’idée d’aller explorer le récif-barrière, là où l’océan se brise sur l’immense jetée naturelle qui protège l’île de la houle. La couleur de l’eau est extraordinaire. Il faudrait d’ailleurs dire LES couleurs.
L’eau est si transparente que nous voyons le fond sans difficulté. Parfois il est très proche et la mer est jaune pâle comme le sable ou bien aussi marron que la patate de corail qui affleure.  Suivant la profondeur tous les bleus se déclinent depuis le bleu turquoise très clair jusqu’au plus foncé.

La promenade est agréable. Nous avançons lentement pour profiter de l’incroyable lumière qui illumine les eaux du lagon. Nous sommes déjà loin de Pro’s Per Aim. La grande barrière est là, tout près ! D’énormes déferlantes s’y écrasent. Le grand rythme ondulatoire de l’océan avec toute sa force et toute sa puissance est arrêté net, à quelques dizaines de mètres de nous par ce mur de corail, cette digue vivante mi-animale, mi-minérale. Là où nous sommes l’eau est calme, ce sont deux mondes si différents et pourtant si proches.

Fascinés par ce contraste, par la beauté du récif sur laquelle l’eau se fracasse en grands coups de tonnerre, nous n’avons pas remarqué que l’annexe prend l’eau.
Tout à coup nous réalisons qu’il y a déjà cinq centimètres d’eau au fond et que ce n’est pas normal. Je trouve l’entrée d’eau immédiatement. Elle est sous mes yeux.
Notre annexe est semi-rigide, ce qui signifie que le fond est en plastique dur avec des boudins gonflables autour. Ce fond est percé à l’avant pour y fixer un anneau. Dans cet anneau nous accrochons un palan ce qui nous permet de soulever l’annexe afin de la sortir de l’eau pour la nuit. Tous les jours depuis presque trois ans maintenant, le poids de l’annexe a été supporté par cet anneau à chaque relevage. La coque s’est fendillée et aujourd’hui, elle n’en peut plus. Il y a un trou par lequel l’eau rentre.
Pas de panique ! Nous ne courrons aucun risque. Il suffit que j’écope tranquillement le temps de rebrousser chemin et de retourner à bord.
Par contre il va falloir réparer. La réparation devra être assez solide pour qu’on puisse continuer à soulever l’annexe par cet anneau et elle devra assurer une étanchéité parfaite. Pas question d’écoper à chaque fois.

Mon Capitaine ne manque pas d’idées. Deux plaques en plastique, une tige filetée, des rondelles, deux écrous et le fameux anneau vont faire l’affaire. Je n’ai pas cité l’élément essentiel : le mastic-colle, le précieux « sicaflex ». Cette pâte blanche est magique. Elle sert à la fois de colle et de joint. Avec ça on répare tout. Même les chaussures de Guy ont eu droit à une seconde vie grâce au « sicaflex ».

Il y a donc un trou d’un centimètre de diamètre dans la coque de l’annexe. Nous allons le boucher par les plaques de plastique, une à l’extérieur, l’autre dedans et la pâte magique fera l’étanchéité. Au travers de tout ça, on fera passer la tige filetée sur laquelle sera vissé l’anneau côté intérieur.

Mine de rien, la réparation nous prend pas loin de trois heures. Peu importe ! Après 24h de séchage, l’annexe sera comme neuve et peut-être même plus solide qu’avant au niveau de ce point faible qu’est l’anneau de relevage.

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