Jour
après jour, Isabelle
rédige le journal de notre voyage. Adapté pour
la radio
depuis mai 2008, voici les textes ayant
été
diffusés.
PRO’S
PER AIM DANS LES ILES SOUS LE VENT
du
17 juin 2008 au 21 août 2008
Mardi 17 Juin 2008 - En mer entre les Tuamotu et Huahine dans les Iles
Sous Le Vent
Le réveil a sonné de bonne heure ce matin. Nous
voulons
appareiller vers les Iles Sous Le Vent. Hier il faisait mauvais temps
mais la météo prévoyait pour
aujourd’hui une
amélioration. Pour être plus sûrs, nous
redemandons
des fichiers GRIB avant de larguer les amarres qui nous retiennent dans
l’Anse Amyot en face de chez Gaston et Valentine.
Les fichiers GRIB se lisent avec un logiciel adapté sur un
ordinateur. Ce sont des images pleines de petites
flèches
qui représentent la direction et la force du vent pour une
région donnée. On peut aussi avoir le sens et la
hauteur
de la houle ainsi que les isobares. On demande ça par e-mail
et
la réponse arrive moins d’une heure
après en
pièce jointe. Depuis que nous avons fait
l’acquisition
d’un téléphone satellite
d’occasion à
Panama, c’est un vrai bonheur, car nous pouvons envoyer et
recevoir des e-mail de partout. Cela nous permet de correspondre avec
nos proches et également de récupérer
la
météo n’importe où et
n’importe quand.
Le GRIB fait sonner le téléphone. Nous
téléchargeons le petit fichier sur
l’ordinateur de
bord. La tendance à l’accalmie est
confirmée. Nous
devrions avoir entre 15 et 25 nœuds de vent et 3 bons
mètres de houle de travers pour les premières 24
heures.
Ca va bouger un peu et manquer de confort. Le lendemain, ce sera plus
tranquille. Il nous faut théoriquement deux jours pour
rallier
Huahine, l’île Sous Le Vent la plus proche de
Tahiti.
C’est donc décidé, nous quittons les
Tuamotu,
l’Anse Amyot et Gaston et Valentine et nous continuons notre
route vers l’ouest. Finis les atolls ! Nous laissons des
îles pauvres et fragiles, si démunies face aux
colères de Neptune, des récifs à peine
émergés où le cocotier est roi, des
lagons dont
les couleurs enchantent les yeux.
Les Iles Sous Le Vent nous attendent. Et là-bas, il y a
aussi
des récifs entourant des lagons, mais la majeure partie de
la
surface de ces mers intérieures est occupée par
une
île haute. Ce sont d’anciens volcans qui ont
laissé
une terre riche et la végétation y est
exubérante.
Pour l’heure nous embouquons la passe de l’Anse
Amyot. Elle
est facile et tout se passe bien. Le vent dehors souffle fort, beaucoup
plus que prévu. Nous avons 35 nœuds au lieu des 25
annoncés. Ce n’est pas un problème pour
Pro’s
Per Aim ! Nous prenons 2 ris dans la grand-voile et nous envoyons la
trinquette. Nous filons ainsi 7 nœuds pendant plusieurs
heures.
Le vent finit par se calmer mais pas la mer. Le bateau est moins
appuyé et la route devient encore moins confortable. Surtout
que
les grains se succèdent ! Nous devons rester
à
l’intérieur en bouclant toutes les ouvertures.
La nuit tombe, nos quarts de veille commencent. Le radar
n’est
pas réparé, il faut donc s’assurer
qu’on ne
croise aucun navire en jetant un coup d’œil dehors
toutes
les 5 minutes. C’est fatigant, mais nous n’en avons
que
pour 48 heures. Nous tiendrons le coup !
Jeudi 19 Juin 2008 – Arrivée à Huahine
dans les Iles Sous Le Vent
Hier la journée de mer a été plus
calme. Nous
avons pu nous prélasser dans le cockpit à
l’abri du
bimini. Quand la navigation est cool comme ça, il
n’y a
rien à faire sur un voilier. Les voiles sont
réglées et le pilote, couplé au GPS,
barre
à notre place. Il faut juste regarder
régulièrement l’horizon pour
repérer un
éventuel bateau et éviter la collision.
Nous ne nous ennuyons jamais. Regarder l’océan et
les
vagues qui rattrapent Pro's Per Aim et qui passent dessous est un
spectacle fascinant. Et puis nous lisons. Pour changer, nous nous
attaquons parfois à une grille de mots croisés ou
à un sudoku. Depuis quelques temps, nous n’avons
plus de
musique à bord. L’air marin a eu raison des
circuits
électroniques de notre I-Pod. Il faudra attendre notre
retour en
France pour en racheter un. En Polynésie, la vie est
très
chère. Tout est hors de prix !
Le jour se lève, nous sommes en vue des sommets montagneux
de
Huahine. Nous la contournons par le nord pour rentrer par la passe
Avamoa à l’ouest. Tendus par le souvenir encore
très présent de celle de Fakarava, nous avions
tout
bouclé, prêts à parer au pire, mais les
abords sont
calmes. Il y a peu de vent et un courant fort raisonnable. Pro's Per
Aim passe entre les deux balises latérales sans ressentir la
moindre secousse. Nous jetons l’ancre sur un banc de sable
devant
le village de Fare à proximité de la dite passe.
Il
n’est même pas midi mais nous avons besoin de
repos. Pour
aller à terre, il faudrait remettre le moteur sur
l’annexe
et rien que l’idée nous fatigue. Nous avons deux
nuits
quasi blanches à récupérer, alors nous
restons
à bord. Nous irons en courses demain.
Vendredi 20 Juin 2008 – Fare sur l'île de Huahine
dans les Iles Sous Le Vent
Fare est la grande ville de l’île. Six ou sept
cents
habitants y vivent. La population sur Huahine
s’élève à 6500 habitants.
Cela semble peu
mais dans toutes les îles réunies des Marquises
par
exemple, il n’y a que 8000 habitants. Alors 6500
c’est
vraiment beaucoup !
Sur les dépliants touristiques, on parle de «
Huahine la
sauvage ». Pour nous qui arrivons des Tuamotu
après un
séjour aux Marquises, la soi-disant « sauvagerie
»
d’Huahine nous fait l’effet d’une grande
ville de
province.
Un joli ponton en bois permet d’amarrer l’annexe.
- Iaorana , bonjour …
Des ados nous saluent d’un sourire. Nous leur demandons
où
est le supermarché. Avec une grande gentillesse, ils nous
montrent le magasin dans la rue, un peu plus loin. L’accueil
est
partout aussi chaleureux. L’hospitalité
polynésienne est vraiment à la hauteur de sa
réputation.
Le supermarché nous stupéfie ! Depuis Panama en
janvier,
nous n’avons rien vu d’aussi grand. Grand,
c’est une
chose mais surtout les rayons sont pleins et il y a une grande
variété de produits. Pourtant
l’ambiance à
l’intérieur est familiale. Un
supermarché où
je me sens bien, c’est rare et ça
mérite
d’être noté !
Nous nous promenons là-dedans un peu ébahis comme
si nous découvrions la civilisation !
Les réflexes reprenant malgré tout le dessus,
nous
roulons un chariot que nous remplissons de quelques vivres frais. Des
légumes, des fruits et surtout de la viande ! De la viande
rouge
! Aux Marquises elle était congelée, aux Tuamotu,
il
n’y en avait pas. Devant le rayon de la boucherie de Fare,
nous
salivons à l’idée du repas de midi.
Notre dernier
steak bien tendre et fondant dans la bouche date de janvier.
Une sorte de pot isotherme attire notre attention. C’est une
yaourtière ! Pas un truc électrique qui
viderait
nos batteries, non ! Une yaourtière toute simple, comme nous
en
cherchions depuis longtemps. On fait le mélange lait et
ferment
lactique dans un récipient en plastique que l’on
glisse
dans le pot isotherme préalablement rempli d’eau
bouillante. Une dizaine d’heures plus tard, on sort le
récipient dans lequel le lait s’est
transformé en
yaourt, on le met au frigo et le tour est joué. Nous aurons
enfin des laitages régulièrement sur Pro's Per
Aim.
Au retour, sur le ponton, où nous attend l’annexe,
nous
croisons Steve et Sylvie. La première fois que nous les
avons
rencontré, c’était dans les Tuamotu,
sur
l’atoll de Tahanea. Les retrouvailles avec des copains de
bateau,
c’est toujours aussi inattendu que sympa. Ils sont ici depuis
plusieurs jours et nous filent quelques tuyaux sur Huahine.
Un réseau wifi permet d’avoir Internet
à bord. Il
suffit de s’y inscrire et de choisir son forfait. Il semble
que
ça marche bien. Si c’est vrai nous allons passer
un bon
bout de temps connectés. Depuis que nous avons
quitté
Panama en janvier, les connexions ont été
très
rares et surtout le débit était
extrêmement faible.
Chacune d’elles nous valait des énervements sans
fin. Le
seul endroit où on trouvait Internet,
c’était dans
certaines postes. A moins d’y passer des heures,
enfermés,
c’était mission impossible de
récupérer les
e-mails sur notre boîte classique et de mettre le site
à
jour. Si nous captons le réseau au bateau , le confort va
être inouï ! Vite, on retourne sur Pro's Per Aim
pour
essayer.
Jeudi 26 Juin 2008 - Fare sur l'île de Huahine dans les Iles
Sous Le Vent
Une semaine s’est déjà
passée depuis notre
arrivée sur Huahine et nous ne connaissons que la rue
principale
où nous allons chaque jour nous dégourdir un peu
les
jambes. Tous les jours c’est le même programme !
Nous
travaillons sur l’ordinateur pour relooker notre site web et
écrire pour Le Rayon Vert.
Lorsque nous avons pu nous connecter, la première urgence a
été de passer des coups de fil à la
famille. Il
existe des logiciels qui permettent de téléphoner
à bas prix par l’intermédiaire
d’Internet.
C’est vraiment super d’entendre les voix de ceux
qu’on aime et qui sont de l’autre
côté de la
planète. Nous faisons attention au décalage
horaire.
Quand il est midi en Polynésie, il est minuit en France.
Et puis nous avons du changer d’hébergeur pour
notre site.
Les téléchargement étaient beaucoup
trop longs.
Nous en avons découvert un plus performant et maintenant
nous
sommes tout fiers car nous avons un nom de domaine. C’est
à dire que l’adresse du site est devenue
très
simple : www.prosperaim.fr !
Ce site, c’est le journal de notre voyage. Nous y mettons
quelques textes et surtout beaucoup de photos.
C’est le
meilleur moyen que nous avons trouvé pour partager avec nos
proches notre belle aventure autour du monde.
Vendredi 27 juin 2008 (matin) - Fare sur l'île de Huahine
dans les Iles Sous Le Vent
Ce matin nous avons rendez-vous à 8h sur le ponton avec
Annie qui est monitrice de plongée.
Cinq passes permettent de pénétrer dans le lagon
d’Huahine. Celle du sud est rarement praticable pour y
plonger
parce que le courant y est trop fort. Comme nous sommes à
Fare
sur la côte ouest, Annie a choisi de nous emmener plonger
dans la
passe Avapehi.
Avamoa et Avapehi sont deux passes proches l’une de
l’autre
à proximité du village. Pro's Per Aim est
mouillé
sur un banc de sable entre les deux.
Nous venons avec notre matériel : combinaison, palmes,
masque,
stab et araignée. La stab, c’est le gilet que
l’on
gonfle d’air pour être plus léger. Quant
à
l’araignée, on l’appelle comme
ça car
plusieurs tuyaux partent du détendeur que l’on
fixe sur la
bouteille. C’est super, ça permet de respirer sous
l’eau et de se prendre pour un poisson.
La plongée dans des eaux, claires, transparentes et chaudes
est
un délice. Autant on est maladroit sur terre tellement on
est
lourd quand on est équipé avec tout ce
matériel,
autant dans l’eau tout devient facile et agréable.
Attention ! La plongée n’est pas sans risque et il
y a des
règles de sécurité à
respecter. Tout cela
s’apprend.
Il faut 5 minutes avec le bateau d’Annie pour rejoindre la
bouée où elle s’amarre à
l’extérieur du récif. A moins de 50
mètres
de nous, des surfeurs profitent des énormes
déferlantes
qui s’abattent sur la barrière de corail. Ce sont
de
superbes vagues comme celles des concours de surf qu’on voit
à la télé ou sur les magazines.
J’admire
leur habileté et leur courage, parce que moi, les
déferlantes, ça me fiche la trouille ! Encore
plus depuis
que nous avons affronté celles de la passe Garue
à
Fakarava.
Nous nous mettons à l’eau. La descente
s’effectue
doucement et 10 m plus bas nous sommes au fond. Depuis que nous sommes
dans le Pacifique, nous avons la nostalgie des magnifiques
récifs coralliens des Caraïbes. Le nord de la
Martinique et
Bonaire particulièrement, nous ont laissé des
souvenirs
inoubliables. Là-bas, la faune comme la flore sont
variées et d’une grande richesse. Ici, le corail,
par
comparaison, est pauvre et les poissons multicolores
n’abondent
pas. Par contre on voit des requins, des raies léopard, des
manta et des pastenagues, en veux-tu en voilà. Pour les
amateurs
de frissons, c’est génial !
Ce qui vaut aussi le coup c’est de se laisser
entraîner par
le courant et de faire ce qu’on appelle une
dérivante. Le
bateau nous largue à un endroit et nous reprend plus loin.
On ne
peine pas, on se laisse juste emmener par le flot.
Mais pas de dérivante aujourd’hui. Le bateau est
amarré à une bouée et il faudra bien y
revenir. Il
y aura donc un moment où nous aurons à lutter
contre le
courant. C’est un coup à vider sa bouteille
rapidement.
Mais pour avancer sans se fatiguer ni s’essouffler, il suffit
de
se coller au fond et de progresser sans palmer mais en
s’accrochant aux morceaux de corail. Et là il faut
bien
les choisir parce qu’il y en a qui blessent et
d’autres qui
brûlent. On l’appelle d’ailleurs le
corail de feu.
A 30m de fond, nous passons sous un banc de barracudas. Ces sinistres
prédateurs sont tous alignés dans le
même sens. Ils
attendent leurs proies. Les passes sont des lieux de chasse
privilégiés. Des carangues nous
dépassent à
toute vitesse. Et plus loin, Annie nous montre des requins gris. Pour
les attirer plus près, elle nourrit les petits poissons qui
nous
entourent. Ils sont si peu farouches qu’ils en sont collants.
Ils
passent au ras de nos masques ou slaloment entre nos palmes. Il y a
beaucoup d’agitation autour d’elle quand elle lance
des
morceaux de pain. Un poisson chirurgien donne un coup de queue tout
près de sa main. On l’appelle comme ça
car il est
doté d’un terrible scalpel de part et
d’autre du
pédoncule caudal. Ces épines sont des armes de
défense que les poissons chirurgiens utilisent par un
mouvement
brusque de la queue. Annie en fait les frais. Son doigt est
profondément entaillé et elle saigne beaucoup.
Sous
l’eau le sang n’est pas rouge, il est vert ! Mais
son odeur
se propage sur des centaines de mètres et ça rend
les
requins agressifs. Annie voulait qu’ils se rapprochent et si
nous
restons là nous allons effectivement les voir arriver et pas
forcement avec les meilleures intentions. Pas question de jouer avec
ces grosses bêtes pleines de dents. Vite ! Annie comprime son
doigt avec son autre main et nous fait faire demi-tour. Elle aura droit
à 3 points de suture et des antibiotiques en traitement
préventif.
Vendredi 27 Juin 2008 (après-midi) - Fare sur
l'île de Huahine dans les Iles Sous Le Vent
A bord nous avons 6 bouteilles camping-gaz, pour notre
gazinière. Une bouteille dure environ 3 semaines. Depuis les
Antilles nous n’avons pas pu échanger les vides
pour des
pleines fraîchement sorties de l’usine, repeintes
et
ré-éprouvées. C’est ce genre
de
détail qui montre que ceux qui ont
étudié et
construit notre bateau n’ont pas
d’expérience du
grand voyage. Sinon, ce serait un coffre pour deux bouteilles alu au
standard international qui serait aménagé.
Ce qui nous paraît dommage c’est que notre
constructeur
n’ait jamais pris la peine de nous demander ce
qu’il
faudrait modifier pour que leurs modèles soient plus
adaptés à la croisière au long cours
dans les mers
lointaines. Mais revenons à nos malheureuses bouteilles de
camping-gaz vides.
Le coffre prévu pour leur stockage n’est pas
étanche et il se remplit régulièrement
d’eau. Comme elles sont en ferraille, elles rouillent
à
toute vitesse. A chaque utilisation, quand elles sont vides, Guy les
ponce, leur passe une couche d’anti-rouille puis un coup de
peinture bleue. Nous n’avons pas d’autre choix que
celui de
les entretenir afin qu’elles restent en bon état
et
qu’elles ne se mettent pas à fuir.
En Amérique du Sud et à Panama nous avions
réussi
à les faire remplir. En Polynésie, nous
n’avons pas
trouvé de camping-gaz sur les îles où
nous sommes
passés. Et, ici, personne ne remplit les bouteilles vides.
Les
Polynésiens fonctionnent avec des grosses bouteilles de 13kg
et
il n’y a rien d’autre. Il a donc fallu trouver une
solution. Comme nous n’avons pas la place sur Pro's Per Aim
pour
une grosse bouteille de 13kg, pas possible de changer de format. Alors
on bricole !
Nous achetons une grosse bouteille de 13kg, nous la vidons dans 4 de
nos petites camping-gaz et nous rapportons la consigne vide. Ce
n’est pas compliqué, il faut juste un tuyau pour
relier la
grosse à la petite. On met la grosse en l’air et
à
l’envers et la petite plus bas. Et ça coule par
gravité ! Ca va plus vite quand le soleil chauffe la grosse
et
qu’on refroidit la petite avec des linges
mouillés. On
pèse la petite pour savoir quand elle est pleine. Il faut
plusieurs heures pour faire le plein des 4 petites mais ça
marche très bien. Fini le stress avec le risque de
pénurie de gaz depuis que nous connaissons cette combine,
c’est à dire depuis les Marquises.
Quand nous étions aux Marquises, il y avait des
grèves
à Tahiti. L’essence et le gaz
n’étaient plus
livrés dans les archipels lointains. Nous étions
alors
sur Tahuata une petite île proche d’Hiva Oa et nous
avions
sympathisé avec Cyril.
En allant à la petite boutique du village demander du gaz,
nous
l’avons rencontré et il nous a expliqué
qu’il
n’était pas possible de trouver une bouteille
à
cause des grèves. Cyril nous a tout simplement
proposé de
nous dépanner avec sa bouteille de réserve.
C’est
un geste caractéristique de la gentillesse
polynésienne !
Il ne sait pas quand les livraisons recommenceront, il peut avoir
besoin de sa réserve mais
généreusement il nous
l’offre. Nous lui avons demandé combien
coûtait la
recharge. Il a répondu 2000 francs pacifique que nous lui
avons
donnés. Nous avons appris par la suite qu’elle
vaut en
réalité 2300 francs. Jamais nous
n’avons
rencontré ailleurs un accueil et une chaleur pareils.
Petite digression : Tahuata est réputée pour
être
l’île des sculpteurs. La plupart travaille le bois
mais
Cyril préfère les os et les cornes de
cervidés.
Son travail est magnifique. Il tire son inspiration des images
traditionnelles. Il crée des bijoux et des objets
décoratifs et sa réputation
s’étend
jusqu’à Tahiti et même
au-delà.
Lundi 30 Juin 2008 - Baie d'Avea sur l'île de Huahine dans
les Iles Sous Le Vent
Cela fait douze jours que nous sommes arrivés à
Huahine
et que Pro's Per Aim est mouillé devant le village de Fare.
Nous
avons passé beaucoup de temps sur l’ordinateur et
Internet. Notre travail de mise à jour du site web est
terminé. Les courriers e-mails sont partis. Les courses de
frais
sont faites et nous avons notre plein de gaz. Même les
jerricans
d’essence pour le moteur de l’annexe ont
été
remplis.
Il est donc temps de lever l’ancre et d’aller voir
plus
loin. On dit le plus grand bien de la baie Avea au sud de
l’île. Pour s’y rendre, on emprunte le
chenal
balisé entre l’île et la
barrière
extérieure. Les latérales rouges sont «
côté île » et les vertes
«
côté récif ». Il
n’y a pas à se
tromper. La navigation est tranquille.
Nous longeons toute la côte ouest depuis le nord
jusqu’au sud.
Le littoral des Iles Sous Le Vent est caractéristique. De
multiples bras de mer s’enfoncent dans les terres entre les
pentes abruptes des montagnes. Le vert de la
végétation
luxuriante tranche avec les bleus du lagon. De-ci, de-là,
une
plage de sable blanc souligne les rangées de cocotiers.
C’est beau … tout simplement. Les mots me manquent
pour
faire partager ce que mes yeux voient.
La baie Avea est un petit paradis. Nous y serons bien. C’est
un mouillage dont on aura du mal à repartir.
Mardi 1er Juillet 2008 - Baie
d'Avea sur l'île de Huahine dans les Iles Sous Le Vent
Pro's Per Aim est ancré devant une immense plage de sable
blanc.
Derrière, la montagne élève rapidement
ses pentes
couvertes d’arbres et de fleurs. Il reste peu de place sur le
littoral. Juste assez pour y construire un fare au bord de la petite
route qui fait le tour le l’île.
Quelques habitants de la baie ont ouvert une pension de famille. Il y a
peu d’hôtels sur Huahine et ils sont
plutôt luxueux.
Les pensions de famille sont donc une solution un peu moins
onéreuse et permettent de partager le mode de vie des
polynésiens.
Nous débarquons avec notre annexe sur la plage du restaurant
« Chez Tara ». Tara et Mauna, son mari, ont aussi
trois
petits fare sur leur terrain pour accueillir des touristes. Mauna est
là, le râteau à la main, il ramasse les
feuilles
tombées sur la pelouse. Deux fois par jour, le terrain est
nettoyé. Les arbres et les fleurs sont entretenus et pour
rentrer à l’intérieur de la salle du
restaurant, on
se déchausse. Partout, en Polynésie, on a ce
sentiment de
propreté. Non seulement les paysages sont beaux mais tous
les
habitants apportent le plus grand soin à leur environnement.
Mauna nous autorise à laisser notre annexe sur sa plage,
à remplir nos bidons d’eau et à jeter
nos ordures
dans sa poubelle. Une fois les corvées terminées,
nous
entamons la conversation. Mauna est un privilégié
car il
a voyagé. Il est venu à Paris plusieurs fois avec
sa
femme Tara parce qu’elle est première adjointe de
Huahine
et qu’à ce titre ils vont à une
réunion des
maires de France une fois par an.
Mauna aime son île et il la raconte avec enthousiasme. Il
nous
explique que le découpage de Huahine en 8 districts date de
la
nuit des temps.
Il y a très longtemps vivait sur Huahine un homme qui
était de la famille des chefs des Iles Sous Le vent. Il
avait
une fille du nom de Hotu Hiva. C’était une enfant
jolie et
pleine de vie. Elle passait ses journées en compagnie de son
compagnon de jeux Te-ao-nui-maruia. La vie était douce et
les
deux enfants grandissaient côte à côte.
Les responsabilités du père de Hotu Hiva le
contraignirent à quitter Huahine en emmenant sa fille et
à s’installer sur Raiatea. A son grand
désespoir,
il vit Hotu Hiva tomber malade. De jour en jour elle
dépérissait et les guérisseurs
appelés
à son chevet se succédaient en vain.
L’idée
de perdre sa fille bien-aimée le rendait fou de chagrin.
Peut-être était-elle la seule à
détenir les
clés de sa guérison. La voyant de plus en plus
faible, il
la pressa de questions. Elle lui répondit que ce
n’était pas son corps mais sa pensée
qui
était malade. Il comprit que Hotu Hiva se languissait de son
ami
Te-ao-nui-maruia et qu’elle ne pouvait vivre sans lui.
Hotu Hiva embarqua avec son père dans un frêle
esquif qui,
poussé par des vents contraires pendant deux jours et deux
nuits, dériva vers Bora Bora. Pendant ces deux longues
journées, il invoqua les dieux pour que les vents leur
soient
favorables. Enfin, il fut entendu et, vaille que vaille,
l’embarcation atteignit Huahine.
Ils accostèrent à la pointe nord qui
s’appelle depuis ce jour la pointe Manunu.
Hotu Hiva était épuisée par sa maladie
et les
journées en mer mais la perspective de revoir son
bien-aimé lui redonna du courage. Elle se mit à
la
recherche de Te-ao-nui-maruia.
Non loin de la pointe Manunu, il y avait un village du nom de Maeva. Le
chef de Maeva fut averti qu’une très belle jeune
femme
était arrivée sur l’île et il
envoya deux
princes guerriers pour la lui ramener. Immédiatement il
tomba
sous le charme de Hotu Hiva et l’épousa. Mais Hotu
Hiva
aimait Te-ao-nui-maruia.
Par dépit, ce chef cruel la livra chaque soir à
un homme
différent. Arriva le jour où il la donna pour une
nuit
à Te-ao-nui-maruia sans savoir que ce guerrier
était son
rival détesté. Hotu Hiva et Te-ao-nui-maruia se
reconnurent. Te-ao-nui-maruia tua le chef du village, prit sa place et
épousa Hotu Hiva. Leur union scella l’unification
de
l’île et inaugura la dynastie
Te-pa’u-ri-hau-roa dont
descend la célèbre reine Pomare. Ensemble ils
eurent 4
fils, puis Te-ao-nui-maruia mourut et Hotu Hiva eut encore 4 fils avec
un autre chef. Les huit garçons se partagèrent
l’île et ce découpage demeure encore de
nos jours.
Mauna et Tara sont bien organisés. On peut louer une voiture
à partir de chez eux. Inutile d’être
à Fare
la grande ville. Nous allons pouvoir faire le tour de
l’île
à partir de ce mouillage tranquille. Une journée
de
location sera suffisante car Huahine n’est pas
très
étendue.
Nous pouvons même commencer aujourd’hui
à pied. Il y
a un marae sur la plage de la passe sud. On l’appelle le
marae
Anini et c’est à moins d’une demi-heure
de marche.
Allons-y !
Les marae sont des sites archéologiques. Ce sont
d’anciens
lieux sacrés inséparables des fondements de la
civilisation polynésienne. Aux Marquises, on les trouve au
fond
des vallées, bien cachés par la
végétation.
Des arbres sacrés, comme le majestueux banyan aux racines
arbustives, donnent aux sites une atmosphère
étrange et
une allure grandiose. Aux Tuamotu, les marae sont plus rares et sont
constitués de corail car c’est le seul
matériau de
construction sur les atolls de cet archipel perdu. Dans les
îles
de la Société, on les trouve souvent au bord du
lagon.
Le marae Anini domine la passe sud de Huahine. Cette passe est
déconseillée aux navires. Nous comprenons
pourquoi. Elle
est étroite et agitée. Le courant y semble fort
et les
cartes indiquent qu’elle est peu profonde.
Construit aux alentours de l’an 1300 ap. JC, le marae Anini a
été parfaitement restauré.
Edifié avec des
pierres dressées, il comprend un vaste ahu de forme
rectangulaire et très allongée. L’ahu
était
la partie la plus sacrée d’un marae. Il
était
consacré aux dieux et aux ancêtres et
n’était
accessible qu’à quelques prêtres.
Le marae Anini était voué au culte
d’Oro, le dieu
de la guerre et aussi à la vénération
de Hiro, le
dieu des voleurs.
Une jolie légende lie Huahine et Hiro le dieu des voleurs.
Huahine est dérivé d’une expression
polynésienne qui signifie « corail
brisé ».
Quand on regarde une carte, on constate que Huahine est en fait
formée de deux îles très proches
l’une de
l’autre et reliées par un pont d’une
centaine de
mètres. Le dieu Hiro aurait partagé Huahine en
deux avec
sa pirogue. Il y a donc Huahine Nui ce qui veut dire la «
grande
Huahine » et Huahine Iti. « Iti » veut
dire «
petit » en tahitien.
Les avis sont partagés sur l’origine du nom de
l’île. Quand on est au large, certains voient dans
la
silhouette de Huahine une femme allongée avec un ventre
arrondi.
Une autre interprétation de l’origine du nom
Huahine
serait « femme enceinte ».
Nous rentrons au bateau.
Guy s’installe confortablement dans le cockpit pour bouquiner
et
j’allume l’ordinateur pour écrire. Il
fait beau. Une
brise légère rafraîchit
l’air. Tout est
calme. La baie d’Avea est si belle.
Un moteur d’annexe allant à toute vitesse trouble
tout
à coup la sérénité des
lieux. Guy
lève les yeux et reconnaît Dennys,
l’anglais dont
nous avions fait connaissance sur Toau chez Gaston et Valentine. Dennys
se dirige vers une annexe vide. Guy imagine que ses occupants ont
jeté le grappin pour faire un peu de plongée avec
tuba
autour. Quelques secondes passent et je l’entends crier :
«
L’annexe ! L’annexe s’est
barrée ! ». Je
lâche le clavier et je sors en toute hâte.
Elle était attachée comme d’habitude
à
l’arrière et flottait tranquillement en clapotant.
Le
nœud ne devait pas être bien souqué et
il
s’est défait. Le courant a lentement fait
dériver
notre petit bateau. Heureusement Dennys a vu l’annexe qui
s’éloignait et il est allé la chercher.
Un grand merci Dennys !
« You are welcome, nous a-t-il répondu, vous en
auriez fait autant pour moi, n’est-ce pas ! ».
C’est sûr que nous lui aurions rendu le
même service
! Nous savons trop bien à quel point une annexe est
indispensable pour aller à terre. Sans ça il
faudrait
s’y rendre à la nage ! Même quand on est
sportif, ce
n’est pas toujours possible. Comment rapporter des provisions
quand on fait les courses sans cette précieuse embarcation ?
Et
ce n’est qu’un exemple !
Mercredi 2 Juillet - Ile de Huahine dans les Iles Sous Le Vent
Vous savez maintenant qu’on trouve deux îles dans
le lagon
d’Huahine. Nous avons loué une voiture pour les
parcourir.
Sur la plus petite des deux, celle qu’on appelle Huahine Iti,
il
y a une plantation de vanille près du village de Haapu. Elle
se
situe sur les pentes de la montagne à quelques dizaines de
mètres de la seule et unique petite route qui fait le tour
de
Huahine.
Nous entrons dans la propriété. La
végétation est foisonnante, si dense
qu’on ne voit
tout d’abord personne. Puis un chien arrive, suivi par son
maître, un polynésien à la superbe
musculature. Il
est torse nu et son bras droit est orné d’un beau
tatouage. Sur sa poitrine, bien centré, est écrit
«
François TAUMIRO ». C’est
plutôt amusant comme
tatouage ! A-t-il peur d’oublier son nom ?
En général, les tatouages polynésiens
sont
très travaillés. Ils soulignent et mettent en
valeur la
forme des muscles. C’est aux Marquises que nous avons vu les
plus
beaux. Cyril, le sculpteur de Tahuata, très fier de ses
origines
marquisiennes, nous avait expliqué plein de choses
à
propos de cet art des tatoo.
En Polynésie, selon une tradition locale, la pratique du
tatouage serait d’origine divine. Elle aurait
été
créée par les deux fils du dieu
Ta’aroa.
Hina était la fille aînée du premier
homme et de la
première femme. Hina signifie «
caractère
impétueux » en polynésien. En
grandissant, Hina
devint tellement impétueuse qu’elle fut recluse
pour
préserver sa virginité. Mais les deux fils du
dieu
Ta’aroa, décidés à la
séduire,
inventèrent le tatouage, s’ornèrent du
motif
appelé Tao Maro Mata et réussirent ainsi
à
arracher la belle Hina au lieu où elle était
jalousement
gardée.
Au début le tatouage fut pratiqué par les dieux
et pour
les dieux. Puis ces derniers l’enseignèrent aux
hommes.
Les deux fils du dieu Ta’aroa devinrent donc les dieux que
l’on invoquait toujours avant d’entreprendre un
tatouage,
afin que l’opération soit parfaite et que les
dessins se
révèlent agréables à
l'œil.
Le terme « Tatau » en langue
polynésienne se
prononce « ta-ta-ou » et exprime l’action
du tatoueur
: faire des points, des signes, des marques sur la peau. Il est
à l’origine du mot actuel.
Le sens que donne la mythologie au tatouage est celui de la valeur
esthétique et de l’attrait sexuel. Il est devenu
un
véritable rite initiatique.
L’opération était douloureuse mais
supportable, le tatouage s’effectuait en une seule
séance.
On tatouait les filles avant qu’elles atteignent la
puberté. Quant aux garçons, on
commençait à
les tatouer entre onze et douze ans mais leur ornementation
était rarement achevée avant
l’âge de 30 ans.
La technique de tatouage est de la responsabilité
d’un
prêtre tatoueur. Il disposait de deux instruments : une sorte
de
peigne et un petit bâton. Le peigne consistait en un manche
de
bois auquel était fixé des dents animales ou
humaines
finement aiguisées. Certains peignes pouvaient avoir
jusqu’à 36 dents.
Pour faire pénétrer cet instrument sous la peau,
le
prêtre tatoueur disposait d’un bâtonnet
qui lui
servait de marteau. Il frappait avec le petit bâton pour
faire
rentrer les dents du peigne sous la peau.
C’est là que ça devait faire mal !
Le prêtre tatoueur était
considéré comme un
détenteur privilégié d’une
science à
transmettre fidèlement aux générations
futures.
Ces pratiques ne furent pas du goût des missionnaires venus
évangéliser la Polynésie. La pratique
tomba donc
en désuétude, d’autant plus que le
tatouage avait
moins d’intérêt puisque les corps
étaient
recouverts d’habits occidentaux. On assiste depuis plusieurs
années à un véritable renouveau de cet
art
ancestral.
Revenons à François, puisque son tatouage nous a
appris son nom.
Il nous conduit dans la plantation et nous affirme que la vanille des
Iles de la Société est exceptionnelle. Vous ne
lui ferez
pas dire le contraire. Il nous explique qu'elle n'a rien à
voir
avec celle de Madagascar. Son parfum est d'une richesse sans pareille.
C'est la vanille la plus chère du monde ! Rendez-vous compte
!
Elle coûte plus de 175 € au kilo !
D’après François, l’histoire
et le
succès de la vanille seraient liés
étroitement au
cacao.
Comme le cacao, la vanille est originaire
d’Amérique
centrale. Elle foisonne au Mexique. En langue aztèque, la
vanille était appelée « tlilxot chitl
»
c’est un nom absolument imprononçable pour un
européen et cela signifie « gousse noire
». Les
Aztèques connaissaient la préparation qui
permettait
à l’épice de conserver son
arôme et ils
l’utilisaient probablement depuis des siècles dans
la
préparation de boissons cacaotées, afin
d’adoucir
l’amertume du chocolat.
Les premiers plants de vanille arrivèrent en 1848
à Tahiti.
Deux ans plus tard, ils fleurirent dans le jardin du gouverneur. La
culture de la vanille s’intensifia vers 1880, pour devenir
une
des principales activités économiques des Iles de
la
Société.
L’actuelle vanille de Tahiti, qu'on appelle savamment
"Vanilla
Tahitiensis", serait un croisement des différentes vanilles
importées au XIXe siècle. La richesse du sol des
îles volcaniques et le "métissage" des plants
expliqueraient les qualités incomparables de la vanille des
Iles
de la Société.
Raiatea, Tahaa et Huahine dans les Iles Sous Le Vent connaissent un
développement important de la culture de la vanille. Les
plantations se modernisent avec la culture sous combrières.
Les
combrières sont des sortes de serres très
aérées qui protègent le vanillier des
insectes et
des oiseaux. François nous les montre mais nous n'y
pénétrerons pas car elles sont interdites aux
visiteurs !
Nous sommes donc dans le jardin extérieur. Des dizaines de
plants poussent en plein air. Certains sont en fleurs, d'autres
supportent des gousses encore vertes mais de bonne taille. Avec une
grande délicatesse, François nous
présente une
fleur.
Il nous dit que la vanille est une orchidée grimpante,
qu'elle
peut même atteindre 50 mètres de long. Le
vanillier est
une liane exigeante. Pour la cultiver, il faut d’abord
planter un
tuteur qui lui servira à la fois de support pour grimper et
de
parasol ensuite. Au bout de 2 ans ces lianes commenceront à
fleurir.
En Polynésie sa culture est tout un art. François
est
intarissable sur le sujet. Sans l’intervention humaine, il
n’y a pas de gousses. Il nous raconte que les
européens
ont découvert la vanille au Mexique où elle
poussait,
fleurissait et donnait de superbes fruits naturellement. Ils ont
essayé de l’implanter ailleurs. Mais à
leur grande
surprise, la plante fleurissait sans donner de gousses. Il fallut
longtemps aux botanistes pour comprendre qu’au Mexique,
c’est l’abeille Mélipone, un insecte
endémique dans la région, qui féconde
la fleur de
vanillier. Cet insecte est irremplaçable et on ne le trouve
nulle part ailleurs. Quelques années plus tard, en 1841, sur
l’île de La Réunion, un jeune esclave
noir, parvint,
seul, à trouver comment se substituer à
l’abeille
Mélipone. Sa méthode est expéditive
mais simple :
il faut marier les fleurs à la main.
Le mariage est donc réalisé en
Polynésie par la
main de l’homme. Comme la fleur de vanille est
éphémère, il doit être
effectué
rapidement, le plus souvent aux premières heures du jour.
Cette
opération délicate est souvent confiée
à
des femmes. Il faut les doigts fins des marieuses pour
récupérer le pollen sur une minuscule baguette de
citronnier et le déposer sur le pistil sans abîmer
la
fleur. Avec une bonne habitude, on peut « marier »
environ
3000 fleurs en huit heures.
Après cette pollinisation manuelle, la liane de vanille
porte
plusieurs gousses disposées un peu comme les haricots verts
chez
nous. Six à huit mois sont nécessaires pour que
les
gousses arrivent à maturité. Le fruit a alors
atteint sa
taille définitive, il est d’un beau vert brillant,
mais
n’a aucun parfum. La récolte dure plusieurs
semaines.
Et ce n'est pas fini. Pour développer leur arôme,
les
gousses vont être séchées au doux
soleil du matin,
trois à quatre heures par jour, pendant plusieurs semaines.
Après la séance de bronzage, la vanille, qui est
encore
chaude, est entassée dans des draps, puis mise en caisses
afin
de favoriser sa transpiration. Au cours de cette opération,
les
gousses vont perdre plus de la moitié de leur poids et se
rider.
Chaque gousse est régulièrement lissée
et aplatie
entre le pouce et l’index.
Ce travail va durer 6 mois. Petit à petit, elles vont
diminuer de poids et prendre une couleur brun foncé.
L’affinage final est un secret propre à chaque
plantation et jalousement gardé.
Il faut le sentir pour le croire. La vanille qui sèche en
plein
air embaume l'atmosphère dans un rayon de plusieurs dizaines
de
mètres. Ce parfum n'a rien de comparable avec les parfums de
synthèse ni même avec les bâtons que
l'on trouve
dans les rayons pâtisserie des supermarchés.
Nous sommes encore sceptiques. A Madagascar aussi cela doit sentir bon
dans les séchoirs ! François s’insurge
!
Contrairement à la vanille de Tahiti,
l’espèce
malgache doit être cueillie avant sa maturité car
sinon,
la gousse s’ouvre. C’est pour ça que la
vanille de
Tahiti a davantage d’arôme. La gousse reste charnue
et
souple même quand elle est mûre.
François nous a convaincu. Sa vanille est extraordinaire et
nous
lui en achetons. La promenade dans le jardin continue. Nous passons
sous des papayers, des pamplemoussiers, des manguiers. A chaque arbre,
François s'arrête et nous cueille des fruits. Nous
repartons les bras chargés de pamplemousses, de papayes, de
mangues et d'ignames. Il tient à ce que nous le prenions en
photo avec nous et nous donne son adresse car il voudrait qu'on lui
envoie le cliché développé. Une
dernière
bise et nous nous quittons pour continuer notre tour de Huahine.
A Fare, la rue principale est barrée ! Heureusement il y a
une
autre, et une seule autre d’ailleurs, pour que les voitures
circulent !
Que se passe-t-il ? Quel est la raison de cet attroupement sur la
petite place donnant sur le lagon ?
Nous nous approchons. Des dizaines et des dizaines de tubercules
gigantesques jonchent le sol. Des hommes s’affairent autour
de
ces monstres tout récemment sortis de la terre où
ils
étaient enfouis. Les femmes regardent. Pour
l’occasion,
elles ont mis leur plus belle robe. Leurs cheveux sont ornés
d’une couronne de fleurs. Celles qui craignent les terribles
rayons du soleil tropical ont un chapeau qu’elles ont pris
soin
de décorer avec des couronnes de fleurs lui aussi.
Nous observons les hommes qui s’agitent. Elles sont si
lourdes
ces ignames qu’il faut trois ou quatre hommes pour en porter
une
seule. Le monstrueux tubercule est déposé dans
une
bâche que l’on suspend à une balance.
Cette balance
est accrochée à un tronc d’arbre que
plusieurs
hommes soulèvent avec peine jusqu’à ce
que
l’igname décolle un peu du sol. Le juge
écrit alors
le poids de l’énorme rhizome sur sa liste. Nous
sommes en
train d’assister à un concours qui a lieu tous les
ans en
juillet pendant le Heiva. Pendant l’année qui
précède ce grand jour, chacun s’affaire
dans son
jardin en grand secret pour obtenir LE plus gros igname ayant jamais
poussé en terre polynésienne. Le
résultat est
ahurissant ! Il faut le voir pour le croire ! Les gagnants du concours
atteignent les 200 kg comme qui rigole !
Heiva veut dire « fête » en
tahitien. Le Heiva
a lieu en juillet dans les toutes les Iles de la
Société
et il est particulièrement important à Tahiti. Ce
sont
des grandes fêtes populaires qui sont l’occasion de
réunir les artistes, les sportifs et les artisans
polynésiens. Les festivités sont
variées. Nous
avons vu le concours des ignames mais il y a aussi le lever de pierre
par exemple.
Cette tradition vient de l’archipel des Australes. La pierre
pèse entre 80 et 100 kg. Les concurrents ont droit
à
trois essais pour hisser la pierre sur leurs épaules.
Autrefois
elle est enduite de monoï pour compliquer la tâche
des
guerriers qui s’affrontaient.
Il y a une autre compétition curieuse : la course des
porteurs
de bananes rouges. Les coureurs portent de trente à
cinquante
kilos de fruits sur des distances de près de deux
kilomètres. Certes, le premier arrivé est le
gagnant de
la course, mais, pour le jury, la tenue du coureur et son
habilité, sont au moins aussi importantes que sa
rapidité.
Depuis que nous sommes arrivés dans les Iles Sous Le Vent,
nous
admirons tous les jours la rapidité des pirogues qui passent
autour de Pro’s Per Aim. C’est
l’entraînement
pour les courses. Les plus importantes ont lieu dans la rade de Papeete
à Tahiti
D'autres sports traditionnels polynésiens sont à
l'honneur lors des manifestations du Heiva comme le lancer de javelots.
Il faut atteindre une noix de coco, fixée à 7,50
mètres de hauteur sachant que les concurrents sont
placés
à 20 mètres du poteau. Les lanceurs font preuve
d'une
dextérité et d'une technique remarquable. Ils
doivent
déjouer les facéties du vent, et surtout percer
la noix
de coco. Les javelots utilisés mesurent de deux à
quatre
mètres de long et sont taillés dans un arbre
local
appelé « Purau ».
Les orchestres de percussions s’entendent à des
kilomètres et nous en profitons même sur le
bateau. Le
soir, on peut assister à des spectacles de chants et de
danses.
On élit le meilleur danseur ou la meilleure chanteuse de
himene.
Avant l’arrivée des Occidentaux, la danse faisait
partie
de la vie quotidienne. Les Polynésiens dansaient pour
manifester
leur joie mais aussi pour accueillir des visiteurs, défier
un
ennemi, triompher dans une compétition, ou implorer les
dieux.
C'était également un moyen d'exprimer leurs
sentiments en
laissant leur corps parler. La danse était aussi
utilisée
à but éducatif, elle permettait d'enseigner les
histoires
ou les légendes de la Polynésie.
L'extravagance, la liberté et le caractère
érotique de certaines postures effrayèrent les
missionnaires qui firent interdire la danse. Aujourd'hui, elle se
pratique essentiellement à l'occasion des concours
organisés durant les festivités de juillet.
Les mouvement de base sont le « ori » pour la femme
et le
« pa’oti » pour l’homme.
L’homme a les
talons joints, le haut du torse reste immobile et les bras sont tendus.
Ses genoux s'ouvrent et se ferment en de grands battements.
C’est
donc le pa’oti. Le ori, pour les femmes, est une belle
ondulation
des hanches. Elles ont aussi les talons joints, le haut du torse
immobile et les bras tendus
Pendant le Heiva, toutes les activités sont faites pour
exalter
la beauté et le charme des vahine ainsi que la puissance et
la
bravoure des hommes tatoués.
Dimanche 6 Juillet 2008 - Baie
d'Avea sur l'île de Huahine dans les Iles Sous Le Vent
Cela fait deux jours que nous salivons rien que d’y penser.
Ce
midi, nous allons découvrir le fameux four tahitien !
C’est en discutant avec Mauna le patron de la pension de
famille
« Chez Tara » que nous avons appris qu’il
faisait
aujourd’hui un ahimaa. Il nous a proposé
d’y
participer. Nous avons entraîné avec nous au
banquet des
copains voyageurs. Tout le monde a sauté sur
l’occasion
car le four tahitien demande une préparation importante et
il
est beaucoup moins pratiqué de nos jours.
Le ahimaa est le terme tahitien qui désigne le four
tahitien. En
effet « ahi » signifie « feu »
et « maa
» la « nourriture ». Ce type de cuisson
se fait
à l'étouffée.
Mauna nous avait déjà montré son four
et nous
avait expliqué comment il s’en sert. Cette nuit il
s’est levé à 3h du matin pour allumer
le feu.
Ce four est constitué d'un trou creusé dans la
terre
d'environ 50 à 80 cm de profondeur. Celui de Mauna est de
forme
rectangulaire et il fait environ 3m sur 2m. Ce trou est rempli de bois
et de bourre de coco, auxquels on met le feu, afin d'obtenir des
braises. Des pierres ont été disposées
par dessus.
Ces pierres volcaniques et poreuses n'éclatent pas
à la
chaleur mais deviennent incandescentes.
La nourriture est enveloppée dans des feuilles de cocotier
et de
bananier et déposée dans un panier
grillagé de la
même dimension que le four.
Une fois la nourriture posée dans le four, l'ensemble est
recouvert par des feuilles de bananiers, puis par une couche de sacs de
coprah avec des pierres aux bordures. Le four est enfin
comblé
par une couche de terre qui permet la cuisson à
l'étouffée.
Autrefois, les polynésiens pratiquaient le ahimaa tous les
dimanches, c'était une coutume mise en place par les
missionnaires catholiques. La plupart des familles
possédaient
un coin pour faire le ahimaa. On appelait cet endroit le «
fare
ahimaa» ce qui veut dire « la maison du four
tahitien
». Le ahimaa était essentiellement
préparé
le samedi pour être ouvert le lendemain et servi
après
l'église ou le temple. De plus, lorsqu'une famille faisait
un
ahimaa , il était fréquent qu'elle invite ses
voisins
pour partager ce festin.
Tara, la femme de Mauna, a préparé de nombreux
mets. A
part la salade de poisson cru à la tahitienne, tout a cuit
dans
le four.
Nous goûtons à tout :
Il y a un ragoût de cochon sauvage et un mélange
de
légumes on l’on trouve de l’uru.
L’uru est le
fruit de l’arbre à pain et rappelez-vous, son
histoire est
intimement liée à la révolte du
Bounty.
On trouve aussi du taro dont on mange le tubercule mais aussi les tiges
et les feuilles. Sa valeur nutritive est, paraît-il,
incomparable.
Nous découvrons enfin la banane rouge. On ne la mange que
cuite
et malgré ça elle reste un peu lourde
à
digérer. J’aime bien son goût mais Guy
l’apprécie moins.
Pour le dessert nous dégustons du poe banane. Ce sont des
bananes jaunes cuites dans l’eau, réduites en
purée
et mélangée avec de l’amidon. On met la
préparation au four tahitien et quand on la sort on ajoute
du
lait de coco. C’est vraiment délicieux et
j’en
reprends.
Nous quittons la table, un peu lourds mais ravis. Bonne digestion !
Lundi 7 Juillet 2008 -
Ile de Huahine dans les Iles Sous Le Vent
Sur Huahine, il existe une seule ferme perlière.
C’est
parce que les huîtres se plaisent davantage dans les eaux
claires
des lagons des Tuamotu que dans ceux des Iles Sous Le Vent. Sur
l’atoll de Toau dans les Tuamotu, nous avions
participé au
travail sur les nacres chez Valentine et Gaston. Avec eux nous avions
procédé au déparasitage des nacres et
à la
seconde greffe. Nous avions vu les splendides perles noires
apparaître au bout de la minuscule pince que Valentine
introduisait à l’intérieur de
l’huître
entrouverte. Ce furent des moments intenses et empreints
d’émotion.
La ferme perlière d’Huahine est plus importante
que celle
de nos amis Valentine et Gaston. On ne peut pas y travailler comme nous
l’avions fait à Toau. Un bijoutier y est
employé.
Il donne libre cours à son imagination et crée de
jolis
bijoux en montant sur de l’or ou de l’argent les
perles de
la ferme. Attention ! Ce n’est pas une bijouterie avec une
vitrine donnant sur une rue commerçante. Non ! Pas
du tout
! La boutique est un petit fare posé sur ses pilotis, au
milieu
du lagon, là où l’eau est moins
profonde. Pour
s’y rendre, la ferme perlière met à
disposition des
clients potentiels une pirogue à moteur. Sur le trajet, le
soleil anime l’eau bleu turquoise de mille reflets et on
arrive
devant la bijouterie qui trône, royale, sur un haut-fond de
corail où les poissons multicolores nagent tranquillement.
Peut-on imaginer une plus belle mise en valeur des bijoux ?
Le créateur est là. Il nous montre ses
œuvres. Il y
en a avec les belles perles bien rondes mais également avec
les
keshi et les mabe. Mais qu’est-ce que
c’est ça
?
Et bien, un keshi est en fait une perle ratée. Parfois la
greffe
ne prend pas et l’huître rejette le
nucléus.
Le greffon qui avait été introduit en
même temps
que le nucléus donne quand même sa couleur et il
se forme
dans le manteau de l’huître une perle minuscule et
difforme
qu’on appelle keshi. Pour donner une idée de la
taille,
« Keshi » signifie « graine de pavot
» en
japonais.
Quant au mabe, c’est une demi-perle qui se forme sur un noyau
qui
a été collé sur la coquille. Quand on
le
récupère, évidemment, on tue
l’huître
puisqu’il faut l’ouvrir et découper la
nacre pour
avoir le mabe.
Le keshi et le mabe sont très
appréciés des bijoutiers pour leurs
créations originales.
Dans la petite boutique au milieu du lagon bleu, nous ne savons pas
où donner de la tête. Les bijoux sont tous plus
beaux les
uns que les autres. Nous ne pouvons pourtant pas tout prendre !
J’aime les boucles d’oreilles et Guy m’en
offre deux
paires qui nous plaisent particulièrement. Quel magnifique
souvenir de la Polynésie !
Nous quittons cette extraordinaire bijouterie et la pirogue nous
ramène sur Huahine. Pendant le trajet du retour, le
polynésien qui conduit l’embarcation nous
conseille
d’aller voir les anguilles sacrées dans le petit
fleuve
qui serpente dans Faie. Sacrées ! ? Qu’ont-elles
de
sacré ? Il nous propose de poser la question aux enfants qui
seront là-bas. Ils connaissent la légende de ces
anguilles aux yeux bleus.
Ils sont là ! Une demi-douzaine d’enfants jouent
près du petit pont qui enjambe la rivière de
Faie.
Iaorana ! Bonjour !
« Tu veux voir les anguilles Madame ? Regarde, elles sont
là, dans le trou sur le bord du cours d’eau.
»
Un enfant descend dans le fleuve. Oh ! Pas de risque qu’il se
noie … il y a moins de 50 cm d’eau. Les anguilles
ont
l’habitude. Elles pointent la tête hors de leur
trou. Elles
savent que l’enfant va leur donner un peu de poisson. Et nous
les
voyons sortir lentement, ondulant avec grâce. Elles se
rapprochent de la main qui leur tend un peu de nourriture. Leur yeux
nous apparaissent en pleine lumière. C’est vrai
qu’ils sont bleus ! On ne nous a pas raconté
d’histoire ! Incroyable ! Elles mesurent toutes plus
d’un
mètre de long. Les plus grosses atteignent bien deux bons
mètres pour un diamètre très honorable
…
comme ma cuisse à peu près ! Nous les observons
longuement.
La question nous revient en mémoire. Qu’ont-elles
de
sacré ? Les explications fusent, cela nous semble bien
embrouillé, chacun y va de sa version. Il est question de
princesse, non, ce n’est pas une princesse mais une
déesse
! Elle s’appelle Hina. Là-dessus, ils sont tous
d’accord. Elle doit se marier. Bon ! Et puis ? Les enfants
continuent avec une histoire d’anguille et tout se termine
avec
le premier cocotier. Nous sommes un peu perplexes. Le récit
n’est pas très clair, c’est le moins que
l’on
puisse dire. Il va falloir trouver de la documentation un peu plus
structurée.
Mauruuru ! Merci !
Nana, Parahi ! Au revoir !
Voici la version de la légende de l’anguille et du
cocotier que nous avons dénichée :
Il était une fois une très belle princesse
nommée
Hina qui vivait à Tahiti dans le district de Mataiea. Elle
était la fille du Soleil et de la Lune.
Un beau matin Hina, la jolie princesse, se leva la première,
bien avant l’aube. Hina réveilla ses deux
servantes et
toutes trois partirent cueillir des fleurs blanches de tiare et celles
multicolores des frangipaniers. Il leur fallait aussi un
bougainvillier. Ses fleurs rouges et mauves complèteraient
agréablement la tenue de Hina. Les deux servantes choisirent
les
plus belles feuilles et les plus belles fleurs et
composèrent
une couronne superbe, qu'elles posèrent sur les longs
cheveux
bruns et lisses de leur princesse.
Hina, pendant ce temps avait drapé gracieusement autour de
son
corps un pareu d'une éclatante blancheur. Ce jour
là
devait être jour de fête car la princesse allait
épouser le roi du lac Vaihiria. Hina n’avait
jamais vu son
futur époux.
Parée de ces insignes royaux Hina, impatiente et curieuse,
se
mit en marche vers le lac Vaihiria. Ses serviteurs, ses servantes et
tous les membres de sa famille marchaient derrière elle. Des
musiciens rythmaient la marche avec des percussions. Hina,
légère et joyeuse, remonta la rivière
Vaihiria
sautillant de rocher en rocher. Le chemin devint plus étroit
et
plus raide. Hina comprit qu'elle était presque
arrivée.
En effet, quelques instants plus tard, le lac était devant
ses
yeux. Son eau verte, un peu sombre, était à peine
troublée par le léger souffle du vent.
Tout à coup, du centre du lac, s'éleva un
tourbillon
étincelant, qui éclata en mille gouttelettes
d'argent
autour d'une anguille géante, magnifique, l'anguille royale
du
lac Vaihiria. Elle était superbe, longue et large comme un
tronc
d'arbre. Sa peau était aussi luisante qu'un rayon de lune.
Dressée, elle se tenait droite, immobile et regardait
tendrement
sa fiancée. C'était Fa'aravaia nuu, le royal
époux
à qui la princesse avait été promise...
Terrorisée, horrifiée, la pauvre princesse ne
pouvait
détacher ses yeux de cette longue forme ondulante.
L'anguille
avançait sans bruit, lentement, si lentement, totalement
fascinée par la beauté lumineuse de Hina.
Tout à coup, Hina, bousculant serviteurs et servantes
musiciens et parents, se sauva .
Elle fuit et alla se mettre sous la protection du grand Maui. De la
falaise de Vairao où ils s’étaient
réfugiés, tous deux aperçurent
l'anguille qui
venait chercher Hina. Maui jeta son hameçon qu’il
avait
appâté avec une mèche des beaux cheveux
de la jeune
fille et s'écria :
"De mon fief, aucun roi ne peut s'échapper, il deviendra
nourriture pour mes dieux. ".
L'anguille avala l'appât et l'hameçon, et fut
capturée.
"Hina, tu ne pourras pas m'oublier, dit-elle. Un jour tu prendras ma
tête dans tes mains, tes yeux chercheront mes yeux et tes
lèvres se poseront sur ma bouche."
A ces mots, Maui ne put contenir sa colère. Il saisit sa
hache
et d'un seul coup décapita le monstre. Il enveloppa la
tête dans un morceau de tapa et la donna à Hina.
Il lui
recommanda de ne pas poser le paquet à terre avant
d’être arrivée chez elle :
" La tête de l'anguille renferme de grands trésors
pour ton peuple et toi. Va et n'oublie pas mes paroles. "...
Hina, délivrée, apaisée, remercia
Maui. Elle prit
le paquet étrangement léger et se mit en route.
Au bout de quelques heures de marche, Hina eut soif. Il faisait si
chaud ! Par bonheur, une rivière longeait le sentier. Elle
posa
le paquet et but l'eau fraîche. Elle la trouva si claire et
si
limpide qu'elle eut envie de se baigner.
A peine avait-elle plongé dans l'eau, qu'elle se souvint des
paroles de Maui. Elle remonta en hâte sur la rive et constata
que
le tapa s'était dénoué laissant
échapper la
tête de l’anguille. La terre avait englouti la
tête
du monstre. A l’endroit même où elle
avait disparu,
une plante jaillit du sol et se mit à grandir. Elle devint
un
arbre étrange, ressemblant à une immense anguille
dressée, la tête vers le soleil : le premier
cocotier
venait de naître.
Les jours passèrent. Une grande sécheresse
survint et seul le cocotier résista.
Hina qui avait regardé l’arbre grandir et fleurir,
se
souvint des fruits étranges qu’il portait. Elle
prit une
des noix. Une eau chantait à l'intérieur. Pour la
boire,
elle fit débourrer la noix et percer un des trois yeux.
C’est alors qu’elle se souvint des paroles du roi
du lac de
Vaihiria.
"Un jour, tu prendras ma tête dans tes mains et tes yeux
chercheront mes yeux et tes lèvres se poseront sur ma bouche"
Hina sourit, un peu troublée, et but à long trait
cette eau si fraîche.
Les hommes, les femmes et les enfants goûtèrent
eux aussi
ce fruit qui contenait une eau sucrée et sur lequel
apparaissaient trois taches sombres, dessinant les yeux et la bouche de
l'anguille.
Et c'est depuis ce temps là que les cocotiers poussent dans
les îles .
Jeudi 10 Juillet 2008 -
Baie de Faaroa sur Raiatea dans les Iles Sous Le Vent
Nous avons quitté Huahine ce matin. Les
prévisions
météo annoncent de la pluie pour les jours
à venir
et il était plus agréable de faire la navigation
sous le
soleil. La passe pour sortir était calme même si
nous
étions encadrés par de superbes
déferlantes de
part et d’autre. Des surfeurs s’en donnaient
à
cœur joie. Leur habilité à glisser sur
ces
monstrueuses montagnes d’eau bouillonnante est
impressionnante.
Le bruit des vagues qui s’écrasent sur le
récif
donne une touche dramatique à l’ensemble.
Qu’il est
petit, cet être humain sur sa planche quand il
s’élance pour prendre une déferlante !
Nous voici devant la passe Irihu à l’ouest de
Raiatea. La
navigation a été sans histoire et courte car les
îles d’Huahine et de Raiatea sont proches. A chaque
nouvelle passe, nous sommes tendus. Dans les Tuamotu, nous avions
vécu des instants difficiles avec celle de Fakarava. La
leçon d’alors a porté ! Nous nous
préparons
toujours au pire.
L’entrée dans le lagon de Raiatea se fait
tranquillement.
Peu de vent, pas trop de houle et tout se passe bien. Tant mieux,
c’est plus cool comme ça !
Devant nous s’ouvre une grande baie étroite et
profonde.
C’est la baie de Faaroa dans laquelle nous nous proposons de
passer quelques jours. Il est difficile de mouiller sur Raiatea car les
fonds avoisinent souvent les 25-30 mètres et c’est
beaucoup. Mais au fond de la baie de Faaroa, nous jetons
l’ancre
par 15m de fond. Ca ira, le bateau est bien accroché et le
soleil est encore haut dans le ciel. Comme il est prévu
qu’il pleuve demain, nous voulons profiter de la belle
lumière de l’après-midi et nous prenons
l’annexe pour nous diriger vers l’embouchure du
fleuve
Aoppomau. Il se jette au fond de la baie et il est le seul cours
d’eau navigable de Polynésie. En France quand on
parle de
fleuve, on pense tout de suite à la Loire ou à la
Seine.
Un peu comme si un fleuve était une grande
rivière.
Evidemment, ici, l’Aoppomau est bien un fleuve
puisqu’il se
jette dans la mer mais il est très modeste.
D’ailleurs le
passage de l’embouchure est délicat parce que
l’hélice du hors-bord risque de toucher le fond.
C’est dire !
Tout de suite le petit cours d’eau s’enfonce dans
la
végétation luxuriante. Au bout d’une
centaine de
mètres, il se resserre et les arbres des deux rives
rejoignent
leurs feuillages pour former une voûte au-dessus de nos
têtes. La lumière est extraordinaire. Pas une ride
ne
trouble la surface du fleuve qui offre aux cocotiers et aux bananiers
un miroir où le vert de leurs palmes se détache
sur le
bleu du ciel.
Nous continuons doucement notre pénétration dans
cette
jungle. On s’attendrait presque à entendre des
singes
hurleurs comme à Panama mais nous savons bien
qu’il
n’y en a pas ici. Au bout d’un bon
kilomètre de
remontée nous atteignons des rapides. Le courant
n’y est
pas très fort mais il n’y a plus assez
d’eau pour
continuer en annexe. C’est le moment de faire demi-tour. Nous
redescendons en pagayant pour mieux profiter des bruits de la jungle.
Au détour d’un méandre, un homme nous
interpelle
depuis la rive.
Bonjour ! Iorana !
Il est en train de s’occuper de ses bananiers et nous propose
un
régime. Il en a trop et les fruits vont se perdre. Dieu
n’aime pas cela, nous dit-il. Nous acceptons le cadeau avec
plaisir et nous chargeons l’annexe. La conversation commence,
d’abord sur tout et rien. Il s’appelle Mingo.
Nous lui demandons s’il est né sur Raiatea. Non !
Il vient
de Tahaa. C’est presque pareil puisque les deux
îles sont
enfermées dans le même lagon. Tahaa est au nord et
sa
grande voisine Raiatea occupe le sud.
J’avais lu quelque part une légende sur la
formation de
ces deux îles. Je pose la question à Mingo.
S’il la
connaît, peut-il nous en parler ?
« Non ! Pas question, répond-il vivement ! Toutes
ces
histoires sont fausses. Il n’y a qu’une seule
vérité, celle de Dieu. C’est lui qui a
créé le monde et l’homme. Quand mes
ancêtres
croyaient à ces légendes, ils étaient
des
sauvages. Heureusement que l’Evangile est arrivé
en
Polynésie avec les missionnaires pour nous sauver moi, les
miens
et tous les peuples des mers du Sud. »
Nous échangeons un regard avec Guy. Tout ce discours nous
rappelle celui de Valentine ou d’Emile ou d’autres
polynésiens avec lesquels nous avons discuté.
Nous
constatons une fois de plus à quel point les missionnaires
ont
été efficaces dans leur mission
d’évangélisation commencée
il y a un peu
plus de 200 ans.
Mais j’aime les légendes et les mythes fondateurs.
Rentrée sur Pro’s Per Aim, je recherche dans mes
documents
et je retrouve l’histoire que je vais vous raconter.
Il y a très longtemps, Raiatea et Tahaa ne formaient qu'une
seule grande île appelée Ha-va-i-'i-nui ce qui
signifie en
tahitien «
Grand-espace-invoqué-qui-remplit ».
Un jour, les prêtres entreprirent la construction d'un
nouveau
marae. Pour que rien ne trouble l'atmosphère
sacrée, le
silence devait être total. Aucun coq ne devait chanter, aucun
chien ne devait aboyer, personne ne devait se déplacer. Il
ne
fallait surtout pas risquer la colère des dieux.
Pendant cette période, une belle jeune fille
nommée
Terehe n’en fit qu’à sa tête
et alla se
baigner dans la rivière. Les dieux, irrités,
firent
sortir d'un trou une grande anguille, qui avala d’une seule
bouchée la belle Terehe. La jeune fille s’empara
de
l’esprit de l’anguille qui devint
enragée. Elle
bondissait de tous côtés en détruisant
tout sur son
passage. Elle dévora ainsi le milieu de l'île, ce
qui
forma’ un détroit qui sépara la grande
île de
Ha-va-i-'i-nui en deux îles distinctes.
C’est ainsi que se formèrent dans le
même lagon les deux îles de Raiatea et Tahaa.
L’histoire de cet animal mythique en Polynésie ne
s’est pas terminée ainsi. Voici la suite :
L'anguille grandit de plus en plus et devint un énorme
poisson.
Les dieux le confièrent au grand sorcier Tu-rahu-nui qui
mît le gigantesque poisson sur sa tête et se
dirigea vers
l'Est. L’étrange équipage prit le nom
de
TAHITI-NUI.
OROHENA, la première nageoire dorsale était la
partie la
plus haute de cette île curieuse qui dérivait vers
l’Est. TAHITI-ITI et MOOREA étaient la
deuxième
nageoire dorsale, mais Moorea tomba à l'eau tandis que
Tahiti-Iti suivait dans le sillage de Tahiti-Nui. Le poisson TAHITI
s'arrêta enfin, mais il était
nécessaire de
l'empêcher de bouger pour qu'il demeure
éternellement
à la même place.
Des guerriers arrivèrent en pirogue pour couper les tendons
du
poisson. Ils essayèrent, tour à tour, mais en
vain. Le
célèbre Ta-fa'i alla chercher une hache
très
grande et très lourde qui avait beaucoup de pouvoir. Il
invoqua
Tino-rua, seigneur de l'océan, et la hache devint
légère dans ses mains. Tafa'i se mît
à
couper le poisson Tahiti et il cessa lorsque tous les tendons furent
tranchés.
La grande chaîne de montagnes, qui dominait Tahiti, fut ainsi
coupée en deux parties. L'endroit où Tafa'i
frappa, forma
un isthme appelé maintenant Taravao. C'est ainsi que le
territoire du grand Tahiti devint stable.
De nos jours, l’isthme de Taravao sépare Tahiti en
deux
parties. Au nord la plus grande des deux s’appelle Tahiti-Nui
et
au sud la petite se nomme Tahiti-Iti. En tahitien, Nui veut dire
« grand » alors que Iti signifie « petit
». Le
plus haut sommet de Tahiti-Nui s’appelle Orohena comme la
première nageoire dorsale du gigantesque poisson. Il culmine
à plus de 2000m.
Quant à Moorea, l’île proche de Tahiti,
souvenez-vous, c’est une part de la deuxième
nageoire
dorsale qui était tombée à
l’eau entre
Raiatea et l’arrêt du poisson Tahiti.
Dans la mythologie tahitienne, Raiatea est donc
considérée comme l’île la
plus ancienne,
celle qui a donné naissance aux autres îles
alentours.
Dimanche 13 Juillet 2008
- Baie d'Hotupuu sur l'île de Raiatea dans les Iles Sous Le
Vent
Il pleut depuis plusieurs jours. Le temps est maussade, le ciel est
gris. Les températures sont fraîches,
c’est
l’hiver polynésien ! Le soir, on endure un
tee-short et la
nuit, on dort avec le drap. Ce n’est pas très
grave, nous
avons du temps et quelques jours sans un beau soleil ne vont affecter
notre moral.
Ce fut même le prétexte à une super
soirée
« crêpes » vendredi soir avec nos amis
américains Tom et Dawn. Nous étions bien au chaud
dans le
carré à nous régaler pendant que la
pluie
martelait le pont.
Ils sont partis pour Tahaa dès le lendemain matin et nous
sommes
restés dans la baie de Faaroa avec l’intention de
suivre
la côte au vent vers le sud dès que le soleil se
montrera.
Ce matin, il fait meilleur et le ciel est peu nuageux. Nous
appareillons pour la baie d’Hotopuu. Ce n’est pas
très loin. Une bonne heure de navigation et nous y serons.
Juste
avant d’entrer dans la baie qui s’enfonce
profondément dans les terres, nous longeons les fameux marae
du
site de Taputapuatea.
On reprend TA-POU-TA-POU-A-Té-A. On respire...
Certains noms polynésiens à rallonge sont
vraiment
difficiles à dire. Il y a plein de voyelles et notre langue
française ne nous a pas habitués à
cette
gymnastique.
La baie d’Hotopuu est grande. Pourtant aucun autre voilier
n’y est mouillé. C’est normal ! Les
fonds atteignent
30 à 35 m et cela rend les mouillages compliqués
et moins
sûrs. Pour la première fois, nous laissons filer
toute la
chaîne et nous en avons 70m. Mais cela ne suffira pas, il
faut
rallonger avec du câblot. Nous connaissons la
théorie mais
nous n’avons jamais eu besoin de passer à la
pratique.
Nous cafouillons un peu puis nous trouvons la technique pour passer de
la chaîne au câblot et unir le tout, sans perdre la
chaîne et l’ancre au fond par maladresse. Nous
lâchons 20m de câblot en plus des 70m de
chaîne.
Parfait, nous sommes bien accrochés.
Zut ! Il se met à pleuvoir. Heureusement que les
manœuvres
de mouillage sont terminées ! Nous déjeunons
puis,
à la faveur d’une éclaircie, nous
prenons
l’annexe pour aller visiter le site des marae que nous avons
aperçu depuis Pro’s Per Aim tout à
l’heure.
Le ciel reste couvert mais il ne pleut plus.
Raiatea échappe au tourisme qui dévaste Tahiti et
Bora
Bora. D’ailleurs peu d’entre nous connaissent son
existence. Cette île est pourtant le berceau de la culture
polynésienne et le centre politique, culturel et religieux
des
anciennes civilisations de l'ensemble du Pacifique.
Là il faut faire un peu de géographie. Si on
ouvre un
atlas à la page « Pacifique », on trouve
au nord-est
les îles Hawaï, au sud-est la fabuleuse
île de
Pâques et complètement de l’autre
côté,
à l’ouest, la Nouvelle Zélande. Ce sont
les trois
sommets de ce qu’on appelle le triangle
polynésien. Si on
le trace, on constate que Raiatea en est le centre.
Les légendes racontent que c'est à partir de
Raiatea que
les Polynésiens ont conquis l'ensemble de la
Polynésie
Française actuelle, l'île de Pâques, les
îles
Hawaï et la Nouvelle Zélande. De Raiatea, centre du
triangle, ils se seraient peu à peu installés sur
toutes
les îles du triangle polynésien.
Mythe ou réalité ?
Ce n’est pas à moi de trancher mais ce qui est
certain
c’est qu’il reste à Raiatea de nombreux
vestiges de
cette hégémonie. Le plus spectaculaire est le
site des
marae de Taputapuatea,
Qu'est ce qu'un marae ?
Après la géographie, un peu d’histoire
des mers du sud !
Dans la société polynésienne
traditionnelle, le marae occupait plusieurs fonctions :
- Premièrement
une fonction religieuse : c'était un lieu de culte
- Deuxièmement
une
fonction politique : tous les gouvernements devaient avoir un marae,
c’était le lieu de consultation des chefs
- Troisièmement
une fonction sociale : il indiquait la position sociale. Plus un marae
était ancien et important, et plus les ayant droits
étaient d'un rang élevé.
- Quatrièmement
une fonction foncière : le nom du marae était
toujours
placé avant le nom d'un propriétaire. Il
indiquait non
seulement le rang mais servait aussi de titre de
propriété.
A ce propos il y a une histoire amusante.
Lors de son départ de l'île de Raiatea, le
Capitaine
anglais Cook fut bien ennuyé lorsque le chef Oro lui demanda
le
nom de son marae. Pour un polynésien, un homme qui
n’avait
pas de marae ne pouvait pas être un grand chef. Or le
Capitaine
Cook était considéré comme un grand
chef. Le
célèbre explorateur anglais ne manquait pas de
répartie et il s’en tira en donnant le nom de sa
paroisse
londonienne...
Le site des marae de Taputapuatea est le plus grand
d'Océanie.
Le marae le plus important dans ses proportions a
été
qualifié de « marae international » car,
au
XVIIIè siècle, sa renommée
était
très étendue et la plupart des îles de
la
Polynésie le considérait comme le
siège de la
Connaissance, de la Religion et de l'Adoration.
Régulièrement, les plus importants chefs
religieux de
tous les archipels se rassemblaient à cet endroit pour de
grandes cérémonies religieuses. Ils venaient dans
de
grandes pirogues doubles, proches de nos actuels catamarans, et
apportaient avec eux leurs offrandes dédiées au
dieu Oro.
C'est ce passé historique qui a donné,
à Raiatea, son surnom d'île «
sacrée ».
A quoi ressemble un marae ?
Ce qu’il en reste, ce sont de grandes aires rectangulaires et
dallées avec de gros blocs de pierres basaltiques ou de
corail.
Parfois on y voit des ahu qui furent des autels où les
prêtres officiaient et qui étaient interdits au
commun des
mortels. Les ahu sont des sortes de terrasses qui dominent la surface
pavée. Des pierres dressées servaient
à la fois de
reposoir aux ancêtres ou aux Dieux, et de dossiers aux
officiants. D’après la tradition orale et les
récits des premiers explorateurs, on sait que le site
comportait
également des constructions comme le "fare ia mahana"
c’est à dire « la maison des
trésors
sacrés ». Ces trésors
n’étaient autres
que les tambours, les nattes, ou les vêtements des
prêtres
par exemple. N’oublions pas le "fare tupapa'u", où
l'on
célébrait le culte des morts.
Il y a donc plusieurs marae sur ce site.
Celui d’Hauviri se trouve au bord du lagon, face à
la
passe. Il était facile d’accès pour les
pèlerins venus en pirogues apporter leurs offrandes. Au
XVIIIè siècle, alors que le culte
d’Oro, le dieu de
la guerre, était à son apogée, on y
pratiquait des
sacrifices humains.
Sur le marae de Tauraaa, le « roc blanc de
l’investiture
» est une monumentale plaque de corail contre laquelle
était placé le fauteuil du prince ou de la
princesse
maori durant la cérémonie
d’investiture. Les plus
folles histoires courent sur ce gros caillou : on raconte que sous
chaque angle, on avait enterré vivant un homme dont
l’âme montait la garde autour du prince ou de la
princesse.
Depuis les Marquises nous avons visité de nombreuses ruines
de
Marae, mais celles-ci sont les plus imposantes de toutes et parmi les
mieux restaurées. Malheureusement il n’en reste
que peu de
chose, les missionnaires ayant exigé qu’ils soient
tous
détruits … Vous avez dit ethnocide … ?
Lundi 14 Juillet 2008 en
pleine navigation dans le chenal qui mène au sud de Raiatea.
Nous levons l’ancre avec l’idée de
contourner
Raiatea par le sud et de rejoindre un mouillage près de la
passe
Toamaro qui ouvre le lagon sur l’océan au
sud-ouest de
l’île.
Nous savons d’après les instructions nautiques que
c’est une navigation difficile à cause des
nombreuses
patates de corail qui parsèment le lagon au sud.
D’ailleurs les loueurs de bateaux la déconseillent
à leurs clients de peur qu’ils ne
s’échouent
sur les récifs.
Mais nous tentons l’aventure, forts de nos 60 cm de tirant
d’eau. Pro’s Per Aim est un OVNI, c’est
à dire
un dériveur en aluminium ce qui nous autorise des audaces
que
les quillards ne peuvent pas se permettre.
Une surprise nous attend le long de la côte sud. Les eaux
sont
très troubles, on ne voit plus les fameuses couleurs du bleu
profond au turquoise très clair qui guident
d’habitude
notre navigation. Les cartes ne sont pas très exactes, il
n’y a que quelques balises de loin en loin pour nous indiquer
où passer. Nous sommes tendus, Guy avance très
lentement
et même si je ne vois pas les fonds, je suis à
l’avant. Dans ces cas-là, nous trouvons le temps
long et
nous profitons mal du paysage. Pourtant les montagnes se
découpent sur le bleu du ciel et leurs pentes vertes
plongent
directement dans le lagon laissant à peine la place
à une
étroite bande à peu près plate le long
du rivage.
C’est là que sont les fare, ces maisons
polynésiennes autrefois recouvertes de niau, c’est
à dire de palmes de cocotiers, et maintenant
protégées par des tôles
ondulées ce qui est
nettement moins exotique mais certainement plus pratique.
Nous voici enfin arrivés. Un vrai mouillage de carte postale
!
Devant nous, un idyllique petit motu ourlé d’une
magnifique plage de sable blanc. Il est couvert de cocotiers et les
hibiscus apportent leur touche colorée. Le soleil
décline
sur l’horizon et la lumière y est si belle !
Mardi 15 Juillet 2008 -
Motu Toamaro sur l'île de Raiatea dans les Iles Sous Le Vent
Nous décidons d’aller faire un tour sur le motu.
L’approche avec l’annexe est lente car il faut
faire
très attention au corail qui affleure par ci par
là. A
peine à terre, alors que l’annexe n’est
même
pas encore attachée à un cocotier, nous sommes
attaqués par des moustiques. Un nuage de ces sales bestioles
nous entoure et bien évidemment, nous n’avons pas
pensé à nous enduire de répulsif. Les
petites
bêtes l’emportent sur les deux grosses. Nous
battons
précipitamment en retraite.
Vu de loin, on imagine que le petit motu de Toamaro est un paradis sur
terre, mais en fait c’est l’enfer !
Nous en profiterons de loin au coucher du soleil, lorsque la
lumière rasante dorera le sable de la plage et les palmes
des
cocotiers.
En attendant ce soir, nous en faisons le tour et de l’autre
côté, dans les déferlantes de la passe,
des
surfeurs s’en donnent à cœur joie, nous
offrant un
joli spectacle.
Mercredi 16 Juillet 2008
- Motu Toamaro sur l'île de Raiatea dans les Iles Sous Le
Vent
Pas un souffle d’air aujourd’hui. Pas un nuage, pas
une
ride sur l’eau. Il y a moins de 3m d’eau sous le
bateau,
une eau claire et parfaitement transparente sur un beau fond de sable.
Toutes les conditions sont réunies pour que nous essayions
de
réparer le radar. Il faut dire qu’il est
fixé sur
le portique, au-dessus de l’eau, à
l’arrière
du bateau. Si nous laissons tomber une vis ou un outil, il nous sera
possible de le récupérer sous l’eau.
Jamais nous
n’avons eu une si belle opportunité depuis
qu’il ne
fonctionne plus.
C’est parti ! Guy ouvre le couvercle et il constate tout de
suite
que la courroie qui entraîne le bidule qui tourne et qui
envoie
des ondes pour repérer les navires au loin, bref
…
que cette courroie a sauté. Ce n’est pas la
première fois que ça arrive et il se doutait que
cela
pouvait être la cause de la panne. Nous avions même
eu un
échange standard avant de quitter la France et le nouveau
radar
était retombé en panne tout pareil. Ce doit
être un
défaut de ce modèle. Au fait … le
bidule qui
tourne s’appelle « l’antenne »
paraît-il.
Comme un fait exprès, il nous manque LA clé pour
resserrer l’axe minuscule qui entraîne la courroie.
Un seul
bateau est au mouillage à côté de nous.
Ce sont
deux américaines, des surfeuses qui passent leur temps dans
les
déferlantes de la passe toute proche. Nous attendons
qu’elles reviennent et Guy va leur soumettre notre
problème. Super ! Elles ont pile poil l’outil
qu’il
nous faut.
Le radar fonctionne à nouveau. Il reste un autre
disfonctionnement mais la réparation est du ressort
d’un
spécialiste. Nous devrions quand même pouvoir
l’utiliser pour nos prochaines traversées. Mais
dès
que possible, nous remplacerons ce radar défaillant par un
tout
neuf et surtout plus fiable.
Vendredi 18 Juillet 2008
- Marina CNI sur l'île de Raiatea dans les Iles Sous Le Vent
Hier nous avons quitté le mouillage du motu de Toamaro et
nous
sommes maintenant accrochés à un corps-mort du
Chantier
Naval des Iles au nord de Raiatea. Si on excepte Tahiti, Raiatea est la
seule base nautique de Polynésie. On y trouve des chantiers
navals et il y a la possibilité de sortir le bateau pour un
carénage ou une mise à sec.
Demain c’est samedi, nous voulons donc faire nos courses au
supermarché d’Uturoa aujourd’hui. Uturoa
est la
seconde ville de Polynésie après Papeete. Ca
n’est
pourtant qu’un petit village malgré tout
équipé d’un quai grandiose
qu’ils appellent
«quai d’honneur». Les paquebots de
croisière
y accostent. Il y a deux rues principales, parallèles au
lagon
et dont on fait le tour rapidement.
Uturoa est à plusieurs kilomètres du Chantier
Naval. Ce
n’est pas un problème car le stop marche bien en
Polynésie. En moins de 5 minutes nous trouvons un pick-up
flambant neuf qui nous dépose en ville.
Il nous faut du matériel de pêche. On peut trouver
de tout
au quincaillier-bazar. Ensuite nous filons au supermarché
avec
l’intention de faire un gros plein. Comme la grande
majorité des commerces, le quincaillier et la grande surface
sont tenus par des chinois.
On raconte que les premiers chinois seraient
arrivés
à Tahiti à la fin du XIXè
siècle en 1851.
Toujours est-il que le 28 février 1865, un homme
d’affaire
écossais, peu scrupuleux à ce qu’il
paraît et
pour lequel les indigènes ne voulaient pas travailler, fit
venir
un premier contingent de 329 chinois. Employés comme
main-d’oeuvre, ils étaient destinés
à
planter du coton dans une vallée de l'île.
D'autres
chinois arrivèrent ensuite. Le projet fit faillite et les
chinois ne purent pas être tous rapatriés. Ils
s’installèrent dans toute la Polynésie
et, au fil
des années, se convertirent en habiles
commerçants,
s’intégrant sans difficulté
à la population
autochtone. Actuellement, les Polynésiens d'origine chinoise
forment 5 % de la population. Bien que l'aspect visible de l'impact de
la communauté chinoise se remarque surtout dans le domaine
commercial, il n'est pas rare aujourd'hui de voir des
Polynésiens d'origine chinoise dans toutes les professions
libérales, dans le secteur tertiaire et même
religieux.
Ils sont particulièrement présents dans la
perliculture.
Raiatea est une île plus grande et plus peuplée
que
Huahine où nous étions le mois dernier.
Paradoxalement,
le supermarché y est plus petit et moins bien
achalandé.
Nous avons quand même deux chariots pleins quand nous
arrivons
à la caisse. Nous ne sommes pas inquiets pour le retour au
bateau avec tout ce chargement car nous savons qu’ils
livrent. Il
suffit d’en avoir pour plus de 15 000 francs pacifique,
autrement
dit 125 euros et ils nous ramèneront au Chantier Naval
où
nous avons laissé l’annexe. Vu les prix en
Polynésie, nous dépassons la limite requise
à
l’aise et nous revenons en camionnette avec nos cartons
remplis.
Il était temps de rentrer car la pluie se met à
tomber et
la météo prévoit un temps bien pourri
pendant
plusieurs jours. Pas grave ! Nous avons des bricolages à
faire
à bord et puis nous sommes dans une zone wifi ce qui
signifie
qu’on reçoit Internet sur Pro’s Per Aim.
Nous
pourrons donc consulter nos e-mails et mettre notre site web
à
jour.
Fin Juillet 2008 - Ile de
Bora-Bora dans les Iles Sous Le Vent
Il y a quelques jours déjà que nous avons
quitté
Raiatea, première des îles Sous-le-Vent par le
nombre
d'habitants et pourtant beaucoup moins connue que Bora-Bora.
Qui n’a jamais entendu parler de Bora-Bora ?
Des photos de ses extraordinaires paysages couvrent les murs et les
devantures des agences de voyage partout dans le monde. On y voit les
eaux translucides de son lagon exceptionnel qui miroitent au soleil.
Les dégradés de turquoise et de saphir
contrastent avec
les verts des pentes montagneuses de l’ancien volcan. La
silhouette unique et si élégante des sommets se
découpe sur le bleu du ciel que les petits cumulus des
alizés décorent. Le
récif-barrière abrite
de nombreux motu, ces îlots recouverts de cocotiers, et dont
les
plages de sable blanc font le bonheur des visiteurs.
Bora-Bora, dite « La Perle du Pacifique », le
paradis sur terre !
Revenons à des propos plus terre-à-terre. On sait
que
Bora-Bora est en Polynésie et plus
précisément au
nord-ouest de Tahiti. 275 kilomètres séparent ces
deux
îles. Bora-Bora est une des plus anciennes îles de
la
Société. Son motu principal ne fait que 9 km de
long sur
4 de large et le lagon occupe trois fois plus de surface que
l’ensemble des terres émergées. En
fait, Bora-Bora
est presque un atoll, à mi-chemin entre les vrais atolls des
Tuamotu et les îles hautes comme Tahiti ou Moorea . Pour vous
donner une idée, Bora-Bora serait âgée
de 7
millions d’années environ et Tahiti
n’aurait que 2
à 3 millions d’années.
Toutes les îles de la Polynésie
française ont la
même origine volcanique. Ce qui fait qu’elles sont
si
différentes les unes des autres, c’est leur
âge.
Il y a longtemps, très, très longtemps, entre 10
et 40
millions d’années, les atolls des Tuamotu
étaient
des volcans dominant l’océan depuis leurs pentes
couvertes
de lave. Tout autour de ces îles hautes, dans les eaux peu
profondes, le corail se mit à se développer
pendant que
la montagne s’enfonçait doucement dans la mer. Au
fur et
à mesure que le sol s’enfonçait, le
corail
continuait à se développer en hauteur, cherchant
la
lumière du soleil. Et ces belles montagnes à la
végétation luxuriante
s’entourèrent
d’un récif corallien protégeant les
lagons aux eaux
bleu turquoise. Inexorablement les montagnes poursuivirent leur
descente au fond de l’océan. Les millions
d’années passant, elles finirent par
disparaître ne
laissant que les récifs entourant des mers
intérieures
qu’on appelle lagons.
Doucement, très doucement mais sûrement,
l’île
principale de Bora-Bora s’enfonce. Un jour, il n’y
aura
plus que le lagon et les motu sur le récif
extérieur.
Mais ce n’est pas pour tout de suite ! Soyez
rassurés !
Pour le premier jour, nous mouillons sur un banc de sable face
à
l’océan, protégés des vents
dominants par le
motu Toopua. Nous sommes seuls, loin des autres voiliers qui ont
préféré jeter l’ancre dans
des eaux plus
profondes, loin également de l’hôtel
dont nous
distinguons à peine les bungalows à la pointe sud
du
motu. Nous sommes à l’ouest et nous allons pouvoir
profiter du coucher du soleil sur l’océan. A
chaque fois,
nous guettons le rayon vert mais il faut de la chance pour que le
soleil nous l’offre. Il est rare que les petits cumulus de
beau
temps, ces jolis nuages portés par les alizés,
soient
absents du ciel tropical. Ce soir, aucun nuage ne nous cachera la chute
de l’astre sur la ligne d’horizon.
Nos yeux sont rivés sur la boule rougeoyante qui tombe
rapidement. Ca y est ! Elle touche l’océan ! Le
soleil est
entré dans l’eau. Dans quelques secondes, il aura
disparu
complètement. Mais juste avant, à
l’instant ultime,
peut-être … peut-être le verrons-nous le
«
Green Flash » comme disent Tom et Dawn, nos amis
américains.
Nous retenons notre souffle … c’est
bientôt le moment …
Waou ! Génial ! Belle émotion ! Nous
l’avons vu !
Ce soir, il y a eu LE rayon vert et nous étions à
Bora-Bora ! C’est magique ! La vie est belle ! Elle nous
offre
des moments uniques !
Nous avons promis à Tom et Dawn de les rejoindre pour passer
avec eux les quelques jours qui leur restent en Polynésie
Française. Ensuite ils continueront vers l’ouest.
Après une nuit dans notre mouillage isolé, nous
les
retrouvons dans la grande baie de l’île principale.
Elle
est dominée par la masse obscure du mont Otemanu. Les eaux y
sont profondes, c’est pour cela que le Bloody
Mary’s, un
restaurant connu de l’île, a installé
des
corps-morts pour les voiliers devant son ponton. L’endroit ne
manque pas de charme et la décoration intérieure
du resto
est magnifique. Au fond de la salle de restaurant, près du
vivier à langouste, une tombe recouverte de grosses pierres
volcaniques nous surprend ! ! ! Elle est fleurie et entretenue. Qui
donc a trouvé ici sa dernière demeure ?
Nous demandons…
Ce serait un employé du restaurant. N’ayant pas de
famille, il avait souhaité rester parmi ses
collègues
dans le lieu où il avait travaillé si longtemps.
Et
là, je comprends votre étonnement. En
métropole il
y a des cimetières, on n’est pas
enterré sur le
lieu de son travail ! Dans les îles Sous Le Vent,
c’est
différent ! Devant la plupart des maisons, dans le jardin ou
juste à côté de la terrasse, nous avons
vu des
tombes toujours fleuries. Ce sont les ancêtres qui reposent
là où ils ont vécu. Les
sépultures sont
parfois sommaires mais très souvent elles sont
abritées
sous un petit toit et entourées d’une
barrière.
Revenons à Tom et Dawn qui nous proposent un tour
à la
ville principale où ils veulent faire quelques achats. En
dix
minutes d’annexe nous y sommes. Le mythe de Bora-Bora se
lézarde, laissant apparaître un commencement de
réalité. Autant les villages
polynésiens que nous
avons vu jusqu’à maintenant étaient
charmants,
propres, bien entretenus et fleuris, autant Vaitape, la capitale de
Bora-Bora, est sale et poussiéreuse. Dans la rue principale,
les
boutiques de souvenirs se disputent la place avec les bijouteries
où les perles noires se vendent au prix fort. Il
n’y a pas
de trottoirs et les voitures passent vite sans prendre garde aux
piétons et en soulevant des nuages de poussière.
Depuis
notre arrivée aux Marquises en mars, nous nous
étions
habitués à un accueil chaleureux. Mais, ici, les
sourires
et les bonjours spontanés se font rares.
L’histoire de cette île est un peu
différente de ses
voisines. Comme les autres, jusqu'au XIXe siècle, Bora-Bora
a
préservé son mode de vie traditionnel face au
développement du reste du monde. On ne pouvait
l’atteindre
qu’en bateau et seuls quelques
privilégiés
profitaient de son lagon enchanteur. Mais la seconde guerre mondiale a
mis brutalement l'île face à la triste
réalité du monde moderne. Suite à la
défaite de Pearl Harbour dans les île
Hawaï,
les Etats-Unis ont eu besoin d’une base dans le Pacifique. 5
000
soldats américains investirent l'île en
décembre
1942. Ce fut l'opération « Bob-cat ». 20
000 tonnes
de matériel furent débarqués. Une
piste d'aviation
longue de 2 000 mètres et 8 pièces d'artillerie
furent
installées. Entre-temps, le front
s’était
fixé dans les Philippines et la piste servit simplement
d’escale aux long-courriers. Les Américains se
retirèrent en juin 1946, laissant derrière eux
quelques
tankers, des bébés aux yeux bleus et la piste
d’aviation qui relie dorénavant Bora-Bora au reste
du
monde.
Avec le développement du tourisme, profitant de
l’extraordinaire cadre qui leur est offert, les
hôtels de
luxe ont investit les lieux. Aucun motu n’y
échappe. Nous
trouvons ces complexes hôteliers très laids. Les
bungalows
se donnent un air traditionnel avec leur toit en palme de cocotiers
mais ce sont tous les mêmes, alignés en rang
d’oignon sur des pilotis. Ils empiètent largement
sur le
domaine maritime et leur présence a complètement
dénaturé le site grandiose de Bora-Bora. Ces
bungalows
nous ont semblé vides mais il paraît que
l’air y est
climatisé et que les touristes fortunés
s’y
confinent … Je veux bien, même si je trouve
bizarre de
parcourir la moitié du monde pour s’enfermer dans
une
chambre d’hôtel fut-elle « les pieds dans
l’eau
», comme ils disent !
Nous en avons vu quand même des touristes tout rouges de
coups de
soleil dans les magasins de Vaitape et sur les jet-skis,
lancés
à fond de moteur sur le lagon. Drôle de
façon de
profiter des beautés de la perle du Pacifique ! Cet avis
n’engage que moi. Par contre il semblerait que les raies
manta
aient déserté le lagon. De là
à penser que
cette agitation mécanique et bruyante les a
dérangées, il n’y a qu’un pas
à
franchir !
Ben, un polynésien né à Bora-Bora,
tient un petit
snack devant la seule plage publique qui reste sur
l’île.
Le seul endroit, d’ailleurs, où nous avons vu des
familles
locales profiter de leur dimanche de repos.
L’évolution de
son île attriste beaucoup Ben. Il nous a même dit
que Bora
–Bora avait perdu son âme.
Nous ne retrouvons pas à Bora-Bora la Polynésie
que nous
aimons tant. Ca nous serre le cœur de voir comment la
cupidité de quelques-uns et la profonde sottise
d’autres
ont pu abîmer à ce point un des plus beaux lagons
du monde.
Mercredi 23 Juillet 2008
- Baie de Povai sur l'île de Bora-Bora dans les Iles Sous Le
Vent
Ce soir, nous allons dîner à terre dans le petit
snack
où Ben fait d’excellents cheese-burger comme en
Amérique. Nous avons laissé l’annexe au
ponton du
Bora-Bora Hôtel. C’est le plus vieil
hôtel de
l’île et le seul que nous avons trouvé
beau. Il est
bien intégré dans le paysage et on s’y
sent bien.
Nous avons appris avec stupéfaction qu’il va
être
rasé car il ne soutient pas la comparaison avec les
complexes
hôteliers concurrents. Tout doit être refait.
Qu’adviendra-t-il du seul endroit qui possède
encore une
âme ? Les polynésiens disent « mana
» pour
parler de cette impression quand on rentre dans un site,
qu’il
est riche de son passé et qu’il possède
une vie qui
lui est propre.
Après dîner, nous retournons donc au ponton du
Bora-Bora
Hôtel pour reprendre notre annexe et rentrer sur
Pro’s Per
Aim. Un attroupement attire notre attention. Une bonne dizaine de
japonais sont là avec des caméras
numériques. On
entend des « Oh ! », des « Ah !
»
d’étonnement et d’admiration. Curieux,
nous nous
approchons et nous regardons là où tous les yeux
sont
rivés. Nous voici pris par le même tic !
« Oh !, Ah
! ».
Une énorme raie manta de 3m d’envergure environ,
exécute un joli ballet dans les eaux
éclairées le
long du ponton. Elle va, elle vient, elle fait des loopings, nous
montrant une fois son dos noir et le coup d’après
son
ventre blanc. Son énorme gueule est constamment ouverte pour
filtrer le plancton dont elle se nourrit. Sa grâce est telle
que
des frissons nous parcourent. Quel bonheur ! C’est
d’une
beauté à couper le souffle.
Nous avions déjà rencontré ces
magnifiques
poissons mais jamais nous avions eu droit à un spectacle
pareil.
La première fois c’était aux Marquises.
Plusieurs
manta, faisant entre un et deux mètres, avaient
dansé
autour de notre annexe pendant quelques minutes.
C’étaient
déjà de belles bêtes et, à
l’idée qu’elles avaient la force de
soulever notre
embarcation, nous étions à moitié
rassurés.
Depuis, il nous est arrivés d’en voir voler. Elles
sautent
hors de l’eau et elles planent sur quelques mètres
avant
de retourner dans leur élément naturel.
Vendredi 25 Juillet 2008
- Motu Piti Aau sur l'île de Bora-Bora dans les Iles Sous Le
Vent
Hier matin nous avons fait tout le tour de l’île
principale
de Bora-Bora et ce n’est qu’à
l’extrême
sud-est que nous avons pu mouiller dans un endroit tranquille et encore
à peu près sauvage.
On nous a dit qu’au sud du mouillage, entre le motu Piti Aau
et
le récif-barrière, on peut nager dans le Jardin
de
Corail. Allons-y ! C’est à 5 minutes en annexe.
Déception ! Le Jardin de Corail ! Voilà une
appellation bien pompeuse et même mensongère !
Certes il y a eu du corail puisque nous zigzaguons avec
l’annexe
entre les patates dans un à deux mètres
d’eau. Mais
il est mort. Les patates sont toutes blanches et pas un poisson ne nage
autour. Que s’est-il passé ? Pollution,
réchauffement des eaux ? Nous ne savons pas mais les
dépliants touristiques continuent à appeler
l’endroit « Jardin de Corail ».
A une centaine de mètres devant nous, un bateau est
amarré à une petite bouée et trois
enfants sont
dans l’eau avec leur masque autour de leur père
qui a
pied. Que font-ils ? Il doit y avoir quelque chose à
regarder
sous l’eau. Nous nous approchons et nous nous mettons
à
l’eau nous aussi avec nos palmes, nos masques et nos tubas.
Autour de l’homme et de ses enfants, nagent des dizaines de
raies
pastenagues et quelques requins pointes-noires.
Génial ! Nous évoluons avec eux. C’est
une
sensation extraordinaire que celle de nager avec ces gros poissons !
Les raies nous frôlent avec élégance,
passent et
repassent. Nous évitons les mouvements brusques pour ne pas
qu’elles se sentent agressées. Elles ont quand
même
un dard sur leur longue queue qui les peut les rendre dangereuses. A ce
propos, nous en croisons quelques-unes qui ont perdu leur bel
appendice. Pourtant, elles se déplacent aussi bien que les
autres, un peu comme les lézards sur terre, qui
s’accommodent fort bien de la perte de leur queue.
Les requins ! Je les aurais presque oubliés. Il faut dire
qu’ils sont moins effrontés que les raies. Ces
grands
prédateurs gardent un peu plus leurs distances quoique tout
soit
relatif ! Parce qu’aujourd’hui, c’est le
pompon !
Jamais ils n’ont été aussi
près de nous. Ils
sont à deux ou trois mètres et semblent nous
ignorer.
Depuis que nous sommes en Polynésie, nous nous sommes
habitués à nager avec eux. Il faut dire
qu’ici,
soit on accepte leur présence silencieuse et à
tout dire,
un peu inquiétante, soit on ne se met pas à
l’eau.
Nous n’avions pas oublié notre appareil photo
étanche. La lumière est superbe et les requins et
les
raies se détachent merveilleusement sur le fond de sable
clair.
Le zoom est inutile tellement les uns et les autres sont proches. Je
fais une belle série de clichés pour immortaliser
ces
instants incroyables.
Pour l’après-midi, nous avons prévu une
balade au
lagoonarium. Avec l’annexe, il nous faut une vingtaine de
minutes
pour nous y rendre. Il est situé au beau milieu
d’une zone
remplie de bungalows hôteliers. D’après
un
dépliant touristique que je cite :
« Tortues, requins, raies et plein d’autres
espèces
de poissons du lagon et du large, nagent librement dans un parc
à poissons étendu et peu profond où
les guides
expérimentés répondront à
toutes vos
questions. C’est sans danger et très informatif.
»
Cette pub nous a laissé un tantinet circonspects. Nous
n’apprécions pas les zoos et ça y
ressemble. Allons
voir quand même !
Une fois sur place, nous mesurons toute l’abomination de la
chose
! Une petite baie le long d’un motu a
été
fermée par un filet, très moche par ailleurs,
lequel
filet emprisonne les poissons qui ont été mis
dans cette
immense piscine mi-naturelle, mi-artificielle. L’horreur, ce
sont
les cris que l’on entend. Vous savez comme dans les piscines
archi-bondées l’été. Les
visiteurs pataugent
là-dedans en hurlant. Les requins, les raies et autres
bestioles
qui survivent à ça doivent avoir le
cœur solide !
Demi-tour ! Nous ne rentrerons pas dans cet enfer. Un titre de
Françoise Sagan nous revient en mémoire :
« Bonjour
tristesse » !
Mardi 29 Juillet 2008 -
Baie de Povai sur l'île de Bora-Bora dans les Iles Sous Le
Vent
Les prévisions météo sont bonnes. Nous
partirons
demain matin. Nous sommes restés neuf jours en tout et pour
tout
sur Bora-Bora, la soi-disant « Perle du Pacifique
». Les
derniers jours nous les avons passés avec tous nos amis
américains et canadiens qui continuent vers
l’ouest alors
que nous revenons vers l’est, vers Tahaa d’abord,
puis
Moorea et Tahiti.
Le ressenti est le même, sans exception, pour tous nos amis
voyageurs. Bora-Bora a du être un des plus beaux lagons du
monde
mais il a été saccagé par des
programmes
immobiliers et touristiques anarchiques. Bora-Bora n’est plus
du
tout représentatif de la merveilleuse Polynésie
que nous
parcourons depuis déjà presque six mois et vers
laquelle
nous nous empressons de retourner.
Mercredi 30 Juillet 2008
- En mer entre Bora-Bora et Tahaa
Aujourd’hui est un jour un peu particulier !
Pour la première fois nous rebroussons chemin.
Pro’s Per
Aim ne navigue plus vers l’horizon où se couche le
soleil.
Il pointe son étrave vers l’Est. Nous revenons
vers
Tahiti. Il va falloir remonter les alizés et cela
risque
de ne pas être très confortable. Avant Tahiti,
nous avons
prévu une escale à Tahaa qu’on surnomme
l’île « vanille ».
Notre problème, c’est de remonter au vent dans des
conditions acceptables. Nous avons choisi de partir ce matin parce
qu’il y a une bonne fenêtre
météo. Ce qui
veut dire que les alizés et la houle sont
modérés.
Nous allons tenter de rallier Tahaa à la voile en tirant des
bords mais Pro’s Per Aim n’est pas très
fortiche
quand il s’agit de naviguer au près.
C’est un
dériveur et il préfère le vent
arrière.
S’il le faut nous nous aiderons du moteur de façon
à arriver au mouillage avant la nuit. On est pas
là pour
se faire du mal.
A vol d’oiseau, Tahaa est à une quinzaine de
milles vers
l’est-sud-est mais ce que nous pouvons faire de mieux
c’est
de tirer un bord vers le sud en serrant le vent au plus
près. De
toutes façons, il faut contourner Bora-Bora dont la passe
est
sur la côte ouest. Au bout de deux petites heures nous virons
de
bord. L’île qui s’était
éloignée
se rapproche à nouveau. Pro’s Per Aim tire des
bords
carrés. Par rapport à la route directe, nous
allons
parcourir le double de la distance et mettre trois fois plus de temps.
Courage ! Notre fidèle voilier affronte les vagues une par
une.
Il tape à chaque fois et on enfourne. Pas question de
laisser le
moindre capot ouvert. L’air à
l’intérieur du
carré devient moite et il y fait très chaud.
Le vent tourne un peu … mais pas du bon
côté. Si
nous continuons ainsi nous nous encastrerons dans le
récif-barrière du sud de Bora-Bora. Mais nous
avons le
temps avant d’être obligés de virer de
bord à
nouveau.
La ligne de traîne est à l’eau. Nous
l’avons
équipée d’un superbe poulpe sur les
conseils de
Jean-Baptiste.
Un personnage, ce Jean-Baptiste !
Lorsque nous l’avons rencontré, nous
étions un peu
perplexes devant le rayon d’articles de pêche de la
quincaillerie de Raiatea. Nous sentant amateurs en la
matière,
il avait pris les choses en main. Il nous avait expliqué que
les
poissons polynésiens aiment la nacre. Il ne faut pas
utiliser un
simple poulpe mais on se doit de faire tout un montage. Il faut
d’abord se décider sur la fameuse tête
en nacre.
L’une d’entre elles lui plaisait
particulièrement.
Elle avait des reflets roses qui ferait de notre leurre un vrai tueur,
promesse de Jean-Baptiste ! Sur la base de la tête en nacre,
il
faut ensuite fixer deux poulpes en plastique de couleurs
différentes. Attention ! Pas n’importe quelles
couleurs !
Elles doivent être assorties avec les reflets de la nacre.
L’hameçon, quant à lui doit
être double et il
faut le cacher dans les tentacules du poulpe. Un bon câble en
acier d’au moins un mètre relie le leurre au fil
de
traîne.
Préparer une ligne est un art et Jean-Baptiste nous a fait
partager sa passion pendant une heure dans le magasin. Le choix de la
nacre et des deux poulpes ne pouvait pas se faire dans la
précipitation. Et puis, il y eut des palabres avec un copain
à lui qui n’était pas
d’accord sur la taille
de l’hameçon. Pendant ce temps, le chinois
attendait,
impassible, derrière sa caisse enregistreuse que nous nous
décidions.
A l’aller, entre Raiatea et Bora-Bora, notre merveilleux
poulpe
à la tête nacrée n’avait fait
aucun ravage
chez les poissons. Pas une touche !
Nous nous rapprochons du récif sud de Bora quand la ligne se
tend violemment et une grosse bête argentée se
cabre dans
le sillage. C’est une belle prise, pour sûr ! Pas
question
de la perdre !
Il faut commencer par arrêter le bateau si nous voulons
réussir à la ramener à bord. Quand on
est à
la voile, pour stopper le navire, on se met à la cape.
C’est un peu technique comme terme, mais, en gros,
ça
signifie que le bateau se retrouve en biais par rapport au vent et
qu’il dérive gentiment. Ca veut dire
qu’on continue
à avancer mais tout doucement et pas dans la direction
souhaitée. En l’occurrence, nous allons droit sur
le
récif. Mais, en bateau, tout est lent et nous avons le temps
de
remonter notre poisson et même de le débiter avant
de
devoir changer de cap.
La bestiole semble bien ferrée mais il nous est
déjà arrivé de perdre un beau thon au
dernier
moment alors qu’on allait le hisser à bord. Le
poisson se
débat et tente de s’échapper. Il
n’a pas
l’intention de se laisser faire et la ligne de
traîne est
tendue comme une corde de piano. Guy doit mettre des gants pour la
remonter faute de quoi il risquerait de se blesser les mains.
Mètre par mètre, la ligne s’entasse
dans le cockpit
et la bête est ramenée au cul du bateau.
La deuxième étape commence. Le poisson est
énorme
! C’est le plus gros que nous ayons jamais
attrapé. Il va
falloir le remonter à bord. Guy se contorsionne pour se
glisser
sous l’annexe qui est suspendue à
l’arrière
quand nous sommes en navigation. Il est donc sur la jupe, accroupi sous
l’annexe et au ras de l’eau. Nous avons un manche
muni
d’un crochet à son extrémité
pour aider
à remonter les grosses prises. Je passe l’outil
à
Guy. De sa main gauche, il tient la ligne et de la main droite il tente
de crocheter l’animal qui n’est
décidément
pas coopératif. Son cuir est si épais que le
crochet ne
s’y enfonce pas. La bagarre dure plusieurs minutes avant que
Guy
ne réussisse son coup. Il est toujours dans une position
très inconfortable sous l’annexe. Maintenant
qu’il
le tient mieux, mon Capitaine parvient à glisser une main
dans
les ouies et avec l’autre à attraper le poisson au
niveau
de la queue.
Ca y est, l’animal est enfin à bord,
posé sur le
banc du cockpit. Il meurt en passant par toutes les couleurs de
l’arc-en-ciel. C’est une superbe dorade
coryphène.
En Polynésie, on l’appelle mahi-mahi. Sa chair
blanche est
savoureuse et nous allons en profiter pendant plusieurs jours car notre
mahi-mahi mesure 1,40m et pèse 13 kg.
Séance photo pour le souvenir et la troisième
étape de notre pêche démarre.
C’est toujours Guy qui s’active. Bien que mes
petits bras
soient musclés, ils ne le sont pas assez pour
découper ce
gros mahi-mahi. Quand le poisson est plus petit, nous le
débitons en darnes, c’est plus facile et nous
perdons
moins de chair. Mais avec celui-ci, c’est impossible. Ce
mahi-mahi a une vraie colonne vertébrale que le couteau
n’entame même pas. Par contre, il entaille la main
de Guy.
Je jouerai à l’infirmière tout
à
l’heure quand tout sera fini. Nous décidons de
lever les
filets et nous jetons le reste aux requins. Il nous en reste 6 kg.
Inutile de remettre la ligne à l’eau, nous ne
saurions pas
quoi faire d’une nouvelle prise.
Ne croyez pas que ce soit fini ! La course de Pro’s Per Aim
le
conduit droit sur les récifs qui sont proches maintenant. Il
est
grand temps de reprendre le bon cap. Pendant cet intermède
nous
avons reculé. En plus le vent est encore moins favorable
qu’avant. Si nous voulons arriver à Tahaa avant la
nuit,
il faut arrêter de jouer aux puristes de la voile et mettre
en
route le moteur.
Dès que le bateau est en sécurité, la
dernière étape de la pêche commence. A
grands coups
de seaux d’eau de mer, nous lavons le pont et le cockpit.
C’est fou ce que ça peut saigner une grosse
bête
comme ça. En plus il y a des écailles et des
restes de
chair et de tripes qui se sont coincés dans le caillebotis.
Il
faudra fignoler le nettoyage quand nous serons au mouillage.
Ceux qui pensent qu’on s’ennuie sur un bateau se
trompent.
Il y a toujours quelques chose à faire. Cette
pêche nous a
occupés presque trois heures en tout !
La passe de Tahaa est en vue. Il faut ferler la grand-voile et
préparer notre atterrissage. L’entrée
dans le lagon
se fait sans difficulté malgré la grosse houle et
le
courant qui agitent la passe.
Nous voici dans la baie Apu au sud-ouest de Tahaa. Au loin, nous
apercevons cinq ou six voiliers au mouillage devant le Taravana Yacht
Club. Ca s’appelle « Yacht Club » mais
c’est
juste un restaurant qui donne sur le bord du lagon. Un petit ponton
permet de débarquer avec l’annexe. Pour
s’assurer la
clientèle des voyageurs de passage, le
propriétaire des
lieux a installé des corps-morts, ce qui n’est pas
un luxe
car il y a entre 25 et 35 m de fond devant chez lui.
Il reste des bouées libres et Guy dirige doucement
Pro’s
Per Aim vers l’une d’elles. Je suis à
l’avant
et j’attrape la dite-bouée avec la gaffe pour y
accrocher
une aussière. Guy coupe le moteur et nous mettons
l’annexe
à l’eau pour doubler l’amarrage avec une
seconde
aussière. On n’est jamais trop prudent !
Ensuite nous allons proposer un morceau de notre pêche aux
copains du mouillage. C’est toujours sympa de partager une
belle
prise. Ce soir, elle passera au barbecue sur BARAKA, le voilier de Jan
et Dave qui nous ont invités à partager leur
dîner
avec Brad, Sally et Erik du voilier PAX VOBISCUM. Nous avons de quoi
régaler tous nos copains américains.
Début
août – Ile de Tahaa dans les Iles Sous Le Vent
Tahaa et Raiatea sont dans le même lagon. Lorsque nous
étions sur Raiatea en juillet, j’avais eu
connaissance
d’une légende expliquant la présence de
deux
îles bien distinctes entourées par le
même
récif-barrière.
Il y a longtemps, très très longtemps, il
n’y avait
qu’une seule et même grande île. Un jour,
les dieux,
irrités par les hommes, y ont envoyé une anguille
enragée … si tant est qu’une anguille
puisse
attraper la rage ! La monstrueuse bête avait
dévoré
toute une partie de l’île la partageant
à tout
jamais en deux.
Nous avions visité Raiatea et nous n’avions pas
séjourné sur Tahaa.
Tahaa n’a pas d’aéroport puisque
qu’il y en a
un sur Raiatea, sa grande sœur toute proche. Le bateau est
donc
le seul moyen de mettre le pied sur l’île
« vanille
». Les locaux l’appelle ainsi car ils disent
qu’on y
trouve la meilleure vanille de la Polynésie
Française.
La vie sur Tahaa est paisible et tranquille. Comme sur les autres
îles hautes où nous avons fait escale, il
n’y a
qu’une route goudronnée qui en fait le tour et
seules
quelques pistes pour 4x4 permettent de pénétrer
l’intérieur. La population est
concentrée sur
l’étroite bande de terre entre le lagon et les
pentes des
montagnes.
Sur Tahaa, les polynésiens vivent de la vanille et du
coprah.
Partout, au cours de nos promenades à pied ou à
vélo, nous avons vu les serres qui abritent les plants de
vanille les protégeant des insectes. Quand ce
n’étaient pas les plantations de vanille,
c’étaient les séchoirs à
coprah. Autant la
vanille qui bronze au soleil sent bon, autant il émane du
coprah
qui sèche une odeur désagréable.
Le coprah n’est autre que la chair blanche des noix de coco
que
les locaux font sécher en plein air. Les morceaux de noix
séchés sont acheminés dans des sacs de
jute vers
l’unique huilerie située à Tahiti.
Broyés en
une farine très fine et chauffés à
125° puis
pressés, ils fournissent l’huile de coprah brute.
Une
petite partie de cette production est de nouveau affinée
pour
obtenir une huile raffinée de très grande
qualité,
conforme aux normes du marché international.
Cette huile, tout le monde la connaît puisqu’elle
est la
base du monoï. Pour fabriquer du monoï, il faut
également des fleurs de tiare. Cette petite fleur
d’une
blancheur immaculée est présente sur tout le
territoire
polynésien. Par tradition, chaque Polynésien
possède un pied de tiare dans son jardin.
Quand elles sont au stade de boutons prêts à
s’ouvrir, les fleurs de tiare sont cueillies très
tôt le matin. Puis elles sont mélangées
dans les 24
heures avec de l’huile de coprah raffinée. Elles
vont y
macérer pendant une bonne dizaine de jours.
L’appellation
d’origine protège la fabrication du
monoï. Selon des
normes très strictes, un minimum de dix fleurs par litre
d’huile de coco doit être utilisé.
C’est
pendant cette extraction douce et naturelle que les petites fleurs de
tiare vont donner à tout jamais leur senteur
légendaire
à l’huile raffinée.
Le monoï est une huile très agréable
pour les
massages. Il protège aussi de la déshydratation
et quand
il est parfumé à la citronnelle, il est un
répulsif anti-moustiques efficace et naturel.
Sur le bateau, ces sales bêtes ne nous ennuient pas. Les
moustiques n’aiment pas le vent et souvent, Pro’s
Per Aim
est ancré hors de portée de leurs petites ailes.
Par
contre, pour aller à terre, je m’enduis de
monoï
à la citronnelle et je ne me fais pas piquer.
A terre, nous y allons tous les jours pour marcher sur
l’unique
route de Tahaa. Nous y croisons des enfants qui jouent. Un peu plus
loin des musiciens accompagnent à l’ukulele des
danseuses.
Ils répètent pour un spectacle qu’ils
vont donner
au restaurant du Taravana Yacht Club devant lequel nous sommes
mouillés depuis plusieurs jours. Je vous l’ai dit
! La vie
est douce et tranquille sur l’île «
vanille ».
La Polynésie invite à la nonchalance et ici
c’est
d’autant plus vrai que les voitures sont rares.
Nos journées sont faites de petits riens, une promenade
à
vélo ou à pied, une conversation avec les copains
américains du mouillage, le coucher du soleil assis dans les
confortables fauteuils du Taravana Yacht Club où Maui nous
sert
l’apéritif. Nous le dégustons
à petites
gorgées en guettant le rayon vert qui se refuse à
nos
yeux parce que l’horizon n’est pas assez clair en
ce moment.
Maui est le manager du Taravana Yacht Club. Quand nous ne sommes pas
avec des amis, il prend le temps de discuter avec nous. Il est
né à Bora-Bora. Son père est
américain et
sa mère est polynésienne. Il parle un excellent
anglais
et la chaleur de son accueil a fait la réputation de son
Club.
Les voiliers y faisant escale sont nombreux.
Le mardi soir, il prépare un buffet avec des
spécialités locales et le groupe que nous avons
vu
répéter vient faire un spectacle de chants et de
danses.
Nous nous y rendons avec Brad, Sally et Erik du voilier PAX VOBISCUM
ainsi que Dave et Jan de BARAKA. Pendant le repas les conversations
vont bon train … en anglais bien sûr ! Guy a
retrouvé toute son aisance et je fais de gros
progrès. Ma
langue se délie.
Le spectacle a lieu après le dîner. Les danses des
hommes
sont guerrières. Des percussions les accompagnent. Ils
exécutent des mouvements avec leurs jambes. C'est le
«pa'oti» : les genoux s'ouvrent et se ferment en de
grands
battements. Les danses des femmes sont lascives. Un ukulele et des
chants rythment l’ondulation sensuelle de leurs hanches.
Les jours suivants, la vie reprend son cours et rien de notable ne la
trouble. C’est doux et serein. Nous lisons, nous
écrivons,
nous allons à terre dire bonjour à Maui.
Aujourd’hui, ce n’est pas un « bon jour
» pour
lui car il doit aller chez le médecin à Raiatea,
l’île voisine. En faisant du kite-surf il
est
tombé sur une patate de corail et son poignet lui fait
très mal. Il s’est sans doute cassé
quelque chose.
En plus la blessure est vilaine. Mais ça, il en a
l’habitude. Il sait soigner les plaies dues au corail. Il
commence par un grossier nettoyage à l’eau, puis
il y met
du citron et termine avec une désinfection classique. Il ne
faut
pas négliger une plaie sous les tropiques. Cela
s’infecte
très vite et méchamment.
Nous le regardons s’éloigner dans son speed-boat
vers
Raiatea tandis qu’un joli voilier jaune se rapproche et prend
une
bouée à nos côtés.
Nous reconnaissons le bateau. Il s’appelle REMI 2. Lorsque
nous
étions à Panama en janvier, Guy avait
passé deux
jours à bord de REMI 2 pour aider au passage du canal. Quand
on
est dans les écluses, il faut être six par bateau
pour les
manœuvres. Guy et d’autres copains avaient
donné un
coup de main à Arnaud et Isabelle pour leur transit.
Isabelle
était peu disponible à cette
époque-là car
elle s’occupait de Titouan. En janvier, Titouan venait
d’avoir 3 mois et il réclamait toute
l’attention de
sa maman.
Aujourd’hui, il a bien grandi. Cela fait 6 mois que nous ne
l’avons pas vu et à cet âge
là, on change
vite. Cet adorable poupon aux yeux rieurs a déjà
parcouru
pas mal de milles. Comme nous, il est passé par les
Marquises et
les Tuamotu. Il s’est même
arrêté aux
Galapagos où Pro’s Per Aim n’a pas fait
escale. Nous
nous retrouvons avec plaisir et chacun raconte ses histoires de mer.
Le cas de Titouan n’est pas unique. Nous avons
croisé
d’autres familles au cours de notre voyage. Sur leur bateau
règne toujours une belle joie de vivre. Les enfants sont
autonomes très vite. On les sent curieux et ouverts. Les
parents
avouent que, ce qui est un peu lourd, c’est
d’assurer
l’école avec les cours du CNED. Sans compter que
c’est parfois compliqué à
récupérer.
Faute d’adresse postale, tout se
télécharge sur
Internet et en Polynésie les connexions sont
aléatoires
et lentes. Arnaud et Isabelle n’en sont pas encore
là avec
Titouan. D’ailleurs c’est l’heure de son
déjeuner et ils nous quittent pour rentrer sur REMI 2.
Cela fait quinze jours que nous vivons des heures paisibles sur Tahaa
celle qu’ils appellent « l’île
vanille »
mais que je surnommerais volontiers «
l’île
tranquille ». Nous y sommes bien mais il va falloir partir.
La
météo nous promet dans deux jours des vents
d’Est
faibles et comme nous allons vers l’Est ce sera plus facile
à remonter. Nous avons envie de retourner sur Huahine, notre
île préférée parmi les Iles
Sous Le Vent.
Puis ce sera Moorea et Tahiti.
Samedi 16 Août
2008 – Fare sur l'île de Huahine dans les Iles Sous
Le Vent
Nous sommes contents de revenir sur Huahine. L’île
est
agréable. Elle a gardé une
authenticité que
Bora-Bora a perdu.
Et puis, nous y avons nos habitudes. Ca n’a l’air
de rien,
mais à chaque fois que nous arrivons dans un endroit
où
Pro’s Per Aim n’a jamais pointé son
étrave,
il faut partir en exploration. Nous avons plein de petits
problèmes pratiques à résoudre, des
choses qui
sont évidentes quand on habite à terre et qui ne
le sont
plus quand on vit sur un bateau.
Notre premier souci est de savoir où débarquer
avec
l’annexe. Parfois il faut se beacher sur une plage. Quand il
n’y a pas de rouleaux, c’est facile et on a juste
les pieds
mouillés. Mais si la houle s’éclate en
de belles
vagues sur le sable, il faut laisser l’annexe au large avec
un
grappin pour l’ancrer et gagner le rivage
à la nage.
Heureusement, la plupart du temps, on trouve un ponton ou quelque chose
qui y ressemble pour y amarrer notre dinghy et descendre à
terre
sans se mouiller.
Nous voilà donc sur la terre ferme à la recherche
d’une poubelle pour déposer nos ordures. Ensuite
nous nous
renseignons pour savoir où nous pouvons prendre de
l’eau
pour remplir nos bidons. Sur Pro’s Per Aim, pour
économiser l’eau produite par le dessalinisateur,
nous
avons une centaine de litres dans de petits bidons. Avec cette eau, pas
toujours potable, nous remplissons la bâche qui est
accrochée sous le portique. C’est une douche
solaire avec
laquelle on fait la vaisselle et on se lave.
Et puis nous demandons s’il y a une épicerie ou
bien un
petit supermarché pas trop loin car nous en reviendrons
chargés. De temps en temps on a besoin d’aller
à la
poste, de trouver un quincaillier ou une station essence.
Quand nous sommes proches d’une zone wifi, c’est
royal car
nous avons Internet sur le bateau. Dans les Iles de la
Société, cela nous arrive assez souvent. Mais aux
Marquises et encore pire aux Tuamotu, il fallait aller à la
poste de la ville principale pour trouver un ordinateur
branché
sur le web et se connecter.
Le plus compliqué, en Polynésie, c’est
de faire
laver le linge. Pour les draps et les serviettes en éponge,
c’est plus facile en machine qu’à la
main. Mais en
Polynésie, il n’y a pas de laverie automatique.
Dans
certains endroits, des particuliers offrent leurs services moyennant
finance. En général, ce n’est pas
donné mais
ça dépanne.
Quand nous revenons dans un endroit où nous avons
déjà séjourné, ces petites
tracasseries
nous sont épargnées.
A peine mouillés devant Fare, sur Huahine, nous sommes
déjà dans la petite « grande-surface
» de la
ville pour faire quelques courses de frais. On est samedi et la station
essence est déjà fermée. Par contre,
elle ouvre
demain matin. Nous avons l’intention de faire le plein de
gasoil
et comme le dernier date de six mois, nous devrons faire plusieurs
allers-retours avec nos bidons entre la station et Pro’s Per
Aim.
Dimanche 17
Août 2008 – Fare sur l'île de Huahine
dans les Iles Sous Le Vent
Nous sommes debout de bonne heure et prêts pour le bidonnage.
Ce
terme vous a peut-être fait sursauter ! Pour les voyageurs de
la
mer, il a une signification bien particulière et
très
différente du sens habituel. Bidonnage, bidonner,
bidon…
Nous n’avons pas d’autres mots pour parler de ce
que nous
allons faire ce matin. Le bateau est au mouillage à 500 m de
la
côte et la station essence n’est pas au bord de
l’eau. Nous allons donc faire le plein du tank à
fuel avec
des bidons que nous irons remplir à la pompe. Que ce soit
pour
l’eau ou pour le gasoil, on utilise le même mot. On
dit que
l’on « bidonne ».
Nous avons besoin de 310 litres de fuel et avec nos bidons, nous ne
rapportons que 70 litres à chaque fois. Faites le compte,
nous
ferons cinq voyages. Entre la station et le quai où est
amarrée l’annexe, on nous prête un
chariot pour
transporter nos 70 litres. C’est moins pénible
qu’à bout de bras !
Arrivés sur le bateau, Guy transvase le contenu des bidons
dans
le tank et ajoute un produit anti-bactérien. Le gasoil que
l’on trouve sous les tropiques n’est pas toujours
de bonne
qualité. Sans ce produit préventif, des
bactéries
se développent dans le tank et forment une boue qui bouche
les
filtres et empêche l’alimentation du moteur en
gasoil. Non
seulement le moteur tombe en panne mais c’est très
compliqué de vidanger le réservoir et de le
nettoyer pour
se débarrasser des bactéries boueuses. Il vaut
donc mieux
prévenir que guérir !
Lors de notre troisième voyage, le chinois qui tient la
station
essence, nous dit qu’il va fermer parce que c’est
l’heure de la messe. Il sera ouvert à nouveau
demain. Nous terminerons donc la corvée du
bidonnage lundi
matin.
Mardi 19 Août
2008 – Baie d'Avea sur l'île de Huahine dans les
Iles Sous Le Vent
Hier, dès que le réservoir de gasoil a
été
plein, nous avons quitté Fare pour le joli mouillage de la
baie
d’Avea au sud de Huahine.
En ce début d’après-midi,
l’eau du lagon
éclate en milliers de reflets sous le soleil. Nous montons
dans
l’annexe avec l’idée d’aller
explorer le
récif-barrière, là où
l’océan
se brise sur l’immense jetée naturelle qui
protège
l’île de la houle. La couleur de l’eau
est
extraordinaire. Il faudrait d’ailleurs dire LES couleurs.
L’eau est si transparente que nous voyons le fond sans
difficulté. Parfois il est très proche et la mer
est
jaune pâle comme le sable ou bien aussi marron que la patate
de
corail qui affleure. Suivant la profondeur tous les bleus se
déclinent depuis le bleu turquoise très clair
jusqu’au plus foncé.
La promenade est agréable. Nous avançons
lentement pour
profiter de l’incroyable lumière qui illumine les
eaux du
lagon. Nous sommes déjà loin de Pro’s
Per Aim. La
grande barrière est là, tout près !
D’énormes déferlantes s’y
écrasent. Le
grand rythme ondulatoire de l’océan avec toute sa
force et
toute sa puissance est arrêté net, à
quelques
dizaines de mètres de nous par ce mur de corail, cette digue
vivante mi-animale, mi-minérale. Là où
nous sommes
l’eau est calme, ce sont deux mondes si différents
et
pourtant si proches.
Fascinés par ce contraste, par la beauté du
récif
sur laquelle l’eau se fracasse en grands coups de tonnerre,
nous
n’avons pas remarqué que l’annexe prend
l’eau.
Tout à coup nous réalisons qu’il y a
déjà cinq centimètres d’eau
au fond et que
ce n’est pas normal. Je trouve l’entrée
d’eau
immédiatement. Elle est sous mes yeux.
Notre annexe est semi-rigide, ce qui signifie que le fond est en
plastique dur avec des boudins gonflables autour. Ce fond est
percé à l’avant pour y fixer un anneau.
Dans cet
anneau nous accrochons un palan ce qui nous permet de soulever
l’annexe afin de la sortir de l’eau pour la nuit.
Tous les
jours depuis presque trois ans maintenant, le poids de
l’annexe a
été supporté par cet anneau
à chaque
relevage. La coque s’est fendillée et
aujourd’hui,
elle n’en peut plus. Il y a un trou par lequel
l’eau rentre.
Pas de panique ! Nous ne courrons aucun risque. Il suffit que
j’écope tranquillement le temps de rebrousser
chemin et de
retourner à bord.
Par contre il va falloir réparer. La réparation
devra
être assez solide pour qu’on puisse continuer
à
soulever l’annexe par cet anneau et elle devra assurer une
étanchéité parfaite. Pas question
d’écoper à chaque fois.
Mon Capitaine ne manque pas d’idées. Deux plaques
en
plastique, une tige filetée, des rondelles, deux
écrous
et le fameux anneau vont faire l’affaire. Je n’ai
pas
cité l’élément essentiel :
le mastic-colle,
le précieux « sicaflex ». Cette
pâte blanche
est magique. Elle sert à la fois de colle et de joint. Avec
ça on répare tout. Même les chaussures
de Guy ont
eu droit à une seconde vie grâce au «
sicaflex
».
Il y a donc un trou d’un centimètre de
diamètre
dans la coque de l’annexe. Nous allons le boucher par les
plaques
de plastique, une à l’extérieur,
l’autre
dedans et la pâte magique fera
l’étanchéité. Au travers de
tout ça,
on fera passer la tige filetée sur laquelle sera
vissé
l’anneau côté intérieur.
Mine de rien, la réparation nous prend pas loin de trois
heures.
Peu importe ! Après 24h de séchage,
l’annexe sera
comme neuve et peut-être même plus solide
qu’avant au
niveau de ce point faible qu’est l’anneau de
relevage.