Jour
après jour, Isabelle
rédige le journal de notre voyage. Adapté pour
la radio
depuis mai 2008, voici les textes ayant
été
diffusés.
PRO’S PER AIM DANS LES
ILES DE LA SOCIETE
du 15 Novembre 2008 à
mars 2009
Mardi 2
Décembre 2008 - Vaiare sur l’île de
Moorea dans les îles Du Vent
Cela fait maintenant quinze jours que nous sommes revenus chez nous.
« Chez nous », ça bouge, ça
flotte, ce
n’est jamais au même endroit. « Chez nous
»
c’est Pro’s Per Aim ! En ce moment, notre
fidèle
voilier est en Polynésie et pour être exact
à
Moorea, celle qu’on appelle l’île
« sœur
» de Tahiti tellement elles sont proches l’une de
l’autre.
Il nous a fallu deux semaines sur Tahiti pour remettre le bateau en
ordre et faire un avitaillement de six mois.
Descendus de l’avion vers minuit, arrivés sur le
bateau 2h
après, nous avons dormi quelques heures mais pas assez pour
récupérer des 24h de voyage et des 11h de
décalage
horaire. Et puis la vie en France est si trépidante ! Les
« métros » vivent à un rythme
infernal auquel
les gens des îles ne sont pas habitués. Toujours
est-il
que nous n’étions pas très en forme au
petit matin
quand Yvan, le chef du carénage, nous a proposé
de
remettre Pro’s Per à l’eau. Pourtant
nous avons
accepté. Un bateau au sec est si misérable !
Quatre jours plus tard, nous étions au nord de Tahiti au
mouillage de Taina. Même si elle est peu agréable,
l’escale était incontournable. Il y a un
hypermarché à proximité et nous avions
à
remplir les coffres de conserves, lait, farine et autres
denrées
que nous aurions du mal à trouver par la suite dans les
Tuamotu
et les Marquises.
Si vous avez la carte sous les yeux ou dans la tête, vous
vous
demandez ce que nous faisons à Moorea à
l’ouest de
Tahiti alors qu’il était prévu de
retourner vers
l’est où sont les Tuamotu et les
Marquises…
Les projets en mer sont faits pour être changés.
On
s’adapte ! Cela dépend des saisons, du vent, de la
mer, de
l’âge du capitaine et d’un tas
d’autres
facteurs qu’il serait fastidieux
d’énumérer
ici.
Ces derniers jours, nous avons consulté les sites
météo du Pacifique. Cette année ne
sera pas une
année « El Nino ». Ce qui signifie que
la
température de l’océan est suffisamment
basse pour
que les risques de cyclones en Polynésie
Française soient
quasi nuls.
Alors nous avons eu la flemme de remonter le vent et la mer pour aller
nous mettre à l’abri dans l’archipel des
Marquises.
Celui qui s’est déjà trouvé
sur un voilier
dans ces conditions, sait de quoi je parle. Il faut tirer des bords en
serrant le vent au plus près. Le bateau souffre,
l’étrave doit attaquer les vagues une par une.
Après chacune d’elle, le bateau tombe dans le
creux qui
suit avec un fracas qui peut laisser croire que la coque
s’est
déchirée et que le naufrage est proche. Le temps
passe et
le bateau flotte toujours : c’est fou ce que c’est
solide !
A l’intérieur, on survit comme on peut : chaque
mouvement
relève de la prouesse, il faut s’accrocher en
permanence.
Les repas sont simplifiés et on évite les
liquides chauds
de peur de s’ébouillanter. On réussit
à
dormir quelques heures par-ci par-là
écrasés par
la fatigue.
Voilà pourquoi nous sommes restés dans les Iles
de la
Société. Tout simplement pour échapper
à
une navigation d’une semaine dans des conditions
inconfortables.
Nous ne sommes pas de grands aventuriers et nous ne rechignons pas au
confort quand il est possible.
Dès que l’avitaillement a
été
terminé, nous avons quitté Tahiti. Le mouillage
de Taina
étant proche de Papeete, il est bruyant, agité et
particulièrement sale. Le lagon est pollué par
les rejets
de la ville. En Polynésie, il n’y a pas de
traitement des
eaux et, pour les ordures, tout est rassemblé dans un
immense
dépotoir quand le ramassage existe. Sur les îles
plus
petites, chacun se débrouille et très peu savent
que
les plastiques, en brûlant, envoient dans
l’atmosphère des gaz extrêmement
toxiques. La prise
de conscience n’a pas encore eu lieu et la
préservation de
l’environnement n’est pas le souci principal. Dans
ces
îles des Mers du Sud, tout pousse facilement et le poisson
était abondant. Les Polynésiens ont toujours
vécu
au jour le jour et culturellement il semble qu’il leur soit
difficile de se projeter dans l’avenir.
Revenons à Moorea où nous sommes
mouillés à
quelques encablures du quai de débarquement des ferries de
Vaiare. L’eau du lagon est transparente et nous y plongeons
plusieurs fois par jour pour nous rafraîchir. La saison
chaude et
humide est bien installée maintenant. La chaleur moite
n’est supportable que quand les alizés soufflent.
Les
pluies tropicales remplissent nos récupérateurs
et nous
ne manquons pas d’eau. Les touristes sont rares. Dans les
marinas, les bateaux de location languissent à quai.
Nous ne sommes que deux voiliers au mouillage. Sur l’autre,
notre
ami Georges, le marin solitaire doit être au travail sur un
nouveau roman. Georges est écrivain. Il nous a
demandé de
lire son dernier manuscrit pour les corrections.
Ce matin il fait beau. Nous décidons d’aller louer
une
voiture pour faire le tour de Moorea. Comme d’habitude, nous
amarrons l’annexe à un ponton de la petite marina
de
Vaiare à côté d’un bateau
acier tout de vert
peint et répondant au nom de TE OTAHI. Cette fois, le
propriétaire est assis dans son cockpit. En quelques
minutes,
nous avons fait connaissance avec Jean-Louis qui nous propose de nous
promener autour de l’île dans son
véhicule. Le temps
de prendre un café à son bord et on y va. TE
OTAHI veut
dire « le solitaire » en tahitien. Mais Jean-Louis
n’est plus seul. Il s’est récemment
marié
avec une chinoise qui ne parle ni anglais ni français alors
que
lui ne dit pas un mot de chinois. Ils réussissent
à
communiquer avec un traducteur électronique. Jean-Louis
n’est pas un voyageur. Il vit sur un voilier qui ne quitte
pas le
ponton. A bord, il a tout le confort qu’apporte
l’électricité : son excellent
café, par
exemple, vient d’une machine à expresso. Dans son
carré, la climatisation me fait frissonner, elle est un peu
fraîche et je ne suis pas habituée.
Nous montons dans la petite voiture de Jean-Louis ravi de montrer et de
raconter l’île où il vit depuis quinze
ans. Nous
passons devant l’ancien Club Med. Il était
installé
à la pointe nord-ouest de Moorea en face des deux superbes
motu
aux plages de sable blanc ourlées de cocotiers.
L’endroit
est exceptionnellement beau. Seulement voilà !
C’est
fermé ! Cet établissement était un des
plus beaux
et des plus anciens du groupe de Monsieur Trigano. Le terrain
était loué avec un bail de trente ans
à une
centaine de propriétaires indivis. En Polynésie,
c’est comme ça. Les terrains ont souvent des
dizaines de
propriétaires, c’est peut-être la raison
pour
laquelle le terrain avait été loué au
lieu
d’être acheté. Le bail est parvenu
à
échéance il y a quelques années et,
à
l’occasion du renouvellement, les propriétaires
indivis
ont voulu augmenter le loyer. Ils n’ont pas su être
raisonnables. Il paraît qu’ils ont
multiplié par dix
le montant et n’ont jamais voulu en démordre.
Le Club Med a refusé et a abandonné le site en
laissant
tout sur place. Les locaux ont voulu reprendre cette bonne affaire
à leur compte. Manque d’organisation ? Mauvaise
entente
entre eux ? Je ne sais pas ! En trois ou quatre mois les bungalows sont
devenus des ruines. Tout a été
démonté et
pillé. En passant devant le site
dévasté on voit
des carcasses de fare envahies par la végétation
qui a
repris ses droits.
Sur ces îles d’origine volcanique, les routes
traversières sont rares car les montagnes sont trop
escarpées pour être franchies. Sur Moorea, une
seule piste
pénètre à
l’intérieur, elle parcourt
la vallée entre les baies de Cook et d’Opunohu. On
l’appelle « la vallée aux ananas
» parce que
des champs de ce fruit à la chair jaune, sucrée
et si
parfumée en couvrent les pentes. A mi-chemin, Jean-Louis
s’arrête chez un ami américain
qu’il tient
à nous présenter. Un personnage nous dit-il !
Alex est
installé dans cette vallée perdue depuis des
années. Il s’est marié à une
tahitienne dont
il a eu une fille. On le trouve les mains dans le cambouis
d’une
jeep de 1944 laissée par les américains
à
Bora-Bora. Retaper ces vieilles mécaniques est sa passion.
Mais
ce qui l’occupe à plein temps, c’est la
rédaction de son magazine mensuel, le « TAHITI
PACIFIQUE
» qu’il rédige avec sa fille. Presse
indépendante, contre-pouvoir au groupe Hersant qui
détient tous les canards locaux, son mensuel
dénonce les
excès, les abus de pouvoir, les détournements de
l’argent versé par la France qui paie pour les
nombreux
essais nucléaires de Mururoa et leurs
conséquences. Dans
un français parfait et sans accent, Alex nous raconte
qu’on a essayé d’arrêter sa
publication en
l’achetant puis, parce qu’il avait
refusé, en
brûlant ses locaux.
Une dernière pause au bar du restaurant qui domine un golf
de 18
trous admirablement dessiné entre la montagne et le lagon.
Le
gazon vert anglais est entretenu comme il se doit et quelques cocotiers
offrent une ombre rare aux joueurs. Comment peut-on faire un 18 trous
sous ces latitudes ? Même les Polynésiens
à la peau
cuivrée cherchent à se protéger du
soleil ardent
des tropiques. Un blanc peut-il faire un parcours entier sans
échapper à une insolation mortelle ? La question
se pose
! D’ailleurs aucun joueur n’arpente le green. Nous
ne
voyons personne sur la belle pelouse aux allures britanniques.
Jean-Louis nous confirme que c’est toujours comme
ça quand
il passe devant. Il se demande pourquoi ce tout nouveau golf a
été construit sachant que celui, si proche, de
Tahiti est
presque en faillite faute de clients. La question du montage financier
se pose mais il n’a aucun renseignement à ce sujet.
Nous avons passé une excellente matinée en ta
compagnie,
Jean-Louis ! Merci et à demain pour un apéro
à
bord de Pro’s Per Aim.
Lundi 15
Décembre 2008 - Vaiare su l’île de
Moorea dans les îles Du Vent
Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de
Pro’s Per
Aim. Il y a trois ans exactement qu’il a
été mis
à l’eau aux Sables d’Olonne. Je me
souviens
qu’il faisait froid, le pont était couvert de
givre tous
les matins. Début janvier 2006 nous avions quitté
les
côtes françaises pour passer six mois en
Méditerranée via Gibraltar. En juin, nous
étions
de retour aux Sables pour un certain nombre de réparations
sous
garantie avant de retraverser en septembre le Golfe de Gascogne. Ce
furent ensuite l’Espagne, le Portugal, Madère et
les
Canaries, la transat en novembre 2006 et les Caraïbes
jusqu’à la fin 2007. Il y a un presqu’un
an nous
passions le Canal de Panama et depuis début mars 2008 nous
sommes en Polynésie Française.
J’aime cette vie nomade avec Guy. Nous sommes ensemble 24h/24
et
nous partageons tout : les rencontres insolites, chaleureuses, la
beauté des paysages, les extraordinaires couchers de soleil
et
les rares rayons verts.
Pour les trois ans de notre voilier, nous sommes mouillés au
pied du Mont Mouaputa qui élève sa sombre masse
verte
à 830 m au-dessus de Vaiare. On aperçoit une
étrange tache blanche à son sommet. Sous les
tropiques,
à cette altitude, ce ne peut pas être de la neige.
Le mont
Mouaputa s’appelle aussi la « montagne
percée
». Cette tache blanche n’est autre qu’un
trou dans la
montagne qui laisse passer la lumière.
Les polynésiens ont une jolie légende
à ce sujet.
Hiro était le dieu des tricheurs et des voleurs. En tant que
tel
il a fait les 400 coups dans les îles des mers du sud. Une de
ses
idées les plus fumeuses fut la tentative de vol Mont Rotui
qui
est entre les deux célèbres baies de Cook et
d’Opunohu au nord de Moorea et de le rapporter à
Raiatea
d’où Hiro était parti avec ses
comparses. Cette
montagne n’est pas un petit caillou, même un dieu
ne
l’embarque pas comme ça sur un coup de baguette
magique !
Hiro et sa bande de voleurs attachèrent de longues lianes au
sommet de la montagne et commencèrent donc à la
tirer.
C’était sans compter avec Pai. Pas
n’importe qui ce
garçon ! Laissons Hiro et ses complices tirer sur leurs
lianes
et racontons l’histoire de Pai un pauvre orphelin au destin
incroyable. Dès son plus jeune âge, il fut
recueilli par
Taaroa lui même. Evidemment cela ne vous dit
peut-être
rien, mais Taaroa était carrément le dieu
créateur. Trop occupé à
gérer son
Panthéon, Taaroa confia la garde du petit Pai à
des dieux
subalternes.
Lorsque Pai devint un adolescent beau et fort, Taaroa vint le trouver.
Il était accompagné par les dieux Pape-rurua et
Pape-hau
qui portaient un rouleau de fin tapa. Taaroa pris la
précieuse
étoffe et enroula Pai dans cette immense ceinture en le
proclamant "Digne Fils des Dieux". Chaque fois que Pai portait ce
vêtement il possédait un pouvoir surhumain.
Quelques temps après, Pai se fabriqua une lance de combat
exceptionnelle. Il la tailla dans un purau. C’est un arbre
d'un
bois particulièrement dur, il l’avait
arraché
devant la caverne de deux sorcières qui terrorisaient le
village
de Tautira et qu’il avait tuées sans trop de
difficulté grâce au vêtement de tapa qui
le rendait
aussi puissant qu’un dieu. Raffinement extrême, il
fixa un
os du bras des deux mégères à chaque
extrémité de sa lance pour lui donner un pouvoir
magique.
Armé de sa lance de combat et revêtu de sa
ceinture en
tapa, Pai devint un guerrier invincible aux exploits innombrables.
Et nous voici revenus à la fameuse nuit où Hiro
et ses
voleurs tentèrent de décrocher le Mont Rotui. Pai
était sur Tahiti et il dormait du sommeil du juste quand ses
parents adoptifs le réveillèrent. Ils avaient vu
en songe
la terrible scène qui avait lieu sur Moorea et
implorèrent Pai d’agir.
Alors, Pai se leva, se vêtit de sa ceinture de tapa et prit
sa
lance magique. Il gravit la colline Tataa qui, sur Tahiti, fait face
à Moorea et jeta sa lance sur l’île.
Elle traversa
la mer qui sépare Tahiti de Moorea et transperça
en son
sommet le mont qui domine notre mouillage actuel. Depuis ce jour
funeste, ce sommet est connu sous le nom de Mouaputa qui signifie
« montagne percée » en tahitien. Le
fracas du choc
et les vibrations réveillèrent tous les coqs de
Moorea.
Ces volatiles à petite cervelle, pensant qu’il
était l’heure, se mirent à chanter
à qui
mieux mieux. Hiro et ses voleurs, craignant le lever du jour,
cessèrent leur méfait et s’enfuirent.
Ils avaient
malgré tout réussi à arracher sur les
flancs du
Mont Rotui, une colline en forme de cône qu’ils
emmenèrent à Raiatea et installèrent
non loin du
rivage d’Opoa. Cette colline s'y trouve toujours. Elle est
couverte de petits toa, arbres de fer, semblables à ceux du
mont
Rotui et contrastant étrangement avec la
végétation environnante.
Revenons à la lance magique : elle ne
s’arrêta pas
en si bon chemin, continua au-dessus de l’océan et
arriva
elle aussi dans le sud de Raiatea. Il faut savoir que Raiatea est
à 200 km à vol de lance de Tahiti et
qu’au passage,
la dite lance avait troué une montagne. L’arme se
figea au
sommet d’une colline restée
échancrée
depuis. Je vous avais bien dit que ce n’était pas
n’importe qui ce Pai !
Jeudi 18
Décembre 2008 – Baie de Cook sur
l’île de Moorea dans les îles Du Vent
Pro’s Per Aim s’est déplacé
de quelques
milles. Il est mouillé au nord de Moorea dans la baie de
Cook et
nous voyons l’autre face de la Montagne Percée. La
baie de
Cook est magnifique mais moins spectaculaire à mon
goût
que la splendide baie d’Opunohu, sa voisine. Il
paraît que
Cook lui-même préférait Opunohu
à la baie
qui a gardé son nom.
Un grand explorateur de la fin du XVIIIe siècle, ce
Capitaine James Cook !
Issu du milieu paysan, il fut placé comme apprenti dans un
chantier naval où il apprit la navigation à bord
d’un charbonnier. Il profita de la Guerre de Sept Ans pour
s’engager dans la marine et se fit remarquer de ses
supérieurs en dressant une cartographie remarquable de
Terre-Neuve.
C’est ainsi qu’il se retrouva, en 1769,
à la
tête de l’expédition anglaise dont la
mission
officielle était l’observation du passage de la
planète Vénus à Tahiti, ceci dans le
but de
calculer la distance de la Terre au soleil. La mission officieuse et
tenue secrète était la recherche du
supposé
continent austral. Il était bien sûr entendu que
les
îles visitées seraient
repérées en latitude
et en longitude et leurs côtes cartographiées.
En mars 1769, Cook relâcha à Tahiti où
Bougainville, sujet de Sa Majesté Louis XV, Roi de France,
avait
passé quelques jours l’année
précédente. Le capitaine Cook explora les
îles de
l’archipel qu’il nomma « Iles de la
Société » en l’honneur de la
Société Royale de Londres qui avait
commandité de
voyage. C’est donc à un anglais que l’on
doit le nom
d’un archipel dépendant de la France.
Pendant cette exploration des Iles de la Société,
il vint
donc mouiller à Moorea dans les deux grandes baies du nord
dont
l’une porte son nom.
Pendant une douzaine d’années, à
l’occasion
de trois expéditions, il explora le Pacifique depuis les
latitudes les plus australes où il chercha le Continent
Antarctique qu’il ne put évidemment
découvrir
à cause des glaces, jusqu’au Détroit de
Béring où il tenta de trouver un passage entre le
Pacifique Nord et l’Atlantique.
Est-il possible d’imaginer ce que ses hommes et lui ont
vécu en navigant sur des mers inconnues, dans
l’inconfort
le plus total pendant des mois entiers, à la merci des
éléments, manquant de nourriture
fraîche et
d’eau douce ? Les nombreuses escales que Cook fit dans les
Iles
de la Société étaient comme une grande
bouffée d’oxygène pour
l’équipage.
Au cours de son troisième voyage, il découvrit
les Iles
Hawaï. « Hawaï » est le nom
moderne de
l’archipel qui est le 50ème états des
USA.
Hawaï évoque Honolulu, les vagues
démentielles et
les surfeurs qui les chevauchent mais aussi Pearl Harbour dont
l’attaque surprise par les Japonais le 7 décembre
1941
provoqua l’entrée des Américains dans
la seconde
guerre mondiale.
Quand le Capitaine Cook découvrit cet archipel du Pacifique
Nord, il le nomma « Iles Sandwich » en
l’honneur du
Comte de Sandwich, sujet de sa Majesté Georges III Roi
d’Angleterre. Lord Sandwich avait beaucoup
participé
à la préparation des trois voyages de Cook et ce
gentleman aimait à se faire servir des
casse-croûtes faits
de deux tranches de pain enfermant une tranche de jambon.
C’est
d’ailleurs pour cette raison que l’on avait
donné
son propre nom à son met favori.
Cook, dont le nom augurait peut-être la fin, fut
tué et
dépecé par les cannibales des Iles Sandwich. Une
mort peu
commune pour ce grand explorateur du XVIIIè
siècle.
Mardi 23
Décembre 2008 - Fare sur l’île
d’Huahine dans les îles Sous Le
Vent
Nous avons passé la nuit en mer. Partis hier en fin
d’après-midi de Moorea, nous venons
d’embouquer la
passe Avapehi à Huahine exactement en même temps
que notre
ami Georges, le marin solitaire. C’est une bonne surprise !
Nous
aurions prévu de voyager ensemble que nous n’y
serions pas
parvenus. Georges est aussi fatigué que nous. Il a
passé
la nuit sur le pont à suivre les sautes d’humeur
du vent
qui ne savait pas quelle direction choisir et qui forcissait fortement
sous les grains. Ce fut une navigation inconfortable sur un
océan soi-disant « Pacifique » qui nous
a
malmené avec ses deux houles croisées
habituelles.
Heureusement cela ne dure pas longtemps et nous voici bien à
plat dans le joli lagon d’Huahine où nous nous
étions bien plus en juillet et août derniers
puisque nous
y avions passé plusieurs semaines.
Après une bonne sieste réparatrice, nous allons
à
terre faire le plein d’eau avec nos bidons. A
l’extérieur du lagon, non loin de la passe, un
voilier
s’amuse à tirer des bords pour remonter le vent et
atteindre l’île à la voile.
Un peu plus tard, installés dans le cockpit avec un bon
livre,
nous observons le voilier qui rentre maintenant dans la passe. Il est
toujours sous voile, presque couché tellement il est
obligé de serrer le vent. Faire l’andouille sous
voile
dans une passe avec le vent dans le nez relève de
l’inconscience. Sans compter qu’il est tard et que
le
soleil n’éclaire plus suffisamment les patates de
corail
pour mouiller en toute sérénité sur le
banc de
sable. Pourtant, le bateau néglige le mouillage en eaux
profondes de la passe et, toujours sous voile, vire à
tribord
après la cardinale. Il vient vers Georges et nous.
J’espère qu’il sait ce qu’il
fait car nous
sommes dans moins de deux mètres d’eau. Pour nos
deux
dériveurs cela ne pose aucun problème, mais un
quillard
calant plus d’un mètre cinquante prend le risque
certain
de talonner car les patates sont nombreuses et hautes.
Le skipper du voilier imprudent a affalé le
génois et il
continue sous grand-voile seule. A-t-il le moteur en route au cas
où, ou bien joue-t-il les puristes ? Il passe à
quelques
mètres de notre étrave et s’engage
entre le bateau
de Georges et Pro’s Per Aim. Virement de bord, la grand-voile
passe de l’autre côté et le
voilà qui rase
l’arrière de Georges. Si c’est un
quillard, il
l’a échappé belle car les patates sont
à
moins d’un mètre cinquante à cet
endroit.
Il se décide à jeter l’ancre juste
devant le bateau
de Georges. C’est beaucoup trop près : les
mouillages vont
se croiser et toutes façons, il va bien trop vite pour que
l’ancre accroche. La grand-voile est affalée quand
on voit
le voilier dériver vers l’étrave de
Georges.
L’ancre n’a pas tenu.
L’équipage se met
à crier et Georges pointe son nez sur le pont
juste
à temps pour se précipiter à
l’avant et
éviter les dégâts d’un
abordage. Le voilier
semble s’être stabilisé mais son
arrière
n’est qu’à deux ou trois
mètres de
l’avant de Georges qui nous fait des grands signes. Nous
comprenons qu’il nous faut intervenir. Les jeunes que nous
pensions frimeurs et imprudents doivent être en panne de
moteur.
Seule notre annexe bien motorisée avec son YAM ENDURO 9.9
qui
fait la fierté du Capitaine, peut les tirer de ce mauvais
pas.
L’annexe de Georges n’est pas à
l’eau et son
moteur est trop faible pour un remorquage.
Guy démarre le hors-bord et s’éloigne
vers le
bateau en détresse. Assise dans le cockpit, je suis de loin
les
opérations de sauvetage.
Guy commence à se mettre à couple pour soulager
le
mouillage qui a fini par s’accrocher. Les jeunes le remontent
à la main car ils n’ont pas de guindeau. Je les
vois
ensuite s’éloigner vers le chenal en tentant
d’éviter la balise verte, ce qui n’a pas
l’air
facile car le vent souffle par rafales. Enfin, le voilier,
aidé
par l’annexe, passe le lit du vent et Guy
s’accroche
maintenant à l’avant. En marche arrière
avec
l’annexe, il tire le voilier. Doucement, tout doucement, ils
prennent la direction du grand ponton de bois où nous
débarquons quand nous allons au village de Fare avec notre
annexe.
Le soleil est très bas, la nuit ne va pas tarder et
j’ai
l’impression que l’annexe peine. Je trouve le temps
long.
Enfin je les vois virer pour présenter le voilier face au
vent
et accoster. Ouf ! Ils sont tirés d’affaire pour
cette
nuit. Ils dormiront tranquilles sans avoir peur que leur ancre les
lâche et que le bateau aille s’échouer
sur le
récif faute de moteur pour se sortir de là.
Guy revient avec une bouteille de bon Champagne que les jeunes lui ont
donnée en remerciement et me raconte leur histoire.
Ce sont deux jeunes couples qui ont loué TOUPIDEL, voilier
en
aluminium, à un particulier pour les vacances de
Noël. Ils
sont partis de Tahiti hier et ont passé comme nous la nuit
en
mer. Comme nous, ils ont utilisé le moteur au moment
où
le vent a faibli vers minuit. Le moteur a tourné quatre
heures
et s’est arrêté brusquement. Ils
n’ont jamais
pu le redémarrer et ont du terminer à la voile.
Ils ont
fait l’arrivée qu’on connaît
tout à
l’heure dans le lagon d’Huahine.
Jeudi 25
Décembre 2008 - Fare sur l’île
d’Huahine dans les îles Sous Le
Vent
Noël en Polynésie ! Pas de neige mais une chaleur
à
peine tempérée par des grains qui
remplissent nos
seaux de récupération d’eau. La vie est
douce sur
Pro’s Per Aim. Hier soir nous avons fait honneur à
la
bouteille de Champagne pour le Réveillon avec Georges.
TOUPIDEL, le voilier en panne, est encore au ponton. Le
mécanicien que les jeunes ont fait venir hier n’a
pas pu
réparer. Ils ont téléphoné
à la
propriétaire du bateau. Elle doit arriver dans la
journée
et veut qu’ils aillent sous voile à Raiatea, la
grande
île voisine de façon à trouver un
mécano
compétent. Demain c’est vendredi, lendemain de
Noël
et veille de week-end. Espérons que l’intervention
d’un spécialiste sera possible !
En attendant, Georges qui s’y connaît un peu en
mécanique bateau est parti sur TOUPIDEL pour voir
s’il
peut faire quelque chose.
Nous le voyons revenir vers Pro’s Per Aim
accompagné de
Sylvain, le skipper. C’est justement l’heure de
l’apéro. Georges et Sylvain acceptent une
bière et
nous racontent leurs essais infructueux. Le moteur n’a
toujours
pas redémarré. Il y a eu de l’eau dans
le gasoil.
Ils ont démonté les filtres et les injecteurs
sans
réussir à la supprimer totalement. Georges pense
que la
pompe à injection peut en avoir pris un coup
également.
La propriétaire est arrivée et a
décidé de
partir demain matin. Guy leur propose de les aider à
décoller du quai. Sans moteur c’est plus difficile
et un
petit remorquage avec notre annexe est accepté avec
empressement.
Pour aller à Raiatea, le vent sera favorable. Ils
n’auront
pas à tirer des bords comme quand ils sont
rentrés dans
le lagon d’Huahine. Ils espèrent vraiment pouvoir
réparer demain après-midi, sinon leurs vacances
seront
bien compromises.
Vendredi 26
Décembre 2008- Fare sur l’île
d’Huahine dans les îles Sous Le
Vent
TOUPIDEL et son équipage ont quitté le ponton
sans
difficulté. Nous les avons accompagnés avec notre
annexe
jusqu’à la passe pour leur dire « au
revoir ».
Ils ont promis de nous écrire pour nous raconter la fin de
l’histoire et ils ont tenu parole.
La navigation jusqu’à Raiatea a
été bonne.
Là-bas ils avaient prévu un remorquage pour
entrer dans
la marina et ils ont eu la grande chance d’être
dépannés dans l’après-midi
du vendredi. La
pompe à injection n’était pas
endommagée et
le mécano a réglé le
problème rapidement.
Ils ont passé la fin de leurs vacances dans le lagon
enchanteur
de Bora-Bora.
Quant à nous, nous levons l’ancre pour un
mouillage plus
calme. En Polynésie, ils font la fête non-stop
entre
Noël et le jour de l’an et la musique à
fond sur les
plages nous oblige à dormir avec des boules Quies. Trois ou
quatre milles plus au sud dans le lagon et nous devrions être
tranquilles !
Vendredi 16 Janvier 2009
– Baie Faaroa sur l’île de Raiatea dans les îles Sous Le
Vent
Il y a sur l’île de Raiatea un jardin botanique. Du
moins
c’est ce que vantent les guides touristiques. Lorsque nous
étions venus en août dernier, nous ne
l’avions pas
trouvé. Aucune pancarte sur la route
côtière ne
l’indiquait au promeneur qui désirait
flâner
à l’ombre d’une jungle tropicale
domptée.
Nous avions appris par la suite qu’on peut y
accéder en remontant le fleuve Apoomau.
Il n’est pas encore midi, nous entrons avec Pro’s
Per Aim
dans la baie de Faaroa. Elle est étroite, profonde et
s’enfonce à l’intérieur de
l’île
telle un fjord. Comme presque partout sur Raiatea, il y a trop de fond
pour mouiller facilement. Heureusement une ancienne base de location de
voiliers a laissé là ses corps-morts et nous en
profitons
pour nous y amarrer.
Avec l’annexe nous gagnons le fond de la baie où
se jette
le fleuve Apoomau. Ce cours d’eau atteint une vingtaine de
mètres de large à son embouchure mais la
profondeur ne
laisse passer que les tout petits tirants d’eau. Guy
relève légèrement le moteur hors-bord
pour
qu’il ne croque pas et tout doucement nous
commençons
à remonter la seule rivière navigable de
Polynésie. Très vite les deux rives se resserrent
et les
cocotiers et autres bananiers nous offrent une ombre
rafraîchissante. Alpinia, monette et
broméliacée
décorent les berges de leurs fleurs aux couleurs
éclatantes. Au détour d’un
méandre, le
parfum capiteux d’un tiaré se détache
de la
symphonie des odeurs.
Nous arrivons à un ponton dont une partie s’est
écroulée dans la rivière. Nous y
attachons
l’annexe et nous pénétrons dans le
jardin en
enjambant un bananier déraciné. Un petit ruisseau
longe
le sentier qui serpente entre les plantations, puis il le traverse et
nous voici les pieds dans l’eau. Pas grave ! Nos tongs en ont
vu
d’autres !
La promenade est bien agréable mais le site n’a
rien
à voir avec ce qu’on appelle un Jardin Botanique
en
Europe. Pas d’allées
désherbées que
l’on irait en chaussures de ville sans craindre de les
abîmer, pas de petites pancartes indiquant le nom commun et
le si
poétique nom latin des différentes essences
plantées. Rien de tout cela ! Disons que c’est un
petit
coin de jungle tropicale où l’on peut marcher en
tong et
sans le secours d’une machette. Heureusement
d’ailleurs que
nos chaussures ne craignent pas grand chose car nous nous embourbons
par endroit comme dans la jungle de Panama où nous
étions
il y a plus d’un an déjà.
Nous ne croisons personne. Tout semble abandonné.
De retour au ponton, nous voyons arriver un polynésien dans
un
canoë en plastique bleu. La conversation s’engage,
il nous a
vu tout à l’heure lorsque nous remontions le
fleuve. Nous
le reconnaissons, nous l’avions salué en passant.
Il
s’appelle James. Je sais ! … Ca n’est
pas
très local comme prénom mais
l’Amérique
semble fasciner les îliens.
James, donc, se dit « guide écologique »
et il vient
vérifier l’état du jardin car il doit y
amener des
clients cet après-midi. Je ne sais pas ce qu’il va
penser
des lieux mais si des touristes payent pour une visite
guidée
ici, je trouve que c’est de l’arnaque. James nous
propose
gentiment de l’accompagner pendant son inspection. Nos
rebroussons donc chemin et nous retournons patauger dans la gadoue
à ses côtés. Ses explications sur les
plantes et
sur les arbres sont souvent confuses. Il semble manquer
singulièrement de vocabulaire. Un peu plus tard, nous
apprenons
que sa langue maternelle est le tahitien et qu’il a appris le
français à l’école.
D’ailleurs son
père parle si mal la langue de Molière que James
lui sert
d’interprète quand il doit signer des papiers
à la
mairie. Il faut dire que le père de James est un
élu. Il
est le 3ème adjoint d’Uturoa.
Uturoa , ça ne vous dit sans doute rien mais c’est
quand
même la deuxième ville de Polynésie
Française par ordre d’importance après
Papeete.
Le père de James est aussi le responsable du petit fleuve
Apoomau. James nous donne des détails sur le travail qui
incombe
au dit « responsable ». C’est
tellement
embrouillé que nous ne comprenons pas grand-chose mais une
anecdote nous laisse perplexes.
C’est l’histoire d’un chien …
tristement
réduit à l’état de cadavre
et qui aurait
flotté sur le fleuve sous le nez de touristes
américains.
Le 3ème adjoint et néanmoins responsable du site
a fait
venir les gendarmes, des métros en poste à
Raiatea, pour
constater le délit. Les fonctionnaires de la gendarmerie ne
doivent pas chômer en Polynésie
Française
s’ils se déplacent pour chaque histoire de ce
genre !
Le chien avait été reconnu comme appartenant
à des
locaux vivant sur les berges un peu plus en amont. Nous
n’avons
pas su si le chien avait été jeté
volontairement
à l’eau après sa mort ou s’il
y avait une
autre explication. James ne nous a pas dit la fin de
l’histoire.
Y a-t-il eu des coupables ? Coupables de quoi d’ailleurs ?
Ont-ils été punis ?
La morale que James a tiré de cette histoire et
qu’il
s’est empressé de nous transmettre,
c’est que la
rivière est désormais polluée et
qu’on ne
peut plus s’y baigner.
Mardi 20 Janvier 2009
– Taravana Yacht Club sur l’île de Tahaa dans les îles Sous Le
Vent
Pas moyen d’avoir la météo ce matin sur
RFO. Il y a
une émission spéciale pour
l’investiture
d’Obama. Pourtant il nous la faut car on ne plaisante pas
avec le
risque cyclonique en cette saison. Comme nous sommes amarrés
à une bouée du Taravana Yacht Club à
Tahaa, nous
bénéficions d’une connexion Wifi.
Internet à
bord c’est royal ! Nous y trouverons les
prévisions
météo qui nous intéressent.
Sur le ponton du Taravana YC, nous rencontrons
l’équipage
d’un voilier de location. Géraud et Sylvie ont
échappé aux rigueurs de l’hiver du
Massif Central
pour passer quinze jours dans les Iles Sous Le Vent. Ils ne sont pas
des marins confirmés et ont
préféré
s’adjoindre les services d’un skipper
professionnel. En
fait de skipper, il faudrait plutôt dire skippeuse : Odile a
commencé sa carrière dans les Antilles et
maintenant elle
navigue en Polynésie.
Nous sympathisons un verre à la main, enfouis
confortablement
dans les fauteuils du Yacht Club. Géraud et Sylvie nous
posent
de nombreuses questions sur notre mode de vie et nos choix. Nous sommes
amenés à parler des mesures de
sécurité que
nous avons prises parce qu’elles nous semblent indispensables.
En particulier nous évoquons le risque de la perte
d’énergie à bord en haute mer. On peut
se retrouver
en panne des instruments de navigation et en particulier du GPS. Guy
explique qu’il saurait trouver sa route grâce
à son
sextant et une montre, instruments avec lesquels il avait fait ses
transats en 1995-1996. La « Nav Astro », autrement
dit la
« navigation astronomique », il la
connaît bien pour
l’avoir pratiquée pendant des dizaines
d’années avant l’arrivée du
miraculeux et si
pratique GPS. Quant à moi j’ai fait quelques
mesures et
calculs avec Guy mais faute de l’utiliser au quotidien,
j’ai déjà oublié.
Odile, la skippeuse, est vivement intéressée.
Comme il se
doit, elle possède tous les brevets nécessaires
à
son métier de marin mais sa formation ne comprenait pas de
« Nav Astro ». Pourtant elle a fait
l’acquisition
d’un sextant et a tenté d’apprendre avec
des livres.
Découvrir ça, toute seule, sans aide, ce
n’est pas
facile du tout. Ca fait plaisir à Guy de la lui enseigner et
nous prenons rendez-vous pour début février.
Odile
viendra à bord de Pro’s Per Aim quelques jours et
nous
ferons ensemble des points astro en mesurant la hauteur du soleil au
sextant.
Vendredi 30 Janvier 2009
– Motu Tautau sur l’île de Tahaa dans les îles Sous Le
Vent
Odile nous a annoncé sa venue pour lundi. Nous irons la
chercher
à Raiatea où elle arrivera par avion de Tahiti.
Cela fait plus d’une semaine que je
m’entraîne
à faire le point grâce au soleil. Il faut
apprendre
à manier le sextant pour mesurer la hauteur du soleil par
rapport à l’horizon à la minute
d’angle
près. Un coup de patte est nécessaire et mes
mesures sont
de moins bonne qualité que celles de Guy.
L’élève n’en est pas
à dépasser
le maître !
Ensuite il faut faire tout un tas de calculs en tenant compte de
l’heure, des éphémérides, et
d’autres
tables de calculs construites à grands renforts de cosinus
et de
sinus. Un vrai bonheur quand on aime les maths ! Les
premières
fois il me fallait plus d’une heure pour savoir où
j’étais. Maintenant, avec
l’entraînement, en
moins de dix minutes, je peux construire ma droite de hauteur.
Ouf ! Si le GPS tombe en panne ou s’il prend la fantaisie aux
Américains de brouiller leur précieux signal
satellite,
je saurais regagner une terre en navigant à
l’ancienne.
Samedi 28
Février 2009 – Motu Toopua sur
l’île de Bora-Bora dans
les îles Sous Le Vent
Après cinq heures de navigation depuis Tahaa, nous venons
d’embouquer la passe de Bora-Bora. Nous jetons
l’ancre dans
quatre mètres d’eau parfaitement transparente sur
un fond
de sable blanc. L’eau du lagon est plate comme un lac et nous
voyons de jolis poissons colorés s’affairer autour
des
petites patates de corail qui parsèment le fond.
Depuis quelques temps, la chaîne saute du barbotin quand on
la
remonte. Guy profite du calme de ce mouillage de carte postale pour
faire des essais. C’est de pire en pire. Rien que le poids
des
quatre ou cinq mètres de chaîne entre le barbotin
et le
fond de sable, la fait sauter et se décrocher.
C’est dangereux ! Si la chaîne part d’un
seul coup,
nous risquons d’avoir une main ou un pied
entraînés
dans la débandade du mouillage partant au fond à
toute
vitesse.
Même si nous faisons très attention à
nous, le
problème reste entier. Si la chaîne saute du
barbotin, il
faudra la remonter à la main, et c’est
très lourd,
presque 3 kg le mètre. Et comme le Capitaine a le dos
fragile il
va falloir se creuser la cervelle !
Tout d’abord, il faut identifier le problème :
Le barbotin est neuf, Guy vient de le remplacer et nous avons
vérifié que c’est le modèle
qui correspond
à notre guindeau et aux dimensions des maillons de la
chaîne. Pour les non-initiés, le guindeau,
c’est ce
qui permet de remonter ou de descendre le mouillage, la
chaîne
s’enclenchant, maillon par maillon, sur le barbotin qui est
entraîné par le guindeau. Le nôtre est
électrique, il suffit d’appuyer sur un bouton et
le
travail se fait tout seul.
Si le barbotin n’est pas en cause, c’est
peut-être la
chaîne qui est tellement usée que ses dimensions
ont
changé. Nous trouvons qu’elle a beaucoup
rouillé
depuis quelques mois. Du coup nous testons le guindeau avec un bout de
chaîne neuve que nous avons dans les fonds pour
dépanner.
Impeccable ! Elle passe sans sauter. C’est donc la
chaîne
achetée en Guadeloupe qui est en cause.
Elle a toute une histoire cette chaîne antillaise.
Quand nous sommes partis des Sables d’Olonne en janvier 2006,
il
y a plus de trois ans maintenant, Pro’s Per Aim
était
équipé d’une belle chaîne de
10,
calibrée, parfaitement galvanisée et
d’une longueur
de soixante-dix mètres. Nous avions essuyé
plusieurs
coups de vent avec et le mouillage avait toujours très bien
tenu. Une fois même, nous étions en
Grèce dans les
Cyclades à Milo. Vous savez, l’île
où fut
découverte la statue de la Vénus de Milo ! Bref,
nous
avions trouvé une petite baie à
l’intérieur
du cratère où nous serions à peu
près
abrités d’une méchante
tempête de sirocco qui
s’annonçait. Dans quelques mètres
d’eau nous
avions lâché toute la longueur du mouillage et
pendant
toute une nuit le vent a soufflé à cinquante
nœuds.
Pro’s Per Aim et son vaillant équipage avaient
alors
étalé ce coup de sirocco sans aucun
problème.
Quelques mois après, alors que nous étions dans
la
superbe baie des Saintes au sud de la Guadeloupe et que nous remontions
la chaîne pour changer de spot, j’ai
arrêté le
guindeau pour étaler la chaîne au fond de la
baille
à mouillage. Guy suivait l’opération et
tout
à coup je l’ai entendu jurer.
C’était
suffisamment inhabituel pour être inquiétant. Il y
avait
un problème.
- Isabelle, la chaîne … Regarde !
- Regarde quoi ? Je ne vois rien de spécial.
- Mais si ! Le maillon ! ... Le maillon qui est sur le dessus du
barbotin.
Horreur ! Je découvris avec stupéfaction que le
maillon
qui avait attiré le regard du Capitaine
n’était pas
soudé. Incroyable ! Et il avait tenu à Milo et
ailleurs !
Quelle chance nous avions eue. Si ce maillon avait
cédé,
nous aurions pu perdre le bateau.
Il n'était pas question de continuer ainsi. Nous avions donc
acheté une chaîne neuve à
Pointe-à-Pitre en
Guadeloupe. Autant vous dire que nous avions
vérifié les
soixante-dix mètres maillon par maillon. Le vendeur nous a
pris
pour des timbrés. Jamais des clients ne lui avaient fait un
coup
pareil !
Cette fois tous les maillons étaient bien soudés
mais la
galvanisation devait être de mauvaise qualité
puisqu’en quelques mois la chaîne s’est
mise à
rouiller. Nous ne pensions pas qu’en deux ans elle avait pu
perdre de la matière au point de ne plus accrocher dans le
guindeau.
Maintenant que l’on a trouvé pourquoi la
chaîne
saute, il nous reste à essayer d’en acheter une
neuve.
Mais ici, en Polynésie, ce n’est pas
gagné. Si vous
avez besoin de rien, vous êtes sûr de le trouver !
Malgré tout, nous allons chercher, ici à
Bora-Bora, une
chaîne du bon calibre et de la longueur
désirée,
tout ça à un prix à peu
près raisonnable.
En Polynésie Française cela revient à
demander la
lune. Mais qui ne demande rien, n’a rien. Nous irons donc
lundi
à Vaitape, pour savoir ce qu’ils peuvent nous
proposer.
Lundi 2 Mars 2009
– Baie de Povai sur l’île de Bora-Bora dans
les îles Sous Le Vent
Vaitape, la "capitale" de Bora-Bora, est un village
repoussant de
saleté. C'est le seul endroit en Polynésie qui
est aussi
mal entretenu. Les ordures traînent au sol, les routes sont
défoncées et poussiéreuses. Il n'y a
pas de
trottoirs, pas de jardins autour des maisons avec tout plein de jolies
fleurs comme ailleurs.
A peine débarqués de l’annexe dans le
petit port
des ferries, une violente averse nous oblige à nous
réfugier à l’abri. La
poussière de la rue se
transforme en boue et les nids de poules en mares. Slalomant entre les
flaques et évitant tant bien que mal les voitures qui nous
arrosent au passage, nous gagnons le magasin de matériel
nautique. La dame qui nous accueille est charmante. Elle n’a
pas
la quantité de chaîne que nous voulons mais elle
se
renseigne à Tahiti.
Y aurait-il un espoir ? Aurions-nous été
médisants ?
La réponse du fournisseur à Tahiti ne tarde pas
et la conclusion s’impose d’elle-même.
Même à Tahiti, il ne leur est pas possible de
s’en
procurer plus de soixante mètres d'un seul tenant. Ils
proposent
donc soixante mètres et un petit bout de vingt-cinq
à
attacher comme on peut ! Le tout pour 1180 euros !!!
En Nouvelle Zélande, ils peuvent nous vendre
quatre-vingt-cinq
mètres, d'un seul tenant bien sûr. C’est
une
chaîne italienne d’excellente qualité
pour ... tenez
vous bien ... 630 euros !!! Nous le savons car nous avons
envoyé
un mail hier dans l’île des Kiwis. Nous voulions
nous
assurer qu’ils vendent des chaînes
calibrées au
système métrique pour que cela passe dans notre
guindeau.
Les Néo-Z sont incroyablement professionnels et
réactifs.
Quelques heures après notre mail, nous avions une
réponse
détaillée. Hier nous étions pourtant
dimanche !
C’est décidé ! Nous
achèterons une nouvelle
chaîne en Nouvelle Zélande où nous
serons
impérativement en novembre prochain pour échapper
aux
cyclones qui ravagent régulièrement le Pacifique
Ouest.
D’ici là, il faut imaginer une solution de
dépannage provisoire avec les moyens du bord.
Nous raboutons avec des maillons rapides les deux morceaux de quinze
mètres que nous avions en réserve et nous mettons
ces
trente mètres entre l’ancre et la vieille
chaîne.
Quant à la vieille chaîne nous
l’inversons de
façon à ce que la première partie qui
est la plus
usée, se retrouve à la fin.
Ce dépannage tiendra mais nous ne voulons pas prendre de
risques
en allant dans des coins comme les Vanuatu où il faut
envoyer
cinquante mètres de chaîne ou plus parce
qu’il y a
trop de fond. Nous allons devoir changer nos plans de route pour les
mois à venir de façon à ne jamais
mouiller dans
plus de dix mètres de fond.
En quittant Bora, nous irons peut-être à Maupiti,
une des dernières des Iles Sous Le Vent
vers l’ouest. Puis nous sortirons de Polynésie
Française pour rallier le Vava’u Group dans les
Tonga du
nord. Après le royaume des Tonga, nous remonterons
à
Wallis. Ensuite nous redescendrons en Nouvelle Calédonie.
Avec
ce programme, nous trouverons toujours à mouiller dans de
faibles profondeurs.
Pour des questions météo, il n’est pas
prudent de
partir des Iles Sous Le Vent avant début avril. En
attendant,
nous profitons mieux de Bora-Bora qu'au mois d’août
car il
y a très peu de bateaux et encore moins de touristes. Le
lagon
est enchanteur et tellement calme que c’en est
étonnant !
Le coiffeur, chez lequel je suis allée ce matin, me disait
que
la saison touristique est catastrophique, que Bora est l'île
qui
a le moins de "retour" en Polynésie. Entendez par
là que
les touristes viennent une fois, se font plumer et ne reviennent
jamais. En plus ils parlent et le bouche à oreille dissuade
d’éventuels nouveaux voyageurs de
s’offrir la
soi-disant « Perle du Pacifique ». Il
paraît
même, toujours d'après le coiffeur, que des
agences de
voyage déconseillent Bora : trop de leurs clients ont
été mécontents du séjour.