Le journal d'Isabelle



Jour après jour, Isabelle rédige le journal de notre voyage. Adapté pour la  radio  depuis mai 2008, voici les textes ayant été diffusés.



PRO’S PER AIM DANS LES ILES DE LA SOCIETE
du 15 Novembre 2008 à mars 2009


Mardi 2 Décembre 2008 - Vaiare sur l’île de Moorea
dans les îles Du Vent

Cela fait maintenant quinze jours que nous sommes revenus chez nous. « Chez nous », ça bouge, ça flotte, ce n’est jamais au même endroit. « Chez nous » c’est Pro’s Per Aim ! En ce moment, notre fidèle voilier est en Polynésie et pour être exact à Moorea, celle qu’on appelle l’île « sœur » de Tahiti tellement elles sont proches l’une de l’autre.
Il nous a fallu deux semaines sur Tahiti pour remettre le bateau en ordre et faire un avitaillement de six mois.
Descendus de l’avion vers minuit, arrivés sur le bateau 2h après, nous avons dormi quelques heures mais pas assez pour récupérer des 24h de voyage et des 11h de décalage horaire. Et puis la vie en France est si trépidante ! Les « métros » vivent à un rythme infernal auquel les gens des îles ne sont pas habitués. Toujours est-il que nous n’étions pas très en forme au petit matin quand Yvan, le chef du carénage, nous a proposé de remettre Pro’s Per à l’eau. Pourtant nous avons accepté. Un bateau au sec est si misérable !
Quatre jours plus tard, nous étions au nord de Tahiti au mouillage de Taina. Même si elle est peu agréable, l’escale était incontournable. Il y a un hypermarché à proximité et nous avions à remplir les coffres de conserves, lait, farine et autres denrées que nous aurions du mal à trouver par la suite dans les Tuamotu et les Marquises.

Si vous avez la carte sous les yeux ou dans la tête, vous vous demandez ce que nous faisons à Moorea à l’ouest de Tahiti alors qu’il était prévu de retourner vers l’est où sont les Tuamotu et les Marquises…
Les projets en mer sont faits pour être changés. On s’adapte ! Cela dépend des saisons, du vent, de la mer, de l’âge du capitaine et d’un tas d’autres facteurs qu’il serait fastidieux d’énumérer ici.
Ces derniers jours, nous avons consulté les sites météo du Pacifique. Cette année ne sera pas une année « El Nino ». Ce qui signifie que la température de l’océan est suffisamment basse pour que les risques de cyclones en Polynésie Française soient quasi nuls.
Alors nous avons eu la flemme de remonter le vent et la mer pour aller nous mettre à l’abri dans l’archipel des Marquises. Celui qui s’est déjà trouvé sur un voilier dans ces conditions, sait de quoi je parle. Il faut tirer des bords en serrant le vent au plus près. Le bateau souffre, l’étrave doit attaquer les vagues une par une. Après chacune d’elle, le bateau tombe dans le creux qui suit avec un fracas qui peut laisser croire que la coque s’est déchirée et que le naufrage est proche. Le temps passe et le bateau flotte toujours : c’est fou ce que c’est solide ! A l’intérieur, on survit comme on peut : chaque mouvement relève de la prouesse, il faut s’accrocher en permanence. Les repas sont simplifiés et on évite les liquides chauds de peur de s’ébouillanter. On réussit à dormir quelques heures par-ci par-là écrasés par la fatigue.
Voilà pourquoi nous sommes restés dans les Iles de la Société. Tout simplement pour échapper à une navigation d’une semaine dans des conditions inconfortables. Nous ne sommes pas de grands aventuriers et nous ne rechignons pas au confort quand il est possible.

Dès que l’avitaillement a été terminé, nous avons quitté Tahiti. Le mouillage de Taina étant proche de Papeete, il est bruyant, agité et particulièrement sale. Le lagon est pollué par les rejets de la ville. En Polynésie, il n’y a pas de traitement des eaux et, pour les ordures, tout est rassemblé dans un immense dépotoir quand le ramassage existe. Sur les îles plus petites, chacun se débrouille et très peu savent que les  plastiques, en brûlant, envoient dans l’atmosphère des gaz extrêmement toxiques. La prise de conscience n’a pas encore eu lieu et la préservation de l’environnement n’est pas le souci principal. Dans ces îles des Mers du Sud, tout pousse facilement et le poisson était abondant. Les Polynésiens ont toujours vécu au jour le jour et culturellement il semble qu’il leur soit difficile de se projeter dans l’avenir.

Revenons à Moorea où nous sommes mouillés à quelques encablures du quai de débarquement des ferries de Vaiare. L’eau du lagon est transparente et nous y plongeons plusieurs fois par jour pour nous rafraîchir. La saison chaude et humide est bien installée maintenant. La chaleur moite n’est supportable que quand les alizés soufflent. Les pluies tropicales remplissent nos récupérateurs et nous ne manquons pas d’eau. Les touristes sont rares. Dans les marinas, les bateaux de location languissent à quai.
Nous ne sommes que deux voiliers au mouillage. Sur l’autre, notre ami Georges, le marin solitaire doit être au travail sur un nouveau roman. Georges est écrivain. Il nous a demandé de lire son dernier manuscrit pour les corrections.

Ce matin il fait beau. Nous décidons d’aller louer une voiture pour faire le tour de Moorea. Comme d’habitude, nous amarrons l’annexe à un ponton de la petite marina de Vaiare à côté d’un bateau acier tout de vert peint et répondant au nom de TE OTAHI. Cette fois, le propriétaire est assis dans son cockpit. En quelques minutes, nous avons fait connaissance avec Jean-Louis qui nous propose de nous promener autour de l’île dans son véhicule. Le temps de prendre un café à son bord et on y va. TE OTAHI veut dire « le solitaire » en tahitien. Mais Jean-Louis n’est plus seul. Il s’est récemment marié avec une chinoise qui ne parle ni anglais ni français alors que lui ne dit pas un mot de chinois. Ils réussissent à communiquer avec un traducteur électronique. Jean-Louis n’est pas un voyageur. Il vit sur un voilier qui ne quitte pas le ponton. A bord, il a tout le confort qu’apporte l’électricité : son excellent café, par exemple, vient d’une machine à expresso. Dans son carré, la climatisation me fait frissonner, elle est un peu fraîche et je ne suis pas habituée.

Nous montons dans la petite voiture de Jean-Louis ravi de montrer et de raconter l’île où il vit depuis quinze ans. Nous passons devant l’ancien Club Med. Il était installé à la pointe nord-ouest de Moorea en face des deux superbes motu aux plages de sable blanc ourlées de cocotiers. L’endroit est exceptionnellement beau. Seulement voilà ! C’est fermé ! Cet établissement était un des plus beaux et des plus anciens du groupe de Monsieur Trigano. Le terrain était loué avec un bail de trente ans à une centaine de propriétaires indivis. En Polynésie, c’est comme ça. Les terrains ont souvent des dizaines de propriétaires, c’est peut-être la raison pour laquelle le terrain avait été loué au lieu d’être acheté. Le bail est parvenu à échéance il y a quelques années et, à l’occasion du renouvellement, les propriétaires indivis ont voulu augmenter le loyer. Ils n’ont pas su être raisonnables. Il paraît qu’ils ont multiplié par dix le montant et n’ont jamais voulu en démordre.
Le Club Med a refusé et a abandonné le site en laissant tout sur place. Les locaux ont voulu reprendre cette bonne affaire à leur compte. Manque d’organisation ? Mauvaise entente entre eux ? Je ne sais pas ! En trois ou quatre mois les bungalows sont devenus des ruines. Tout a été démonté et pillé. En passant devant le site dévasté on voit des carcasses de fare envahies par la végétation qui a repris ses droits.

Sur ces îles d’origine volcanique, les routes traversières sont rares car les montagnes sont trop escarpées pour être franchies. Sur Moorea, une seule piste pénètre à l’intérieur, elle parcourt la vallée entre les baies de Cook et d’Opunohu. On l’appelle « la vallée aux ananas » parce que des champs de ce fruit à la chair jaune, sucrée et si parfumée en couvrent les pentes. A mi-chemin, Jean-Louis s’arrête chez un ami américain qu’il tient à nous présenter. Un personnage nous dit-il ! Alex est installé dans cette vallée perdue depuis des années. Il s’est marié à une tahitienne dont il a eu une fille. On le trouve les mains dans le cambouis d’une jeep de 1944 laissée par les américains à Bora-Bora. Retaper ces vieilles mécaniques est sa passion. Mais ce qui l’occupe à plein temps, c’est la rédaction de son magazine mensuel, le « TAHITI PACIFIQUE » qu’il rédige avec sa fille. Presse indépendante, contre-pouvoir au groupe Hersant qui détient tous les canards locaux, son mensuel dénonce les excès, les abus de pouvoir, les détournements de l’argent versé par la France qui paie pour les nombreux essais nucléaires de Mururoa et leurs conséquences. Dans un français parfait et sans accent, Alex nous raconte qu’on a essayé d’arrêter sa publication en l’achetant puis, parce qu’il avait refusé, en brûlant ses locaux.

Une dernière pause au bar du restaurant qui domine un golf de 18 trous admirablement dessiné entre la montagne et le lagon. Le gazon vert anglais est entretenu comme il se doit et quelques cocotiers offrent une ombre rare aux joueurs. Comment peut-on faire un 18 trous sous ces latitudes ? Même les Polynésiens à la peau cuivrée cherchent à se protéger du soleil ardent des tropiques. Un blanc peut-il faire un parcours entier sans échapper à une insolation mortelle ? La question se pose ! D’ailleurs aucun joueur n’arpente le green. Nous ne voyons personne sur la belle pelouse aux allures britanniques. Jean-Louis nous confirme que c’est toujours comme ça quand il passe devant. Il se demande pourquoi ce tout nouveau golf a été construit sachant que celui, si proche, de Tahiti est presque en faillite faute de clients. La question du montage financier se pose mais il n’a aucun renseignement à ce sujet.

Nous avons passé une excellente matinée en ta compagnie, Jean-Louis ! Merci et à demain pour un apéro à bord de Pro’s Per Aim.


Lundi 15 Décembre 2008 - Vaiare su l’île de Moorea
dans les îles Du Vent

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Pro’s Per Aim. Il y a trois ans exactement qu’il a été mis à l’eau aux Sables d’Olonne. Je me souviens qu’il faisait froid, le pont était couvert de givre tous les matins. Début janvier 2006 nous avions quitté les côtes françaises pour passer six mois en Méditerranée via Gibraltar. En juin, nous étions de retour aux Sables pour un certain nombre de réparations sous garantie avant de retraverser en septembre le Golfe de Gascogne. Ce furent ensuite l’Espagne, le Portugal, Madère et les Canaries, la transat en novembre 2006 et les Caraïbes jusqu’à la fin 2007. Il y a un presqu’un an nous passions le Canal de Panama et depuis début mars 2008 nous sommes en Polynésie Française.
J’aime cette vie nomade avec Guy. Nous sommes ensemble 24h/24 et nous partageons tout : les rencontres insolites, chaleureuses, la beauté des paysages, les extraordinaires couchers de soleil et les rares rayons verts.

Pour les trois ans de notre voilier, nous sommes mouillés au pied du Mont Mouaputa qui élève sa sombre masse verte à 830 m au-dessus de Vaiare. On aperçoit une étrange tache blanche à son sommet. Sous les tropiques, à cette altitude, ce ne peut pas être de la neige. Le mont Mouaputa s’appelle aussi la « montagne percée ». Cette tache blanche n’est autre qu’un trou dans la montagne qui laisse passer la lumière.

Les polynésiens ont une jolie légende à ce sujet. Hiro était le dieu des tricheurs et des voleurs. En tant que tel il a fait les 400 coups dans les îles des mers du sud. Une de ses idées les plus fumeuses fut la tentative de vol Mont Rotui qui est entre les deux célèbres baies de Cook et d’Opunohu au nord de Moorea et de le rapporter à Raiatea d’où Hiro était parti avec ses comparses. Cette montagne n’est pas un petit caillou, même un dieu ne l’embarque pas comme ça sur un coup de baguette magique !
Hiro et sa bande de voleurs attachèrent de longues lianes au sommet de la montagne et commencèrent donc à la tirer.

C’était sans compter avec Pai. Pas n’importe qui ce garçon ! Laissons Hiro et ses complices tirer sur leurs lianes et racontons l’histoire de Pai un pauvre orphelin au destin incroyable. Dès son plus jeune âge, il fut recueilli par Taaroa lui même. Evidemment cela ne vous dit peut-être rien, mais Taaroa était carrément le dieu créateur. Trop occupé à gérer son Panthéon, Taaroa confia la garde du petit Pai à des dieux subalternes.
Lorsque Pai devint un adolescent beau et fort, Taaroa vint le trouver. Il était accompagné par les dieux Pape-rurua et Pape-hau qui portaient un rouleau de fin tapa. Taaroa pris la précieuse étoffe et enroula Pai dans cette immense ceinture en le proclamant "Digne Fils des Dieux". Chaque fois que Pai portait ce vêtement il possédait un pouvoir surhumain.
Quelques temps après, Pai se fabriqua une lance de combat exceptionnelle. Il la tailla dans un purau. C’est un arbre d'un bois particulièrement dur, il l’avait arraché devant la caverne de deux sorcières qui terrorisaient le village de Tautira et qu’il avait tuées sans trop de difficulté grâce au vêtement de tapa qui le rendait aussi puissant qu’un dieu. Raffinement extrême, il fixa un os du bras des deux mégères à chaque extrémité de sa lance pour lui donner un pouvoir magique. Armé de sa lance de combat et revêtu de sa ceinture en tapa, Pai devint un guerrier invincible aux exploits innombrables.

Et nous voici revenus à la fameuse nuit où Hiro et ses voleurs tentèrent de décrocher le Mont Rotui. Pai était sur Tahiti et il dormait du sommeil du juste quand ses parents adoptifs le réveillèrent. Ils avaient vu en songe la terrible scène qui avait lieu sur Moorea et implorèrent Pai d’agir.
Alors, Pai se leva, se vêtit de sa ceinture de tapa et prit sa lance magique. Il gravit la colline Tataa qui, sur Tahiti, fait face à Moorea et jeta sa lance sur l’île. Elle traversa la mer qui sépare Tahiti de Moorea et transperça en son sommet le mont qui domine notre mouillage actuel. Depuis ce jour funeste, ce sommet est connu sous le nom de Mouaputa qui signifie « montagne percée » en tahitien. Le fracas du choc et les vibrations réveillèrent tous les coqs de Moorea. Ces volatiles à petite cervelle, pensant qu’il était l’heure, se mirent à chanter à qui mieux mieux. Hiro et ses voleurs, craignant le lever du jour, cessèrent leur méfait et s’enfuirent. Ils avaient malgré tout réussi à arracher sur les flancs du Mont Rotui, une colline en forme de cône qu’ils emmenèrent à Raiatea et installèrent non loin du rivage d’Opoa. Cette colline s'y trouve toujours. Elle est couverte de petits toa, arbres de fer, semblables à ceux du mont Rotui et contrastant étrangement avec la végétation environnante.
Revenons à la lance magique : elle ne s’arrêta pas en si bon chemin, continua au-dessus de l’océan et arriva elle aussi dans le sud de Raiatea. Il faut savoir que Raiatea est à 200 km à vol de lance de Tahiti et qu’au passage, la dite lance avait troué une montagne. L’arme se figea au sommet d’une colline restée échancrée depuis. Je vous avais bien dit que ce n’était pas n’importe qui ce Pai !


Jeudi 18 Décembre 2008 – Baie de Cook sur l’île de Moorea
dans les îles Du Vent

Pro’s Per Aim s’est déplacé de quelques milles. Il est mouillé au nord de Moorea dans la baie de Cook et nous voyons l’autre face de la Montagne Percée. La baie de Cook est magnifique mais moins spectaculaire à mon goût que la splendide baie d’Opunohu, sa voisine. Il paraît que Cook lui-même préférait Opunohu à la baie qui a gardé son nom.

Un grand explorateur de la fin du XVIIIe siècle, ce Capitaine James Cook !

Issu du milieu paysan, il fut placé comme apprenti dans un chantier naval où il apprit la navigation à bord d’un charbonnier. Il profita de la Guerre de Sept Ans pour s’engager dans la marine et se fit remarquer de ses supérieurs en dressant une cartographie remarquable de Terre-Neuve.
C’est ainsi qu’il se retrouva, en 1769, à la tête de l’expédition anglaise dont la mission officielle était l’observation du passage de la planète Vénus à Tahiti, ceci dans le but de calculer la distance de la Terre au soleil. La mission officieuse et tenue secrète était la recherche du supposé continent austral. Il était bien sûr entendu que les îles visitées seraient repérées en latitude et en longitude et leurs côtes cartographiées.

En mars 1769, Cook relâcha à Tahiti où Bougainville, sujet de Sa Majesté Louis XV, Roi de France, avait passé quelques jours l’année précédente. Le capitaine Cook explora les îles de l’archipel qu’il nomma « Iles de la Société » en l’honneur de la Société Royale de Londres qui avait commandité de voyage. C’est donc à un anglais que l’on doit le nom d’un archipel dépendant de la France.
Pendant cette exploration des Iles de la Société, il vint donc mouiller à Moorea dans les deux grandes baies du nord dont l’une porte son nom.

Pendant une douzaine d’années, à l’occasion de trois expéditions, il explora le Pacifique depuis les latitudes les plus australes où il chercha le Continent Antarctique qu’il ne put évidemment découvrir à cause des glaces, jusqu’au Détroit de Béring où il tenta de trouver un passage entre le Pacifique Nord et l’Atlantique.

Est-il possible d’imaginer ce que ses hommes et lui ont vécu en navigant sur des mers inconnues, dans l’inconfort le plus total pendant des mois entiers, à la merci des éléments, manquant de nourriture fraîche et d’eau douce ? Les nombreuses escales que Cook fit dans les Iles de la Société étaient comme une grande bouffée d’oxygène pour l’équipage.

Au cours de son troisième voyage, il découvrit les Iles Hawaï. « Hawaï » est le nom moderne de l’archipel qui est le 50ème états des USA. Hawaï évoque Honolulu, les vagues démentielles et les surfeurs qui les chevauchent mais aussi Pearl Harbour dont l’attaque surprise par les Japonais le 7 décembre 1941 provoqua l’entrée des Américains dans la seconde guerre mondiale.
Quand le Capitaine Cook découvrit cet archipel du Pacifique Nord, il le nomma « Iles Sandwich » en l’honneur du Comte de Sandwich, sujet de sa Majesté Georges III Roi d’Angleterre. Lord Sandwich avait beaucoup participé à la préparation des trois voyages de Cook et ce gentleman aimait à se faire servir des casse-croûtes faits de deux tranches de pain enfermant une tranche de jambon. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on avait donné son propre nom à son met favori.
Cook, dont le nom augurait peut-être la fin, fut tué et dépecé par les cannibales des Iles Sandwich. Une mort peu commune pour ce grand explorateur du XVIIIè siècle.


Mardi 23 Décembre 2008 - Fare sur l’île d’Huahine
dans les îles Sous Le Vent

Nous avons passé la nuit en mer. Partis hier en fin d’après-midi de Moorea, nous venons d’embouquer la passe Avapehi à Huahine exactement en même temps que notre ami Georges, le marin solitaire. C’est une bonne surprise ! Nous aurions prévu de voyager ensemble que nous n’y serions pas parvenus. Georges est aussi fatigué que nous. Il a passé la nuit sur le pont à suivre les sautes d’humeur du vent qui ne savait pas quelle direction choisir et qui forcissait fortement sous les grains. Ce fut une navigation inconfortable sur un océan soi-disant « Pacifique » qui nous a malmené avec ses deux houles croisées habituelles. Heureusement cela ne dure pas longtemps et nous voici bien à plat dans le joli lagon d’Huahine où nous nous étions bien plus en juillet et août derniers puisque nous y avions passé plusieurs semaines.

Après une bonne sieste réparatrice, nous allons à terre faire le plein d’eau avec nos bidons. A l’extérieur du lagon, non loin de la passe, un voilier s’amuse à tirer des bords pour remonter le vent et atteindre l’île à la voile.
Un peu plus tard, installés dans le cockpit avec un bon livre, nous observons le voilier qui rentre maintenant dans la passe. Il est toujours sous voile, presque couché tellement il est obligé de serrer le vent. Faire l’andouille sous voile dans une passe avec le vent dans le nez relève de l’inconscience. Sans compter qu’il est tard et que le soleil n’éclaire plus suffisamment les patates de corail pour mouiller en toute sérénité sur le banc de sable. Pourtant, le bateau néglige le mouillage en eaux profondes de la passe et, toujours sous voile, vire à tribord après la cardinale. Il vient vers Georges et nous. J’espère qu’il sait ce qu’il fait car nous sommes dans moins de deux mètres d’eau. Pour nos deux dériveurs cela ne pose aucun problème, mais un quillard calant plus d’un mètre cinquante prend le risque certain de talonner car les patates sont nombreuses et hautes.
Le skipper du voilier imprudent a affalé le génois et il continue sous grand-voile seule. A-t-il le moteur en route au cas où, ou bien joue-t-il les puristes ? Il passe à quelques mètres de notre étrave et s’engage entre le bateau de Georges et Pro’s Per Aim. Virement de bord, la grand-voile passe de l’autre côté et le voilà qui rase l’arrière de Georges. Si c’est un quillard, il l’a échappé belle car les patates sont à moins d’un mètre cinquante à cet endroit.
Il se décide à jeter l’ancre juste devant le bateau de Georges. C’est beaucoup trop près : les mouillages vont se croiser et toutes façons, il va bien trop vite pour que l’ancre accroche. La grand-voile est affalée quand on voit le voilier dériver vers l’étrave de Georges. L’ancre n’a pas tenu. L’équipage se met à crier et Georges pointe son nez  sur le pont juste à temps pour se précipiter à l’avant et éviter les dégâts d’un abordage. Le voilier semble s’être stabilisé mais son arrière n’est qu’à deux ou trois mètres de l’avant de Georges qui nous fait des grands signes. Nous comprenons qu’il nous faut intervenir. Les jeunes que nous pensions frimeurs et imprudents doivent être en panne de moteur. Seule notre annexe bien motorisée avec son YAM ENDURO 9.9 qui fait la fierté du Capitaine, peut les tirer de ce mauvais pas. L’annexe de Georges n’est pas à l’eau et son moteur est trop faible pour un remorquage.

Guy démarre le hors-bord et s’éloigne vers le bateau en détresse. Assise dans le cockpit, je suis de loin les opérations de sauvetage.
Guy commence à se mettre à couple pour soulager le mouillage qui a fini par s’accrocher. Les jeunes le remontent à la main car ils n’ont pas de guindeau. Je les vois ensuite s’éloigner vers le chenal en tentant d’éviter la balise verte, ce qui n’a pas l’air facile car le vent souffle par rafales. Enfin, le voilier, aidé par l’annexe, passe le lit du vent et Guy s’accroche maintenant à l’avant. En marche arrière avec l’annexe, il tire le voilier. Doucement, tout doucement, ils prennent la direction du grand ponton de bois où nous débarquons quand nous allons au village de Fare avec notre annexe.
Le soleil est très bas, la nuit ne va pas tarder et j’ai l’impression que l’annexe peine. Je trouve le temps long. Enfin je les vois virer pour présenter le voilier face au vent et accoster. Ouf ! Ils sont tirés d’affaire pour cette nuit. Ils dormiront tranquilles sans avoir peur que leur ancre les lâche et que le bateau aille s’échouer sur le récif faute de moteur pour se sortir de là.

Guy revient avec une bouteille de bon Champagne que les jeunes lui ont donnée en remerciement et me raconte leur histoire.
Ce sont deux jeunes couples qui ont loué TOUPIDEL, voilier en aluminium, à un particulier pour les vacances de Noël. Ils sont partis de Tahiti hier et ont passé comme nous la nuit en mer. Comme nous, ils ont utilisé le moteur au moment où le vent a faibli vers minuit. Le moteur a tourné quatre heures et s’est arrêté brusquement. Ils n’ont jamais pu le redémarrer et ont du terminer à la voile. Ils ont fait l’arrivée qu’on connaît tout à l’heure dans le lagon d’Huahine.


Jeudi 25 Décembre 2008 - Fare sur l’île d’Huahine
dans les îles Sous Le Vent

Noël en Polynésie ! Pas de neige mais une chaleur à peine tempérée par des grains  qui remplissent nos seaux de récupération d’eau. La vie est douce sur Pro’s Per Aim. Hier soir nous avons fait honneur à la bouteille de Champagne pour le Réveillon avec Georges.

TOUPIDEL, le voilier en panne, est encore au ponton. Le mécanicien que les jeunes ont fait venir hier n’a pas pu réparer. Ils ont téléphoné à la propriétaire du bateau. Elle doit arriver dans la journée et veut qu’ils aillent sous voile à Raiatea, la grande île voisine de façon à trouver un mécano compétent. Demain c’est vendredi, lendemain de Noël et veille de week-end. Espérons que l’intervention d’un spécialiste sera possible !
En attendant, Georges qui s’y connaît un peu en mécanique bateau est parti sur TOUPIDEL pour voir s’il peut faire quelque chose.
Nous le voyons revenir vers Pro’s Per Aim accompagné de Sylvain, le skipper. C’est justement l’heure de l’apéro. Georges et Sylvain acceptent une bière et nous racontent leurs essais infructueux. Le moteur n’a toujours pas redémarré. Il y a eu de l’eau dans le gasoil. Ils ont démonté les filtres et les injecteurs sans réussir à la supprimer totalement. Georges pense que la pompe à injection peut en avoir pris un coup également.
La propriétaire est arrivée et a décidé de partir demain matin. Guy leur propose de les aider à décoller du quai. Sans moteur c’est plus difficile et un petit remorquage avec notre annexe est accepté avec empressement.
Pour aller à Raiatea, le vent sera favorable. Ils n’auront pas à tirer des bords comme quand ils sont rentrés dans le lagon d’Huahine. Ils espèrent vraiment pouvoir réparer demain après-midi, sinon leurs vacances seront bien compromises.


Vendredi 26 Décembre 2008- Fare sur l’île d’Huahine
dans les îles Sous Le Vent

TOUPIDEL et son équipage ont quitté le ponton sans difficulté. Nous les avons accompagnés avec notre annexe jusqu’à la passe pour leur dire « au revoir ». Ils ont promis de nous écrire pour nous raconter la fin de l’histoire et ils ont tenu parole.
La navigation jusqu’à Raiatea a été bonne. Là-bas ils avaient prévu un remorquage pour entrer dans la marina et ils ont eu la grande chance d’être dépannés dans l’après-midi du vendredi. La pompe à injection n’était pas endommagée et le mécano a réglé le problème rapidement. Ils ont passé la fin de leurs vacances dans le lagon enchanteur de Bora-Bora.

Quant à nous, nous levons l’ancre pour un mouillage plus calme. En Polynésie, ils font la fête non-stop entre Noël et le jour de l’an et la musique à fond sur les plages nous oblige à dormir avec des boules Quies. Trois ou quatre milles plus au sud dans le lagon et nous devrions être tranquilles !


Vendredi 16 Janvier 2009 – Baie Faaroa sur l’île de Raiatea
dans les îles Sous Le Vent

Il y a sur l’île de Raiatea un jardin botanique. Du moins c’est ce que vantent les guides touristiques. Lorsque nous étions venus en août dernier, nous ne l’avions pas trouvé. Aucune pancarte sur la route côtière ne l’indiquait au promeneur qui désirait flâner à l’ombre d’une jungle tropicale domptée.
Nous avions appris par la suite qu’on peut y accéder en remontant le fleuve Apoomau.

Il n’est pas encore midi, nous entrons avec Pro’s Per Aim dans la baie de Faaroa. Elle est étroite, profonde et s’enfonce à l’intérieur de l’île telle un fjord. Comme presque partout sur Raiatea, il y a trop de fond pour mouiller facilement. Heureusement une ancienne base de location de voiliers a laissé là ses corps-morts et nous en profitons pour nous y amarrer.
Avec l’annexe nous gagnons le fond de la baie où se jette le fleuve Apoomau. Ce cours d’eau atteint une vingtaine de mètres de large à son embouchure mais la profondeur ne laisse passer que les tout petits tirants d’eau. Guy relève légèrement le moteur hors-bord pour qu’il ne croque pas et tout doucement nous commençons à remonter la seule rivière navigable de Polynésie. Très vite les deux rives se resserrent et les cocotiers et autres bananiers nous offrent une ombre rafraîchissante. Alpinia, monette et broméliacée décorent les berges de leurs fleurs aux couleurs éclatantes. Au détour d’un méandre, le parfum capiteux d’un tiaré se détache de la symphonie des odeurs.
Nous arrivons à un ponton dont une partie s’est écroulée dans la rivière. Nous y attachons l’annexe et nous pénétrons dans le jardin en enjambant un bananier déraciné. Un petit ruisseau longe le sentier qui serpente entre les plantations, puis il le traverse et nous voici les pieds dans l’eau. Pas grave ! Nos tongs en ont vu d’autres !
La promenade est bien agréable mais le site n’a rien à voir avec ce qu’on appelle un Jardin Botanique en Europe. Pas d’allées désherbées que l’on irait en chaussures de ville sans craindre de les abîmer, pas de petites pancartes indiquant le nom commun et le si poétique nom latin des différentes essences plantées. Rien de tout cela ! Disons que c’est un petit coin de jungle tropicale où l’on peut marcher en tong et sans le secours d’une machette. Heureusement d’ailleurs que nos chaussures ne craignent pas grand chose car nous nous embourbons par endroit comme dans la jungle de Panama où nous étions il y a plus d’un an déjà.
Nous ne croisons personne. Tout semble abandonné.

De retour au ponton, nous voyons arriver un polynésien dans un canoë en plastique bleu. La conversation s’engage, il nous a vu tout à l’heure lorsque nous remontions le fleuve. Nous le reconnaissons, nous l’avions salué en passant. Il s’appelle James. Je sais ! … Ca n’est pas très local comme prénom mais l’Amérique semble fasciner les îliens.
James, donc, se dit « guide écologique » et il vient vérifier l’état du jardin car il doit y amener des clients cet après-midi. Je ne sais pas ce qu’il va penser des lieux mais si des touristes payent pour une visite guidée ici, je trouve que c’est de l’arnaque. James nous propose gentiment de l’accompagner pendant son inspection. Nos rebroussons donc chemin et nous retournons patauger dans la gadoue à ses côtés. Ses explications sur les plantes et sur les arbres sont souvent confuses. Il semble manquer singulièrement de vocabulaire. Un peu plus tard, nous apprenons que sa langue maternelle est le tahitien et qu’il a appris le français à l’école. D’ailleurs son père parle si mal la langue de Molière que James lui sert d’interprète quand il doit signer des papiers à la mairie. Il faut dire que le père de James est un élu. Il est le 3ème adjoint d’Uturoa.
Uturoa , ça ne vous dit sans doute rien mais c’est quand même la deuxième ville de Polynésie Française par ordre d’importance après Papeete.

Le père de James est aussi le responsable du petit fleuve Apoomau. James nous donne des détails sur le travail qui incombe au dit « responsable ».  C’est tellement embrouillé que nous ne comprenons pas grand-chose mais une anecdote nous laisse perplexes.
C’est l’histoire d’un chien … tristement réduit à l’état de cadavre et qui aurait flotté sur le fleuve sous le nez de touristes américains. Le 3ème adjoint et néanmoins responsable du site a fait venir les gendarmes, des métros en poste à Raiatea, pour constater le délit. Les fonctionnaires de la gendarmerie ne doivent pas chômer en Polynésie Française s’ils se déplacent pour chaque histoire de ce genre !
Le chien avait été reconnu comme appartenant à des locaux vivant sur les berges un peu plus en amont. Nous n’avons pas su si le chien avait été jeté volontairement à l’eau après sa mort ou s’il y avait une autre explication. James ne nous a pas dit la fin de l’histoire. Y a-t-il eu des coupables ? Coupables de quoi d’ailleurs ? Ont-ils été punis ?
La morale que James a tiré de cette histoire et qu’il s’est empressé de nous transmettre, c’est que la rivière est désormais polluée et qu’on ne peut plus s’y baigner.


Mardi 20 Janvier 2009 – Taravana Yacht Club sur l’île de Tahaa
dans les îles Sous Le Vent

Pas moyen d’avoir la météo ce matin sur RFO. Il y a une émission spéciale pour l’investiture d’Obama. Pourtant il nous la faut car on ne plaisante pas avec le risque cyclonique en cette saison. Comme nous sommes amarrés à une bouée du Taravana Yacht Club à Tahaa, nous bénéficions d’une connexion Wifi. Internet à bord c’est royal ! Nous y trouverons les prévisions météo qui nous intéressent.

Sur le ponton du Taravana YC, nous rencontrons l’équipage d’un voilier de location. Géraud et Sylvie ont échappé aux rigueurs de l’hiver du Massif Central pour passer quinze jours dans les Iles Sous Le Vent. Ils ne sont pas des marins confirmés et ont préféré s’adjoindre les services d’un skipper professionnel. En fait de skipper, il faudrait plutôt dire skippeuse : Odile a commencé sa carrière dans les Antilles et maintenant elle navigue en Polynésie.
Nous sympathisons un verre à la main, enfouis confortablement dans les fauteuils du Yacht Club. Géraud et Sylvie nous posent de nombreuses questions sur notre mode de vie et nos choix. Nous sommes amenés à parler des mesures de sécurité que nous avons prises parce qu’elles nous semblent indispensables.
En particulier nous évoquons le risque de la perte d’énergie à bord en haute mer. On peut se retrouver en panne des instruments de navigation et en particulier du GPS. Guy explique qu’il saurait trouver sa route grâce à son sextant et une montre, instruments avec lesquels il avait fait ses transats en 1995-1996. La « Nav Astro », autrement dit la « navigation astronomique », il la connaît bien pour l’avoir pratiquée pendant des dizaines d’années avant l’arrivée du miraculeux et si pratique GPS. Quant à moi j’ai fait quelques mesures et calculs avec Guy mais faute de l’utiliser au quotidien, j’ai déjà oublié.

Odile, la skippeuse, est vivement intéressée. Comme il se doit, elle possède tous les brevets nécessaires à son métier de marin mais sa formation ne comprenait pas de « Nav Astro ». Pourtant elle a fait l’acquisition d’un sextant et a tenté d’apprendre avec des livres. Découvrir ça, toute seule, sans aide, ce n’est pas facile du tout. Ca fait plaisir à Guy de la lui enseigner et nous prenons rendez-vous pour début février. Odile viendra à bord de Pro’s Per Aim quelques jours et nous ferons ensemble des points astro en mesurant la hauteur du soleil au sextant.


Vendredi 30 Janvier 2009 – Motu Tautau sur l’île de Tahaa
dans les îles Sous Le Vent

Odile nous a annoncé sa venue pour lundi. Nous irons la chercher à Raiatea où elle arrivera par avion de Tahiti.
Cela fait plus d’une semaine que je m’entraîne à faire le point grâce au soleil. Il faut apprendre à manier le sextant pour mesurer la hauteur du soleil par rapport à l’horizon à la minute d’angle près. Un coup de patte est nécessaire et mes mesures sont de moins bonne qualité que celles de Guy. L’élève n’en est pas à dépasser le maître !
Ensuite il faut faire tout un tas de calculs en tenant compte de l’heure, des éphémérides, et d’autres tables de calculs construites à grands renforts de cosinus et de sinus. Un vrai bonheur quand on aime les maths ! Les premières fois il me fallait plus d’une heure pour savoir où j’étais. Maintenant, avec l’entraînement, en moins de dix minutes, je peux construire ma droite de hauteur.
Ouf ! Si le GPS tombe en panne ou s’il prend la fantaisie aux Américains de brouiller leur précieux signal satellite, je saurais regagner une terre en navigant à l’ancienne.


Samedi 28 Février 2009 – Motu Toopua sur l’île de Bora-Bora
dans les îles Sous Le Vent

Après cinq heures de navigation depuis Tahaa, nous venons d’embouquer la passe de Bora-Bora. Nous jetons l’ancre dans quatre mètres d’eau parfaitement transparente sur un fond de sable blanc. L’eau du lagon est plate comme un lac et nous voyons de jolis poissons colorés s’affairer autour des petites patates de corail qui parsèment le fond.

Depuis quelques temps, la chaîne saute du barbotin quand on la remonte. Guy profite du calme de ce mouillage de carte postale pour faire des essais. C’est de pire en pire. Rien que le poids des quatre ou cinq mètres de chaîne entre le barbotin et le fond de sable, la fait sauter et se décrocher.
C’est dangereux ! Si la chaîne part d’un seul coup, nous risquons d’avoir une main ou un pied entraînés dans la débandade du mouillage partant au fond à toute vitesse.
Même si nous faisons très attention à nous, le problème reste entier. Si la chaîne saute du barbotin, il faudra la remonter à la main, et c’est très lourd, presque 3 kg le mètre. Et comme le Capitaine a le dos fragile il va falloir se creuser la cervelle !

Tout d’abord, il faut identifier le problème :
Le barbotin est neuf, Guy vient de le remplacer et nous avons vérifié que c’est le modèle qui correspond à notre guindeau et aux dimensions des maillons de la chaîne. Pour les non-initiés, le guindeau, c’est ce qui permet de remonter ou de descendre le mouillage, la chaîne s’enclenchant, maillon par maillon, sur le barbotin qui est entraîné par le guindeau. Le nôtre est électrique, il suffit d’appuyer sur un bouton et le travail se fait tout seul.
Si le barbotin n’est pas en cause, c’est peut-être la chaîne qui est tellement usée que ses dimensions ont changé. Nous trouvons qu’elle a beaucoup rouillé depuis quelques mois. Du coup nous testons le guindeau avec un bout de chaîne neuve que nous avons dans les fonds pour dépanner. Impeccable ! Elle passe sans sauter. C’est donc la chaîne achetée en Guadeloupe qui est en cause.

Elle a toute une histoire cette chaîne antillaise.
Quand nous sommes partis des Sables d’Olonne en janvier 2006, il y a plus de trois ans maintenant, Pro’s Per Aim était équipé d’une belle chaîne de 10, calibrée, parfaitement galvanisée et d’une longueur de soixante-dix mètres. Nous avions essuyé plusieurs coups de vent avec et le mouillage avait toujours très bien tenu. Une fois même, nous étions en Grèce dans les Cyclades à Milo. Vous savez, l’île où fut découverte la statue de la Vénus de Milo ! Bref, nous avions trouvé une petite baie à l’intérieur du cratère où nous serions à peu près abrités d’une méchante tempête de sirocco qui s’annonçait. Dans quelques mètres d’eau nous avions lâché toute la longueur du mouillage et pendant toute une nuit le vent a soufflé à cinquante nœuds. Pro’s Per Aim et son vaillant équipage avaient alors étalé ce coup de sirocco sans aucun problème.
Quelques mois après, alors que nous étions dans la superbe baie des Saintes au sud de la Guadeloupe et que nous remontions la chaîne pour changer de spot, j’ai arrêté le guindeau pour étaler la chaîne au fond de la baille à mouillage. Guy suivait l’opération et tout à coup je l’ai entendu jurer. C’était suffisamment inhabituel pour être inquiétant. Il y avait un problème.
- Isabelle, la chaîne … Regarde !
- Regarde quoi ? Je ne vois rien de spécial.
- Mais si ! Le maillon ! ... Le maillon qui est sur le dessus du barbotin.
Horreur ! Je découvris avec stupéfaction que le maillon qui avait attiré le regard du Capitaine n’était pas soudé. Incroyable ! Et il avait tenu à Milo et ailleurs ! Quelle chance nous avions eue. Si ce maillon avait cédé, nous aurions pu perdre le bateau.
Il n'était pas question de continuer ainsi. Nous avions donc acheté une chaîne neuve à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe. Autant vous dire que nous avions vérifié les soixante-dix mètres maillon par maillon. Le vendeur nous a pris pour des timbrés. Jamais des clients ne lui avaient fait un coup pareil !
Cette fois tous les maillons étaient bien soudés mais la galvanisation devait être de mauvaise qualité puisqu’en quelques mois la chaîne s’est mise à rouiller. Nous ne pensions pas qu’en deux ans elle avait pu perdre de la matière au point de ne plus accrocher dans le guindeau.

Maintenant que l’on a trouvé pourquoi la chaîne saute, il nous reste à essayer d’en acheter une neuve. Mais ici, en Polynésie, ce n’est pas gagné. Si vous avez besoin de rien, vous êtes sûr de le trouver ! Malgré tout, nous allons chercher, ici à Bora-Bora, une chaîne du bon calibre et de la longueur désirée, tout ça à un prix à peu près raisonnable. En Polynésie Française cela revient à demander la lune. Mais qui ne demande rien, n’a rien. Nous irons donc lundi à Vaitape, pour savoir ce qu’ils peuvent nous proposer.


Lundi 2 Mars 2009 – Baie de Povai sur l’île de Bora-Bora
dans les îles Sous Le Vent

Vaitape,  la "capitale" de Bora-Bora, est un village repoussant de saleté. C'est le seul endroit en Polynésie qui est aussi mal entretenu. Les ordures traînent au sol, les routes sont défoncées et poussiéreuses. Il n'y a pas de trottoirs, pas de jardins autour des maisons avec tout plein de jolies fleurs comme ailleurs.
A peine débarqués de l’annexe dans le petit port des ferries, une violente averse nous oblige à nous réfugier à l’abri. La poussière de la rue se transforme en boue et les nids de poules en mares. Slalomant entre les flaques et évitant tant bien que mal les voitures qui nous arrosent au passage, nous gagnons le magasin de matériel nautique. La dame qui nous accueille est charmante. Elle n’a pas la quantité de chaîne que nous voulons mais elle se renseigne à Tahiti.
Y aurait-il un espoir ? Aurions-nous été médisants ?

La réponse du fournisseur à Tahiti ne tarde pas et la conclusion s’impose d’elle-même.
Même à Tahiti, il ne leur est pas possible de s’en procurer plus de soixante mètres d'un seul tenant. Ils proposent donc soixante mètres et un petit bout de vingt-cinq à attacher comme on peut ! Le tout pour 1180 euros !!!
En Nouvelle Zélande, ils peuvent nous vendre quatre-vingt-cinq mètres, d'un seul tenant bien sûr. C’est une chaîne italienne d’excellente qualité pour ... tenez vous bien ... 630 euros !!! Nous le savons car nous avons envoyé un mail hier dans l’île des Kiwis. Nous voulions nous assurer qu’ils vendent des chaînes calibrées au système métrique pour que cela passe dans notre guindeau. Les Néo-Z sont incroyablement professionnels et réactifs. Quelques heures après notre mail, nous avions une réponse détaillée. Hier nous étions pourtant dimanche !

C’est décidé ! Nous achèterons une nouvelle chaîne en Nouvelle Zélande où nous serons impérativement en novembre prochain pour échapper aux cyclones qui ravagent régulièrement le Pacifique Ouest. D’ici là, il faut imaginer une solution de dépannage provisoire avec les moyens du bord.
Nous raboutons avec des maillons rapides les deux morceaux de quinze mètres que nous avions en réserve et nous mettons ces trente mètres entre l’ancre et la vieille chaîne. Quant à la vieille chaîne nous l’inversons de façon à ce que la première partie qui est la plus usée, se retrouve à la fin.
Ce dépannage tiendra mais nous ne voulons pas prendre de risques en allant dans des coins comme les Vanuatu où il faut envoyer cinquante mètres de chaîne ou plus parce qu’il y a trop de fond. Nous allons devoir changer nos plans de route pour les mois à venir de façon à ne jamais mouiller dans plus de dix mètres de fond.
En quittant Bora, nous irons 
peut-être à Maupiti, une des dernières des Iles Sous Le Vent vers l’ouest. Puis nous sortirons de Polynésie Française pour rallier le Vava’u Group dans les Tonga du nord. Après le royaume des Tonga, nous remonterons à Wallis. Ensuite nous redescendrons en Nouvelle Calédonie. Avec ce programme, nous trouverons toujours à mouiller dans de faibles profondeurs.

Pour des questions météo, il n’est pas prudent de partir des Iles Sous Le Vent avant début avril. En attendant, nous profitons mieux de Bora-Bora qu'au mois d’août car il y a très peu de bateaux et encore moins de touristes. Le lagon est enchanteur et tellement calme que c’en est étonnant !
Le coiffeur, chez lequel je suis allée ce matin, me disait que la saison touristique est catastrophique, que Bora est l'île qui a le moins de "retour" en Polynésie. Entendez par là que les touristes viennent une fois, se font plumer et ne reviennent jamais. En plus ils parlent et le bouche à oreille dissuade d’éventuels nouveaux voyageurs de s’offrir la soi-disant « Perle du Pacifique ». Il paraît même, toujours d'après le coiffeur, que des agences de voyage déconseillent Bora : trop de leurs clients ont été mécontents du séjour.

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