Jour
après jour, Isabelle
rédige le journal de notre voyage. Adapté pour
la radio
depuis mai 2008, voici les textes ayant
été
diffusés.
PRO'S
PER AIM AUX MARQUISES
du 28
février au 8 mai 2008
Jeudi
28 Février 2008 – Atuona sur
l’île d’Hiva Oa dans les Marquises
Depuis
l’aube,
l’île d’Hiva Oa est en vue. Avec un
plaisir
mêlé de regret nous avons aperçu la
terre
après vingt-neuf jours et quatre heures de
traversée
depuis Panama. Certes nous allons pouvoir nous reposer sans avoir les
nuits interrompues par les quarts de veille et les manœuvres
de
voile mais nous quittons l’immense, l’infini
océan
où l’air est si pur loin des hommes et de la
civilisation
Pro’s
Per Aim a
avancé inlassablement, sans relâche, doucement
mais
sûrement. En voilier, on ne va pas très vite mais
on ne
s’arrête jamais. Ni pause pipi, ni
déjeuner au self
comme sur l’autoroute ! On navigue jour et nuit, encore et
encore. Ce qui fait que, même à 10 km/h de moyenne
nous
avons mis un petit mois à rallier les Marquises depuis
Panama.
3875 milles
exactement,
c’est à dire un peu plus de 7000
kilomètres : une
belle traversée, la plus longue que nous ayons faite !
Les Marquises
sont des
îles hautes d’origine volcanique. Il n’y
a ni
récif corallien ni lagon. Rien n’arrête
la grande
houle du Pacifique qui vient battre les côtes
déchiquetées et sauvages des îles
marquisiennes.
Les mouillages sont réputés inconfortables car
trop
rouleurs mais les sites sont spectaculaires et grandioses.
Nous comptons
mouiller dans
le port d’Atuona sur la côte sud d’Hiva
Oa.
C’est en fait un bras de mer donnant sur la baie des
Traîtres et protégé tant bien que mal
de la houle
par une digue. Il n’y a pas de ponton, on jette
l’ancre
à l’intérieur. Comme c’est
moins
inconfortable de tanguer que de rouler. On jette même deux
ancres
: une à l’avant et l’autre à
l’arrière de façon à
orienter le bateau face
à la vague qui inévitablement
pénètre
à l’intérieur.
A
l’entrée du
petit port d’Atuona, un cargo mixte effectue des
manœuvres
pour rentrer. Nous devons attendre qu’il ait
terminé car
il occupe tout l’espace. Nous apprendrons qu’il se
nomme
ARANUI et qu’il ravitaille les Marquises depuis Tahiti deux
fois
par mois. A son bord, il y a des cabines pour les touristes qui font
ainsi une croisière d’une quinzaine de jours dans
toutes
les îles des Marquises. L’arrivée de
l’Aranui
est un moment important pour les locaux. Le cargo leur apporte les
marchandises et les matériaux qu’ils ont
commandés
et les touristes descendent à terre leur acheter des
sculptures
et des tapa.
En attendant
nous sommes
à l’extérieur où la houle
nous chahute bien
fort. Vivement que le cargo soit à quai pour que nous
puissions
rentrer à notre tour à l’abri ! On nous
dira que le
port s’est envasé et qu’il n’y
a plus assez
d’eau pour l’Aranui. Il jette donc
l’ancre à
l’entrée du port et à l’aide
d’aussières à
l’arrière, il est
tiré vers le quai. S’il le faisait avec ses
moteurs, son
hélice s’embourberait.
Ca y est ! Nous
pouvons enfin
pénétrer dans la petite baie. Trois voiliers sont
mouillés au fond, près de la plage de sable noir.
Une
annexe se dirige vers nous pour nous souhaiter la bienvenue. Ils ont
compris en voyant la nôtre dégonflée
à plat
pont que nous venons de loin. L’accueil de Marc et Jeanne est
très chaleureux. Ils nous aident à mettre
l’ancre
à l’arrière et reviennent nous apporter
une
baguette fraîche et des citrons. Quel plaisir
après des
jours de conserves !
Le bateau est
maintenant en
sécurité. Il est temps de penser au
bien-être de
l’équipage et de savourer la baguette encore
chaude.
Tartinée avec du beurre salée et du miel,
trempée
dans du lait chaud, c’est un régal que nous avions
oublié !
Le reste de la
journée
est occupé par la remise en ordre du bateau et le gonflage
de
l’annexe qui nous permettra d’aller à
terre.
Demain matin
nous irons faire
les pleins de gasoil et d’eau en faisant des allers-retours
avec
nos bidons. Cela va bien nous prendre toute la matinée. Mais
ce
soir, dodo de bonne heure !
Mardi
4 Mars 2008 – Atuona sur l’île
d’Hiva Oa dans les Marquises
Ces derniers
jours ont
été bien chargés. Il y a beaucoup de
travail sur
un bateau après une longue traversée. Il faut
aussi faire
des courses. Nous avions pourtant été
prévenus.
Mais, après la vie bon marché au Venezuela et
à
Panama, c’est le choc. Ici tout est hors de prix à
tel
point que les produits de première
nécessité comme
les pâtes, le riz ou le lait ont été
subventionnés et leurs prix sont plafonnés. Pour
les
fruits, par contre, c’est le bonheur ! Il en pousse partout
le
long des routes et il n’y a qu’à se
baisser pour les
ramasser. Les locaux sont d’ailleurs si
généreux
qu’ils nous en offriront souvent au cours de notre
séjour
aux Marquises.
Aujourd’hui
nous avons
décidé de monter jusqu’au
Cimetière du
Calvaire. Il domine la petite ville d’Atuona. Ça
grimpe
dur mais l’effort est récompensé : la
vue sur la
Baie des Traîtres est magnifique. Les Marquises ne sont que
des
montagnes aux pentes raides plongeant dans l’océan
et
entaillées de quelques vallées
étroites.
Nous ne sommes
pas venus ici
uniquement pour le panorama mais pour Brel et Gauguin. Ils reposent
dans le Cimetière qui s’étend en
terrasses sur les
flancs de la montagne. Les tombes de Brel et de Gauguin sont proches
l’une de l’autre à
l’entrée. Elles sont
simples, décorées avec des coquillages et des
fleurs
régulièrement renouvelés par les
locaux ou les
touristes.
Brel est
arrivé en
1975 en voilier avec sa compagne Madly sur Hiva Oa. Ils
étaient
partis d’Anvers huit mois auparavant et avaient
l’intention
de poursuivre jusqu’à Tahiti. Au bout de quelques
jours
à Atuona, ils avaient changé d’avis et
ils se sont
installés définitivement sur
l’île. Ecoutez
les paroles, écoutez la musique de la chanson que Brel a
écrite sur les Marquises. Fermez les yeux et vous y serez.
Il a
si bien su transmettre l’ambiance qui règne dans
ces
îles encore protégées des
côtés
négatifs de la civilisation.
Mi-mars
2008 - Hapatoni sur l’île de Tahuata dans les
Marquises
Nous ne nous
sommes pas trop
attardés dans le petit port d’Atuona car une forte
houle
de sud s’était levée et le mouillage,
même
derrière la petite jetée, devenait inconfortable.
A trois ou
quatre milles au
sud d’Hiva Oa, l’île de Tahuata est
restée
très préservée de la civilisation
moderne.
C’est pourtant un des très rares endroits des
Marquises
où l’on trouve de belles plages de sable blanc et
des eaux
limpides. Il est vrai que les impitoyables nono, ces petites mouches
des sables si voraces, n’incitent pas au farniente sur les
plages. La morsure de ces bestioles est indolore sur le coup mais
quelques heures plus tard, cela commence à
démanger. Et
là ! C’est terrible ! L’envie de se
gratter devient
irrésistible. Il faut pourtant bien y résister
sinon la
piqûre s’infecte facilement. Les crises reviennent
à
intervalles réguliers pendant plusieurs jours. Les
moustiques,
à côté, c’est de la rigolade
!
Un
légende
polynésienne explique pourquoi Hiva Oa,
l’île que
nous venons de quitter, est la seule sans nono aux Marquises. Je ne
résiste pas au plaisir de la raconter :
Il
était une fois dans
les Iles Marquises, un grand chef guerrier dont le père
venait
de mourir. Il vivait à Nuku Hiva et était un chef
puissant car Nuku Hiva est la plus grande île du nord des
Marquises. Ce grand chef décida d’aller sur
l’île d’Hiva Oa qui est, elle, la plus
grande
île du sud des Marquises. Il savait qu’il
trouverait
à Hiva Oa les pierres nécessaires à
l’édification de la plate-forme du
défunt. Mais il
fallait pour cela affronter le grand océan pendant plusieurs
jours et plusieurs nuits. Des offrandes et des prières aux
dieux
furent faites pour que le voyage se déroule bien et les
vents
furent favorables. Deux jours plus tard, la grande pirogue double
aborda les rives d’Hiva Oa. Les cent quarante guerriers
mirent
pied à terre avec leur chef qui alla présenter
ses
respects au roi de l’île. Je dis « roi
» mais
c’était en fait le chef de la famille qui dominait
et
dirigeait l’île d’Hiva Oa.
Une
fête fut
donnée en l’honneur des visiteurs. Des cochons
grillèrent dans de grands fours enterrés. On
prépara du popoi, une sorte de pouding épais fait
avec le
fruit de l’arbre à pain. Après le
festin, les
vahine dansèrent autour des feux. Leur corps nu
était
couvert de fleurs joliment tressés en colliers. Leurs
magnifiques cheveux noirs ondulaient au gré d’une
musique
lascive en leur caressant le bas du dos.
Les
festivités
durèrent plusieurs jours et quand elles furent
terminées,
le grand chef guerrier de Nuku Hiva dut se rendre chez la
prêtresse Vehine Atua afin qu’elle les aide
à
embarquer les pierres dont il avait besoin pour édifier le
tombeau de son père.
Quand le grand
chef arriva, Vehine Atua lui demanda : « Quelles sont les
nouvelles de Nuku Hiva ? ».
Il
répliqua : «
Je suis à la recherche de pierres pour la plate forme
mortuaire
de mon père et j’implore ton aide. »
Elle lui
répondit
qu’il pourrait avoir les pierres et qu’elle
l’aiderait à les charger sur la pirogue
à condition
qu’il revienne à Nuku Hiva avec elle.
Que
n’exigeait-elle pas
! ! Chacun savait que c’était tapu pour une femme
d’embarquer sur une pirogue. Le « tapu »,
en
Polynésie, c’est l’interdit. Il ne
fallait pas
enfreindre un tapu. Le châtiment était terrible
et, le
plus souvent, il entraînait la mort. Une femme dans une
pirogue
appellerait la colère des dieux.
C’était
inévitable.
Le chef
commença par
refuser mais il avait un grand besoin des pierres et sans
l’aide
de Vehine Atua, il ne pouvait rien. Elle insista si bien que les
guerriers, à bout d’arguments,
acceptèrent
malgré tout de la prendre à bord pour le voyage
de retour
vers Nuku Hiva.
Pendant ce
temps, le mari de
Vehine Atua, qu’on nommait Fatuanono, collectait tous les
nono de
Hiva Oa et il les plaça à
l’intérieur
d’une gourde. Puis il se rendit avec sa femme sur la plage
où se trouvait la pirogue double du grand chef guerrier de
Nuku
Hiva.
Grâce
à son
mana, ce puissant pouvoir accordé aux prêtres et
aux
prêtresses, Vehine Atua fit alors rouler toutes les pierres
de la
rivière jusqu’à la mer, puis dans la
pirogue qui
prit la mer pour retourner à Nuku Hiva.
Après
de longues heures de mer, quand ils furent en vue de Nuku Hiva, le chef
dit à ses hommes :
«
Jetez Vehine Atua,
son mari Fatuanono et leurs fidèles dans la mer. Les pierres
de
la plate-forme de mon père sont tapu et ne doivent pas
arriver
en pirogue avec une femme à son bord sur la terre de mes
ancêtres. »
A peine les
guerriers
avaient-ils obéi qu’un terrible orage
éclatât
accompagné d’éclairs effrayants et
d’un vent
violent. Les dieux veillaient et le châtiment tombait
brusquement
du ciel. La pirogue sombra avec les guerriers et les pierres et plus
personne ne les revit jamais.
A
l’aide de son mana,
Vehine Atua protégea Fatuanono et ses fidèles de
la
soudaine tempête et les conduisit tous sains et saufs sur le
rivage de Nuku Hiva.
Au moment
où ils
avaient été jeté à la
mer, Vehine
Atua avait demandé à Fatuanono, son mari de
casser la
gourde pour que les nono s’échappent. La
moitié de
ces sales bêtes allèrent à Nuku Hiva,
et
l’autre moitié à Ua Pou, une
île proche.
C’est pour cela que de nos jours, les nono sont
présents
sur Nuku Hiva et Ua Pou, et qu’il n’y en a pas
à
Hiva Oa.
Revenons
à Tahuata
où nous sommes mouillés. En fait, les nono sont
le seul
inconvénient de l’île. Comme ils sont
faciles
à éviter puisqu’il suffit de ne pas
aller batifoler
sur les plages, Tahuata est un petit paradis.
L’île
n’est
pas très grande. Elle s’étend sur douze
kilomètres du nord au sud. Pas de route
goudronnée sur
Tahuata. Mais quelle en serait l’utilité sur cette
île très montagneuse ? De simples pistes pour 4x4
relient
les quelques villages. D’ailleurs les 4x4 sont peu nombreux.
Une
grosse dizaine tout au plus ! Les sept cents habitants semblent trouver
ça tout à fait suffisant. Sur Tahuata, la vie
s’écoule douce et tranquille.
Nous avons
jeté
l’ancre devant le coquet village d’Hapatoni. Tous
les jours
des dauphins viennent jouer dans la baie. A chaque fois ils nous
offrent un joli spectacle. Ils sont bourrés
d’énergie et c’est à celui
qui fera les plus
belles cabrioles. Les eaux calmes et poissonneuses ont fait de la baie
une vraie nursery. Nous assistons à des scènes
dignes
d’une cour de récré envahie
d’écoliers
malicieux.
Nous faisons de
belles
randonnées sur les pistes qui dominent la baie où
est
mouillé Pro’s Per Aim. Ça grimpe dur et
dès
le départ ! Il n’y a pas de plaines aux Marquises.
La
masse du volcan qui a fait sortir Tahuata des profondeurs abyssales est
impressionnante. Le sommet de l’île atteint 1000 m.
Autant
dire, vu le peu de surface, que les pentes sont vertigineuses. Quelques
vallées étroites et peu profondes entaillent ces
reliefs
abrupts. Les vues sont grandioses, se partageant entre le vert intense
de la végétation luxuriante, le bleu profond de
l’océan qui se brise en écume blanche
sur les
côtes rocheuses et déchiquetées et le
bleu si
tendre du ciel encore adouci par les cumulus des alizés.
Parfois
le ciel s’assombrit d’un seul coup, c’est
un grain
qui passe accompagné de fortes rafales. Nous reviendrons
d’une promenade trempés jusqu’aux os.
Mais
l’eau qui tombe est chaude et le soleil est vite de retour.
Tout
sèche rapidement.
A chaque sortie
à
terre, nous ramassons des fruits : des mangues, des papayes, des
citrons, des noix de coco. Nous sommes même revenus
d’une
balade le dos en compote à cause d’un lourd
régime
de bananes débité dans nos deux sacs à
dos. Ce
n’est pas aux Marquises que nous manquerons de vitamines !
Dans la baie
d’Hapatoni, des locaux s’entraînent avec
leur
pirogues et s’approchent, curieux de voir notre voilier de
plus
près. Nous échangeons quelques
banalités ou
simplement un signe de la main et un sourire.
Aujourd’hui
un
polynésien, jeune, musclé, superbement
tatoué sur
les bras et le torse avec des motifs marquisiens, passe avec sa pirogue
à balancier. Nous sommes dans le cockpit de Pro’s
Per Aim
et il s’arrête pour bavarder. Nous apprenons que la
principale activité de l’île, pour ne
pas dire la
seule, c’est la sculpture. Les artistes de Tahuata sont
renommés comme étant les meilleurs des Marquises,
nous
dit-il. Lui-même s’est
spécialisé dans la
sculpture sur os alors que les autres travaillent de
préférence le bois. Il s’appelle Cyril.
Il nous
propose de nous montrer ses œuvres et aimerait bien que nous
en
fassions des photos.
Nous allons
à terre
à Hapatoni. Le fare de Cyril est construit un peu en
hauteur,
juste au-dessus de l’église. Avec lui, nous
traversons le
village. Quelle beauté ! Quel charme ! Aucune
clôture et
une profusion de fleurs de toutes les couleurs.
Nous ne voyons
que des
adultes et de très jeunes enfants. Cyril nous explique
qu’il n’y a pas d’école sur
Tahuata et que les
enfants sont pensionnaires sur Hiva Oa dès
l’âge de
sept ans. Hiva Oa n’est qu’à quelques
milles au nord
mais les enfants ne rentrent chez eux à Tahuata que pour les
vacances car il n’y aucune liaison
régulière entre
les deux îles.
Nous traversons
le marae.
C’est l’ancien lieu de culte des
polynésiens. Cyril
nous dit que les jeunes du village ont aidé le
célèbre archéologue Pierre OTTINO,
à
restaurer le site et que maintenant ils continuent à
l’entretenir. Il ne reste que les plates-formes
dallées
qui s’étagent en terrasse. Le cimetière
actuel est
au milieu du site, tout près de
l’église.
Le jardin de
Cyril
s’étend, en contrebas de la piste, depuis le
banian, ce
grand figuier aux spectaculaires racines aériennes,
jusqu’à la grosse roche basaltique. Pas de marques
cadastrales, chacun sait où commence et où finit
la terre
de ses ancêtres. C’est la saison des
citrons. Il nous
en donne un plein sac et nous voici enfin devant ses œuvres.
Ses bijoux en os
sont
d’une grande finesse. De vraies merveilles ! Dommage, il les
vend
beaucoup trop cher pour notre bourse. Sa réputation semble
s’étendre jusqu’à Tahiti et
il a même
des contacts à Paris. Il est en particulier très
fier
d’un bois de cerf qu’il a gravé
d’un bout
à l’autre avec des motifs marquisiens et des tiki.
Il
présente son chef d’œuvre sur une main
en bois
sculptée par ses soins. L’ensemble est superbe.
Nous
prenons toutes les photos qu’il désire. A bord
nous ferons
des tirages avec l’imprimante pour lui en donner.
Le lendemain
nous retournons
à terre pour lui apporter les photos de ses bijoux et de son
bois de cerf. Comme il n’est pas là nous les
laissons dans
une enveloppe sur la terrasse. Un peu plus loin, son cousin nous dit
que Cyril est allé à pied à Vaitahu le
village
voisin. Il n’a ni 4x4 ni bateau. A pied il faut presque deux
heures de marche en suivant la piste pour rejoindre Vaitahu et autant
pour revenir. C’est une simple question d’habitude.
Les
habitants de Tahuata sont des êtres humains qui
n’ont pas
oublié qu’ils avaient des jambes.
Nous
l’avons faite
cette balade. La piste est à flanc de montagne montant et
descendant au milieu d’une végétation
exubérante. Après le dernier col, juste avant
d’arriver à Vaitahu, ça se met
à descendre
très raide : une pente à exploser les genoux. Au
retour,
on commence par la grimper. Ça coupe le souffle et les
jambes
d’entrée de jeu. Un jour, alors que nous marchions
sur la
piste, un 4x4 s’est arrêté à
notre hauteur.
Le polynésien qui conduisait a insisté pour que
nous
montions sur le plateau de son pick-up. C’est difficile de
refuser quand c’est si gentiment offert. Nous avons donc fait
le
reste du trajet debout derrière la cabine en nous accrochant
tant bien que mal pour ne pas être
éjecté du 4x4
tellement la piste est en mauvais état. Il nous a fait
descendre
à l’entrée du village car
c’est interdit de
transporter des passagers comme ça. Il paraît que
les
gendarmes veillent à l’utilisation de la ceinture
de
sécurité.
En rentrant de
Vaitahu, Cyril
trouve les photos que nous avons laissées sur sa terrasse.
Dès le lendemain, il vient au mouillage avec sa pirogue pour
nous remercier. Nous en profitons pour lui demander si nous pouvons
trouver une bouteille de gaz de 13kg dans la minuscule
épicerie
de son village. Il nous répond que oui. Ni une ni deux, nous
sautons dans l’annexe et nous retrouvons Cyril,
complètement désolé devant la porte de
l’épicerie. Il vient d’apprendre
qu’il
n’y a plus une seule bouteille en stock.
L’épicière ne sait même pas
quand elle sera
livrée car c’est la grève à
Tahiti :
l’essence, le gasoil et le gaz ne sont plus
distribués
depuis trois ou quatre semaines et cela peut encore durer. En plus ils
seront les derniers servis, les Marquises sont si loin de la grande
île de Tahiti.
Avec toute la
générosité qui caractérise
les Marquisiens,
Cyril nous donne sa bouteille de gaz de secours et nous met
à
l’aise quand nous objectons que c’est sa bouteille
de
réserve et qu’il ne sait pas quand le gaz sera
livré. Il nous affirme qu’il se
débrouillera avec
ses cousins.
Nous revenons au
bateau et
nous entreprenons de remplir nos petites camping gaz de 3kg avec la
grosse de 13kg. Pour cela, il suffit de suspendre la grosse
à l’envers au soleil et de la relier par un tuyau
à
la petite que l’on couvre de linges humides. Par
gravité,
aidé par la différence de température,
le gaz
s’écoule de la grosse dans la petite. Il faut
plusieurs
heures pour remplir quatre camping gaz et il en reste toujours un peu
dans la grosse bouteille.
Le lendemain
nous rapportons
à Cyril sa consigne quasi vide. Sur le petit chemin qui va
du
débarcadère au village d’Hapatoni, nous
croisons un
voisin de mouillage qui traîne sa propre bouteille sur un
chariot
de sa confection. Il semble furieux. Nous comprenons qu’il
est
à bout de sa réserve et qu’il avait
espéré trouver du gaz en nous voyant remplir nos
camping
gaz à l’arrière du bateau. Il a
l’air
d’être un vrai grognon ce voyageur des mers.
Même si
nous le trouvons plutôt râleur et mal
embouché, nous
le dépannons en lui laissant la bouteille de Cyril
où il
doit rester 2 kg environ. Nous prenons sa consigne vide et
c’est
elle que nous laissons à Cyril en lui demandant ce que nous
lui
devons. Nous apprendrons plus tard qu’une recharge
coûte en
réalité 2500 francs pacifique alors
qu’il nous
l’a fait payer 2000 francs uniquement ! ! !
Le temps se
dégrade,
le vent a tourné nous mettant le cul à la
côte. Les
rafales nous inquiètent car l’ancre
n’est pas dans
le sable et le mouillage pourrait déraper. Nous
décidons
de rallier le nord de Tahuata. La baie d’Hanamoenoa nous
offrira
l’abri souhaité. Elle donne sur une
vallée
inhabitée et envahie de broussailles. Le fond de la baie est
une
belle plage de sable blanc où les rouleaux
déferlent
rendant les débarquements périlleux. Pas grave,
nous ne
comptons pas aller à terre ici car la jolie plage de carte
postale est un repaire de nono.
Dans cette baie,
un des rares
endroits des Marquises où l’eau est transparente,
nous
nageons avec les raies pastenagues. Il n’y a pas à
chercher bien loin puisqu’elles semblent apprécier
le
voisinage de notre chaîne qui, en raclant le fond de sable,
doit
les aider à dénicher leur nourriture.
Un matin,
à une
centaine de mètres de Pro’s Per Aim, des ailerons
noirs et
blancs évoluent en surface. Ce ne sont pas des requins mais
des
raies manta, nos premières raies manta ! Nous nous
rapprochons
en annexe. Elles vont et viennent en faisant des loopings, leur large
bouche grande ouverte pour filtrer le plancton. Elle font la taille de
l’annexe et nous nous disons qu’elles pourraient
nous
renverser. Mais les manta ne sont pas des raies agressives. Elles ont
fort à faire, c’est l’heure de leur
déjeuner
et nous continuons à les admirer tranquillement.
En rentrant au
bateau, nous
levons les yeux sur la montagne qui domine la baie. La silhouette
d’un cheval sauvage se découpe sur la
crête.
Elle est pas
belle la vie ?
Mardi
1er Avril 2008 - Anaho sur l’île de Nuku Hiva dans
les Marquises
Les jours
s'écoulent
sans qu'on y prenne garde. Nous sommes toujours dans la merveilleuse
baie d'Anaho au nord de l'île de Nuku Hiva. Le temps s'est
arrêté comme si c’était
ça
l’éternité. Pourtant, seule une semaine
s'est
passée depuis notre arrivée dans ce mouillage
idyllique
dont Stevenson nous avait fait rêver.
Quand il
était parti
en 1888 de San Francisco sur le Casco, la goélette
qu’il
avait affrétée, sa première escale fut
pour la
baie d’Anaho. Il parle si bien de ses impressions quand son
navire est entré dans les eaux calmes d’Anaho que
je ne
résiste pas au plaisir de partager avec vous les lignes
qu’il a écrites :
«
De nouveau, la falaise s’entrebâilla, mais cette
fois avec
une entrée plus profonde, et le Casco, serrant le vent, se
glissa dans la baie d’Anaho. Le cocotier, cette girafe
végétale, si gracieusement
dégingandé, si
exotique pour un œil européen, se pressait en
foule sur la
plage et grimpait en festons sur les pentes abruptes des montagnes. Des
hauteurs âpres et nues enserraient des deux
côtés la
baie, que fermait vers l’intérieur un entassement
de
collines éboulées. Dans chaque crevasse de cette
barrière, la forêt trouvait un asile,
juchée et
nichée comme des oiseaux dans une ruine, et, tout en haut,
sa
verdure émoussait les lames de rasoir des crêtes.
»
Nous pensions
être
rejoints par d'autres voyageurs qui, comme nous, auraient
cherché à échapper au roulis infernal
créé par la houle dans la baie de Taiohae, la
capitale de
l’île. En fait nous ne sommes que trois bateaux. Il
est
vrai que la navigation pour venir ici est très inconfortable
car
on longe la côte au vent où le ressac
malmène le
voilier pendant plus de cinq heures. En plus, on passe les deux caps
à l'est de l'île et autour de tout cap, le vent
fraîchit et la mer devient mauvaise. Si on rajoute le fait
que
cette baie n'est accessible que par bateau, n'a pas de
débarcadère et qu'il faut une heure et demie de
grimpette
pour rejoindre Hatiheu, le village le plus proche, par un petit
sentier, on peut comprendre qu'ils soient tous restés
"à
la ville".
Hier nous avons
mis nos
chaussures de rando, enfilé un jean pour nous
protéger
des trucs qui piquent comme certains végétaux et
surtout
les moustiques et badigeonné nos bras avec du OFF.
Casquette,
lunettes de soleil, bouteille d'eau, sac plastique pour les fruits
ramassés, et la clé USB au cas où il
soit possible
de mettre notre site Internet à jour dans la petite poste de
Hatiheu, et nous nous sommes engagés dans la
montée vers
le col.
Le sentier
grimpait dur et
glissait un peu à cause des pluies des derniers jours. Une
heure
après nous étions en haut. La descente vers la
vallée de Hatiheu s'est effectuée au milieu d'une
végétation beaucoup plus luxuriante et dense que
la
montée. L'exposition au vent et aux pluies n'est pas la
même pour les deux versants. Le village nous a
émerveillé. Imaginez un jardin botanique
tropical,
parfaitement entretenu et vous aurez une petite idée. Et
puis
les marquisiens sont tellement accueillants et curieux, que les
contacts sont faciles et agréables.
Dans la petite
épicerie, nous nous sommes fait servir depuis la porte car
nos
chaussures étaient crottées et nous avions
remarqué devant le seuil les claquettes laissées
là par les clients rentrés pieds nus pour ne pas
salir.
L’épicière n’avait plus
d'œufs mais il
restait un peu de viande de mouton congelée.
La poste
n'étant pas
équipée avec un poste Internet comme celle de la
capitale, nous n'avons toujours pas réussi à
mettre le
site à jour. Là aussi les claquettes
étaient
devant la porte ! Les marquisiens sont d'une propreté
incroyable.
Le village de
Hatiheu est
isolé à une heure et demie de 4x4 de Taiohae. Les
îles des Marquises sont petites mais la circulation y est
très difficile à cause des montagnes
escarpées qui
les recouvrent.
En rentrant nous
avions bien
faim et pour le déjeuner nous avons mangé des
pâtes
aux citrons. On fait la cuisine avec ce que l'on trouve et justement,
ici, les citrons jonchent le sol !
Mercredi
23 Avril 2008 - Anaho sur l’île de Nuku Hiva dans
les Marquises
Guy a
plongé pour voir
l’état du mouillage ce matin. La chaîne
est
recouverte de corail. Il va falloir nettoyer les maillons un par un
avant de lever l’ancre. Cela fait plus d’un mois
que nous
n’avons pas bougé. La baie d’Anaho est
certes loin
de tout mais nous y avons trouvé des amis parmi les autres
voyageurs et puis, à force d’aller à
terre tous les
jours, nous avons fait la connaissance des rares habitants des lieux.
Non seulement ils nous ont laissé prendre toute
l’eau dont
nous avions besoin mais ils nous donné des goyaves, des
dizaines
de kilos de citrons et deux régimes de bananes.
Nous avons
décidé de partir demain et notre escale
à Anaho
restera un des meilleurs moments de notre séjour en
Polynésie.
Nous avons
rencontré
des sacrés personnages dans cette baie si isolée
du monde
comme du reste de l’île d’ailleurs.
Il y eut
Georges, un marin
solitaire tout comme Alain Gerbault qui effectua un tour du monde
à la voile entre les deux guerres. Georges est un
écrivain. Le thème de son prochain roman,
c’est
précisément le navigateur et néanmoins
dandy,
Alain Gerbault. Nous avons passé avec Georges des
soirées
inoubliables. C’est lui qui nous a transmis sa recette de
pâtes aux citrons. Il fait fondre du beurre salé
avec une
cuillère de miel, deux ou trois jus de citrons verts, du
sel, du
poivre et une poignée de raisins secs. Il verse cette sauce
sur
les pâtes cuites al dente et c’est un
régal.
Il y eut aussi
Brad, un
canadien accompagné de sa femme et de ses trois enfants.
Nous
avons échangé quelques livres avec eux et les
enfants
sont venus à bord de Pro’s Per Aim. Ils
étaient
très intéressés par notre
dériveur. Ils
n’avaient jamais vu un voilier sans quille. Il a fallu leur
expliquer que les trois tonnes huit de lest sont répartis
sur le
fond et que nous avons une dérive escamotable que nous
descendons pour remonter au vent quand nous sommes à la
voile.
Ils ont alors voulu voir la dérive descendre et remonter en
plongeant sous le bateau.
Il y eut
également
Olivier et Anne qui voyagent depuis plus de vingt ans sur un voilier en
aluminium dont ils ont fait tous les aménagements
intérieurs. Ils ont élevé leurs deux
filles
à bord. Maintenant elles sont grandes et vivent en France.
Tous
les ans, entre mi-juin et mi-septembre, ils rentrent travailler au Mont
St Michel où ils possèdent un snack. Avec une
saison de
travail intense, ils peuvent vivre le reste de
l’année sur
leur bateau. C’est leur deuxième tour du monde.
Ils ont
l’intention de retourner en Malaisie pour y
séjourner
plusieurs années.
Il y eut surtout
un druide
breton et sa femme qu’il appelle Trotinette. Ils font des
bijoux
avec des dents de cachalot que le grand-père de Panoramix,
appelons-le ainsi, a rapportées de ses saisons sur les
baleinières. Cela fait huit mois qu’ils sont
installés sur leur voilier dans la baie où ils
sont
reçus par tous les locaux. Les habitants de la baie
craignent et
respectent Panoramix qu’il pensent être un grand
sorcier.
Le fait est
qu’il a un
vrai don. Il m’a réellement soulagé des
douleurs
insupportables de l’épaule pour lesquelles les
médecins de Taiohae s’étaient
déclarés impuissants. Une simple imposition des
mains a
suffit à ce que je retrouve des nuits de sommeil
complètes alors que la douleur me les interrompait depuis
plusieurs semaines. Panoramix nous a dit qu’il
était un
« vrai » druide à
l’opposé des
néo-druides. J’ai cru comprendre que la
différence
entre les vrais et les néos, c’est que les
premiers
transmettent leur savoir oralement à une seule personne,
l’écrit étant proscrit, alors que les
néos
écrivent des publications et des livres.
Notre route
croisera
peut-être à nouveau tous ces amis voyageurs. Nous
le
souhaitons. Le monde des tour-du-mondistes à la voile comme
on
nous appelle est vraiment tout petit.
Mardi
6 Mai 2008 - Anse Hakatea sur l’île de Nuku Hiva
dans les Marquises
Depuis quelques
jours, nous
sommes mouillés dans l’anse Hakatea au sud de Nuku
Hiva.
Hakatea et Hakaui sont deux criques à l’abri des
imposantes formations volcaniques qui enserrent la baie. On se sent
minuscule au pied des parois rocheuses si verticales que rien
n’y
pousse. A vol d’oiseau nous sommes à moins de dix
kilomètres de la ville principale mais aucune piste ne
mène ici. La chaîne montagneuse qui
sépare les
vallées est infranchissable.
Aujourd’hui
nous
partons de bonne heure pour la balade de la cascade d’Hakaui.
Un
sentier remonte la vallée très étroite
de Hakaui
jusqu’à un cul-de-sac où se trouve une
cascade et
un petit lac dans lequel vit une énorme anguille. Il faut
deux
à trois heures de marche et la randonnée sera
plus
agréable si le soleil n’est pas trop haut.
Nous
débarquons
à l’extrémité ouest de
l’anse Hakatea.
Les vagues déferlent sur la plage et l’annexe peut
s’y faire rouler. Nous ne voulons pas risquer
l’accident
comme dans le Golfe de Panama. Une fois suffit ! Guy jette donc le
grappin une vingtaine de mètres avant l’endroit
où
les vagues se brisent et nous rejoignons la terre à la nage,
nos
vêtements secs à l’abri dans un sac
étanche.
Une fois à terre nous nous rhabillons à toute
vitesse en
nous aspergeant de produit anti-nono. Ces saletés de petites
mouches des sables sont extrêmement voraces et leur morsure
démange douloureusement pendant plusieurs jours.
Un sentier
mène
à l’anse Hakaui où se jette la petite
rivière que nous allons remonter
jusqu’à la
cascade. Dans le minuscule village, nous la traversons une
première fois à gué. Ici, pas
d’école, pas de ravitaillement, aucune route pour
sortir
d’ici, il faut un bateau pour aller à Taiohae.
Pourtant
quelques personnes vivent dans cette vallée. Ce sont des
anciens
qui entretiennent les terres de leurs ancêtres. De part et
d’autre du chemin, nous découvrons de jolis fare
entourés de jardins fleuris. Une adorable chapelle grosse
comme
un mouchoir de poche attire l’attention. Elle est
parfaitement
entretenue.
A la sortie du
village, un
vieil homme nous interpelle. Il s’appelle Emile et a
visiblement
envie de bavarder. Nous lui promettons de nous arrêter au
retour.
La
rivière serpente au
milieu de la vallée encore large et couverte de cocotiers
dont
l’exploitation semble abandonnée. Une nouvelle
fois nous
passons la rivière à gué. Le sentier
s’enfonce sous les arbres et les parois montagneuses se
resserrent dominant la rivière de plusieurs centaines de
mètres. La forêt tropicale devient plus dense
abritant les
ruines de plusieurs sites archéologiques. À
l’abandon depuis bien longtemps les pae pae
(Paé-Paé), ces grandes plates-formes
dallées, sont
envahis par la végétation. La chaleur humide est
écrasante dans cette vallée encaissée
où
les alizés ne parviennent pas à se glisser et
à
rafraîchir l’air.
Nous continuons.
De loin en
loin, un cairn nous indique que c’est le bon chemin. Il va
falloir traverser à nouveau le cours d’eau. Ce
n’est
plus une rivière, c’est un torrent maintenant. Le
courant
est violent et les quelques rochers qui affleurent sont trop humides
pour qu’on se risque à passer en sautant de
l’un
à l’autre. On nous a parlé
d’un tronc
d’arbre qui aide au passage. Nous ne voyons rien qui
ressemble
à ça en travers du torrent. Où est-il
? Il est
sûrement tout près puisqu’il y a un joli
cairn de
galets sur la rive. C’est alors que, levant les yeux, nous le
voyons … Le petit tronc est accroché au-dessus de
l’eau. Il suffit de s’y tenir pour ne pas perdre
l’équilibre en traversant. Ce troisième
passage
à gué est beaucoup plus sportif que les
précédents. Malgré tout nous prenons
pied sans
encombre sur l’autre rive et nous retrouvons le sentier. Les
parois quasi verticales se sont encore rapprochées. Encore
un
peu et nous pourrons les toucher en écartant les bras. La
végétation a changé. Le soleil
n’éclaire pas suffisamment le fond de la gorge
pour
qu’elle y soit aussi exubérante qu’avant.
Voici tout
à coup que
les parois s’ouvrent tel un rideau sur une scène :
le
spectacle est de taille. C’est ici que la vallée
se
termine dans un cirque oppressant d’humidité et
d’ombre dont un lac aux eaux noires occupe une majeure
partie.
Un filet
d’eau
dégringole depuis le sommet jusque dans le lac.
Décevante
cette cascade ! ! On nous l’avait décrite sous un
autre
jour. Peut-être est-ce du à la relative
sécheresse
qui sévit en ce moment ? Bizarre quand même !
A
défaut de cascade
spectaculaire, nous essayons de voir l’anguille du lac. Pas
de
chance non plus de ce côté-là. Par
contre des
milliers de crevettes s’agitent sur les bords du lac. Elles
ont
l’air d’apprécier les miettes de
gâteau que
nous leur lançons. Les moustiques aussi semblent contents de
notre présence. Les bzz dans nos oreilles nous chassent.
D’ailleurs il est temps de rebrousser chemin si nous voulons
causer avec Emile au village avant de rentrer déjeuner sur
Pro’s Per Aim.
Le retour est
plus rapide que
l’aller. Arrivés devant chez Emile nous
l’appelons.
Il se hâte de sortir pour nous accueillir et nous inviter
à rentrer dans son chez-lui. Il nous attendait de pied
ferme.
Sur la planche mal dégrossie qui lui sert de table il a
épluché et découpé un
pamplemousse. Dans
l’assiette autour du pamplemousse, Emile a disposé
des
bananes bien mûres. C’est pour nous. Il sait
qu’après la balade de trois heures que nous venons
de
faire, nous avons certainement faim et soif. On ne refuse pas les
cadeaux aux Marquises, d’autant moins que je me damnerais
pour
les pamplemousse polynésiens. Vous n’avez pas
idée
à quel point ils sont délicieux. Leur chair
succulente
est vert clair, et si douce, si parfumée, si
sucrée !
Pendant que nous nous régalons, Emile nous raconte
qu’il a
décidé de revenir dans la vallée de
ses
ancêtres pour entretenir le terrain. Sa femme est
restée
à la ville mais elle doit le rejoindre prochainement. Sa
maison
tient davantage de l’abri précaire que du fare
confortable. Mais tout est propre et parfaitement rangé.
Avant sa
retraite, Emile
travaillait à
l’évêché.
L’influence de son éducation catholique est forte.
Emile a
la générosité des gens qui
n’ont pas
grand-chose. Il nous montre le régime de bananes
accroché
non loin du banc qu’il a installé sur le chemin
devant sa
porte. C’est pour les quelques voyageurs de la mer, qui comme
nous atterrissent dans ce coin perdu et vont à la cascade.
Emile
nous explique qu’il en a trop pour lui et que le Bon Dieu ne
serait pas content s’il laissait perdre ses fruits au lieu de
les
partager avec les étrangers qui passent devant sa modeste
demeure.
Sur un des
poteaux qui
soutient son toit de tôles est accroché le
crâne
d’un animal. Emile nous raconte que c’est celui
d’un
cochon sauvage qui a blessé son chien avant qu’il
ne
réussisse à l’abattre. Il
décroche le
crâne et nous fait toucher ses défenses. Elles
sont
incroyablement tranchantes : pas étonnant que le cochon ait
éventré le chien ! La chasse au cochon sauvage
aux
Marquises est épique. Les cartouches y sont rares et Emile
nous
explique comment, sans fusil, il tue la bête quand elle est
acculée par les chiens. Au bout d’un bout de bois
un peu
plus long qu’un manche à balai et surtout beaucoup
plus
solide, il fixe un couteau qu’il a pris soin de bien
aiguiser. Il
ne s’en sert pas comme d’une lance car si jamais il
loupait
son coup il n’aurait plus rien pour se défendre de
la
charge inévitable du cochon. Il utilise son arme comme un
poignard dont la lame serait suffisamment
éloignée de la
main qui le tient pour que le risque de se faire embrocher par le fauve
soit minimum. Emile est un ancien. Je ne sais pas si la nouvelle
génération, élevée avec la
télé et le coca-cola a le courage de traquer
l’animal pendant des heures sur les pentes abruptes des
montagnes
marquisiennes et de le mettre à mort tel un torero andalou.
Une fois revenus
dans la baie
où nous sommes mouillés, nous affrontons
à nouveau
les nonos, et nous rejoignons l’annexe à la nage.
Nos voisins, des
canadiens, ont vu la fameuse cascade hier. Comment a-t-elle pu se tarir
en vingt-quatre heures ?
Nous comprenons
alors
qu’elle se mérite. Il aurait fallu se
déshabiller
offrant ainsi nos tendres chairs en pâture aux moustiques et
nous
mettre à l’eau dans le lac. Comme c’est
de
l’eau douce et un tantinet stagnante qui plus est en milieu
tropical, nous aurions peut-être affronté un
péril
plus grave que les piqûres desdits moustiques. A la nage nous
aurions traversé le lac, sans doute rencontré
l’anguille géante et nous serions passé
dans une
fente de la montagne qui s’ouvre sur un second lac
où la
cascade se jette depuis un plateau 610 m plus haut.
L’aventure
est manquée, mais la randonnée était
superbe et
nous avons passé un moment très sympa chez Emile.