Le journal d'Isabelle



Jour après jour, Isabelle rédige le journal de notre voyage. Adapté pour la  radio  depuis mai 2008, voici les textes ayant été diffusés.


Hiva Oa

Tahuata

Nuku Hiva



PRO'S PER AIM AUX MARQUISES
du 28 février au 8 mai 2008



Jeudi 28 Février 2008 – Atuona sur l’île d’Hiva Oa dans les Marquises

Depuis l’aube, l’île d’Hiva Oa est en vue. Avec un plaisir mêlé de regret nous avons aperçu la terre après vingt-neuf jours et quatre heures de traversée depuis Panama. Certes nous allons pouvoir nous reposer sans avoir les nuits interrompues par les quarts de veille et les manœuvres de voile mais nous quittons l’immense, l’infini océan où l’air est si pur loin des hommes et de la civilisation
Pro’s Per Aim a avancé inlassablement, sans relâche, doucement mais sûrement. En voilier, on ne va pas très vite mais on ne s’arrête jamais. Ni pause pipi, ni déjeuner au self comme sur l’autoroute ! On navigue jour et nuit, encore et encore. Ce qui fait que, même à 10 km/h de moyenne nous avons mis un petit mois à rallier les Marquises depuis Panama.
3875 milles exactement, c’est à dire un peu plus de 7000 kilomètres : une belle traversée, la plus longue que nous ayons faite !

Les Marquises sont des îles hautes d’origine volcanique. Il n’y a ni récif corallien ni lagon. Rien n’arrête la grande houle du Pacifique qui vient battre les côtes déchiquetées et sauvages des îles marquisiennes. Les mouillages sont réputés inconfortables car trop rouleurs mais les sites sont spectaculaires et grandioses.
Nous comptons mouiller dans le port d’Atuona sur la côte sud d’Hiva Oa. C’est en fait un bras de mer donnant sur la baie des Traîtres et protégé tant bien que mal de la houle par une digue. Il n’y a pas de ponton, on jette l’ancre à l’intérieur. Comme c’est moins inconfortable de tanguer que de rouler. On jette même deux ancres : une à l’avant et l’autre à l’arrière de façon à orienter le bateau face à la vague qui inévitablement pénètre à l’intérieur.

A l’entrée du petit port d’Atuona, un cargo mixte effectue des manœuvres pour rentrer. Nous devons attendre qu’il ait terminé car il occupe tout l’espace. Nous apprendrons qu’il se nomme ARANUI et qu’il ravitaille les Marquises depuis Tahiti deux fois par mois. A son bord, il y a des cabines pour les touristes qui font ainsi une croisière d’une quinzaine de jours dans toutes les îles des Marquises. L’arrivée de l’Aranui est un moment important pour les locaux. Le cargo leur apporte les marchandises et les matériaux qu’ils ont commandés et les touristes descendent à terre leur acheter des sculptures et des tapa.

En attendant nous sommes à l’extérieur où la houle nous chahute bien fort. Vivement que le cargo soit à quai pour que nous puissions rentrer à notre tour à l’abri ! On nous dira que le port s’est envasé et qu’il n’y a plus assez d’eau pour l’Aranui. Il jette donc l’ancre à l’entrée du port et à l’aide d’aussières à l’arrière, il est tiré vers le quai. S’il le faisait avec ses moteurs, son hélice s’embourberait.
Ca y est ! Nous pouvons enfin pénétrer dans la petite baie. Trois voiliers sont mouillés au fond, près de la plage de sable noir. Une annexe se dirige vers nous pour nous souhaiter la bienvenue. Ils ont compris en voyant la nôtre dégonflée à plat pont que nous venons de loin. L’accueil de Marc et Jeanne est très chaleureux. Ils nous aident à mettre l’ancre à l’arrière et reviennent nous apporter une baguette fraîche et des citrons. Quel plaisir après des jours de conserves !

Le bateau est maintenant en sécurité. Il est temps de penser au bien-être de l’équipage et de savourer la baguette encore chaude. Tartinée avec du beurre salée et du miel, trempée dans du lait chaud, c’est un régal que nous avions oublié !
Le reste de la journée est occupé par la remise en ordre du bateau et le gonflage de l’annexe qui nous permettra d’aller à terre.

Demain matin nous irons faire les pleins de gasoil et d’eau en faisant des allers-retours avec nos bidons. Cela va bien nous prendre toute la matinée. Mais ce soir, dodo de bonne heure !

Mardi 4 Mars 2008 – Atuona sur l’île d’Hiva Oa dans les Marquises

Ces derniers jours ont été bien chargés. Il y a beaucoup de travail sur un bateau après une longue traversée. Il faut aussi faire des courses. Nous avions pourtant été prévenus. Mais, après la vie bon marché au Venezuela et à Panama, c’est le choc. Ici tout est hors de prix à tel point que les produits de première nécessité comme les pâtes, le riz ou le lait ont été subventionnés et leurs prix sont plafonnés. Pour les fruits, par contre, c’est le bonheur ! Il en pousse partout le long des routes et il n’y a qu’à se baisser pour les ramasser. Les locaux sont d’ailleurs si généreux qu’ils nous en offriront souvent au cours de notre séjour aux Marquises.

Aujourd’hui nous avons décidé de monter jusqu’au Cimetière du Calvaire. Il domine la petite ville d’Atuona. Ça grimpe dur mais l’effort est récompensé : la vue sur la Baie des Traîtres est magnifique. Les Marquises ne sont que des montagnes aux pentes raides plongeant dans l’océan et entaillées de quelques vallées étroites.
Nous ne sommes pas venus ici uniquement pour le panorama mais pour Brel et Gauguin. Ils reposent dans le Cimetière qui s’étend en terrasses sur les flancs de la montagne. Les tombes de Brel et de Gauguin sont proches l’une de l’autre à l’entrée. Elles sont simples, décorées avec des coquillages et des fleurs régulièrement renouvelés par les locaux ou les touristes.

Brel est arrivé en 1975 en voilier avec sa compagne Madly sur Hiva Oa. Ils étaient partis d’Anvers huit mois auparavant et avaient l’intention de poursuivre jusqu’à Tahiti. Au bout de quelques jours à Atuona, ils avaient changé d’avis et ils se sont installés définitivement sur l’île. Ecoutez les paroles, écoutez la musique de la chanson que Brel a écrite sur les Marquises. Fermez les yeux et vous y serez. Il a si bien su transmettre l’ambiance qui règne dans ces îles encore protégées des côtés négatifs de la civilisation.


Mi-mars 2008 - Hapatoni sur l’île de Tahuata dans les Marquises

Nous ne nous sommes pas trop attardés dans le petit port d’Atuona car une forte houle de sud s’était levée et le mouillage, même derrière la petite jetée, devenait inconfortable.

A trois ou quatre milles au sud d’Hiva Oa, l’île de Tahuata est restée très préservée de la civilisation moderne. C’est pourtant un des très rares endroits des Marquises où l’on trouve de belles plages de sable blanc et des eaux limpides. Il est vrai que les impitoyables nono, ces petites mouches des sables si voraces, n’incitent pas au farniente sur les plages. La morsure de ces bestioles est indolore sur le coup mais quelques heures plus tard, cela commence à démanger. Et là ! C’est terrible ! L’envie de se gratter devient irrésistible. Il faut pourtant bien y résister sinon la piqûre s’infecte facilement. Les crises reviennent à intervalles réguliers pendant plusieurs jours. Les moustiques, à côté, c’est de la rigolade !

Un légende polynésienne explique pourquoi Hiva Oa, l’île que nous venons de quitter, est la seule sans nono aux Marquises. Je ne résiste pas au plaisir de la raconter :

Il était une fois dans les Iles Marquises, un grand chef guerrier dont le père venait de mourir. Il vivait à Nuku Hiva et était un chef puissant car Nuku Hiva est la plus grande île du nord des Marquises. Ce grand chef décida d’aller sur l’île d’Hiva Oa qui est, elle, la plus grande île du sud des Marquises. Il savait qu’il trouverait à Hiva Oa les pierres nécessaires à l’édification de la plate-forme du défunt. Mais il fallait pour cela affronter le grand océan pendant plusieurs jours et plusieurs nuits. Des offrandes et des prières aux dieux furent faites pour que le voyage se déroule bien et les vents furent favorables. Deux jours plus tard, la grande pirogue double aborda les rives d’Hiva Oa. Les cent quarante guerriers mirent pied à terre avec leur chef qui alla présenter ses respects au roi de l’île. Je dis « roi » mais c’était en fait le chef de la famille qui dominait et dirigeait l’île d’Hiva Oa.
Une fête fut donnée en l’honneur des visiteurs. Des cochons grillèrent dans de grands fours enterrés. On prépara du popoi, une sorte de pouding épais fait avec le fruit de l’arbre à pain. Après le festin, les vahine dansèrent autour des feux. Leur corps nu était couvert de fleurs joliment tressés en colliers. Leurs magnifiques cheveux noirs ondulaient au gré d’une musique lascive en leur caressant le bas du dos.
Les festivités durèrent plusieurs jours et quand elles furent terminées, le grand chef guerrier de Nuku Hiva dut se rendre chez la prêtresse Vehine Atua afin qu’elle les aide à embarquer les pierres dont il avait besoin pour édifier le tombeau de son père.

Quand le grand chef arriva, Vehine Atua lui demanda : « Quelles sont les nouvelles de Nuku Hiva ? ».
Il répliqua : « Je suis à la recherche de pierres pour la plate forme mortuaire de mon père et j’implore ton aide. »
Elle lui répondit qu’il pourrait avoir les pierres et qu’elle l’aiderait à les charger sur la pirogue à condition qu’il revienne à Nuku Hiva avec elle.
Que n’exigeait-elle pas ! ! Chacun savait que c’était tapu pour une femme d’embarquer sur une pirogue. Le « tapu », en Polynésie, c’est l’interdit. Il ne fallait pas enfreindre un tapu. Le châtiment était terrible et, le plus souvent, il entraînait la mort. Une femme dans une pirogue appellerait la colère des dieux. C’était inévitable.
Le chef commença par refuser mais il avait un grand besoin des pierres et sans l’aide de Vehine Atua, il ne pouvait rien. Elle insista si bien que les guerriers, à bout d’arguments, acceptèrent malgré tout de la prendre à bord pour le voyage de retour vers Nuku Hiva.

Pendant ce temps, le mari de Vehine Atua, qu’on nommait Fatuanono, collectait tous les nono de Hiva Oa et il les plaça à l’intérieur d’une gourde. Puis il se rendit avec sa femme sur la plage où se trouvait la pirogue double du grand chef guerrier de Nuku Hiva.

Grâce à son mana, ce puissant pouvoir accordé aux prêtres et aux prêtresses, Vehine Atua fit alors rouler toutes les pierres de la rivière jusqu’à la mer, puis dans la pirogue qui prit la mer pour retourner à Nuku Hiva.
Après de longues heures de mer, quand ils furent en vue de Nuku Hiva, le chef dit à ses hommes :
« Jetez Vehine Atua, son mari Fatuanono et leurs fidèles dans la mer. Les pierres de la plate-forme de mon père sont tapu et ne doivent pas arriver en pirogue avec une femme à son bord sur la terre de mes ancêtres. »

A peine les guerriers avaient-ils obéi qu’un terrible orage éclatât accompagné d’éclairs effrayants et d’un vent violent. Les dieux veillaient et le châtiment tombait brusquement du ciel. La pirogue sombra avec les guerriers et les pierres et plus personne ne les revit jamais.
A l’aide de son mana, Vehine Atua protégea Fatuanono et ses fidèles de la soudaine tempête et les conduisit tous sains et saufs sur le rivage de Nuku Hiva.
Au moment où ils avaient été jeté à la mer,  Vehine Atua avait demandé à Fatuanono, son mari de casser la gourde pour que les nono s’échappent. La moitié de ces sales bêtes allèrent à Nuku Hiva, et l’autre moitié à Ua Pou, une île proche. C’est pour cela que de nos jours, les nono sont présents sur Nuku Hiva et Ua Pou, et qu’il n’y en a pas à Hiva Oa.


Revenons à Tahuata où nous sommes mouillés. En fait, les nono sont le seul inconvénient de l’île. Comme ils sont faciles à éviter puisqu’il suffit de ne pas aller batifoler sur les plages, Tahuata est un petit paradis.

L’île n’est pas très grande. Elle s’étend sur douze kilomètres du nord au sud. Pas de route goudronnée sur Tahuata. Mais quelle en serait l’utilité sur cette île très montagneuse ? De simples pistes pour 4x4 relient les quelques villages. D’ailleurs les 4x4 sont peu nombreux. Une grosse dizaine tout au plus ! Les sept cents habitants semblent trouver ça tout à fait suffisant. Sur Tahuata, la vie s’écoule douce et tranquille.

Nous avons jeté l’ancre devant le coquet village d’Hapatoni. Tous les jours des dauphins viennent jouer dans la baie. A chaque fois ils nous offrent un joli spectacle. Ils sont bourrés d’énergie et c’est à celui qui fera les plus belles cabrioles. Les eaux calmes et poissonneuses ont fait de la baie une vraie nursery. Nous assistons à des scènes dignes d’une cour de récré envahie d’écoliers malicieux.

Nous faisons de belles randonnées sur les pistes qui dominent la baie où est mouillé Pro’s Per Aim. Ça grimpe dur et dès le départ ! Il n’y a pas de plaines aux Marquises. La masse du volcan qui a fait sortir Tahuata des profondeurs abyssales est impressionnante. Le sommet de l’île atteint 1000 m. Autant dire, vu le peu de surface, que les pentes sont vertigineuses. Quelques vallées étroites et peu profondes entaillent ces reliefs abrupts. Les vues sont grandioses, se partageant entre le vert intense de la végétation luxuriante, le bleu profond de l’océan qui se brise en écume blanche sur les côtes rocheuses et déchiquetées et le bleu si tendre du ciel encore adouci par les cumulus des alizés. Parfois le ciel s’assombrit d’un seul coup, c’est un grain qui passe accompagné de fortes rafales. Nous reviendrons d’une promenade trempés jusqu’aux os. Mais l’eau qui tombe est chaude et le soleil est vite de retour. Tout sèche rapidement.
A chaque sortie à terre, nous ramassons des fruits : des mangues, des papayes, des citrons, des noix de coco. Nous sommes même revenus d’une balade le dos en compote à cause d’un lourd régime de bananes débité dans nos deux sacs à dos. Ce n’est pas aux Marquises que nous manquerons de vitamines !

Dans la baie d’Hapatoni, des locaux s’entraînent avec leur pirogues et s’approchent, curieux de voir notre voilier de plus près. Nous échangeons quelques banalités ou simplement un signe de la main et un sourire.
Aujourd’hui un polynésien, jeune, musclé, superbement tatoué sur les bras et le torse avec des motifs marquisiens, passe avec sa pirogue à balancier. Nous sommes dans le cockpit de Pro’s Per Aim et il s’arrête pour bavarder. Nous apprenons que la principale activité de l’île, pour ne pas dire la seule, c’est la sculpture. Les artistes de Tahuata sont renommés comme étant les meilleurs des Marquises, nous dit-il. Lui-même s’est spécialisé dans la sculpture sur os alors que les autres travaillent de préférence le bois. Il s’appelle Cyril. Il nous propose de nous montrer ses œuvres et aimerait bien que nous en fassions des photos.

Nous allons à terre à Hapatoni. Le fare de Cyril est construit un peu en hauteur, juste au-dessus de l’église. Avec lui, nous traversons le village. Quelle beauté ! Quel charme ! Aucune clôture et une profusion de fleurs de toutes les couleurs.
Nous ne voyons que des adultes et de très jeunes enfants. Cyril nous explique qu’il n’y a pas d’école sur Tahuata et que les enfants sont pensionnaires sur Hiva Oa dès l’âge de sept ans. Hiva Oa n’est qu’à quelques milles au nord mais les enfants ne rentrent chez eux à Tahuata que pour les vacances car il n’y aucune liaison régulière entre les deux îles.
Nous traversons le marae. C’est l’ancien lieu de culte des polynésiens. Cyril nous dit que les jeunes du village ont aidé le célèbre archéologue Pierre OTTINO, à restaurer le site et que maintenant ils continuent à l’entretenir. Il ne reste que les plates-formes dallées qui s’étagent en terrasse. Le cimetière actuel est au milieu du site, tout près de l’église.
Le jardin de Cyril s’étend, en contrebas de la piste, depuis le banian, ce grand figuier aux spectaculaires racines aériennes, jusqu’à la grosse roche basaltique. Pas de marques cadastrales, chacun sait où commence et où finit la terre de ses ancêtres.  C’est la saison des citrons. Il nous en donne un plein sac et nous voici enfin devant ses œuvres.

Ses bijoux en os sont d’une grande finesse. De vraies merveilles ! Dommage, il les vend beaucoup trop cher pour notre bourse. Sa réputation semble s’étendre jusqu’à Tahiti et il a même des contacts à Paris. Il est en particulier très fier d’un bois de cerf qu’il a gravé d’un bout à l’autre avec des motifs marquisiens et des tiki. Il présente son chef d’œuvre sur une main en bois sculptée par ses soins. L’ensemble est superbe. Nous prenons toutes les photos qu’il désire. A bord nous ferons des tirages avec l’imprimante pour lui en donner.

Le lendemain nous retournons à terre pour lui apporter les photos de ses bijoux et de son bois de cerf. Comme il n’est pas là nous les laissons dans une enveloppe sur la terrasse. Un peu plus loin, son cousin nous dit que Cyril est allé à pied à Vaitahu le village voisin. Il n’a ni 4x4 ni bateau. A pied il faut presque deux heures de marche en suivant la piste pour rejoindre Vaitahu et autant pour revenir. C’est une simple question d’habitude. Les habitants de Tahuata sont des êtres humains qui n’ont pas oublié qu’ils avaient des jambes.
Nous l’avons faite cette balade. La piste est à flanc de montagne montant et descendant au milieu d’une végétation exubérante. Après le dernier col, juste avant d’arriver à Vaitahu, ça se met à descendre très raide : une pente à exploser les genoux. Au retour, on commence par la grimper. Ça coupe le souffle et les jambes d’entrée de jeu. Un jour, alors que nous marchions sur la piste, un 4x4 s’est arrêté à notre hauteur. Le polynésien qui conduisait a insisté pour que nous montions sur le plateau de son pick-up. C’est difficile de refuser quand c’est si gentiment offert. Nous avons donc fait le reste du trajet debout derrière la cabine en nous accrochant tant bien que mal pour ne pas être éjecté du 4x4 tellement la piste est en mauvais état. Il nous a fait descendre à l’entrée du village car c’est interdit de transporter des passagers comme ça. Il paraît que les gendarmes veillent à l’utilisation de la ceinture de sécurité.

En rentrant de Vaitahu, Cyril trouve les photos que nous avons laissées sur sa terrasse. Dès le lendemain, il vient au mouillage avec sa pirogue pour nous remercier. Nous en profitons pour lui demander si nous pouvons trouver une bouteille de gaz de 13kg dans la minuscule épicerie de son village. Il nous répond que oui. Ni une ni deux, nous sautons dans l’annexe et nous retrouvons Cyril, complètement désolé devant la porte de l’épicerie. Il vient d’apprendre qu’il n’y a plus une seule bouteille en stock. L’épicière ne sait même pas quand elle sera livrée car c’est la grève à Tahiti : l’essence, le gasoil et le gaz ne sont plus distribués depuis trois ou quatre semaines et cela peut encore durer. En plus ils seront les derniers servis, les Marquises sont si loin de la grande île de Tahiti.
Avec toute la générosité qui caractérise les Marquisiens, Cyril nous donne sa bouteille de gaz de secours et nous met à l’aise quand nous objectons que c’est sa bouteille de réserve et qu’il ne sait pas quand le gaz sera livré. Il nous affirme qu’il se débrouillera avec ses cousins.

Nous revenons au bateau et nous entreprenons de remplir nos petites camping gaz de 3kg avec la grosse de 13kg.  Pour cela, il suffit de suspendre la grosse à l’envers au soleil et de la relier par un tuyau à la petite que l’on couvre de linges humides. Par gravité, aidé par la différence de température, le gaz s’écoule de la grosse dans la petite. Il faut plusieurs heures pour remplir quatre camping gaz et il en reste toujours un peu dans la grosse bouteille.

Le lendemain nous rapportons à Cyril sa consigne quasi vide. Sur le petit chemin qui va du débarcadère au village d’Hapatoni, nous croisons un voisin de mouillage qui traîne sa propre bouteille sur un chariot de sa confection. Il semble furieux. Nous comprenons qu’il est à bout de sa réserve et qu’il avait espéré trouver du gaz en nous voyant remplir nos camping gaz à l’arrière du bateau. Il a l’air d’être un vrai grognon ce voyageur des mers. Même si nous le trouvons plutôt râleur et mal embouché, nous le dépannons en lui laissant la bouteille de Cyril où il doit rester 2 kg environ. Nous prenons sa consigne vide et c’est elle que nous laissons à Cyril en lui demandant ce que nous lui devons. Nous apprendrons plus tard qu’une recharge coûte en réalité 2500 francs pacifique alors qu’il nous l’a fait payer 2000 francs uniquement ! ! !

Le temps se dégrade, le vent a tourné nous mettant le cul à la côte. Les rafales nous inquiètent car l’ancre n’est pas dans le sable et le mouillage pourrait déraper. Nous décidons de rallier le nord de Tahuata. La baie d’Hanamoenoa nous offrira l’abri souhaité. Elle donne sur une vallée inhabitée et envahie de broussailles. Le fond de la baie est une belle plage de sable blanc où les rouleaux déferlent rendant les débarquements périlleux. Pas grave, nous ne comptons pas aller à terre ici car la jolie plage de carte postale est un repaire de nono.

Dans cette baie, un des rares endroits des Marquises où l’eau est transparente, nous nageons avec les raies pastenagues. Il n’y a pas à chercher bien loin puisqu’elles semblent apprécier le voisinage de notre chaîne qui, en raclant le fond de sable, doit les aider à dénicher leur nourriture.
Un matin, à une centaine de mètres de Pro’s Per Aim, des ailerons noirs et blancs évoluent en surface. Ce ne sont pas des requins mais des raies manta, nos premières raies manta ! Nous nous rapprochons en annexe. Elles vont et viennent en faisant des loopings, leur large bouche grande ouverte pour filtrer le plancton. Elle font la taille de l’annexe et nous nous disons qu’elles pourraient nous renverser. Mais les manta ne sont pas des raies agressives. Elles ont fort à faire, c’est l’heure de leur déjeuner et nous continuons à les admirer tranquillement.
En rentrant au bateau, nous levons les yeux sur la montagne qui domine la baie. La silhouette d’un cheval sauvage se découpe sur la crête.

Elle est pas belle la vie ?


Mardi 1er Avril 2008 - Anaho sur l’île de Nuku Hiva dans les Marquises

Les jours s'écoulent sans qu'on y prenne garde. Nous sommes toujours dans la merveilleuse baie d'Anaho au nord de l'île de Nuku Hiva. Le temps s'est arrêté comme si c’était ça l’éternité. Pourtant, seule une semaine s'est passée depuis notre arrivée dans ce mouillage idyllique dont Stevenson nous avait fait rêver.
Quand il était parti en 1888 de San Francisco sur le Casco, la goélette qu’il avait affrétée, sa première escale fut pour la baie d’Anaho. Il parle si bien de ses impressions quand son navire est entré dans les eaux calmes d’Anaho que je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous les lignes qu’il a écrites :

« De nouveau, la falaise s’entrebâilla, mais cette fois avec une entrée plus profonde, et le Casco, serrant le vent, se glissa dans la baie d’Anaho. Le cocotier, cette girafe végétale, si gracieusement dégingandé, si exotique pour un œil européen, se pressait en foule sur la plage et grimpait en festons sur les pentes abruptes des montagnes. Des hauteurs âpres et nues enserraient des deux côtés la baie, que fermait vers l’intérieur un entassement de collines éboulées. Dans chaque crevasse de cette barrière, la forêt trouvait un asile, juchée et nichée comme des oiseaux dans une ruine, et, tout en haut, sa verdure émoussait les lames de rasoir des crêtes. »

Nous pensions être rejoints par d'autres voyageurs qui, comme nous, auraient cherché à échapper au roulis infernal créé par la houle dans la baie de Taiohae, la capitale de l’île. En fait nous ne sommes que trois bateaux. Il est vrai que la navigation pour venir ici est très inconfortable car on longe la côte au vent où le ressac malmène le voilier pendant plus de cinq heures. En plus, on passe les deux caps à l'est de l'île et autour de tout cap, le vent fraîchit et la mer devient mauvaise. Si on rajoute le fait que cette baie n'est accessible que par bateau, n'a pas de débarcadère et qu'il faut une heure et demie de grimpette pour rejoindre Hatiheu, le village le plus proche, par un petit sentier, on peut comprendre qu'ils soient tous restés "à la ville".

Hier nous avons mis nos chaussures de rando, enfilé un jean pour nous protéger des trucs qui piquent comme certains végétaux et surtout les moustiques et badigeonné nos bras avec du OFF. Casquette, lunettes de soleil, bouteille d'eau, sac plastique pour les fruits ramassés, et la clé USB au cas où il soit possible de mettre notre site Internet à jour dans la petite poste de Hatiheu, et nous nous sommes engagés dans la montée vers le col.
Le sentier grimpait dur et glissait un peu à cause des pluies des derniers jours. Une heure après nous étions en haut. La descente vers la vallée de Hatiheu s'est effectuée au milieu d'une végétation beaucoup plus luxuriante et dense que la montée. L'exposition au vent et aux pluies n'est pas la même pour les deux versants. Le village nous a émerveillé. Imaginez un jardin botanique tropical, parfaitement entretenu et vous aurez une petite idée. Et puis les marquisiens sont tellement accueillants et curieux, que les contacts sont faciles et agréables.
Dans la petite épicerie, nous nous sommes fait servir depuis la porte car nos chaussures étaient crottées et nous avions remarqué devant le seuil les claquettes laissées là par les clients rentrés pieds nus pour ne pas salir. L’épicière n’avait plus d'œufs mais il restait un peu de viande de mouton congelée.
La poste n'étant pas équipée avec un poste Internet comme celle de la capitale, nous n'avons toujours pas réussi à mettre le site à jour. Là aussi les claquettes étaient devant la porte ! Les marquisiens sont d'une propreté incroyable.
Le village de Hatiheu est isolé à une heure et demie de 4x4 de Taiohae. Les îles des Marquises sont petites mais la circulation y est très difficile à cause des montagnes escarpées qui les recouvrent.

En rentrant nous avions bien faim et pour le déjeuner nous avons mangé des pâtes aux citrons. On fait la cuisine avec ce que l'on trouve et justement, ici, les citrons jonchent le sol !


Mercredi 23 Avril 2008 - Anaho sur l’île de Nuku Hiva dans les Marquises

Guy a plongé pour voir l’état du mouillage ce matin. La chaîne est recouverte de corail. Il va falloir nettoyer les maillons un par un avant de lever l’ancre. Cela fait plus d’un mois que nous n’avons pas bougé. La baie d’Anaho est certes loin de tout mais nous y avons trouvé des amis parmi les autres voyageurs et puis, à force d’aller à terre tous les jours, nous avons fait la connaissance des rares habitants des lieux. Non seulement ils nous ont laissé prendre toute l’eau dont nous avions besoin mais ils nous donné des goyaves, des dizaines de kilos de citrons et deux régimes de bananes.

Nous avons décidé de partir demain et notre escale à Anaho restera un des meilleurs moments de notre séjour en Polynésie.
Nous avons rencontré des sacrés personnages dans cette baie si isolée du monde comme du reste de l’île d’ailleurs.

Il y eut Georges, un marin solitaire tout comme Alain Gerbault qui effectua un tour du monde à la voile entre les deux guerres. Georges est un écrivain. Le thème de son prochain roman, c’est précisément le navigateur et néanmoins dandy, Alain Gerbault. Nous avons passé avec Georges des soirées inoubliables. C’est lui qui nous a transmis sa recette de pâtes aux citrons. Il fait fondre du beurre salé avec une cuillère de miel, deux ou trois jus de citrons verts, du sel, du poivre et une poignée de raisins secs. Il verse cette sauce sur les pâtes cuites al dente et c’est un régal.

Il y eut aussi Brad, un canadien accompagné de sa femme et de ses trois enfants. Nous avons échangé quelques livres avec eux et les enfants sont venus à bord de Pro’s Per Aim. Ils étaient très intéressés par notre dériveur. Ils n’avaient jamais vu un voilier sans quille. Il a fallu leur expliquer que les trois tonnes huit de lest sont répartis sur le fond et que nous avons une dérive escamotable que nous descendons pour remonter au vent quand nous sommes à la voile. Ils ont alors voulu voir la dérive descendre et remonter en plongeant sous le bateau.

Il y eut également Olivier et Anne qui voyagent depuis plus de vingt ans sur un voilier en aluminium dont ils ont fait tous les aménagements intérieurs. Ils ont élevé leurs deux filles à bord. Maintenant elles sont grandes et vivent en France. Tous les ans, entre mi-juin et mi-septembre, ils rentrent travailler au Mont St Michel où ils possèdent un snack. Avec une saison de travail intense, ils peuvent vivre le reste de l’année sur leur bateau. C’est leur deuxième tour du monde. Ils ont l’intention de retourner en Malaisie pour y séjourner plusieurs années.

Il y eut surtout un druide breton et sa femme qu’il appelle Trotinette. Ils font des bijoux avec des dents de cachalot que le grand-père de Panoramix, appelons-le ainsi, a rapportées de ses saisons sur les baleinières. Cela fait huit mois qu’ils sont installés sur leur voilier dans la baie où ils sont reçus par tous les locaux. Les habitants de la baie craignent et respectent Panoramix qu’il pensent être un grand sorcier.
Le fait est qu’il a un vrai don. Il m’a réellement soulagé des douleurs insupportables de l’épaule pour lesquelles les médecins de Taiohae s’étaient déclarés impuissants. Une simple imposition des mains a suffit à ce que je retrouve des nuits de sommeil complètes alors que la douleur me les interrompait depuis plusieurs semaines. Panoramix nous a dit qu’il était un « vrai » druide à l’opposé des néo-druides. J’ai cru comprendre que la différence entre les vrais et les néos, c’est que les premiers transmettent leur savoir oralement à une seule personne, l’écrit étant proscrit, alors que les néos écrivent des publications et des livres.

Notre route croisera peut-être à nouveau tous ces amis voyageurs. Nous le souhaitons. Le monde des tour-du-mondistes à la voile comme on nous appelle est vraiment tout petit.


Mardi 6 Mai 2008 - Anse Hakatea sur l’île de Nuku Hiva dans les Marquises

Depuis quelques jours, nous sommes mouillés dans l’anse Hakatea au sud de Nuku Hiva. Hakatea et Hakaui sont deux criques à l’abri des imposantes formations volcaniques qui enserrent la baie. On se sent minuscule au pied des parois rocheuses si verticales que rien n’y pousse. A vol d’oiseau nous sommes à moins de dix kilomètres de la ville principale mais aucune piste ne mène ici. La chaîne montagneuse qui sépare les vallées est infranchissable.

Aujourd’hui nous partons de bonne heure pour la balade de la cascade d’Hakaui. Un sentier remonte la vallée très étroite de Hakaui jusqu’à un cul-de-sac où se trouve une cascade et un petit lac dans lequel vit une énorme anguille. Il faut deux à trois heures de marche et la randonnée sera plus agréable si le soleil n’est pas trop haut.

Nous débarquons à l’extrémité ouest de l’anse Hakatea. Les vagues déferlent sur la plage et l’annexe peut s’y faire rouler. Nous ne voulons pas risquer l’accident comme dans le Golfe de Panama. Une fois suffit ! Guy jette donc le grappin une vingtaine de mètres avant l’endroit où les vagues se brisent et nous rejoignons la terre à la nage, nos vêtements secs à l’abri dans un sac étanche. Une fois à terre nous nous rhabillons à toute vitesse en nous aspergeant de produit anti-nono. Ces saletés de petites mouches des sables sont extrêmement voraces et leur morsure démange douloureusement pendant plusieurs jours.

Un sentier mène à l’anse Hakaui où se jette la petite rivière que nous allons remonter jusqu’à la cascade. Dans le minuscule village, nous la traversons une première fois à gué. Ici, pas d’école, pas de ravitaillement, aucune route pour sortir d’ici, il faut un bateau pour aller à Taiohae. Pourtant quelques personnes vivent dans cette vallée. Ce sont des anciens qui entretiennent les terres de leurs ancêtres. De part et d’autre du chemin, nous découvrons de jolis fare entourés de jardins fleuris. Une adorable chapelle grosse comme un mouchoir de poche attire l’attention. Elle est parfaitement entretenue.
A la sortie du village, un vieil homme nous interpelle. Il s’appelle Emile et a visiblement envie de bavarder. Nous lui promettons de nous arrêter au retour.

La rivière serpente au milieu de la vallée encore large et couverte de cocotiers dont l’exploitation semble abandonnée. Une nouvelle fois nous passons la rivière à gué. Le sentier s’enfonce sous les arbres et les parois montagneuses se resserrent dominant la rivière de plusieurs centaines de mètres. La forêt tropicale devient plus dense abritant les ruines de plusieurs sites archéologiques. À l’abandon depuis bien longtemps les pae pae (Paé-Paé), ces grandes plates-formes dallées, sont envahis par la végétation. La chaleur humide est écrasante dans cette vallée encaissée où les alizés ne parviennent pas à se glisser et à rafraîchir l’air.
Nous continuons. De loin en loin, un cairn nous indique que c’est le bon chemin. Il va falloir traverser à nouveau le cours d’eau. Ce n’est plus une rivière, c’est un torrent maintenant. Le courant est violent et les quelques rochers qui affleurent sont trop humides pour qu’on se risque à passer en sautant de l’un à l’autre. On nous a parlé d’un tronc d’arbre qui aide au passage. Nous ne voyons rien qui ressemble à ça en travers du torrent. Où est-il ? Il est sûrement tout près puisqu’il y a un joli cairn de galets sur la rive. C’est alors que, levant les yeux, nous le voyons … Le petit tronc est accroché au-dessus de l’eau. Il suffit de s’y tenir pour ne pas perdre l’équilibre en traversant. Ce troisième passage à gué est beaucoup plus sportif que les précédents. Malgré tout nous prenons pied sans encombre sur l’autre rive et nous retrouvons le sentier. Les parois quasi verticales se sont encore rapprochées. Encore un peu et nous pourrons les toucher en écartant les bras. La végétation a changé. Le soleil n’éclaire pas suffisamment le fond de la gorge pour qu’elle y soit aussi exubérante qu’avant.
Voici tout à coup que les parois s’ouvrent tel un rideau sur une scène : le spectacle est de taille. C’est ici que la vallée se termine dans un cirque oppressant d’humidité et d’ombre dont un lac aux eaux noires occupe une majeure partie.
Un filet d’eau dégringole depuis le sommet jusque dans le lac. Décevante cette cascade ! ! On nous l’avait décrite sous un autre jour. Peut-être est-ce du à la relative sécheresse qui sévit en ce moment ? Bizarre quand même !
A défaut de cascade spectaculaire, nous essayons de voir l’anguille du lac. Pas de chance non plus de ce côté-là. Par contre des milliers de crevettes s’agitent sur les bords du lac. Elles ont l’air d’apprécier les miettes de gâteau que nous leur lançons. Les moustiques aussi semblent contents de notre présence. Les bzz dans nos oreilles nous chassent. D’ailleurs il est temps de rebrousser chemin si nous voulons causer avec Emile au village avant de rentrer déjeuner sur Pro’s Per Aim.

Le retour est plus rapide que l’aller. Arrivés devant chez Emile nous l’appelons. Il se hâte de sortir pour nous accueillir et nous inviter à rentrer dans son chez-lui. Il nous attendait de pied ferme. Sur la planche mal dégrossie qui lui sert de table il a épluché et découpé un pamplemousse. Dans l’assiette autour du pamplemousse, Emile a disposé des bananes bien mûres. C’est pour nous. Il sait qu’après la balade de trois heures que nous venons de faire, nous avons certainement faim et soif. On ne refuse pas les cadeaux aux Marquises, d’autant moins que je me damnerais pour les pamplemousse polynésiens. Vous n’avez pas idée à quel point ils sont délicieux. Leur chair succulente est vert clair, et si douce, si parfumée, si sucrée ! Pendant que nous nous régalons, Emile nous raconte qu’il a décidé de revenir dans la vallée de ses ancêtres pour entretenir le terrain. Sa femme est restée à la ville mais elle doit le rejoindre prochainement. Sa maison tient davantage de l’abri précaire que du fare confortable. Mais tout est propre et parfaitement rangé.
Avant sa retraite, Emile travaillait à l’évêché. L’influence de son éducation catholique est forte. Emile a la générosité des gens qui n’ont pas grand-chose. Il nous montre le régime de bananes accroché non loin du banc qu’il a installé sur le chemin devant sa porte. C’est pour les quelques voyageurs de la mer, qui comme nous atterrissent dans ce coin perdu et vont à la cascade. Emile nous explique qu’il en a trop pour lui et que le Bon Dieu ne serait pas content s’il laissait perdre ses fruits au lieu de les partager avec les étrangers qui passent devant sa modeste demeure.
Sur un des poteaux qui soutient son toit de tôles est accroché le crâne d’un animal. Emile nous raconte que c’est celui d’un cochon sauvage qui a blessé son chien avant qu’il ne réussisse à l’abattre. Il décroche le crâne et nous fait toucher ses défenses. Elles sont incroyablement tranchantes : pas étonnant que le cochon ait éventré le chien ! La chasse au cochon sauvage aux Marquises est épique. Les cartouches y sont rares et Emile nous explique comment, sans fusil, il tue la bête quand elle est acculée par les chiens. Au bout d’un bout de bois un peu plus long qu’un manche à balai et surtout beaucoup plus solide, il fixe un couteau qu’il a pris soin de bien aiguiser. Il ne s’en sert pas comme d’une lance car si jamais il loupait son coup il n’aurait plus rien pour se défendre de la charge inévitable du cochon. Il utilise son arme comme un poignard dont la lame serait suffisamment éloignée de la main qui le tient pour que le risque de se faire embrocher par le fauve soit minimum. Emile est un ancien. Je ne sais pas si la nouvelle génération, élevée avec la télé et le coca-cola a le courage de traquer l’animal pendant des heures sur les pentes abruptes des montagnes marquisiennes et de le mettre à mort tel un torero andalou.

Une fois revenus dans la baie où nous sommes mouillés, nous affrontons à nouveau les nonos, et nous rejoignons l’annexe à la nage.
Nos voisins, des canadiens, ont vu la fameuse cascade hier. Comment a-t-elle pu se tarir en vingt-quatre heures ?
Nous comprenons alors qu’elle se mérite. Il aurait fallu se déshabiller offrant ainsi nos tendres chairs en pâture aux moustiques et nous mettre à l’eau dans le lac. Comme c’est de l’eau douce et un tantinet stagnante qui plus est en milieu tropical, nous aurions peut-être affronté un péril plus grave que les piqûres desdits moustiques. A la nage nous aurions traversé le lac, sans doute rencontré l’anguille géante et nous serions passé dans une fente de la montagne qui s’ouvre sur un second lac où la cascade se jette depuis un plateau 610 m plus haut. L’aventure est manquée, mais la randonnée était superbe et nous avons passé un moment très sympa chez Emile.


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