Le journal d'Isabelle



Jour après jour, Isabelle rédige le journal de notre voyage. Adapté pour la  radio  depuis mai 2008, voici les textes ayant été diffusés.


Suvarov

Tonga



PRO'S PER AIM DANS LES ÎLES COOK ET AU ROYAUME DES TONGA
du 30 mars au 11 mai 2009



Lundi 30 Mars 2009 – Départ de Bora Bora pour l’atoll de Suvarov

Pro’s Per Aim est fin prêt pour une traversée d’une dizaine de jours vers les Tonga avec une pause au milieu dans l’atoll de Suvarov. En fait de milieu, ce projet d’escale va nous faire prendre du nord et ce n’est pas plus mal car la saison des cyclones est à peine terminée. Nous serons plus à l’abri si nous nous rapprochons de l’équateur et si nous attendons à Suvarov une bonne fenêtre météo pour descendre vers le Royaume des Tonga.
Nous faisons notre sortie du territoire auprès de la Gendarmerie car il n’y a pas de douaniers à Bora Bora et nous profitons de notre passage en ville pour faire des courses de frais. Il n’y a plus d’œufs dans les supermarchés. Si nous ne pêchons pas en mer, les protéines seront à rechercher au fond des coffres dans les conserves.
De retour à bord, nous amarrons solidement l’annexe sur les bossoirs après avoir ôté le moteur hors-bord et l’avoir fixé sur son support à l’arrière de Pro’s Per Aim. Il reste à faire le plein de gasoil à la station maritime où le bateau peut se mettre à quai. Comme c’est notre dernier jour en Polynésie où nous étions en transit, nous espérions bénéficier de la détaxe totale. Mais le papier que nous ont fourni les douanes de Papeete en septembre n’est plus valable à quelques jours près. Sa validité n’était que de six mois. Tant pis !

Le vent est bon. KUAY, le voilier de notre ami américain Ed, est en route depuis quelques heures, lui aussi en direction de Suvarov. Nous hissons la grand voile et c’est parti, cap à l’Ouest Nord-Ouest vers l’atoll perdu qui tiendrait son nom d’un cargo russe qui serait passé par là, je ne peux pas dire quand !
La houle croisée du Pacifique, bien habituelle, nous chahute et une vague nausée s’installe. Il faut se réamariner.
L’alarme du radar n’étant pas réparée, nous veillerons en nous partageant la nuit en deux. Pas de cargos sur notre route jusqu’alors. Il en sera de même jusqu’aux Tonga. Par contre nous avons KUAY devant nous et nous le doublons en fin de nuit. Son vingt-trois tonnes va moins vite que Pro’s Per Aim.


Samedi 4 Avril 2009 – En mer, entre Bora Bora et Suvarov

Depuis cinq jours que nous sommes partis, le vent nous a fait avancer à presque six nœuds de moyenne. Si nous continuons ainsi, nous arriverons de nuit devant la passe de Suvarov. Certains de nos guides disent que l’atoll est deux milles plus à l’Est que ne l’indiquent les cartes. Ce n’est déjà pas notre habitude de faire des atterrissages de nuit, alors vous pensez bien que nous n’allons pas risquer le bateau dans un endroit pareil si nous n’y voyons rien. C’est pourquoi nous ralentissons le bateau depuis hier soir et pour ça nous avons réduit la voilure : trois ris dans la grand voile et pas de génois. Nous n’avançons plus qu’à trois-quatre nœuds, vent arrière, poussés par une jolie brise.
Nous n’avons rien pêché depuis le départ. Une énorme bête a tordu notre gros hameçon et s’est décrochée d’un beau coup de rein. La ligne, solide, n’a pas cassé.
Mercredi dernier, c’était le 1er avril et nous avons fêté les 20 000 milles parcourus avec Pro’s Per Aim. Ça n’est pas un poisson ! Vingt mille milles c’est trente-sept mille kilomètres : mine de rien, il a fait du chemin notre beau voilier !


Dimanche 5 Avril 2009 – Arrivée dans l’atoll de Suvarov (Cook)

A 8h30 nous sommes devant la passe de Suvarov. Depuis deux heures déjà il fait jour et nous avons pu aborder l’atoll sans risque. Finalement notre carte est juste et le GPS nous a amené pile devant l’entrée qui n’est pas balisée. La mer n’est pas trop forte ce qui nous permet de bien la repérer. Des brisants s’éclatent sur le platier à gauche et à droite.
L’entrée à Suvarov n’est pas un jeu d’enfant. Il y a un zigzag à suivre dans la passe sans parler des courants et des marmites. Faute de balises rouges ou vertes, il faut aligner un récif affleurant au sud de la passe avec un motu situé à cinq milles de l’autre côté du lagon. Les jolis alignements bretons qui clignotent la nuit et resplendissent de couleurs vives le jour … on oublie !
Bon ! Le motu, on l’aperçoit au loin ! Mais le récif n’affleure pas. Peut-être, à bien y regarder, y a-t-il quelques petits moutons là-bas qui signalent un haut-fond. Est-ce une tache de lumière ?  L’endroit semble moins bleu, plus clair. Guy est à la barre. Il se lance dans la passe où l’eau bouillonne en gros tourbillons. Pro’s Per Aim est dans le chaudron de la sorcière. Un courant traversier tente de le drosser à tribord sur le platier de l’île. Le capitaine résiste vaillamment à la barre et je surveille les changements de couleur de l’eau. Tant que c’est bleu foncé, on passe !  Le petit récif du sud, qui sert à l’alignement mais qu’il faut bien sûr enrouler, apparaît plus nettement maintenant que nous nous en rapprochons. Le courant est fort : à fond de moteur nous ne sommes qu’à trois malheureux petits nœuds. Encore un petit effort et nous le quitterons pour contourner l’île par le sud et aller mouiller sous son vent.

Ça y est ! Nous sommes en eaux calmes, si transparentes qu’on voit le fond douze à quinze mètres plus bas. Les requins pointes-noires rappliquent, curieux de ce remue-ménage que nous faisons dans le lagon où ils ont passé plusieurs mois sans voir aucun bateau. C’est le tout début de la bonne saison. Les rangers, qui vivent sur l’atoll, ne seront là qu’à partir du mois de mai. Il n’y a pas d’autre voilier. Nous sommes seuls, complètement seuls dans cette île de la République des Cook située à deux cents milles nautiques de la première terre habitée.

Nous nous y reprenons à trois fois avant de mouiller définitivement dans dix-huit mètres sur fond de sable. Nos tentatives en eaux moins profondes ont échoué. C’est un vrai champ de patates de corail mais surtout l’ancre n’accrochait pas dans la fine couche de sable qui recouvre la dalle de corail.

KUAY arrive dans l’après-midi avec un équipage fatigué car leur pilote automatique est tombé en panne et ils se sont relayés à deux à la barre. KUAY et PRO’S PER AIM : deux voiliers et quatre personnes loin de tout autre présence humaine au milieu du Pacifique Sud. Il y a des instants magiques dans la vie.


Lundi 6 Avril 2009 – Atoll de Suvarov (Cook)

Le motu sous le vent duquel nous sommes à l’ancre, se nomme « Anchorage Island » autrement dit « l’île du mouillage ». Les autres motu du récif-barrière sont interdits d’accès. L’atoll est classé Parc National par la République des Cook dont il dépend. Seule Anchorage Island  est autorisée aux voyageurs qui font escale à Suvarov.

Cette île a été rendue célèbre par Tom NEAL qui y vécut, on peut même dire qu’il y survécut en ermite pendant une vingtaine d’années entre 1960 et 1980 environ. Ce personnage hors du commun a raconté son histoire dans un livre Une île pour soi. Inlassablement il reconstruisait sa maison et le petit appontement pour sa barque après le passage des tempêtes et des cyclones. A cette époque les voiliers de passage étaient rares. Moitessier, St Bernard comme on l’appelle parfois entre voyageurs de la mer, a raconté son escale à Suvarov et sa rencontre avec Tom NEAL dans son dernier livre Tamata et l’alliance.

La vie sur un atoll, que ce soit dans les Tuamotu ou ici, est rude, très rude. Le touriste qui vient en vacances pour quelques jours, ne voit que la beauté des eaux calmes du lagon et savoure la lumière et la chaleur à l’ombre d’un cocotier sur une plage de sable blanc.
Vivre sur un atoll sans aide extérieure est une autre affaire. Les atolls sont inhospitaliers au possible !
A commencer par le problème de l’eau douce : sur un atoll il n’y a pas de source, et encore moins de rivière. En creusant le sol, on trouve parfois un peu d’eau vaguement saumâtre. Pendant la saison des pluies il faut faire des provisions pour tenir la saison sèche suivante. Inutile de dire qu’on économise l’eau sur atoll comme on le fait à bord d’un voilier de grand voyage.
Le lagon est la plupart du temps calme et poissonneux. Mais il faut disputer sa pêche aux requins et parfois le requin se trompe. Au lieu de voler le poisson harponné, il attrape le pied ou la main du plongeur qui est descendu chasser dans son monde. Quant aux langoustes, on les trouve sur le récif extérieur la nuit, mais il faut que la mer soit calme et basse afin que les vagues ne submergent pas le platier et qu’on puisse s’y déplacer sans risquer d’être emporté par une déferlante.
Sur terre pas grand chose ne pousse sur le sol calcaire si ce ne sont des cocotiers au pied desquels vivent de gros crabes. Les repas sont donc peu variés. Pendant la mauvaise saison, les tempêtes sont courantes et des cyclones peuvent ravager l’île. Dans ce cas la montée des eaux est telle qu’elle submerge la terre plate et basse du motu et que le seul refuge possible c’est de grimper au sommet d’un cocotier en espérant que le vent ne l’arrache pas.

Sur Anchorage Island , une stèle rappelle que Tom NEAL vécut là. De nos jours, des rangers habitent ici de mai à octobre. Ils accueillent, paraît-il, les voyageurs que nous sommes avec chaleur et le rez-de-chaussée de leur maison est qualifié de «  yacht-club ». C’est plus que rustique comme club et c’est joliment décoré par les drapeaux dédicacés des voiliers qui nous ont précédés. A l’étage une solide cabane en bois a été construite pour résister aux vagues dévastatrices des cyclones et pour supporter les vents tempétueux. Les rangers peuvent se réfugier dans cet abri anti-cyclonique si besoin est.
La dalle de béton du rez-de-chaussée renferme la citerne qui recueille les eaux de pluies. D’autres citernes en plastique récupèrent l’eau tombant sur les toits des autres cabanons. En ce moment, elles débordent toutes car la saison des pluies et des cyclones est à peine terminée et personne n’est venu sur Suvarov depuis plusieurs mois. Nous remplissons nos bidons et nous rinçons le linge que nous avons lavé à bord en veillant à ne pas gaspiller. Une horde de moustiques nous entoure : ils n’ont pas eu de chair fraîche à déguster depuis si longtemps ! Ils resteront sur leur faim car nous avions prévu le coup. Nous sommes en pantalon et en bottes et les parties du corps qui restent à nu sont enduites de répulsif.

Une exploration d’Anchorage Island  nous amène sur la côte au vent qui longe la passe. Un cocotier, secoué par les fortes rafales de la nuit précédente a laissé tombé une grosse noix de coco verte. Nous ne laissons pas passer l’occasion de nous régaler. Les noix vertes renferment beaucoup d’eau, une eau délicieusement parfumée et certainement très nourrissante. La pulpe est fine et souple, on la mange à la petite cuillère. Pour avoir de la noix de coco râpée, on doit attendre que la noix devienne marron. A ce stade du mûrissement, il y a moins d’eau et la pulpe s’est épaissie et a durci. Guy en ouvre une marron, nous en couperons la pulpe en petit cubes : ce sera parfait pour grignoter à l’heure de l’apéro.


Jeudi 9 Avril 2009 – Atoll de Suvarov (Cook)

Il a beaucoup plu hier, et le temps ne s’annonce pas meilleur aujourd’hui. Les prévisions météo annoncent un bon créneau de vents pour descendre au sud-ouest vers le Royaume des Tonga. Le Capitaine décide de partir demain matin. Il faudra cinq à six jours pour cette traversée.
Entre deux averses, nous faisons le tour le l’île à marée basse. Sur un bateau on fait peu d’exercice et une heure de marche dérouille les articulations et entretient les muscles. Et comme les requins semblent nous ignorer, nous nageons autour du bateau. L’eau est si claire que nous voyons la chaîne et l’ancre une quinzaine de mètres plus bas.


Dimanche 12 Avril 2009 – Jour de Pâques et 3ème jour de la traversée vers les Tonga

Vers trois heures du matin, alors que j’étais de quart, j’ai réveillé Guy car un grain s’annonçait. Un énorme cumulus tout noir depuis la surface de l’océan jusque très très haut dans le ciel venait sur nous. Nous avons juste eu le temps de prendre un deuxième ris dans la grand-voile et d’enrouler le génois pour mettre la trinquette. Ça a ronflé à quarante nœuds et Pro’s Per Aim, malgré sa voilure réduite, filait à neuf nœuds. Une heure après nous relâchions tout : le grain s’était éloigné, le vent avait molli et la mer s’était calmée.

Nous sommes le dimanche 12 avril, le dimanche de Pâques et l’anniversaire de notre petit-fils Clet, et pour nous, demain, ce sera le mardi 14 avril. Vous avez bien lu : nous passerons du dimanche 12 au mardi 14 sans machine à voyager dans le temps !  Pro’s Per Aim va tout simplement franchir la ligne de changement de date de l’Est vers l’Ouest et nous allons par la même occasion perdre une journée de notre vie. En 2009 il n’y aura pas de lundi de Pâques pour Guy et Isabelle. Jusqu’à présent nous étions en retard sur la France. Le soleil se levait pour nous quand on le voyait disparaître à l’horizon dans notre lointaine patrie. A partir de demain, ce sera le contraire : chaque jour nous ferons partie des premiers sur cette terre à voir le soleil pointer son nez et il ne commencera à éclairer la France que lorsque que la nuit tombera sur les Tonga où nous devrions arriver jeudi.


Jeudi 16 Avril 2009 (matin) – En vue du Vava’u Group (Tonga)

Depuis hier nous subissons le passage d’un front occlus. Le Capitaine m’a expliqué que c’est un mélange chaud-froid. Le problème c’est que ce n’est pas une simple histoire de variation de température ! La houle est énorme, de travers et la mer très agitée. Le vent souffle entre vingt-cinq et trente nœuds et pour couronner le tout, nous sommes au près. La conséquence de ce front occlus pour le matelot, c’est le mal de mer. Mais que diable allais-je faire dans cette galère ! On a beau dire : le plancher des vaches c’est quand même beaucoup plus confortable.

Dans la matinée le ciel s’éclaircit et le vent mollit. La mer devient moins désagréable. Je reprends des couleurs et j’oublie ma mauvaise nuit en apercevant la terre. Le groupe des îles Vava’u est en vue. En fin de matinée nous longeons les hautes falaises du nord. Bien à l’abri de la côte, Pro’s Per Aim est enfin à plat. Après dix miles de zigzag entre les îles de cet archipel tonguien nous entrons vers seize heures dans la baie très fermée de Neiafu.
Cette nuit nous dormirons tranquilles !


Jeudi 16 Avril 2009 (après-midi) – Arrivée à Neiafu capitale du Vava’u Group (Tonga)

La baie de Neiafu est complètement enclavée au milieu de l’archipel Vava’u Group. La grande houle du large ne peut pas y pénétrer et les falaises la protègent du vent. On dit que c’est l’un des rares trous à cyclones de la région. Certains y laissent leur voilier sur un coffre pendant la mauvaise saison.
Pro’s Per Aim entre doucement dans ce havre naturel. A l’arrière, le pavillon français claque au vent. Sur le hauban tribord, le drapeau tonguien rappelle un peu celui de la Suisse : c’est le pavillon de courtoisie du pays dans lequel on arrive. Sur le hauban bâbord est accroché le pavillon jaune d’appel de douane. Tant que nous n’aurons pas fait nos papiers auprès des autorités, il restera là à flotter au vent.

Sur le quai principal, un porte-containers décharge. Par radio, les douanes nous disent d’accoster au quai des pêcheurs. La mer est basse et les quais sont bien hauts. Nous réglons nos pare-battages au maximum de hauteur. Heureusement qu’il n’y a pas de houle et que le vent est léger.

Deux officiels montent à bord avec leurs gros godillots à semelle noire. Une horreur pour le pont de Pro’s Per Aim ! C’est tellement difficile à nettoyer mais nous ne disons rien car il faut éviter de se fâcher avec ces gens-là.
Le représentant du Ministère de l’Agriculture présente son formulaire à remplir. Il faut aussi lui verser une taxe de vingt-cinq dollars et trente cents de droits d’entrée et lui donner nos sacs poubelles qu’il déposera dans un container spécial de quarantaine. Il manque les trente cents mais il semble content et nous dit que ce n’est pas grave. Nous comprendrons plus tard qu’il demandait des dollars locaux et que les dollars américains qu’il a récupérés lui convenaient parfaitement puisque le rapport est de deux pour un !
C’est le tour du douanier maintenant. Il enregistre l’arrivée de notre voilier dans son grand livre et demande si nous avons des marchandises à déclarer. Quelques bières, rien ! Il veut descendre dans le carré et il regarde autour de lui.
- Vous avez des DVD, nous dit-il.
- Non !
- Et ça ? C’est quoi ?
Il se dirige vers un équipet rempli de livres de poche et en sort un.
- Ah ! Un livre !
Ce « Ah ! » désappointé est trop drôle. Pris de pitié, comme devant un gamin déçu, Guy lui offre un des paquets de cigarettes que nous avons pour faire des cadeaux. Le douanier signale qu’il faudra aller demain à l’Office d’Immigration et également au Ministère de la Santé où nous aurons une autre taxe à payer.

Les fonctionnaires quittent le bord et nous le quai pour aller prendre un coffre un peu plus loin dans la baie. Il y a quarante mètres de fond partout donc on ne peut pas jeter l’ancre. Restent l’annexe à réarmer et le matériel de navigation à ranger, ensuite nous pourrons prendre un repos bien mérité après notre traversée de cinq jours.


Vendredi 17 Avril 2009 – Neiafu dans le Vava’u Group (Tonga)

La journée est consacrée aux derniers papiers d’entrée à faire et à l’exploration que nous faisons à terre à chaque fois que nous arrivons dans un nouvel endroit.
Le rue principale est goudronnée et munie de trottoirs. Une plaque commémorative nous apprend que les travaux ont été faits grâce à des subventions européennes. Le Royaume des Tonga est un état indépendant qui a très peu de ressources et qui vit d’une part de l’argent envoyé par ses expatriés et d’autre part de la charité européenne. L’Europe a construit et équipé l’hôpital par exemple.

Le dépaysement est total dès que nous mettons pied à terre. Le costume traditionnel est extrêmement répandu.
Les hommes portent de longues jupes-paréo noires. Un tablier de raphia est entouré autour de leur taille et maintenu par une cordelette. Il peut être long presque à traîner sur le sol ou court cachant juste la partie charnue de leur respectable individu. Ils portent une chemise ou un polo. Se promener en ville torse nu est interdit et passible d’amende aux Tonga.
Les femmes doivent avoir les épaules couvertes et cacher leurs genoux. Comme les hommes, elles portent parfois un ta’ovala. C’est comme ça qu’on appelle les tabliers de raphia. Mais les élégantes préfèrent des petites choses plus légères et plus raffinées. Du coup, au lieu de voiler leur derrière, le ta’ovala le met en valeur ! Beaucoup d’entre elles se déplacent avec un grand parapluie qui leur sert d’ombrelle. En Polynésie Française comme aux Tonga, il est de bon ton d’avoir la peau la plus claire possible.

Le fonctionnaire de l’immigration est en uniforme, jupe grise, chemise grenat et l’inévitable ta’ovala de raphia autour des fesses. Je ne sais pas si c’est très confortable car ça manque de souplesse. En plus ça doit tenir chaud et peut-être même que ça gratte ! Nous étions avertis qu’il nous fallait, nous aussi, être très décemment vêtus. Je cache donc mes genoux et mes épaules et Guy est en pantalon malgré la chaleur.

Les formalités d’immigration sont rapides. Nous avons un visa d’un mois renouvelable. Le premier mois est gratuit. Nos passeports gagnent un tampon de plus. Depuis trois ans et demi que nous sommes partis, leurs pages « visa » se sont bien remplies. Le fonctionnaire nous souhaite un bon séjour dans le Vava’u Group et nous dit que nous sommes les premiers de la saison à arriver à Neiafu, la capitale de l’archipel.

Il nous reste à trouver l’officier de santé. Comme il n’est pas dans le bâtiment des douanes et que c’est vendredi, on nous dit d’attendre lundi pour aller à l’hôpital faire cette dernière formalité.

Nous sommes donc libres de nous promener en ville afin de repérer les endroits intéressants pour les voyageurs.
La lessive est possible au Coconet Café. On peut aussi s’y connecter à Internet mais un concurrent, l’Aquarium Café, offre juste en face du mouillage un réseau wifi que nous pourrons capter sur Pro’s Per Aim : ce sera plus pratique.
Il y a un distributeur de billets dans la rue principale. La monnaie tonguienne s’appelle le pa’anga. Un pa’anga vaut quarante centimes d’euros.
Le marché est tout près du quai des cargos. Des locaux y proposent leur production. C’est peu varié. Mina nous interpelle, nous allons devenir « ses » clients pour tout notre séjour. Elle est souriante, gentille. Elle se lève le matin vers cinq heures pour préparer ses nombreux enfants pour l’école et faire un peu de ménage avant d’aller vendre ses fruits et ses légumes au marché où elle reste jusqu’en fin d’après-midi.
La boulangerie est dans une maison particulière non loin de la cathédrale. Aucune pancarte ni vitrine ne l’indique. La boulangère est toute fière de proposer des « baguettes » qu’elle dit « françaises ». Nous la complimentons mais pour être sincères, ça ne vaut pas la vraie baguette de chez nous, même si c’est bien meilleur que le pain industriel des supermarchés français.
De l’autre côté de la ville, après dix minutes de marche, nous dénichons du poulet congelé dans une cabane où se trouvent trois gros congélateurs ne contenant que de la viande. Il n’y a rien d’autre dans cette boutique si on peut appeler ça une boutique !


Lundi 20 Avril 2009 - Neiafu dans le Vava’u Group (Tonga)

Comme promis, Jean, le patron du Coconet Café emmène Guy sur sa moto jusqu’à l’hôpital pour faire les dernières formalités auprès du Ministère de la Santé. Je les attends dans la rue en prenant des photos de tonguiens en costume traditionnel.
Guy revient mi-furieux, mi-rigolard. La taxe a beaucoup augmenté et il s’est étonné auprès du fonctionnaire d’avoir à verser quelque chose alors que ce sont nos impôts qui ont payé la construction et l’équipement de leur hôpital. L’officier de Santé, gêné, lui a montré les directives officielles. La taxe est passée à cent pa’anga depuis le 1er janvier dernier et cette grosse augmentation serait due à LA crise. Il paraît que l’Europe ne donne plus autant de sous qu’avant !
Soit, va pour les cent pa’anga. Après tout, ce n’est que quarante euros !
Guy regarde le papier des directives de plus près.
- Je ne comprends pas, dit mon Capitaine à l’officier de Santé, c’est marqué 200 pa’anga et pas 100 !
- 200 pa’anga, répond le fonctionnaire, c’est si j’avais du me déplacer jusqu’à votre voilier pour percevoir la taxe. Comme vous êtes venus ici, ce n’est que 100 pa’anga.

C’est toujours bon à savoir ! Nous préviendrons les copains qui suivent !


Mardi 21 Avril 2009 - Neiafu dans le Vava’u Group (Tonga)

Nous avons rendez-vous pour deux plongées successives avec le club Dive Vava’u. Paul, le moniteur est un papalagni. « Papalagni » signifie « celui qui est arrivé en pirogue volante ». Paul est américain comme la plupart des papalagni installés aux Tonga.

Nous chargeons notre matériel à bord de son bateau à moteur et nous sortons de la baie de Neiafu à vitesse réduite. Ici la limite maximum des cinq nœuds est respectée. Une fois passées les balises de sortie de la baie, il accélère, cap au 270°. La plongée est prévue sur les dernières îles, quinze kilomètres environ plus à l’ouest.
Paul est accompagné de trois Tonguiens. L’un deux plongera avec nous et les deux autres garderont le bateau qui ne peut pas jeter l’ancre car il y a trop de fond, les côtes de l’îlot étant accores.

Pour cette première plongée depuis neuf mois, nous devons nous réhabituer à jouer au poisson. J’ai beau vider mon gilet de son air, je ne réussis pas à descendre. C’est classique ! Quand on a pas plongé depuis longtemps, on dégonfle mal ses poumons et on flotte. Paul me redonne un plomb et doucement je m’enfonce dans le bleu. Quant à Guy, ses tympans le font souffrir. Il suit la palanquée quelques mètres plus haut le temps de réussir à décompresser et à faire passer ses oreilles comme on dit.
Le corail est assez pauvre sur ce site et les poissons peu nombreux. L’intérêt de l’endroit ce sont les multiples cheminées et tunnels dans lesquels on se faufile.

De retour au bateau, il faut remonter à bord en grimpant à l’échelle tout en étant chargé du matériel qui pèse un âne mort. Je suis encore dans l’eau, attendant mon tour accrochée à la plate-forme arrière. Un des Tonguiens resté sur le bateau me signe de me retourner. Je sens alors qu’il m’attrape par le gilet. En moins d’une seconde, je suis assise sur la plate-forme. Sans effort apparent ce grand costaud a soulevé mes 50 kg et mon matériel pour m’asseoir sur la jupe. La manœuvre a fait rire tout le monde d’autant plus que j’ai poussé un petit cri de surprise. Les Tonguiens sont renommés pour leur carrure imposante et leur grande force physique. Je connais mal le rugby mais il paraît que dans l’équipe qu’ils forment avec les Fidjiens, ils sont les piliers et que les Fidjiens, plus légers et plus rapides, sont ceux qui galopent avec le ballon pour aller le poser entre les piquets. Que les amateurs de rugby pardonnent mon ignorance et mes erreurs !

Pendant l’heure de repos entre les deux plongées, la palanquée se désaltère et chacun savoure une banane mûre à point. Le bateau se déplace lentement sur le site dit « des doigts » à cause de la forme du massif corallien qui descend vers le fond comme les doigts d’une main posée à plat.

Nous sommes déjà plus à l’aise et moins gourmands en oxygène que tout à l’heure. Le corail est beaucoup plus riche et habité de minuscules poissons. L’un d’entre eux ressemble à une feuille morte. C’est un camouflage extraordinaire.


Jeudi 23 Avril 2009 - Neiafu dans le Vava’u Group (Tonga)

Nous décidons de quitter la baie de Neiafu pour aller mouiller dans celle de Port Mourelle sur la côte ouest de l’îlot Kapa. Cette baie tient son nom de l’Espagnol Don Francisco Antonio MOURELLE qui découvrit l’archipel en 1781. Il jeta l’ancre dans la grande baie du nord-ouest de l’archipel où nous avons fait notre seconde plongée et appela l’endroit Port Refuge.
La baie de Port Mourelle est bien abritée à l’intérieur du Vava’u Group. Elle est bordée par une belle plage de sable blanc.
Nous installons le taud de soleil au-dessus du pont pour faire la sieste à l’ombre. Un « bonjour » sonore accompagné du bruit d’un moteur nous sort de la couchette.
Le skipper se présente. Il s’appelle André et il vit avec Sandra sur son voilier depuis une petite dizaine d’années dans le Pacifique Ouest. Ils ont décidé de s’installer aux Tonga où ils se sont fait des amis parmi les Tonguiens. Comme Sandra est australienne et qu’aux Tonga, on parle anglais, André n’a pas pratiqué sa langue maternelle depuis bien longtemps. Quand il a vu le pavillon français flotter à l’arrière de Pro’s Per Aim, il n’a pas résisté. C’est un grand bavard. Il est intarissable et actionne sans arrêt sa marche avant puis sa marche arrière pour rester à notre hauteur. Au bout d’une demi-heure, Sandra s’impatiente et André se décide à mouiller un peu plus loin.
A peine son ancre au fond, il revient en annexe et continue à parler et parler et encore parler … Il était vraiment en manque !
Au milieu de tous ses discours, il nous conseille d’aller à la grotte Swallows Cave et de ne pas oublier palmes, masque et tuba. Nous irons donc demain.


Vendredi 24 Avril 2009 – Port Mourelle dans le Vava’u Group (Tonga)

Située à la pointe nord de l’île Kapa, cette grotte ne peut être atteinte qu’en bateau. Elle vaut vraiment le détour. Une large faille entame la falaise, la grotte est mi-aérienne, mi-sous-marine. Chacun notre tour nous gardons l’annexe à l’extérieur, car il y a trop de fond pour jeter le grappin, et nous nous mettons à l’eau avec le masque et les palmes. Il fait sombre ; de curieuses taches de lumière se déplacent rapidement sous l’eau. Il faut plonger en apnée pour voir que ce sont des milliers de petits poissons argentés qui vont et viennent à toute vitesse, changeant de direction tous ensemble comme s’ils n’étaient qu’un. Les bancs s’écartent quand on plonge au travers pour se reformer immédiatement. C’est impressionnant !

Finalement, l’entrée est assez large et suffisamment profonde pour que nous puissions pénétrer dans la grotte avec l’annexe. Nous en sommes chassés par les gaz d’échappement d’un bateau local qui emmène des touristes faire le tour des attractions naturelles du Vava’u Group. Ils viennent d’un bateau de croisière qui fait une escale d’une journée à Neiafu. Ce soir, le calme reviendra sur la petite capitale de l’archipel.

Au retour sur Pro’s Per Aim, nous apercevons une quinzaine de personnes sur la plage de Port Mourelle.
André et Sandra qui étaient à terre également, reviennent vers nous et nous demandent de l’aide. Le bateau tonguien qui a débarqué d’autres touristes du paquebot est échoué sur la plage car le Tonguien n’a pas tenu compte des marées. Il ne pourra repartir que dans quelques heures quand sa barque flottera à nouveau. Les touristes sont furieux de ce manque d’organisation et ont très peur de louper le départ du paquebot qui doit lever l’ancre dans l’après-midi.
Comme notre annexe est plus grande et mieux motorisée que celle d’André, ce dernier charge Guy de transporter la dizaine d’Allemands de la plage à son voilier et lui-même les ramènera à Neiafu à son bord. Venus dans une barque à moteur, les touristes allemands feront le retour sur un bateau à voile. Cela leur fera des souvenirs.

Pro’s Per Aim reste dans la baie de Port Mourelle. Les pluies diluviennes de l’après-midi permettent de refaire tous les pleins d’eau. Nous économisons le dessalinisateur car il donne des signes de fatigue. Nous ne pourrons pas le faire réparer avant d’être en Nouvelle Zélande en novembre prochain.


Samedi 25 Avril 2009 - Neiafu dans le Vava’u Group (Tonga)

La météo se dégrade. Un vent d’ouest est annoncé et le mouillage de Port Mourelle ne nous offrira plus l’abri souhaité. De plus André et Sandra nous ont invités dimanche matin à assister à un office religieux et à partager ensuite le repas avec une famille tonguienne à Neiafu.

Nous quittons donc la baie de Port Mourelle pour prendre un coffre dans celle de Neiafu. Nous y retrouvons nos amis Jean et Claude qui ont été invités eux aussi. Comme cadeau, ils apporteront une bouteille de vodka et des cigarettes et nous offrirons des boîtes de corned beef, des sardines et également des cigarettes.

Nous avons compris qu’André et Sandra connaissent cette famille tonguienne depuis leur premier passage aux Tonga il y a une petite dizaine d’années. Ils sont restés en contact et sont revenus à la mort de la grand-mère et femme du patriarche Peter. Les enterrements coûtent une vraie fortune aux Tonga et la famille, qui ne roulait déjà pas sur l’or, a été ruinée. Ce doit être à ce moment-là que André a été adopté par Peter et qu’il est devenu, de ce fait, le n°2 de la famille. Aux Tonga, le respect envers les anciens est encore très fort. André est donc le fils adoptif de Peter au sens polynésien du terme. En tant qu’aîné, il a des droits sur le reste de la famille mais il a aussi des devoirs, toute médaille ayant son revers. C’est lui, par exemple, qui paie pour la scolarité du petit-fils de Peter. Il faut savoir que l’école est confessionnelle et payante aux Tonga. Les enfants des familles pauvres ne peuvent pas aller à l’école.


Dimanche 26 Avril 2009 - Neiafu dans le Vava’u Group (Tonga)

Vers 9h André passe nous chercher au bateau. Il s’est vêtu d’un pantalon noir, d’une chemise à manches longues et du fameux ta’ovala, ce tablier en raphia qui tient à la taille à l’aide d’une ceinture de corde. En tant que Tonguien adopté, il se couvre les fesses et le bas-ventre comme les autres hommes.
Sur ses conseils, Claude et moi avons mis une jupe longue et un haut dont les manches cachent bien les coudes. Quant à Jean et Guy, ils sont en pantalon long et chemises à manches courtes.

Sur le terrain de Peter, nous entrons dans l’abri couvert de tôles où les hommes de la famille se réunissent pour boire le kava tout en se livrant aux palabres dominicales. Le kava est la drogue douce du Pacifique. Elle est extraite des racines d’un poivrier et a des effets hypnotiques et euphorisants, semble-t-il, quand on en boit beaucoup.
Nous laissons nos sandales à la porte pour ne pas salir les nattes qui sont posées à même le sol de terre battue. Les nattes et le récipient contenant le kava sont le seul mobilier. Huit hommes sont assis en rond et en tailleur. Nous faisons le tour en suivant André pour les saluer et nous déposons nos présents à côté de Peter. On nous avait prévenus qu’il ne fallait pas les donner de la main à la main car, aux Tonga, on doit être libre d’accepter ou non un cadeau. Peter nous indique où nous asseoir et nous fait servir notre bol de kava. Ça a le délicieux petit goût terreux du Smecta et ça en a aussi la couleur. Nous n’en buvons pas assez pour ressentir les effets relaxants.

Soudain un bruit fort et sourd retentit. Un homme frappe un tronc d’arbre creusé avec une masse en bois pour appeler la famille à l’office. A défaut de cloches, on utilise ce moyen ancestral de communication pour rassembler les fidèles à l’église qui a été construite par Peter sur son propre terrain. C’est une grande pièce dont les murs sont peints en blanc et le sol recouvert de nattes colorées. L’autel, décoré de fleurs fraîches et de dentelles est à l’opposé de la porte principale. Comme dans la salle du kava, il n’y a aucun meuble et on s’assoit par terre en tailleur. Dur, dur, pour nos pauvres articulations européennes ! Et pas question d’étendre les jambes, ce serait de la dernière incorrection ! Heureusement nous nous lèverons régulièrement au cours de la cérémonie religieuse. C’est un office méthodiste, le prêtre parle en tongan, parfois d’une voix calme et douce, parfois sur un ton coléreux en hurlant presque. Ses sermons et ses lectures sont ponctuées par de beaux chants polyphoniques.
Nous sommes au fond de la salle. Les enfants sont devant, sages à ce qu’il me semble, mais, à un moment, la mamie à la robe bleue et au chapeau noir qui est juste derrière eux saisit sa longue baguette et frappe un garnement sur l’épaule. Il avait du faire une bêtise !

Après l’office, comme le repas n’est pas tout à fait prêt, on nous invite à visiter les lieux. Il a plu hier : le terrain est boueux pour la plus grande joie des cochons qui, comme partout ailleurs, se promènent en liberté. André en a dressé un comme un chien. A sa demande, le goret se couche et grogne de plaisir sous les caresses.
A gauche de l’escalier conduisant au fale principal construit sur pilotis, se trouve un petit potager entouré d’un grillage pour le protéger des cochons et des chiens errants.  A côté du fale, la cuisine est un simple abri de tôles très aéré. Le feu crépite à même la terre et des barres de métal supportent les gamelles. Nous sommes si loin des cuisines aménagées occidentales. Aux Tonga le Moyen Age côtoie la modernité : ça fait parfois un drôle d’effet !
Un autre abri sommaire est construit au dessus d’un trou. Il offre l’intimité nécessaire  aux petits et gros besoins. Quand le trou est plein, on en creuse un autre un peu plus loin et on déplace l’abri au-dessus.
Neuf personnes vivent dans ce dénuement : pas de meubles et surtout pas de frigo dans ce pays où il fait si chaud.
Dans la pièce à vivre, les femmes ont « mis la table ». Comme il n’y a pas de table, une nappe en dentelle est étalée sur le plancher. Sur la nappe, six verres remplis d’une purée de papayes chaudes et un plat contenant du taro, de l’igname et du fruit de l’arbre à pain. Eva, la fille cadette de Peter est assise par terre et elle touille dans un gros faitout un mélange d’épinards locaux, de lait de coco et de morceaux de viande.

Nous nous asseyons, Jean, Claude, André, Sandra, Guy et moi sur le sol autour de la nappe, surpris qu’il n’y ait rien de prévu pour nos hôtes. Nous comprendrons qu’aux Tongas et en Océanie d’une façon générale, les invités commencent le repas seuls. Ensuite c’est le tour des hommes puis en dernier, les femmes et les enfants.
Nous communiquons surtout par gestes car Peter ne connaît que quelques mots d’anglais. Le repas se termine. Nous remercions chaleureusement nos hôtes qui nous invitent à revenir quand nous voudrons. Eva nous offre à chacun un tapa. C’est un morceau d’écorce tapée et travaillée pour devenir aussi souple que du tissu. Eva a peint dessus des motifs polynésiens avec une teinture marron naturelle. Nous faisons un don à Peter, le chef de famille, pour son église et nous rentrons sur Pro’s Per Aim, heureux de ce dimanche si habituel pour eux mais si particulier pour nous.

A ceux qui s’inquiètent pour notre système digestif, je précise que nous ne serons pas plus malades cette fois-ci que les autres fois où nous avons mangé de la cuisine locale. Il faut croire que nous sommes habitués ! La tourista, comme son nom l’indique, c’est pour les touristes … et nous, nous sommes des voyageurs, ce qui laisse le temps à l’organisme de s’adapter.


Mardi 28 Avril 2009 - Neiafu dans le Vava’u Group (Tonga)

Le soleil vient à peine de se lever. Dans un demi-sommeil nous entendons de la musique. La mélodie est répétitive et triste. On dirait une fanfare qui se déplace …
Pas le courage de se lever. Il est trop tôt.

Nous restons toute la journée à bord de Pro’s Per Aim. En fin d’après-midi, la musique retentit à nouveau, lancinante, funèbre. Une procession semble passer sur la route qui longe la côte. Je prends les jumelles et Guy l’appareil photo avec le téléobjectif.
Avec les « yeux qui rapprochent » nous voyons mieux. Une trentaine de musiciens en costume traditionnel ouvrent la marche avec leurs cuivres rutilants sous le soleil doré de cette fin de journée. Leur jupe-paréo bleu ciel est recouverte d’un petit ta’ovala.
Après la fanfare, vient une camionnette blanche, décorée de fleurs. Une natte la recouvre sur toute sa largeur et continue sur une dizaine de mètres à l’arrière soutenue par des tonguiens et des tonguiennes tout de noir vêtus et ceints à la taille du ta’ovala traditionnel.
Seule, un peu plus loin, une femme tient le portrait d’un homme le long de son coeur.
Un groupe recueilli et habillé de noir ferme la procession.

Une heure plus tard, André et Sandra passent nous voir à bord. Ils sont en noir eux aussi et nous racontent qu’ils étaient à l’enterrement dont nous avons vu la procession vers le cimetière. Les festivités avaient commencé le matin de bonne heure et venaient juste de se terminer. Cela coûte une fortune à la famille qui s’endette souvent fortement pour payer l’enterrement, la fanfare, et nourrir les nombreux proches et amis toute la journée.

Les tombes sont parfois regroupées dans des cimetières mais beaucoup d’entre elles sont sur le terrain familial à côté de la maison comme en Polynésie Française. Ce sont de véritables œuvres d’art. Elles sont fleuries  harmonieusement sur toute leur surface et un grand tableau de tissu représentant des motifs géométriques colorés est placé à la tête de la tombe. Des rideaux ouverts et retenus par une cordelette encadrent ce tableau donnant l’impression d’une scène de théâtre.


Mercredi 29 Avril 2009 - Neiafu dans le Vava’u Group (Tonga)

Plutôt que de faire le tour de l’île principale en voiture avec un tour-opérateur officiel, André nous fait profiter de ses amis aux Tonga. Lynn est la cousine d’Eva, la sœur adoptive d’André. Elle possède une voiture où nous pouvons loger à sept.
Nous voilà donc partis avec Lynn au volant, nos amis voyageurs Jean et Claude et bien sûr avec André et Sandra.

L’intérieur des terres est vallonné et couvert d’un bush dense et fertile. Quelques villages, des maisons isolées, l’ensemble paraît pauvre. Seules les églises, méthodistes en majorité, sont en bon état et bien entretenues … et elles sont vraiment très nombreuses.
 
Nous pique-niquons sur les pentes du Mont Talau. Nous avons acheté au passage au marché de Neiafu un plat préparé.
Le Mont Talau est tabulaire. Son sommet, une large surface plane domine la baie de Nieafu cent trente mètres plus bas. Les légendes tonguiennes racontent qu’il y a très très longtemps, aux Samoa, des esprits malicieux regardaient au loin par-delà les mers du haut de leurs montagnes. Leurs sommets en étaient si élevés qu’ils pouvaient tout voir autour d’eux excepté quand ils regardaient au sud vers les îles Tonga. Sur le chemin de leur regard se dressait le Mont Talau.
Une nuit, car les esprits ne peuvent sortir que lorsque le soleil est couché, ils décidèrent de saper cette fière montagne tonguienne et de rapporter le sommet chez eux aux Samoa.
Leur forfait fut découvert et les habitants rusèrent pour faire croire aux esprits que le jour allait se lever. Les voleurs quittèrent si précipitamment les lieux qu’ils laissèrent le sommet tronqué du Mont Talau non loin de là où ils l’avaient découpé. Voilà pourquoi le sommet actuel du Mont Talau est plat. On dit que, Lotuma , la petite île toute proche, est l’ancien sommet de ce qui fut jadis la plus haute montagne du Vava’u Group.


Samedi 2 Mai 2009 - Taunga dans le Vava’u Group (Tonga)

Hier, nous avons quitté la baie de Neiafu pour un joli petit mouillage à l’abri de l’îlot Mala. Ce matin, nous levons l’ancre pour explorer une autre île du Vava’u Group. Depuis trois-quatre heures nous testons des mouillages différents et nous repartons. L’ancre accroche mal ou alors il n’y a pas la place pour éviter si jamais le vent venait à tourner.
Taunga se profile devant l’étrave. Le site est magnifique, la côte est déserte et il n’y a personne au mouillage. La couleur de l’eau, sa limpidité, tout invite à faire escale ici. Mais l’ancre ne s’enfonce pas. Il y a trop peu de sable sur la dalle de corail.
D’après les prévisions météo, le vent devrait être faible dans les jours à venir. Nous allons donc mettre une bonne longueur de chaîne et affourcher avec une seconde ancre, histoire de dormir tranquilles.

L’eau est si claire que nous voyons l’ancre et la chaîne au fond depuis la surface. De nombreuses étoiles de mer sont posées sur le sable. Nous plongeons pour les voir de près. Elles ont la taille fine et cinq longs doigts de velours bleu roi. Quelle élégance !


Lundi 4 Mai 2009 - Tapana dans le Vava’u Group (Tonga)

Pro’s Per Aim continue sa découverte des îlots du Vava’u Group. Aujourd’hui l’ancre s’est enfouie dans une bonne épaisseur de sable blanc au nord de Tapana.  La chaîne, qui racle le fond au gré du vent, fait éviter le bateau et dérange d’autres étoiles de mer. Celles-ci sont vertes, massives et trapues, beaucoup plus imposantes que les bleues du mouillage de Taunga.

Dans la baie de Tapana sont installés depuis une vingtaine d’années deux couples d’occidentaux.
Larry et Shery sont américains. Larry propose des coffres aux voiliers de passage et Shery vend ses peintures. Ils vivent sur une maison flottante dont Shery a décoré les murs de ses œuvres. En ce moment elle est aux Etats-Unis et nous invitons Larry, qui se sent seul, à boire un verre sur Pro’s Per Aim. Il vient avec une bouteille de la bière qu’il fabrique. Il la fait à partir d’une poudre qu’il mélange à de l’eau et fait macérer. Je n’en bois pas mais Guy apprécie …
Les deux autres occidentaux sont des espagnols. Ils ont construit une grande pièce ouverte sur la baie où ils font restaurant. Ils ont aussi deux petits fale pour les touristes qui aiment les vacances au calme dans des endroits ayant gardé leur authenticité.


Mercredi 6 Mai 2009 - Tapana dans le Vava’u Group (Tonga)

Eduardo et Maria, les Espagnols de Tapana comme on les appelle ici, servent des spécialités de leur lointaine patrie. Eduardo fait penser à Robinson Crusoé. Maigre, les muscles secs, il porte des cheveux longs mal peignés et une barbe qu’il doit rarement entretenir. Maria parle bien français car ils ont passé deux ans en Polynésie où ils étaient arrivés en voilier. Elle y a travaillé dans un hôtel.

Nous dînons chez eux de tapas, tortillas et d’une bonne paella aux fruits de mer. Pour clore la soirée, Eduardo chante quelques mélodies brésiliennes en s’accompagnant à la guitare.  Il paraît que Maria danse parfois le flamenco mais ce soir nous sommes les seuls clients car c’est le tout début de la saison : nous étions d’ailleurs le premier voilier à faire notre entrée dans le Vava’u Group que nous quitterons dans quelques jours pour Wallis.
 

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