Jour
après jour, Isabelle
rédige le journal de notre voyage. Adapté pour
la radio
depuis mai 2008, voici les textes ayant
été
diffusés.
PRO'S
PER AIM DANS LES ÎLES COOK ET AU ROYAUME DES TONGA
du 30
mars au 11 mai 2009
Lundi 30 Mars 2009 –
Départ de Bora Bora pour l’atoll de Suvarov
Pro’s Per Aim est fin prêt pour une
traversée
d’une dizaine de jours vers les Tonga avec une pause au
milieu
dans l’atoll de Suvarov. En fait de milieu, ce projet
d’escale va nous faire prendre du nord et ce n’est
pas plus
mal car la saison des cyclones est à peine
terminée. Nous
serons plus à l’abri si nous nous rapprochons de
l’équateur et si nous attendons à
Suvarov une bonne
fenêtre météo pour descendre vers le
Royaume des
Tonga.
Nous faisons notre sortie du territoire auprès de la
Gendarmerie
car il n’y a pas de douaniers à Bora Bora et nous
profitons de notre passage en ville pour faire des courses de frais. Il
n’y a plus d’œufs dans les
supermarchés. Si
nous ne pêchons pas en mer, les protéines seront
à
rechercher au fond des coffres dans les conserves.
De retour à bord, nous amarrons solidement
l’annexe sur
les bossoirs après avoir ôté le moteur
hors-bord et
l’avoir fixé sur son support à
l’arrière de Pro’s Per Aim. Il reste
à faire
le plein de gasoil à la station maritime où le
bateau
peut se mettre à quai. Comme c’est notre dernier
jour en
Polynésie où nous étions en transit,
nous
espérions bénéficier de la
détaxe totale.
Mais le papier que nous ont fourni les douanes de Papeete en septembre
n’est plus valable à quelques jours
près. Sa
validité n’était que de six mois. Tant
pis !
Le vent est bon. KUAY, le voilier de notre ami américain Ed,
est
en route depuis quelques heures, lui aussi en direction de Suvarov.
Nous hissons la grand voile et c’est parti, cap à
l’Ouest Nord-Ouest vers l’atoll perdu qui tiendrait
son nom
d’un cargo russe qui serait passé par
là, je ne
peux pas dire quand !
La houle croisée du Pacifique, bien habituelle, nous chahute
et
une vague nausée s’installe. Il faut se
réamariner.
L’alarme du radar n’étant pas
réparée,
nous veillerons en nous partageant la nuit en deux. Pas de cargos sur
notre route jusqu’alors. Il en sera de même
jusqu’aux
Tonga. Par contre nous avons KUAY devant nous et nous le doublons en
fin de nuit. Son vingt-trois tonnes va moins vite que Pro’s
Per
Aim.
Samedi 4 Avril 2009
– En mer, entre Bora Bora et Suvarov
Depuis cinq jours que nous sommes partis, le vent nous a fait avancer
à presque six nœuds de moyenne. Si nous continuons
ainsi,
nous arriverons de nuit devant la passe de Suvarov. Certains de nos
guides disent que l’atoll est deux milles plus à
l’Est que ne l’indiquent les cartes. Ce
n’est
déjà pas notre habitude de faire des
atterrissages de
nuit, alors vous pensez bien que nous n’allons pas risquer le
bateau dans un endroit pareil si nous n’y voyons rien.
C’est pourquoi nous ralentissons le bateau depuis hier soir
et
pour ça nous avons réduit la voilure : trois ris
dans la
grand voile et pas de génois. Nous
n’avançons plus
qu’à trois-quatre nœuds, vent
arrière,
poussés par une jolie brise.
Nous n’avons rien pêché depuis le
départ. Une
énorme bête a tordu notre gros hameçon
et
s’est décrochée d’un beau
coup de rein. La
ligne, solide, n’a pas cassé.
Mercredi dernier, c’était le 1er avril et nous
avons
fêté les 20 000 milles parcourus avec
Pro’s Per Aim.
Ça n’est pas un poisson ! Vingt mille milles
c’est
trente-sept mille kilomètres : mine de rien, il a fait du
chemin
notre beau voilier !
Dimanche 5 Avril 2009
– Arrivée dans l’atoll de Suvarov (Cook)
A 8h30 nous sommes devant la passe de Suvarov. Depuis deux heures
déjà il fait jour et nous avons pu aborder
l’atoll
sans risque. Finalement notre carte est juste et le GPS nous a
amené pile devant l’entrée qui
n’est pas
balisée. La mer n’est pas trop forte ce qui nous
permet de
bien la repérer. Des brisants
s’éclatent sur le
platier à gauche et à droite.
L’entrée à Suvarov n’est pas
un jeu
d’enfant. Il y a un zigzag à suivre dans la passe
sans
parler des courants et des marmites. Faute de balises rouges ou vertes,
il faut aligner un récif affleurant au sud de la passe avec
un
motu situé à cinq milles de l’autre
côté du lagon. Les jolis alignements bretons qui
clignotent la nuit et resplendissent de couleurs vives le jour
…
on oublie !
Bon ! Le motu, on l’aperçoit au loin ! Mais le
récif n’affleure pas. Peut-être,
à bien y
regarder, y a-t-il quelques petits moutons là-bas qui
signalent
un haut-fond. Est-ce une tache de lumière ?
L’endroit semble moins bleu, plus clair. Guy est à
la
barre. Il se lance dans la passe où l’eau
bouillonne en
gros tourbillons. Pro’s Per Aim est dans le chaudron de la
sorcière. Un courant traversier tente de le drosser
à
tribord sur le platier de l’île. Le capitaine
résiste vaillamment à la barre et je surveille
les
changements de couleur de l’eau. Tant que c’est
bleu
foncé, on passe ! Le petit récif du
sud, qui sert
à l’alignement mais qu’il faut bien
sûr
enrouler, apparaît plus nettement maintenant que nous nous en
rapprochons. Le courant est fort : à fond de moteur nous ne
sommes qu’à trois malheureux petits
nœuds. Encore un
petit effort et nous le quitterons pour contourner
l’île
par le sud et aller mouiller sous son vent.
Ça y est ! Nous sommes en eaux calmes, si transparentes
qu’on voit le fond douze à quinze
mètres plus bas.
Les requins pointes-noires rappliquent, curieux de ce
remue-ménage que nous faisons dans le lagon où
ils ont
passé plusieurs mois sans voir aucun bateau. C’est
le tout
début de la bonne saison. Les rangers, qui vivent sur
l’atoll, ne seront là qu’à
partir du mois de
mai. Il n’y a pas d’autre voilier. Nous sommes
seuls,
complètement seuls dans cette île de la
République
des Cook située à deux cents milles nautiques de
la
première terre habitée.
Nous nous y reprenons à trois fois avant de mouiller
définitivement dans dix-huit mètres sur fond de
sable.
Nos tentatives en eaux moins profondes ont
échoué.
C’est un vrai champ de patates de corail mais surtout
l’ancre n’accrochait pas dans la fine couche de
sable qui
recouvre la dalle de corail.
KUAY arrive dans l’après-midi avec un
équipage
fatigué car leur pilote automatique est tombé en
panne et
ils se sont relayés à deux à la barre.
KUAY et
PRO’S PER AIM : deux voiliers et quatre personnes loin de
tout
autre présence humaine au milieu du Pacifique Sud. Il y a
des
instants magiques dans la vie.
Lundi 6 Avril 2009
– Atoll de Suvarov (Cook)
Le motu sous le vent duquel nous sommes à l’ancre,
se
nomme « Anchorage Island » autrement dit
«
l’île du mouillage ». Les autres motu du
récif-barrière sont interdits
d’accès.
L’atoll est classé Parc National par la
République
des Cook dont il dépend. Seule Anchorage Island
est
autorisée aux voyageurs qui font escale à
Suvarov.
Cette île a été rendue
célèbre par
Tom NEAL qui y vécut, on peut même dire
qu’il y
survécut en ermite pendant une vingtaine
d’années
entre 1960 et 1980 environ. Ce personnage hors du commun a
raconté son histoire dans un livre Une île pour
soi.
Inlassablement il reconstruisait sa maison et le petit appontement pour
sa barque après le passage des tempêtes et des
cyclones. A
cette époque les voiliers de passage étaient
rares.
Moitessier, St Bernard comme on l’appelle parfois entre
voyageurs
de la mer, a raconté son escale à Suvarov et sa
rencontre
avec Tom NEAL dans son dernier livre Tamata et l’alliance.
La vie sur un atoll, que ce soit dans les Tuamotu ou ici, est rude,
très rude. Le touriste qui vient en vacances pour quelques
jours, ne voit que la beauté des eaux calmes du lagon et
savoure
la lumière et la chaleur à l’ombre
d’un
cocotier sur une plage de sable blanc.
Vivre sur un atoll sans aide extérieure est une autre
affaire. Les atolls sont inhospitaliers au possible !
A commencer par le problème de l’eau douce : sur
un atoll
il n’y a pas de source, et encore moins de
rivière. En
creusant le sol, on trouve parfois un peu d’eau vaguement
saumâtre. Pendant la saison des pluies il faut faire des
provisions pour tenir la saison sèche suivante. Inutile de
dire
qu’on économise l’eau sur atoll comme on
le fait
à bord d’un voilier de grand voyage.
Le lagon est la plupart du temps calme et poissonneux. Mais il faut
disputer sa pêche aux requins et parfois le requin se trompe.
Au
lieu de voler le poisson harponné, il attrape le pied ou la
main
du plongeur qui est descendu chasser dans son monde. Quant aux
langoustes, on les trouve sur le récif extérieur
la nuit,
mais il faut que la mer soit calme et basse afin que les vagues ne
submergent pas le platier et qu’on puisse s’y
déplacer sans risquer d’être
emporté par une
déferlante.
Sur terre pas grand chose ne pousse sur le sol calcaire si ce ne sont
des cocotiers au pied desquels vivent de gros crabes. Les repas sont
donc peu variés. Pendant la mauvaise saison, les
tempêtes
sont courantes et des cyclones peuvent ravager
l’île. Dans
ce cas la montée des eaux est telle qu’elle
submerge la
terre plate et basse du motu et que le seul refuge possible
c’est
de grimper au sommet d’un cocotier en espérant que
le vent
ne l’arrache pas.
Sur Anchorage Island , une stèle rappelle que Tom NEAL
vécut là. De nos jours, des rangers habitent ici
de mai
à octobre. Ils accueillent, paraît-il, les
voyageurs que
nous sommes avec chaleur et le rez-de-chaussée de leur
maison
est qualifié de « yacht-club
». C’est
plus que rustique comme club et c’est joliment
décoré par les drapeaux
dédicacés des
voiliers qui nous ont précédés. A
l’étage une solide cabane en bois a
été
construite pour résister aux vagues dévastatrices
des
cyclones et pour supporter les vents tempétueux. Les rangers
peuvent se réfugier dans cet abri anti-cyclonique si besoin
est.
La dalle de béton du rez-de-chaussée renferme la
citerne
qui recueille les eaux de pluies. D’autres citernes en
plastique
récupèrent l’eau tombant sur les toits
des autres
cabanons. En ce moment, elles débordent toutes car la saison
des
pluies et des cyclones est à peine terminée et
personne
n’est venu sur Suvarov depuis plusieurs mois. Nous
remplissons
nos bidons et nous rinçons le linge que nous avons
lavé
à bord en veillant à ne pas gaspiller. Une horde
de
moustiques nous entoure : ils n’ont pas eu de chair
fraîche
à déguster depuis si longtemps ! Ils resteront
sur leur
faim car nous avions prévu le coup. Nous sommes en pantalon
et
en bottes et les parties du corps qui restent à nu sont
enduites
de répulsif.
Une exploration d’Anchorage Island nous
amène sur la
côte au vent qui longe la passe. Un cocotier,
secoué par
les fortes rafales de la nuit précédente a
laissé
tombé une grosse noix de coco verte. Nous ne laissons pas
passer
l’occasion de nous régaler. Les noix vertes
renferment
beaucoup d’eau, une eau délicieusement
parfumée et
certainement très nourrissante. La pulpe est fine et souple,
on
la mange à la petite cuillère. Pour avoir de la
noix de
coco râpée, on doit attendre que la noix devienne
marron.
A ce stade du mûrissement, il y a moins d’eau et la
pulpe
s’est épaissie et a durci. Guy en ouvre une
marron, nous
en couperons la pulpe en petit cubes : ce sera parfait pour grignoter
à l’heure de l’apéro.
Jeudi 9 Avril 2009
– Atoll de Suvarov (Cook)
Il a beaucoup plu hier, et le temps ne s’annonce pas meilleur
aujourd’hui. Les prévisions
météo annoncent
un bon créneau de vents pour descendre au sud-ouest vers le
Royaume des Tonga. Le Capitaine décide de partir demain
matin.
Il faudra cinq à six jours pour cette traversée.
Entre deux averses, nous faisons le tour le l’île
à
marée basse. Sur un bateau on fait peu d’exercice
et une
heure de marche dérouille les articulations et entretient
les
muscles. Et comme les requins semblent nous ignorer, nous nageons
autour du bateau. L’eau est si claire que nous voyons la
chaîne et l’ancre une quinzaine de
mètres plus bas.
Dimanche 12 Avril 2009
– Jour de Pâques et 3ème jour de la
traversée vers les Tonga
Vers trois heures du matin, alors que j’étais de
quart,
j’ai réveillé Guy car un grain
s’annonçait. Un énorme cumulus tout
noir depuis la
surface de l’océan jusque très
très haut
dans le ciel venait sur nous. Nous avons juste eu le temps de prendre
un deuxième ris dans la grand-voile et d’enrouler
le
génois pour mettre la trinquette. Ça a
ronflé
à quarante nœuds et Pro’s Per Aim,
malgré sa
voilure réduite, filait à neuf nœuds.
Une heure
après nous relâchions tout : le grain
s’était
éloigné, le vent avait molli et la mer
s’était calmée.
Nous sommes le dimanche 12 avril, le dimanche de Pâques et
l’anniversaire de notre petit-fils Clet, et pour nous,
demain, ce
sera le mardi 14 avril. Vous avez bien lu : nous passerons du dimanche
12 au mardi 14 sans machine à voyager dans le temps
!
Pro’s Per Aim va tout simplement franchir la ligne de
changement
de date de l’Est vers l’Ouest et nous allons par la
même occasion perdre une journée de notre vie. En
2009 il
n’y aura pas de lundi de Pâques pour Guy et
Isabelle.
Jusqu’à présent nous étions
en retard sur la
France. Le soleil se levait pour nous quand on le voyait
disparaître à l’horizon dans notre
lointaine patrie.
A partir de demain, ce sera le contraire : chaque jour nous ferons
partie des premiers sur cette terre à voir le soleil pointer
son
nez et il ne commencera à éclairer la France que
lorsque
que la nuit tombera sur les Tonga où nous devrions arriver
jeudi.
Jeudi 16 Avril 2009
(matin) – En vue du Vava’u Group (Tonga)
Depuis hier nous subissons le passage d’un front occlus. Le
Capitaine m’a expliqué que c’est un
mélange
chaud-froid. Le problème c’est que ce
n’est pas une
simple histoire de variation de température ! La houle est
énorme, de travers et la mer très
agitée. Le vent
souffle entre vingt-cinq et trente nœuds et pour couronner le
tout, nous sommes au près. La conséquence de ce
front
occlus pour le matelot, c’est le mal de mer. Mais que diable
allais-je faire dans cette galère ! On a beau dire : le
plancher
des vaches c’est quand même beaucoup plus
confortable.
Dans la matinée le ciel s’éclaircit et
le vent
mollit. La mer devient moins désagréable. Je
reprends des
couleurs et j’oublie ma mauvaise nuit en apercevant la terre.
Le
groupe des îles Vava’u est en vue. En fin de
matinée
nous longeons les hautes falaises du nord. Bien à
l’abri
de la côte, Pro’s Per Aim est enfin à
plat.
Après dix miles de zigzag entre les îles de cet
archipel
tonguien nous entrons vers seize heures dans la baie très
fermée de Neiafu.
Cette nuit nous dormirons tranquilles !
Jeudi 16 Avril 2009
(après-midi) – Arrivée à
Neiafu capitale du Vava’u Group (Tonga)
La baie de Neiafu est complètement enclavée au
milieu de
l’archipel Vava’u Group. La grande houle du large
ne peut
pas y pénétrer et les falaises la
protègent du
vent. On dit que c’est l’un des rares trous
à
cyclones de la région. Certains y laissent leur voilier sur
un
coffre pendant la mauvaise saison.
Pro’s Per Aim entre doucement dans ce havre naturel. A
l’arrière, le pavillon français claque
au vent. Sur
le hauban tribord, le drapeau tonguien rappelle un peu celui de la
Suisse : c’est le pavillon de courtoisie du pays dans lequel
on
arrive. Sur le hauban bâbord est accroché le
pavillon
jaune d’appel de douane. Tant que nous n’aurons pas
fait
nos papiers auprès des autorités, il restera
là
à flotter au vent.
Sur le quai principal, un porte-containers décharge. Par
radio,
les douanes nous disent d’accoster au quai des
pêcheurs. La
mer est basse et les quais sont bien hauts. Nous réglons nos
pare-battages au maximum de hauteur. Heureusement qu’il
n’y
a pas de houle et que le vent est léger.
Deux officiels montent à bord avec leurs gros godillots
à
semelle noire. Une horreur pour le pont de Pro’s Per Aim !
C’est tellement difficile à nettoyer mais nous ne
disons
rien car il faut éviter de se fâcher avec ces
gens-là.
Le représentant du Ministère de
l’Agriculture
présente son formulaire à remplir. Il faut aussi
lui
verser une taxe de vingt-cinq dollars et trente cents de droits
d’entrée et lui donner nos sacs poubelles
qu’il
déposera dans un container spécial de
quarantaine. Il
manque les trente cents mais il semble content et nous dit que ce
n’est pas grave. Nous comprendrons plus tard qu’il
demandait des dollars locaux et que les dollars américains
qu’il a récupérés lui
convenaient
parfaitement puisque le rapport est de deux pour un !
C’est le tour du douanier maintenant. Il enregistre
l’arrivée de notre voilier dans son grand livre et
demande
si nous avons des marchandises à déclarer.
Quelques
bières, rien ! Il veut descendre dans le carré et
il
regarde autour de lui.
- Vous avez des DVD, nous dit-il.
- Non !
- Et ça ? C’est quoi ?
Il se dirige vers un équipet rempli de livres de poche et en
sort un.
- Ah ! Un livre !
Ce « Ah ! » désappointé est
trop drôle.
Pris de pitié, comme devant un gamin
déçu, Guy lui
offre un des paquets de cigarettes que nous avons pour faire des
cadeaux. Le douanier signale qu’il faudra aller demain
à
l’Office d’Immigration et également au
Ministère de la Santé où nous aurons
une autre
taxe à payer.
Les fonctionnaires quittent le bord et nous le quai pour aller prendre
un coffre un peu plus loin dans la baie. Il y a quarante
mètres
de fond partout donc on ne peut pas jeter l’ancre. Restent
l’annexe à réarmer et le
matériel de
navigation à ranger, ensuite nous pourrons prendre un repos
bien
mérité après notre
traversée de cinq jours.
Vendredi 17 Avril 2009
– Neiafu dans le Vava’u Group (Tonga)
La journée est consacrée aux derniers papiers
d’entrée à faire et à
l’exploration
que nous faisons à terre à chaque fois que nous
arrivons
dans un nouvel endroit.
Le rue principale est goudronnée et munie de trottoirs. Une
plaque commémorative nous apprend que les travaux ont
été faits grâce à des
subventions
européennes. Le Royaume des Tonga est un état
indépendant qui a très peu de ressources et qui
vit
d’une part de l’argent envoyé par ses
expatriés et d’autre part de la charité
européenne. L’Europe a construit et
équipé
l’hôpital par exemple.
Le dépaysement est total dès que nous mettons
pied
à terre. Le costume traditionnel est extrêmement
répandu.
Les hommes portent de longues jupes-paréo noires. Un tablier
de
raphia est entouré autour de leur taille et maintenu par une
cordelette. Il peut être long presque à
traîner sur
le sol ou court cachant juste la partie charnue de leur respectable
individu. Ils portent une chemise ou un polo. Se promener en ville
torse nu est interdit et passible d’amende aux Tonga.
Les femmes doivent avoir les épaules couvertes et cacher
leurs
genoux. Comme les hommes, elles portent parfois un ta’ovala.
C’est comme ça qu’on appelle les
tabliers de raphia.
Mais les élégantes
préfèrent des petites
choses plus légères et plus raffinées.
Du coup, au
lieu de voiler leur derrière, le ta’ovala le met
en valeur
! Beaucoup d’entre elles se déplacent avec un
grand
parapluie qui leur sert d’ombrelle. En Polynésie
Française comme aux Tonga, il est de bon ton
d’avoir la
peau la plus claire possible.
Le fonctionnaire de l’immigration est en uniforme, jupe
grise,
chemise grenat et l’inévitable ta’ovala
de raphia
autour des fesses. Je ne sais pas si c’est très
confortable car ça manque de souplesse. En plus
ça doit
tenir chaud et peut-être même que ça
gratte ! Nous
étions avertis qu’il nous fallait, nous aussi,
être
très décemment vêtus. Je cache donc mes
genoux et
mes épaules et Guy est en pantalon malgré la
chaleur.
Les formalités d’immigration sont rapides. Nous
avons un
visa d’un mois renouvelable. Le premier mois est gratuit. Nos
passeports gagnent un tampon de plus. Depuis trois ans et demi que nous
sommes partis, leurs pages « visa » se sont bien
remplies.
Le fonctionnaire nous souhaite un bon séjour dans le
Vava’u Group et nous dit que nous sommes les premiers de la
saison à arriver à Neiafu, la capitale de
l’archipel.
Il nous reste à trouver l’officier de
santé. Comme
il n’est pas dans le bâtiment des douanes et que
c’est vendredi, on nous dit d’attendre lundi pour
aller
à l’hôpital faire cette
dernière
formalité.
Nous sommes donc libres de nous promener en ville afin de
repérer les endroits intéressants pour les
voyageurs.
La lessive est possible au Coconet Café. On peut aussi
s’y
connecter à Internet mais un concurrent,
l’Aquarium
Café, offre juste en face du mouillage un réseau
wifi que
nous pourrons capter sur Pro’s Per Aim : ce sera plus
pratique.
Il y a un distributeur de billets dans la rue principale. La monnaie
tonguienne s’appelle le pa’anga. Un
pa’anga vaut
quarante centimes d’euros.
Le marché est tout près du quai des cargos. Des
locaux y
proposent leur production. C’est peu varié. Mina
nous
interpelle, nous allons devenir « ses » clients
pour tout
notre séjour. Elle est souriante, gentille. Elle se
lève
le matin vers cinq heures pour préparer ses nombreux enfants
pour l’école et faire un peu de ménage
avant
d’aller vendre ses fruits et ses légumes au
marché
où elle reste jusqu’en fin
d’après-midi.
La boulangerie est dans une maison particulière non loin de
la
cathédrale. Aucune pancarte ni vitrine ne
l’indique. La
boulangère est toute fière de proposer des
«
baguettes » qu’elle dit «
françaises ».
Nous la complimentons mais pour être sincères,
ça
ne vaut pas la vraie baguette de chez nous, même si
c’est
bien meilleur que le pain industriel des supermarchés
français.
De l’autre côté de la ville,
après dix
minutes de marche, nous dénichons du poulet
congelé dans
une cabane où se trouvent trois gros congélateurs
ne
contenant que de la viande. Il n’y a rien d’autre
dans
cette boutique si on peut appeler ça une boutique !
Lundi 20 Avril 2009 -
Neiafu dans le Vava’u Group (Tonga)
Comme promis, Jean, le patron du Coconet Café
emmène Guy
sur sa moto jusqu’à l’hôpital
pour faire les
dernières formalités auprès du
Ministère de
la Santé. Je les attends dans la rue en prenant des photos
de
tonguiens en costume traditionnel.
Guy revient mi-furieux, mi-rigolard. La taxe a beaucoup
augmenté
et il s’est étonné auprès du
fonctionnaire
d’avoir à verser quelque chose alors que ce sont
nos
impôts qui ont payé la construction et
l’équipement de leur hôpital.
L’officier de
Santé, gêné, lui a montré
les directives
officielles. La taxe est passée à cent
pa’anga
depuis le 1er janvier dernier et cette grosse augmentation serait due
à LA crise. Il paraît que l’Europe ne
donne plus
autant de sous qu’avant !
Soit, va pour les cent pa’anga. Après tout, ce
n’est que quarante euros !
Guy regarde le papier des directives de plus près.
- Je ne comprends pas, dit mon Capitaine à
l’officier de
Santé, c’est marqué 200
pa’anga et pas 100 !
- 200 pa’anga, répond le fonctionnaire,
c’est si
j’avais du me déplacer
jusqu’à votre voilier
pour percevoir la taxe. Comme vous êtes venus ici, ce
n’est
que 100 pa’anga.
C’est toujours bon à savoir ! Nous
préviendrons les copains qui suivent !
Mardi 21 Avril 2009 -
Neiafu dans le Vava’u Group (Tonga)
Nous avons rendez-vous pour deux plongées successives avec
le
club Dive Vava’u. Paul, le moniteur est un papalagni.
«
Papalagni » signifie « celui qui est
arrivé en
pirogue volante ». Paul est américain comme la
plupart des
papalagni installés aux Tonga.
Nous chargeons notre matériel à bord de son
bateau
à moteur et nous sortons de la baie de Neiafu à
vitesse
réduite. Ici la limite maximum des cinq nœuds est
respectée. Une fois passées les balises de sortie
de la
baie, il accélère, cap au 270°. La
plongée est
prévue sur les dernières îles, quinze
kilomètres environ plus à l’ouest.
Paul est accompagné de trois Tonguiens. L’un deux
plongera
avec nous et les deux autres garderont le bateau qui ne peut pas jeter
l’ancre car il y a trop de fond, les côtes de
l’îlot étant accores.
Pour cette première plongée depuis neuf mois,
nous devons
nous réhabituer à jouer au poisson.
J’ai beau vider
mon gilet de son air, je ne réussis pas à
descendre.
C’est classique ! Quand on a pas plongé depuis
longtemps,
on dégonfle mal ses poumons et on flotte. Paul me redonne un
plomb et doucement je m’enfonce dans le bleu. Quant
à Guy,
ses tympans le font souffrir. Il suit la palanquée quelques
mètres plus haut le temps de réussir à
décompresser et à faire passer ses oreilles comme
on dit.
Le corail est assez pauvre sur ce site et les poissons peu nombreux.
L’intérêt de l’endroit ce sont
les multiples
cheminées et tunnels dans lesquels on se faufile.
De retour au bateau, il faut remonter à bord en grimpant
à l’échelle tout en étant
chargé du
matériel qui pèse un âne mort. Je suis
encore dans
l’eau, attendant mon tour accrochée à
la
plate-forme arrière. Un des Tonguiens resté sur
le bateau
me signe de me retourner. Je sens alors qu’il
m’attrape par
le gilet. En moins d’une seconde, je suis assise sur la
plate-forme. Sans effort apparent ce grand costaud a soulevé
mes
50 kg et mon matériel pour m’asseoir sur la jupe.
La
manœuvre a fait rire tout le monde d’autant plus
que
j’ai poussé un petit cri de surprise. Les
Tonguiens sont
renommés pour leur carrure imposante et leur grande force
physique. Je connais mal le rugby mais il paraît que dans
l’équipe qu’ils forment avec les
Fidjiens, ils sont
les piliers et que les Fidjiens, plus légers et plus
rapides,
sont ceux qui galopent avec le ballon pour aller le poser entre les
piquets. Que les amateurs de rugby pardonnent mon ignorance et mes
erreurs !
Pendant l’heure de repos entre les deux plongées,
la
palanquée se désaltère et chacun
savoure une
banane mûre à point. Le bateau se
déplace lentement
sur le site dit « des doigts » à cause
de la forme
du massif corallien qui descend vers le fond comme les doigts
d’une main posée à plat.
Nous sommes déjà plus à
l’aise et moins
gourmands en oxygène que tout à
l’heure. Le corail
est beaucoup plus riche et habité de minuscules poissons.
L’un d’entre eux ressemble à une feuille
morte.
C’est un camouflage extraordinaire.
Jeudi 23 Avril 2009 -
Neiafu dans le Vava’u Group (Tonga)
Nous décidons de quitter la baie de Neiafu pour aller
mouiller
dans celle de Port Mourelle sur la côte ouest de
l’îlot Kapa. Cette baie tient son nom de
l’Espagnol
Don Francisco Antonio MOURELLE qui découvrit
l’archipel en
1781. Il jeta l’ancre dans la grande baie du nord-ouest de
l’archipel où nous avons fait notre seconde
plongée
et appela l’endroit Port Refuge.
La baie de Port Mourelle est bien abritée à
l’intérieur du Vava’u Group. Elle est
bordée
par une belle plage de sable blanc.
Nous installons le taud de soleil au-dessus du pont pour faire la
sieste à l’ombre. Un « bonjour
» sonore
accompagné du bruit d’un moteur nous sort de la
couchette.
Le skipper se présente. Il s’appelle
André et il
vit avec Sandra sur son voilier depuis une petite dizaine
d’années dans le Pacifique Ouest. Ils ont
décidé de s’installer aux Tonga
où ils se
sont fait des amis parmi les Tonguiens. Comme Sandra est australienne
et qu’aux Tonga, on parle anglais, André
n’a pas
pratiqué sa langue maternelle depuis bien longtemps. Quand
il a
vu le pavillon français flotter à
l’arrière
de Pro’s Per Aim, il n’a pas
résisté.
C’est un grand bavard. Il est intarissable et actionne sans
arrêt sa marche avant puis sa marche arrière pour
rester
à notre hauteur. Au bout d’une demi-heure, Sandra
s’impatiente et André se décide
à mouiller
un peu plus loin.
A peine son ancre au fond, il revient en annexe et continue
à
parler et parler et encore parler … Il était
vraiment en
manque !
Au milieu de tous ses discours, il nous conseille d’aller
à la grotte Swallows Cave et de ne pas oublier palmes,
masque et
tuba. Nous irons donc demain.
Vendredi 24 Avril 2009
– Port Mourelle dans le Vava’u Group (Tonga)
Située à la pointe nord de
l’île Kapa, cette
grotte ne peut être atteinte qu’en bateau. Elle
vaut
vraiment le détour. Une large faille entame la falaise, la
grotte est mi-aérienne, mi-sous-marine. Chacun notre tour
nous
gardons l’annexe à
l’extérieur, car il y a
trop de fond pour jeter le grappin, et nous nous mettons à
l’eau avec le masque et les palmes. Il fait sombre ; de
curieuses
taches de lumière se déplacent rapidement sous
l’eau. Il faut plonger en apnée pour voir que ce
sont des
milliers de petits poissons argentés qui vont et viennent
à toute vitesse, changeant de direction tous ensemble comme
s’ils n’étaient qu’un. Les
bancs
s’écartent quand on plonge au travers pour se
reformer
immédiatement. C’est impressionnant !
Finalement, l’entrée est assez large et
suffisamment
profonde pour que nous puissions pénétrer dans la
grotte
avec l’annexe. Nous en sommes chassés par les gaz
d’échappement d’un bateau local qui
emmène
des touristes faire le tour des attractions naturelles du
Vava’u
Group. Ils viennent d’un bateau de croisière qui
fait une
escale d’une journée à Neiafu. Ce soir,
le calme
reviendra sur la petite capitale de l’archipel.
Au retour sur Pro’s Per Aim, nous apercevons une quinzaine de
personnes sur la plage de Port Mourelle.
André et Sandra qui étaient à terre
également, reviennent vers nous et nous demandent de
l’aide. Le bateau tonguien qui a
débarqué
d’autres touristes du paquebot est
échoué sur la
plage car le Tonguien n’a pas tenu compte des
marées. Il
ne pourra repartir que dans quelques heures quand sa barque flottera
à nouveau. Les touristes sont furieux de ce manque
d’organisation et ont très peur de louper le
départ
du paquebot qui doit lever l’ancre dans
l’après-midi.
Comme notre annexe est plus grande et mieux motorisée que
celle
d’André, ce dernier charge Guy de transporter la
dizaine
d’Allemands de la plage à son voilier et
lui-même
les ramènera à Neiafu à son bord.
Venus dans une
barque à moteur, les touristes allemands feront le retour
sur un
bateau à voile. Cela leur fera des souvenirs.
Pro’s Per Aim reste dans la baie de Port Mourelle. Les pluies
diluviennes de l’après-midi permettent de refaire
tous les
pleins d’eau. Nous économisons le dessalinisateur
car il
donne des signes de fatigue. Nous ne pourrons pas le faire
réparer avant d’être en Nouvelle
Zélande en
novembre prochain.
Samedi 25 Avril 2009 -
Neiafu dans le Vava’u Group (Tonga)
La météo se dégrade. Un vent
d’ouest est
annoncé et le mouillage de Port Mourelle ne nous offrira
plus
l’abri souhaité. De plus André et
Sandra nous ont
invités dimanche matin à assister à un
office
religieux et à partager ensuite le repas avec une famille
tonguienne à Neiafu.
Nous quittons donc la baie de Port Mourelle pour prendre un coffre dans
celle de Neiafu. Nous y retrouvons nos amis Jean et Claude qui ont
été invités eux aussi. Comme cadeau,
ils
apporteront une bouteille de vodka et des cigarettes et nous offrirons
des boîtes de corned beef, des sardines et
également des
cigarettes.
Nous avons compris qu’André et Sandra connaissent
cette
famille tonguienne depuis leur premier passage aux Tonga il y a une
petite dizaine d’années. Ils sont
restés en contact
et sont revenus à la mort de la grand-mère et
femme du
patriarche Peter. Les enterrements coûtent une vraie fortune
aux
Tonga et la famille, qui ne roulait déjà pas sur
l’or, a été ruinée. Ce doit
être
à ce moment-là que André a
été
adopté par Peter et qu’il est devenu, de ce fait,
le
n°2 de la famille. Aux Tonga, le respect envers les anciens est
encore très fort. André est donc le fils adoptif
de Peter
au sens polynésien du terme. En tant
qu’aîné,
il a des droits sur le reste de la famille mais il a aussi des devoirs,
toute médaille ayant son revers. C’est lui, par
exemple,
qui paie pour la scolarité du petit-fils de Peter. Il faut
savoir que l’école est confessionnelle et payante
aux
Tonga. Les enfants des familles pauvres ne peuvent pas aller
à
l’école.
Dimanche 26 Avril 2009 -
Neiafu dans le Vava’u Group (Tonga)
Vers 9h André passe nous chercher au bateau. Il
s’est
vêtu d’un pantalon noir, d’une chemise
à
manches longues et du fameux ta’ovala, ce tablier en raphia
qui
tient à la taille à l’aide
d’une ceinture de
corde. En tant que Tonguien adopté, il se couvre les fesses
et
le bas-ventre comme les autres hommes.
Sur ses conseils, Claude et moi avons mis une jupe longue et un haut
dont les manches cachent bien les coudes. Quant à Jean et
Guy,
ils sont en pantalon long et chemises à manches courtes.
Sur le terrain de Peter, nous entrons dans l’abri couvert de
tôles où les hommes de la famille se
réunissent
pour boire le kava tout en se livrant aux palabres dominicales. Le kava
est la drogue douce du Pacifique. Elle est extraite des racines
d’un poivrier et a des effets hypnotiques et euphorisants,
semble-t-il, quand on en boit beaucoup.
Nous laissons nos sandales à la porte pour ne pas salir les
nattes qui sont posées à même le sol de
terre
battue. Les nattes et le récipient contenant le kava sont le
seul mobilier. Huit hommes sont assis en rond et en tailleur. Nous
faisons le tour en suivant André pour les saluer et nous
déposons nos présents à
côté de
Peter. On nous avait prévenus qu’il ne fallait pas
les
donner de la main à la main car, aux Tonga, on doit
être
libre d’accepter ou non un cadeau. Peter nous indique
où
nous asseoir et nous fait servir notre bol de kava. Ça a le
délicieux petit goût terreux du Smecta et
ça en a
aussi la couleur. Nous n’en buvons pas assez pour ressentir
les
effets relaxants.
Soudain un bruit fort et sourd retentit. Un homme frappe un tronc
d’arbre creusé avec une masse en bois pour appeler
la
famille à l’office. A défaut de
cloches, on utilise
ce moyen ancestral de communication pour rassembler les
fidèles
à l’église qui a
été construite par
Peter sur son propre terrain. C’est une grande
pièce dont
les murs sont peints en blanc et le sol recouvert de nattes
colorées. L’autel, décoré de
fleurs
fraîches et de dentelles est à
l’opposé de la
porte principale. Comme dans la salle du kava, il n’y a aucun
meuble et on s’assoit par terre en tailleur. Dur, dur, pour
nos
pauvres articulations européennes ! Et pas question
d’étendre les jambes, ce serait de la
dernière
incorrection ! Heureusement nous nous lèverons
régulièrement au cours de la
cérémonie
religieuse. C’est un office méthodiste, le
prêtre
parle en tongan, parfois d’une voix calme et douce, parfois
sur
un ton coléreux en hurlant presque. Ses sermons et ses
lectures
sont ponctuées par de beaux chants polyphoniques.
Nous sommes au fond de la salle. Les enfants sont devant, sages
à ce qu’il me semble, mais, à un
moment, la mamie
à la robe bleue et au chapeau noir qui est juste
derrière
eux saisit sa longue baguette et frappe un garnement sur
l’épaule. Il avait du faire une bêtise !
Après l’office, comme le repas n’est pas
tout
à fait prêt, on nous invite à visiter
les lieux. Il
a plu hier : le terrain est boueux pour la plus grande joie des cochons
qui, comme partout ailleurs, se promènent en
liberté.
André en a dressé un comme un chien. A sa
demande, le
goret se couche et grogne de plaisir sous les caresses.
A gauche de l’escalier conduisant au fale principal construit
sur
pilotis, se trouve un petit potager entouré d’un
grillage
pour le protéger des cochons et des chiens
errants. A
côté du fale, la cuisine est un simple abri de
tôles
très aéré. Le feu crépite
à
même la terre et des barres de métal supportent
les
gamelles. Nous sommes si loin des cuisines
aménagées
occidentales. Aux Tonga le Moyen Age côtoie la
modernité :
ça fait parfois un drôle d’effet !
Un autre abri sommaire est construit au dessus d’un trou. Il
offre l’intimité nécessaire
aux petits et
gros besoins. Quand le trou est plein, on en creuse un autre un peu
plus loin et on déplace l’abri au-dessus.
Neuf personnes vivent dans ce dénuement : pas de meubles et
surtout pas de frigo dans ce pays où il fait si chaud.
Dans la pièce à vivre, les femmes ont «
mis la
table ». Comme il n’y a pas de table, une nappe en
dentelle
est étalée sur le plancher. Sur la nappe, six
verres
remplis d’une purée de papayes chaudes et un plat
contenant du taro, de l’igname et du fruit de
l’arbre
à pain. Eva, la fille cadette de Peter est assise par terre
et
elle touille dans un gros faitout un mélange
d’épinards locaux, de lait de coco et de morceaux
de
viande.
Nous nous asseyons, Jean, Claude, André, Sandra, Guy et moi
sur
le sol autour de la nappe, surpris qu’il n’y ait
rien de
prévu pour nos hôtes. Nous comprendrons
qu’aux
Tongas et en Océanie d’une façon
générale, les invités commencent le
repas seuls.
Ensuite c’est le tour des hommes puis en dernier, les femmes
et
les enfants.
Nous communiquons surtout par gestes car Peter ne connaît que
quelques mots d’anglais. Le repas se termine. Nous remercions
chaleureusement nos hôtes qui nous invitent à
revenir
quand nous voudrons. Eva nous offre à chacun un tapa.
C’est un morceau d’écorce
tapée et
travaillée pour devenir aussi souple que du tissu. Eva a
peint
dessus des motifs polynésiens avec une teinture marron
naturelle. Nous faisons un don à Peter, le chef de famille,
pour
son église et nous rentrons sur Pro’s Per Aim,
heureux de
ce dimanche si habituel pour eux mais si particulier pour nous.
A ceux qui s’inquiètent pour notre
système
digestif, je précise que nous ne serons pas plus malades
cette
fois-ci que les autres fois où nous avons mangé
de la
cuisine locale. Il faut croire que nous sommes habitués ! La
tourista, comme son nom l’indique, c’est pour les
touristes
… et nous, nous sommes des voyageurs, ce qui laisse le temps
à l’organisme de s’adapter.
Mardi 28 Avril 2009 -
Neiafu dans le Vava’u Group (Tonga)
Le soleil vient à peine de se lever. Dans un demi-sommeil
nous
entendons de la musique. La mélodie est
répétitive
et triste. On dirait une fanfare qui se déplace …
Pas le courage de se lever. Il est trop tôt.
Nous restons toute la journée à bord de
Pro’s Per
Aim. En fin d’après-midi, la musique retentit
à
nouveau, lancinante, funèbre. Une procession semble passer
sur
la route qui longe la côte. Je prends les jumelles et Guy
l’appareil photo avec le téléobjectif.
Avec les « yeux qui rapprochent » nous voyons
mieux. Une
trentaine de musiciens en costume traditionnel ouvrent la marche avec
leurs cuivres rutilants sous le soleil doré de cette fin de
journée. Leur jupe-paréo bleu ciel est recouverte
d’un petit ta’ovala.
Après la fanfare, vient une camionnette blanche,
décorée de fleurs. Une natte la recouvre sur
toute sa
largeur et continue sur une dizaine de mètres à
l’arrière soutenue par des tonguiens et des
tonguiennes
tout de noir vêtus et ceints à la taille du
ta’ovala
traditionnel.
Seule, un peu plus loin, une femme tient le portrait d’un
homme le long de son coeur.
Un groupe recueilli et habillé de noir ferme la procession.
Une heure plus tard, André et Sandra passent nous voir
à
bord. Ils sont en noir eux aussi et nous racontent qu’ils
étaient à l’enterrement dont nous avons
vu la
procession vers le cimetière. Les festivités
avaient
commencé le matin de bonne heure et venaient juste de se
terminer. Cela coûte une fortune à la famille qui
s’endette souvent fortement pour payer
l’enterrement, la
fanfare, et nourrir les nombreux proches et amis toute la
journée.
Les tombes sont parfois regroupées dans des
cimetières
mais beaucoup d’entre elles sont sur le terrain familial
à
côté de la maison comme en Polynésie
Française. Ce sont de véritables œuvres
d’art. Elles sont fleuries harmonieusement sur
toute leur
surface et un grand tableau de tissu représentant des motifs
géométriques colorés est
placé à la
tête de la tombe. Des rideaux ouverts et retenus par une
cordelette encadrent ce tableau donnant l’impression
d’une
scène de théâtre.
Mercredi 29 Avril 2009 -
Neiafu dans le Vava’u Group (Tonga)
Plutôt que de faire le tour de l’île
principale en
voiture avec un tour-opérateur officiel, André
nous fait
profiter de ses amis aux Tonga. Lynn est la cousine d’Eva, la
sœur adoptive d’André. Elle
possède une
voiture où nous pouvons loger à sept.
Nous voilà donc partis avec Lynn au volant, nos amis
voyageurs
Jean et Claude et bien sûr avec André et Sandra.
L’intérieur des terres est vallonné et
couvert
d’un bush dense et fertile. Quelques villages, des maisons
isolées, l’ensemble paraît pauvre.
Seules les
églises, méthodistes en majorité, sont
en bon
état et bien entretenues … et elles sont vraiment
très nombreuses.
Nous pique-niquons sur les pentes du Mont Talau. Nous avons
acheté au passage au marché de Neiafu un plat
préparé.
Le Mont Talau est tabulaire. Son sommet, une large surface plane domine
la baie de Nieafu cent trente mètres plus bas. Les
légendes tonguiennes racontent qu’il y a
très
très longtemps, aux Samoa, des esprits malicieux regardaient
au
loin par-delà les mers du haut de leurs montagnes. Leurs
sommets
en étaient si élevés qu’ils
pouvaient tout
voir autour d’eux excepté quand ils regardaient au
sud
vers les îles Tonga. Sur le chemin de leur regard se dressait
le
Mont Talau.
Une nuit, car les esprits ne peuvent sortir que lorsque le soleil est
couché, ils décidèrent de saper cette
fière
montagne tonguienne et de rapporter le sommet chez eux aux Samoa.
Leur forfait fut découvert et les habitants
rusèrent pour
faire croire aux esprits que le jour allait se lever. Les voleurs
quittèrent si précipitamment les lieux
qu’ils
laissèrent le sommet tronqué du Mont Talau non
loin de
là où ils l’avaient
découpé.
Voilà pourquoi le sommet actuel du Mont Talau est plat. On
dit
que, Lotuma , la petite île toute proche, est
l’ancien
sommet de ce qui fut jadis la plus haute montagne du Vava’u
Group.
Samedi 2 Mai 2009 -
Taunga dans le Vava’u Group (Tonga)
Hier, nous avons quitté la baie de Neiafu pour un joli petit
mouillage à l’abri de l’îlot
Mala. Ce matin,
nous levons l’ancre pour explorer une autre île du
Vava’u Group. Depuis trois-quatre heures nous testons des
mouillages différents et nous repartons. L’ancre
accroche
mal ou alors il n’y a pas la place pour éviter si
jamais
le vent venait à tourner.
Taunga se profile devant l’étrave. Le site est
magnifique,
la côte est déserte et il n’y a personne
au
mouillage. La couleur de l’eau, sa limpidité, tout
invite
à faire escale ici. Mais l’ancre ne
s’enfonce pas.
Il y a trop peu de sable sur la dalle de corail.
D’après les prévisions
météo, le vent
devrait être faible dans les jours à venir. Nous
allons
donc mettre une bonne longueur de chaîne et affourcher avec
une
seconde ancre, histoire de dormir tranquilles.
L’eau est si claire que nous voyons l’ancre et la
chaîne au fond depuis la surface. De nombreuses
étoiles de
mer sont posées sur le sable. Nous plongeons pour les voir
de
près. Elles ont la taille fine et cinq longs doigts de
velours
bleu roi. Quelle élégance !
Lundi 4 Mai 2009 - Tapana
dans le Vava’u Group (Tonga)
Pro’s Per Aim continue sa découverte des
îlots du
Vava’u Group. Aujourd’hui l’ancre
s’est enfouie
dans une bonne épaisseur de sable blanc au nord de
Tapana.
La chaîne, qui racle le fond au gré du vent, fait
éviter le bateau et dérange d’autres
étoiles
de mer. Celles-ci sont vertes, massives et trapues, beaucoup plus
imposantes que les bleues du mouillage de Taunga.
Dans la baie de Tapana sont installés depuis une vingtaine
d’années deux couples d’occidentaux.
Larry et Shery sont américains. Larry propose des coffres
aux
voiliers de passage et Shery vend ses peintures. Ils vivent sur une
maison flottante dont Shery a décoré les murs de
ses
œuvres. En ce moment elle est aux Etats-Unis et nous invitons
Larry, qui se sent seul, à boire un verre sur
Pro’s Per
Aim. Il vient avec une bouteille de la bière qu’il
fabrique. Il la fait à partir d’une poudre
qu’il
mélange à de l’eau et fait
macérer. Je
n’en bois pas mais Guy apprécie …
Les deux autres occidentaux sont des espagnols. Ils ont construit une
grande pièce ouverte sur la baie où ils font
restaurant.
Ils ont aussi deux petits fale pour les touristes qui aiment les
vacances au calme dans des endroits ayant gardé leur
authenticité.
Mercredi 6 Mai 2009 -
Tapana dans le Vava’u Group (Tonga)
Eduardo et Maria, les Espagnols de Tapana comme on les appelle ici,
servent des spécialités de leur lointaine patrie.
Eduardo
fait penser à Robinson Crusoé. Maigre, les
muscles secs,
il porte des cheveux longs mal peignés et une barbe
qu’il
doit rarement entretenir. Maria parle bien français car ils
ont
passé deux ans en Polynésie où ils
étaient
arrivés en voilier. Elle y a travaillé dans un
hôtel.
Nous dînons chez eux de tapas, tortillas et d’une
bonne
paella aux fruits de mer. Pour clore la soirée, Eduardo
chante
quelques mélodies brésiliennes en
s’accompagnant
à la guitare. Il paraît que Maria danse
parfois le
flamenco mais ce soir nous sommes les seuls clients car c’est
le
tout début de la saison : nous étions
d’ailleurs le
premier voilier à faire notre entrée dans le
Vava’u
Group que nous quitterons dans quelques jours pour Wallis.