Jour
après jour, Isabelle
rédige le journal de notre voyage. Adapté pour
la radio
depuis mai 2008, voici les textes ayant
été
diffusés.
PRO’S
PER AIM A WALLIS
du
12 mai 2009 au 12 juin 2009
Mardi 12 Mai 2009
– Départ de Neiafu dans le Vava’u Group
(Tonga)
Depuis deux jours nous sommes revenus mouiller dans la baie de Neiafu
où nous avons fait nos derniers préparatifs avant
de
hisser les voiles vers de nouvelles aventures.
Il nous fallait acheter au marché des fruits et des
légumes frais, faire une lessive à la laverie et
dire au
revoir à nos amis André et Sandra.
Ce matin il nous reste à effectuer les formalités
de
sortie du territoire tonguien. Les douanes auraient voulu revoir le
bateau à quai. En insistant, Guy réussit
à obtenir
tous les formulaires dûment tamponnés sans que
nous ayons
à coller Pro’s Per Aim sur leur quai fait pour des
cargos
et pas pour notre beau voilier. Pour notre entrée dans le
port
suivant, ces démarches sont obligatoires. En fin de
matinée l’annexe est remontée sur les
bossoirs sous
le portique, le moteur hors-bord est solidement fixé sur le
balcon arrière et nous larguons les amarres pour Wallis.
Comme d’habitude une ligne de traîne court dans le
sillage.
Mangera-t-on du poisson frais pendant cette navigation ou bien
faudra-t-il se contenter de corned-beef ? Quoi qu’il en soit
je
n’ai pas très faim. La houle est forte et
croisée
et une vague nausée me fait somnoler.
Tout à coup, la ligne se tend et vibre comme une corde de
piano.
Le caoutchouc qui sert d’amortisseur est tendu à
se
rompre. Le Capitaine met le bateau à la cape pour
l’arrêter de façon à ramener
la bête
plus facilement. Elle est lourde et se débat. Ça
y est,
la voici au ras de la jupe : c’est un gros mahi-mahi, un
mâle, le plus gros que nous n’ayons jamais
pêché. Plus d’un mètre
cinquante ! Pour
pouvoir le hisser sur le pont, je le saoule avec une rasade de
whisky. C’est très efficace. Ivre morte,
la dorade
coryphène est remontée à bord. Reste
à la
débiter et à nettoyer ensuite le sang qui,
inévitablement, est projeté partout autour. Nous
avons de
quoi manger pour plusieurs jours mais ce soir une banane me suffira car
j’ai l’estomac à l’envers.
Jeudi 14 Mai 2009
– En mer entre Wallis et les Tonga
Une fois de plus nous allons plus vite que prévu et il faut
réduire la voilure pour ralentir le bateau. La passe
d’entrée à Wallis n’est pas
facile. Il est
conseillé de la prendre à
l’étale de
marée basse et de jour évidemment.
Nous avons toutes les informations qui nous manquaient, en particulier
les horaires de marées grâce à Jeanne
et Michel.
Nous n’avons encore rencontré ni Jeanne ni Michel,
mais
nous sommes en contact avec eux depuis quelques temps par la magie
d’Internet.
Jeanne a découvert notre site par hasard en surfant sur le
web.
Elle nous a contacté par mail en nous racontant
qu’elle
avait fait une transat avec ses parents quand elle était
adolescente. Son séjour de quelques mois dans les Antilles
lui
avait laissé d’excellents souvenirs. Depuis deux
ans elle
vit à Wallis et nous a invité à y
venir, nous
donnant envie de faire escale dans cet atoll français connu
des
philatélistes et des fonctionnaires expatriés,
peu
fréquenté par les navigateurs et
complètement en
dehors des circuits touristiques. Elle nous a
donné les
coordonnées de Michel qui assure la veille radio pour la
sécurité maritime autour de Wallis. Nous avons
donc
écrit à Michel qui nous a dit dans sa
réponse tout
ce qu’il faut savoir quand on arrive en bateau dans
l’île où il vit depuis vingt ans.
Vendredi 15 Mai 2009
– Arrivée à Wallis
Dans une heure environ nous serons devant la passe. Il fera jour mais
le ciel est chargé de lourds nuages d’un gris peu
engageant. Nous sommes à portée de VHF de
l’île et nous appelons Michel. Il est
très tôt
mais il attend notre arrivée et répond
aussitôt.
D’après lui, la passe est praticable. La brise,
sur
l’île, est légère et les
grains ne
l’ont pas atteinte. Un mouillage devant Mata Utu, la ville
principale, est donc possible. Quand le vent d’Est forcit, il
devient intenable à cause du clapot.
Plus nous approchons plus le temps se couvre. A quelques centaines de
mètres de l’entrée théorique
de la passe, un
grain s’abat sur nous réduisant
considérablement la
visibilité. Nous apercevons la masse noire d’un
îlot, bas sur l’eau. Ce doit être celui
situé
à droite de la passe. Mais de balises … point !
Pas plus
que d’alignement. Nous tournons et retournons devant les
brisants
sous la pluie en nous usant les yeux sur l’horizon si proche
et
si gris. La pluie finit par se calmer un peu et nous voyons un peu plus
loin, assez pour repérer l’épave qui,
d’après la carte, est à gauche de la
passe.
L’îlot à droite,
l’épave à
gauche, nous nous approchons. Aux jumelles je découvre enfin
une
première balise, une verte qu’il faudra laisser
à
tribord, puis une rouge. La houle s’apaise d’un
seul coup,
nous sommes dans la passe. C’est le tout début de
l’étale de marée basse. Le courant est
quasi nul,
d’autant plus qu’en ce moment les coefficients de
marées sont faibles. Maintenant que nous l’avons
trouvée, c’est facile.
Une fois rentrés dans le lagon, nous suivons le balisage des
cargos qui mène sur la côte Est vers Mata Utu. Le
vent
forcit de plus en plus à cause des grains qui se
succèdent. Nous rappelons Michel avec la radio. Comme le
mouillage de Mata Utu sera très inconfortable, il nous
propose
celui de Gahi qui est un peu plus au sud et beaucoup mieux
abrité des alizés. Il viendra nous chercher en
voiture
pour nous emmener faire les papiers à la douane et
à la
gendarmerie.
Merci Michel !
Les rares voyageurs qui font le tour du monde en voilier en passant par
Wallis, ont donné un surnom à Michel : le Saint
Bernard
des Navigateurs !
L’ange gardien des plaisanciers et des quelques
pêcheurs de
l’île peuvent compter sur sa veille radio 7j/7.
Pour les
nouveaux arrivants, son aide est la bienvenue pour prendre la passe qui
n’est pas toujours facile. Sa
disponibilité est
extraordinaire. Non seulement il fait le taxi pour que nous puissions
faire nos formalités d’entrée
rapidement mais il en
profite pour nous montrer les alentours de Mata Utu et de Gahi
où nous sommes mouillés.
Partout où nous passons, l’accueil est chaleureux.
Nous
sommes le premier voilier de la saison. Comme Wallis est une petite
île, à l’écart des grandes
routes maritimes
et aériennes du Pacifique, les habitants sont contents de
voir
des têtes nouvelles, un peu curieux aussi. On veut savoir
d’où nous venons, combien de temps nous resterons.
Nous resterons aussi longtemps que nous serons bien. Le
séjour
promet d’être agréable dans ce
territoire
français situé presque aux antipodes de la
métropole. Il pourrait bien durer plusieurs semaines.
Samedi 16 Mai 2009
– Halalo sur Wallis
Nous quittons le mouillage de Gahi où nous sommes depuis
hier
pour celui d’Halalo. Nous y serons sous le vent de
l’île, bien à l’abri des
alizés. Et
puis Michel habite dans la baie d’Halalo. Il va en courses
tous
les jours à Mata Utu et nous y emmènera
à chaque
fois que nous en aurons besoin.
Il est quinze heures. Nous avons rendez-vous avec Jeanne au
ponton. Nous allons faire sa connaissance, celle de Manu, son mari, et
d’Emmeline leur bébé. Sourires,
embrassades et nous
voilà dans la benne de leur pick-up. Ils habitent au nord de
Wallis à vingt minutes de route d’Halalo. Nous
passons la
soirée avec eux et Manu nous ramène de nuit.
Heureusement
que nous avions pensé à laisser des
lumières
à bord pour retrouver notre « chez nous
» dans le
noir.
C’est ça l’accueil à Wallis !
Durant tout
notre séjour ce sera la même chose. Un vrai
bonheur !
Mercredi 20 Mai 2009
– Halalo sur Wallis
C’est le mois de mai … le mois de Marie pour les
catholiques. En France la coutume est oubliée mais ici, les
processions avec une statue de la Vierge se succèdent dans
tous
les villages de Wallis au cours du mois.
Nous sommes mouillés dans la baie du village
d’Halalo.
Pour débarquer, nous descendons au ponton de la station
d’hydrocarbures. Les employés nous ont
repérés et nous en connaissons plusieurs avec
lesquels
nous avons discuté. Ils habitent tous dans le village
d’Halalo et bénéficient d’un
« emploi
foncier ». D’après ce que nous avons
compris, le
terrain de la station appartient au village qui l’a
loué
à condition que les employés soient
recrutés parmi
les villageois.
Aujourd’hui tout le monde est au travail. Quand je dis
«
travail », je ne pense pas aux quelques ouvriers de la
station !
Il s’agit de tous les habitants du village qui
préparent
la venue de la Vierge à Halalo. Dans deux jours, la statue
de
Marie se promènera dans les chemins du village qui sont
décorés pour la circonstance. Sur le
bas-côté, tous les mètres, un costaud
fait un trou
avec une barre à mine. D’autres ont
coupé des
branchages et les apportent dans la benne de leur pick-up. Chaque trou
sera garni d’un feuillage.
Pour encourager les travailleurs, un scooter circule des uns aux autres
avec un panier fait d’une palme de cocotier et contenant du
manioc encore tiède et … du chien … On
nous en
propose au passage. Le morceau qu’on me donne est
très
gras. Je plante mes dents dans le petit bout de viande. Le
goût
n’est pas désagréable, un peu fort
peut-être !
Nous continuons notre promenade vers le centre du village. Les routes,
en terre battue, nous mènent à
l’église, un
grand bâtiment de corail noir. Une tonnelle de branchages et
de
tissus colorés a été
édifiée sur
l’allée devant le seuil afin de décorer
l’église pour l’arrivée de la
Vierge au
village. La porte est ouverte. Un homme, étalé de
tout
son long, dort sur le carrelage au milieu du passage. Il ronfle si bien
qu’il ne se réveille qu’après
notre passage
à côté de lui. Il s’assoit
pour nous saluer
et nous raconte que ce sont les hommes et les femmes du village qui ont
construit cette chapelle. Ce que nous appelions «
église
» tellement le monument est imposant, est en fait une
chapelle :
la chapelle Sainte Jeanne d’Arc ! Elle a
été
achevée en 2000. Les villageois ont mis quatre ans
à la
construire. Ils ont même remblayé le lagon pour
gagner
quelques dizaines de mètres sur la mer. La
décoration du
plafond est impressionnante. Il est recouvert de
contreplaqué
blanc et des motifs de tapa sont peints sur toute sa surface.
Il y a beaucoup de chapelles et d’églises sur
Wallis.
Elles sont très belles et imposantes. Elles sont parfois
complètement perdues dans le bush. Chez une
majorité de
Wallisiens, tout l’argent de la famille et toute
l’énergie passe dans la religion.
Dimanche 24 Mai 2009
– Halalo sur Wallis
Comme convenu, Jeanne et Manu viennent nous chercher à 7h30
au
ponton. Nous sommes inscrits tous les quatre pour une sortie sur
l’îlot Nukuteatea. Il est situé au nord
de
l’atoll sur la barrière de corail. Nous irons en
pirogue
traditionnelle à voile. Une association de wallisiens
organise
une fois par mois une sortie et finance ainsi la reconstruction des
pirogues que leurs ancêtres utilisaient.
L’histoire de Wallis ne date pas de sa découverte
au
XVIIIème siècle par Samuel Wallis. Les Wallisiens
étaient des marins courageux qui s’aventuraient
sur
l’océan pour pêcher et pour
échanger avec
leurs voisins tonguiens.
Quand les missionnaires Maristes ont débarqué sur
l’île au XIXème, ils ont voulu
créer sur
Wallis et Futuna un bastion du catholicisme. Les échanges
avec
les Tonga, colonisées par les réformistes
anglais, furent
stoppés. Les missionnaires allèrent
jusqu’à
interdire la navigation hors du lagon et même la construction
de
pirogues afin d’empêcher toute relation entre leurs
ouailles et les protestants des îles voisines.
Voilà pourquoi la tradition maritime s’est perdue.
Les
Wallisiens pêchent peu et ont peur de la navigation en haute
mer.
Les pirogues de Wallis sont différentes des
polynésiennes. Elles ont en commun le balancier mais la
pirogue
sur laquelle nous embarquons possède un flotteur
ponté
sur lequel nous nous asseyons. Le balancier est relié au
flotteur par une armature en bois en forme de quadrillage. Pour virer
de bord, il faut déplacer le mât d’une
extrémité à l’autre du
flotteur. La poupe
devient la proue et vice-versa. Il n’y a pas de safran pour
diriger la pirogue : une grosse pagaie fait l’affaire
à
condition que l’homme qui la manipule ait de gros biceps.
Nous avançons bien. Il y a du vent, ni trop, ni trop peu. On
nous raconte que quand ça souffle plus fort, il faut parfois
courir sur l’armature pour se mettre au rappel sur le
balancier,
faute de quoi la pirogue chavire.
Vahai est le président de l’association.
C’est lui
qui dirige la reconstruction des pirogues. Male, sa femme
l’aide pour l’organisation de la sortie mensuelle
en
préparant le kaikai. C’est comme ça
qu’ils
appellent le pique-nique.
A peine arrivés sur l’îlot, le feu
ronfle pour le
barbecue. J’apprends à tresser une palme de
cocotier pour
faire une nappe. Les enfants entament une partie de kilikiti avec un
ballon en plastique.
Ce sont les tonguiens qui ont importé le cricket sur
l’île. Rappelons que le Royaume des Tonga est une
ancienne
colonie britannique. L’Angleterre a
développé son
jeu fétiche dans tout son empire. De nos jours, à
Wallis,
on joue donc au kilikiti, cette variante du cricket. La phase
d’avant le match n’est pas la moins importante. Il
s’agit pour les joueurs d’obtenir le soutien et les
conseils des anciens et des saints protecteurs de leur village. Une
bénédiction en quelque sorte ! Les
finesses du
règlement sont également
décidées la
veille. Le kilikiti se joue avec une balle en bois, ce qui vaut
à certains joueurs un séjour à
l’hôpital de temps en temps.
Vers 15h, les pirogues prennent la mer pour rentrer avant la nuit.
Jeanne et Manu nous ramènent au mouillage et nous donnent
rendez-vous mardi après-midi pour une visite des sites
«
à ne pas manquer » comme on dit.
Mardi 26 Mai 2009
– Halalo sur Wallis
Jeanne et Manu n’ont qu’un pick-up « une
cabine
». Il n’y a donc que deux places assises
à
l’abri. Elles seront pour Manu, qui conduit, et Emmeline, qui
dort dans son siège-bébé. Jeanne, Guy
et moi
sommes debout dans la benne.
Nous commençons par le fort tonguien (tongien comme ils
disent
ici). Ce fort date de l’occupation tonguienne durant la
première moitié du second millénaire
après
JC. Aucune explication, pas de panneau, mais le site est parfaitement
entretenu. L’endroit est beau et respire la
sérénité. N’imaginez pas un
château
fort moyenâgeux ! Des pierres noires délimitent
des murs
et des terrasses. Nous marchons sur une pelouse bien tondue,
ombragée par endroits par un cocotier. Nous sommes au point
le
plus haut de la partie sud de Wallis. Depuis ce fort, les tonguiens
pouvaient surveiller la passe qui permet d’entrer dans le
lagon.
Nous continuons ensuite sur une piste, toujours dans la benne du
pick-up. Le soleil décline sur l’horizon. Il nous
offre
une lumière chaude sur le lac Lalolalo. Cet ancien
cratère est cylindrique. Vu d’avion, le rond est
parfait.
Les parois sont verticales : c’est impressionnant ! 30 m plus
bas, l’eau reflète les couleurs du ciel que le
soleil
couchant fait rougeoyer.
C’est beau ! Tout simplement !
Samedi 30 Mai 2009
– Halalo sur Wallis
Notre pucelle nationale est la sainte patronne du village
d’Halalo dans la baie duquel nous sommes mouillés
depuis
quinze jours. Au hasard de nos promenades nous avons discuté
avec des habitants du village et avec les ouvriers de la station
d’hydrocarbures où nous laissons notre annexe. Ils
nous
connaissent bien maintenant. Ce sont eux qui nous ont
invités
à assister à la messe en l’honneur de
Ste Jeanne
d’Arc. Ils s’étaient assurés
que nous
étions catholiques et ils avaient été
sensibles
aux compliments que nous leur avions faits au sujet de leur chapelle
aussi grande qu’une église. Ce fut un projet
très
fédérateur pour le village et ils en sont tous
extrêmement fiers.
Aujourd’hui donc, c’est la fête au
village. Les
fêtes wallisiennes sont un mélange de traditions
ancestrales et de rites catholiques. La messe est à 10h.
Devant
l’église, sur le parvis de terre battue et de
pelouse, des
cochons morts depuis la veille sont exposés en plein soleil
depuis le matin. Il faut imaginer trente-cinq gorets les pattes en
l'air, brûlés au chalumeau, vidés de
leurs
entrailles, elles-mêmes remplacées par des
morceaux de
troncs de bananiers de façon à ce que le cochon
ait un
bide énorme.
Les cochons, gonflés comme des outres, sont posés
sur des
paniers en palmes de cocotiers remplis d’ignames. Ce sont des
offrandes que les villageois font à la chefferie et aux
autorités religieuses lors des fêtes. Un des
cochons est
recouvert d’une superbe natte de 4 m sur 6 et en plus des
ignames, il y a un régime de bananes dans le panier.
Nous entrons dans l’église. D’autres
nattes
décorent les bases des piliers. Tout le monde est sur son
trente-et-un. Les hommes en jupe avec des colliers de fleurs
amoureusement tressés par leurs femmes vêtues de
robes
colorées. La jupe des hommes, le manu, est un morceau de
tissu
noué à la taille. Cela ressemble au
paréo
polynésien. Quant aux enfants, ils sont magnifiques :
chemise
blanche et collier de fleurs, manu coloré et recouvert
d’un tablier de fibre pour les garçons, quant aux
filles
leur robes sont décorées de dentelles et de
paillettes.
A la fin de l’office religieux, José, un des
employés de la station nous dit qu’il faut que
nous
restions pour la cérémonie du kava et pour la
suite des
festivités. Puis d’autres personnes que nous
n’avions jamais vues nous répètent que
nous sommes
les invités du village. Guy avait une migraine depuis le
matin :
un peu de calme l’aurait soulagé mais pas question
de leur
faire l’affront de refuser.
Des bancs sont installés à l’ombre du
porche de
l’église pour les personnages importants : le
prêtre, le chef du village, le directeur de la station
d’hydrocarbures et deux ou trois autres au rang
élevé dans la hiérarchie sociale du
village. Ils
sont sur le banc central et on nous fait installer sur celui
situé à leur droite. Pour la
cérémonie du
kava il est interdit de se mettre debout et d’être
coiffé d’un chapeau. Heureusement que nous sommes
à
l’ombre du porche car le soleil de midi cogne dur sous les
tropiques.
La cérémonie du kava est très
rituelle. Le kava
est une boisson fabriquée à partir des racines
d’un
poivrier. Elles sont réduites en poudre et
mélangées avec de l’eau. Un groupe
d’hommes
est assis en tailleur et fait face au banc des notables. Entre les deux
groupes d’hommes, les cochons sont toujours les pattes en
l’air en plein cagna.
Un d’entre eux (un homme pas un cochon) apporte la poudre au
chef
puis la remporte après des palabres. Cette poudre est
ensuite
versée dans le « tanoa », un
récipient rond
à quatre pieds posé à même
le sol. Un homme
la malaxe avec de l’eau et passe la mixture dans un filtre en
fibres naturelles appelé « fau ».
Ensuite viennent
les incantations et le kava est offert dans des bols en noix de coco
nommés « ipu », à des
personnes bien
choisies. La première est la plus importante dans
l’ordre
social du village, la dernière à boire vient au
second
rang hiérarchique. Aujourd’hui, le
prêtre est le
premier à avoir le bol et le chef du village le dernier.
Quand la cérémonie officielle est
terminée, les
autres participants de la fête peuvent boire
également.
Nous avions testé le kava aux Tonga. Je savais donc que les
propriétés euphorisantes et hypnotiques de cette
boisson
étaient faibles et comme j’ai grand soif,
j’avale
tout mon bol et Guy aussi. Ça a le goût, la
couleur et la
texture du smecta. Autrement dit ce n’est pas fameux mais
c’est tout à fait buvable.
Le moment est venu pour la chefferie de distribuer les cochons. Un
crieur s’approche du plus gros porc, une bête
énorme, celle qui a en plus une natte et des bananes. Ce
gros
goret est donné au prêtre. Puis le crieur passe au
cochon
suivant et cite l’heureux élu en
récitant son
panégyrique. Ma voisine, Anna, continue à nous
traduire
car l’homme s’exprime en wallisien. Il continue
ainsi de
cochon en cochon. A un moment je glisse dans l’oreille de Guy
que
nous serions bien ennuyés si on nous faisait un tel cadeau.
Je
ne suis pas inquiète car je n’imagine pas une
seconde que
cela puisse nous arriver, nous ne sommes que des étrangers
après tout. Il ne reste maintenant que cinq ou six cochons
à distribuer quand l’assistance se met
à rire et
les yeux se braquent sur nous. Une fois de plus Anna nous explique : le
cochon, celui de la troisième rangée, le
deuxième
en partant de la droite est pour nous. De loin je le vois beaucoup plus
petit que celui du curé mais c’est quand
même une
bête adulte. Les bras nous en tombent. Nous faisons
répéter Anna qui confirme. Ce n’est pas
une
plaisanterie. Nous comprenons que le village nous fait ainsi un grand
honneur, à nous les voyageurs de passage
intégrés
dans leur village.
J’essaye d’oublier que nous vivons sur un bateau,
que nous
ne sommes que deux à bord, que le cochon est probablement
tué depuis la veille au soir et qu’il est au
soleil depuis
des heures, qu’il est certainement très lourd que
….
Les danses vont commencer. Il est inutile de se mettre la rate au
court-bouillon comme dit le Capitaine, malgré tout
consterné par notre bonne fortune. Profitons du spectacle,
nous
aviserons plus tard !
Les cochons sont déplacés un peu plus loin sans
être mis à l’ombre pour autant. A leur
place une
cinquantaine de jeunes sur quatre rangées dansent
accompagnés par les musiciens. Ce sont des danses de type
guerrier assez proches du fameux haka des All Blacks
néo-zélandais. Les femmes, elles, remuent
à peine.
Seuls leurs bras bougent. C’est très
différent des
danses tahitiennes si voluptueuses et élégantes.
L’atmosphère est très bon enfant. Le
public
éclate de rire sans arrêt. Anna nous explique que
les
jeunes font les pitres et dansent un peu n’importe comment.
Il
doit y avoir des codes subtils car Guy et moi ne voyons pas la
différence avec le début.
Le spectacle à peine terminé, nous sommes
entraînés par une femme vers la salle commune
où
est installé le buffet pour le repas. En tant que
«
personnages importants » de la fête, nous devons
être
parmi les premiers à nous servir. La femme ne peut pas nous
accompagner jusqu’à la table n’ayant pas
le droit de
s’en approcher avant que les notables et autres
invités de
marque aient rempli leur assiette.
Chacun finit par avoir sa part et nous nous installons comme tout le
monde en tailleur sur le carrelage. Les hommes forment un cercle et le
tanoa plein de kava est devant l’un d’entre eux.
Nous le
connaissons : c’est Christophe, le gardien de nuit de la
station,
qui nous avait offert de partager son dîner un soir. Les
femmes
et les jeunes sont assis par petits groupes.
Anaïs et son amie Tatania s’intéressent
à
notre voyage. Tatania est effrayée à
l’idée
que nous ayons pu venir de France sur un si petit bateau en affrontant
de si grosses vagues. Pourtant ses ancêtres ont
colonisé
le Pacifique avec des pirogues mais ces fiers marins ont
été attachés à leur
île par les
missionnaires maristes. L’habitude de la mer s’est
perdue
et maintenant l’idée d’une vague plus
grande que le
bateau les fait frémir.
Les palabres entre les hommes qui boivent de temps en temps un bon bol
de kava, semblent terminées. Nous en profitons pour nous
rapprocher du chef et le remercier de l’immense honneur que
nous
fait le village. Anaïs traduit car il ne parle pas
français.
Le repas terminé, les jeunes se regroupent dans une autre
salle.
Hino, un des employés de la station que nous avons
rencontré auparavant nous dit que notre cochon est dans la
benne
de son pick-up et qu’il va nous raccompagner et nous aider
à le charger dans notre annexe.
Le cauchemar recommence ! Qu’allons nous faire de la bestiole
?
Je monte dans la cabine à côté de Hino
et Guy
s’installe dans la benne du pick-up avec deux jeunes qui sont
là pour le coup de main. Nous avions visité la
chapelle
Ste Jeanne d’Arc avec l’un d’eux quelques
jours
auparavant. C’est lui qui était
étalé de
tout son long devant le porche et qui dormait du sommeil du juste
à même le carrelage en ronflant comme un sonneur.
En arrivant au débarcadère nous
croisons Jeanne et
Manu qui rentrent de pique-nique sur un îlot. Dieu soit
loué ! Jeanne d’Arc a du intercéder
auprès
de lui pour nous sortir de ce mauvais pas. Le cochon change de pick-up
et nous allons le découper chez nos amis. Guy fait
ça
comme un chef. Nous remportons au bateau un jambon que nous faisons
recuire immédiatement. La viande est tendre et savoureuse
avec
un arrière goût de coco car les cochons sont
essentiellement nourris avec des noix de coco sous les tropiques.
Dimanche 31 Mai 2009
– Halalo sur Wallis
Nous retournons chez Jeanne et Manu pour faire recuire le reste du
cochon mis dans leur réfrigérateur. Mauvaise
surprise !
La viande sent un peu fort et la cuisson ne la sauve pas. Nous ne
pourrons rien manger. La journée d’hier
passée en
plein soleil tropical n’a pas permis la conservation de la
viande. Il aurait fallu tout faire recuire la nuit dernière.
La
mort dans l’âme, nous jetons tout. Un gaspillage
énorme !
La bonne surprise c’est que Jeanne et Manu ont
préparé une fête pour
l’anniversaire de Guy.
Jeanne, Pablo, leurs filles ainsi qu’Alix et son fils
Benoît sont là. Ils ont tous un cadeau pour le
Capitaine.
Vendredi 5 Juin 2009
– Halalo sur Wallis
L’îlot St Christophe a la forme d’un
dôme. Sur
son sommet, les infatigables habitants du village d’Halalo
ont
construit un oratoire dédié à St
Christophe. Quand
je dis « infatigable » je pense à
l’énergie que les wallisiens dépensent
pour
édifier des chapelles monumentales partout. Un des habitants
d’Halalo nous a raconté qu’il leur a
fallu grimper
des dizaines et des dizaines de sacs de ciment et de sable à
dos
d’homme en haut de l’îlot. En dehors de
ces travaux
titanesques qu’on peut qualifier de « religieux
», la
vie est plutôt douce et tranquille. Depuis que nous sommes en
Polynésie, nous n’avons vu personne crouler sous
le
fardeau d’un dur labeur.
Nous avons prévu de passer l’après-midi
sur
l’îlot St Christophe avec Jeanne, Manu et leur
fille
Emmeline. Ils viendront avec Pablo et Sarah qui ont un petit bateau
à moteur. Quant à nous, nous irons en annexe car
ce
n’est qu’à deux milles et le lagon
n’est pas
trop agité.
Nous nous retrouvons sur la jolie petite plage de sable blanc. Les
expatriés qui vivent à Wallis vont à
l’îlot, comme ils disent, un peu comme on va
à la
campagne quand on vit en métropole. Sur
l’île
principale, il n’y a plus de plages. Tout le sable a
été extrait pour la construction des
bâtiments
religieux et des maisons. Pour se baigner il faut donc quitter Uvea,
l’île principale, et gagner un des nombreux
îlots du
lagon.
Nos amis connaissent, nous montons donc tous les deux les quelques
centaines de marches qui mènent au sommet et à
l’oratoire. Arrivés en haut, nous admirons le
lagon et la
vue sur le sud d’Uvea. Nous voyons même
Pro’s Per Aim
au mouillage : il paraît tout petit. Nous
découvrons aussi
la passe que nous avons embouquée en entrant dans le lagon
il y
a presque un mois déjà. Ce jour-là, la
visibilité était nulle à cause des
grains.
Aujourd’hui le soleil l’illumine et le bleu profond
de la
passe tranche sur le marron des récifs qui la borde.
La nuit tombe avant six heures : il faut rentrer. Nous
prévoyons
de quitter Wallis dès que la météo
sera bonne et
de revoir nos amis une dernière fois, lundi, pour
l’anniversaire Jeanne. Nous lui ferons la surprise. Chacun
son
tour !
Lundi 8 Juin 2009
– Halalo sur Wallis
Jeanne et Sarah sont enseignantes. Elles ont repris le travail ce matin
après quinze jours de vacances. Dans
l’hémisphère sud, compte tenu de
l’inversion
des saisons, l’année scolaire est
décalée
par rapport à la France. Elle commence début
février et se termine mi-décembre.
Sarah a trouvé un joli sac qui devrait plaire à
Jeanne.
Nous apportons le champagne et nous glissons dans le sac un carnet de
dessin car Jeanne aime peindre et dessiner.
Sarah vient nous chercher au mouillage à la fin de ses
cours.
Elle s’arrête chez elle prendre Pablo et ses filles
et nous
en profitons pour mettre du linge à laver dans sa machine.
Nous
le reprendrons après la soirée et il
sèchera au
bateau.
Jeanne est surprise mais ravie de nous voir tous. Alix, que nous avions
vue pour la première fois le dimanche de la sortie en
pirogue,
est aussi de la fête. C’est une bonne
soirée ! Nous
annonçons notre départ pour la fin de la semaine.
Les
adieux sont toujours tristes. C’est difficile de partir et de
laisser des amis. Peut-être est-ce encore plus difficile pour
ceux qui restent alors que nous, nous partons découvrir
d’autres lieux et faire de nouvelles rencontres.
Mercredi 10 Juin 2009
– Halalo sur Wallis
Anaïs, la nièce de Michel est wallisienne. Elle est
née à Halalo. A notre demande, elle nous a
organisé un rendez-vous avec le chef du village. Nous
voulons le
remercier de l’honneur qui nous a été
fait le jour
de la sainte Jeanne d’Arc, patronne d’Halalo. Nos
présents ne vaudront pas le cochon que nous avons
reçu en
cadeau ce jour-là mais nous allons faire la coutume, comme
on
dit dans le Pacifique.
Le chef nous reçoit dans le fale communautaire à
côté de la chapelle Jeanne d’Arc.
Anaïs se
charge de traduire car il ne parle pas français. Nous
échangeons des remerciements. Souvent ça dure
longtemps
mais faute de parler la même langue, les palabres sont
écourtées. Le chef est content de nos cadeaux.
Nous
n’avons pas oublié la fameuse bouteille
carrée
… Sauf que la nôtre est ronde ! Mais le whisky lui
convient, c’est l’essentiel ! Nous offrons
également
un album avec les photos de la fête à laquelle le
village
nous a convié. Nous comprenons que notre
présence ce samedi-là fut un
honneur pour
eux. Durant le mois que nous avons passé dans la baie du
village, nous avons pris le temps de nous intégrer parmi eux
et
ils y ont été très sensibles.
Nous marchons ensuite à travers le village, puis le long de
la
côte jusque chez Michel. Nous voulons le remercier lui aussi
pour
sa disponibilité et sa gentillesse et lui dire au revoir.
Pendant que nous sirotons un verre sur sa terrasse, sa radio VHF se met
à grésiller. Elle est toujours
branchée
puiqu’il assure la
veille pour la
sécurité en mer.
Une voix claire et féminine appelle :
- Michel ! Michel ! Pour le voilier NAN FONG. A toi !
C’est la bonne surprise de la journée. Nous avons
rencontré NAN FONG en Colombie et depuis nous nous sommes
croisés de temps en temps à Panama et en
Polynésie
Française au hasard des mouillages. Nous ne pensions pas les
revoir car ils ont prévu de passer la saison des cyclones en
Australie et nous, en Nouvelle Zélande.
Nous disons à Michel que la femme s’appelle Betty.
Il répond :
- Oui, Betty ! Ici Michel. A toi !
- On se connaît, dit-elle l’air
étonné ?
- Non, Betty ! Mais il y a à côté de
moi des navigateurs qui te connaissent. Je te les passe.
- Bonjour Betty ! C’est Guy et Isabelle. Comment allez-vous
José et toi ?
- Génial ! Vous êtes donc à Wallis ! A
quel mouillage ?
Nous voulions partir demain. Du coup, nous changeons nos projets . De
toutes façons la météo n’est
pas excellente.
Autant profiter des copains quelques jours. NAN FONG n’est
pas
seul. Deux autres bateaux l’accompagnent. Nous avions
déjà vu AMARYLLIS et nous faisons connaissance de
PELAGOS. La soirée se termine à bord de
Pro’s Per
Aim avec les quatre équipages. Ces retrouvailles surprises
sont
toujours un grand bonheur.
Vendredi 12 Juin 2009
– Halalo sur Wallis
Hier nous avons fait nos papiers de sortie. L’ administration
française n’est pas trop tatillonne. Les papiers
peuvent
être faits la veille ou l’avant-veille du
départ.
Aux Fidji, par contre ça ne rigole pas ! Nous devons
impérativement faxer un formulaire avec les
coordonnées
du bateau et les nôtres au moins 48h avant notre
arrivée,
faute de quoi l’amende est salée.
Le problème c’est que leur fax ne fonctionne pas.
Après plusieurs essais hier et ce matin, nous avons fini par
réussir.
Nous partirons demain midi avec la marée basse pour
embouquer la
passe de Wallis tranquillement. Nous devrions arriver dans la grande
île fidjienne de Vanua Levu mardi matin où nous
retrouverons nos amis voyageurs.