Jour
après jour, Isabelle
rédige le journal de notre voyage. Adapté pour
la radio
depuis mai 2008, voici les textes ayant
été
diffusés.
PRO'S
PER AIM AUX VANUATU
13 au
26 juillet 2009
Lundi
13 Juillet 2009 – Départ des Fidji
Nous
partons de la
marina en même temps que NAN FONG et AMARYLLIS, les
catamarans de
nos amis, pour aller faire les papiers de sortie à Lautoka
à deux petites heures de mer. Nous ne sommes pas les seuls
à appareiller pour les Vanuatu car le créneau
météo est bon. Tout le monde en profite et nous
retrouvons PELAGOS devant Lautoka. Guy passe chercher José
et
Jean-Marc. Ces messieurs vont faire les formalités aux
Douanes
et à l’Immigration et ces dames restent
à bord.
Moins d’une heure plus tard j’entends
l’annexe qui
revient à fond de moteur. Guy me crie : « Vite !
On
appareille tout de suite. Je t’expliquerai. »
En deux temps, trois mouvements le moteur ronronne et le guindeau
remonte le mouillage. L’annexe est encore à
traîner
derrière. Nous verrons à la hisser à
bord plus
tard. Pro’s Per Aim quitte la grande île de Viti
Levu pour
le sud-ouest.
En fait, quand Guy a ramené José sur NAN FONG, la
douane
était à bord et demandait à visiter le
bateau.
Betty était soulagée de voir revenir son homme.
Quant
à mon Capitaine il n’avait pas du tout envie de
flâner au mouillage de peur de voir monter les uniformes
à
bord. On a rien à cacher mais c’est
désagréable ! Imaginez chez vous une perquisition
et vous
aurez une idée du côté
pénible de
l’opération.
Théoriquement, maintenant que notre sortie est faite, nous
devrions quitter le territoire fidjien sans nous arrêter. En
pratique nous sommes en vue de la passe de sortie de
l’archipel
à la tombée du jour. Nous décidons de
mouiller
pour la nuit dans la baie de Mony. Elle doit être
déserte
car il n’y a pas de village à terre et elle
n’a
aucun intérêt touristique. Son seul avantage est
d’être très proche de la passe.
Surprise ! Certes il n’y a personne au fond de cette grande
baie
mais un bateau est mouillé à
l’entrée et pas
n’importe quel bateau ! Un gros, tout gris avec des canons et
tout et tout ! Des militaires !
Nous ne nous dégonflons pas. Pro’s Per Aim
s’engage
dans la baie et au passage nous leur faisons de grands bonjours de la
main auxquels ils répondent. Ils ont sûrement
d’autres chats à fouetter que de surveiller les
allées et venues des plaisanciers. Ils partiront dans la
nuit
sans nous avoir ennuyés.
Nos amis de PELAGOS ont pris le large directement. Elian et Odile
veulent rallier Port Vila et c’est plus loin que Tanna. Pour
arriver de jour, ils ont besoin de quelques heures de plus que nous en
mer. NAN FONG et AMARYLLIS ont osé
s’arrêter pour la
nuit dans le mouillage très fréquenté
de Mosket
Cove en tablant sur le fait qu’ils passeront
inaperçus au
milieu de tous les bateaux. Ils repartiront sans encombre au petit
matin.
Quatre cent cinquante-quatre milles nous attendent. Nous mettrons trois
jours et huit heures pour atteindre Tanna,
l’avant-dernière île au sud des Vanuatu.
Nous
pêcherons une petite dorade coryphène le premier
jour. Pas
assez pour faire des conserves mais suffisamment pour en manger
à chaque repas pendant la traversée.
Vendredi 17 Juillet 2009 – Port Resolution dans
l’île de Tanna (Vanuatu)
Nous
arrivons au
mouillage de Port Resolution en début
d’après-midi.
La baie tient son nom du Capitaine James Cook (encore lui !) qui fut le
premier européen à débarquer sur Tanna
en 1774.
RESOLUTION était le nom de son navire.
AMARYLLIS, NAN FONG sont déjà là. Et
même
PELAGOS qui s’est finalement décidé
pour Tanna. Ils
ont déjà réservé pour aller
au volcan et
ont pensé à nous. Ce sera pour demain soir.
Quand on arrive dans un pays, il faut faire «
l’entrée », la fameuse entrée
que les anglais
appellent « check-in ». Seulement Port Resolution
n’est pas un port d’entrée. Il faudrait
aller sur la
côte opposée de Tanna, à la capitale
Lenakel. Les
autorités ni-vanuatu sont compréhensives. La rade
de
Lenakel étant un mouillage intenable à cause de
la houle,
l’arrivée à Port Resolution est
autorisée
à condition d’aller par la route faire les
papiers. Un
dénommé Stanley s’occupe de
l’accueil des
voiliers et il est chargé d’organiser le
déplacement à Lenakel en truck pour les
plaisanciers qui
arrivent dans la baie de son village. Nous sommes vendredi, nous nous y
rendrons lundi.
En attendant, nous allons à terre nous dégourdir
les
jambes sur le chemin qui conduit au village. Le paysage nous enchante.
C’est propre, entretenu. Les Ni-Vanuatu sont souriants et
accueillants. Beaucoup parlent français parfaitement.
Avant leur indépendance en 1980, les Vanuatu
s’appelaient
les Nouvelles Hébrides et étaient
dirigées par un
condominium franco-anglais. Les langues officielles sont le bichlamar
et le français ou l’anglais. Les écoles
sont soit
françaises soit anglaises.
Les Ni-Vanuatu de Tanna sont pauvres sans être
démunis.
Ils n’ont tout simplement aucun bien technologique et vivent
dans
des huttes qui ressemblent à celles de nos
ancêtres les
Gaulois. On n’y trouve pas le confort des maisons modernes,
loin
s’en faut, mais d’un point de vue
esthétique,
c’est superbe.
Samedi 18 Juillet 2009 – Port Resolution dans
l’île de Tanna (Vanuatu)
Le matin
Une
pirogue nous
aborde. L’homme, à la peau noire et aux cheveux
crépus comme le sont les Ni-Vanuatu, se présente.
Il est
Stanley, le responsable local des voiliers qui arrivent dans la baie :
une sorte de Ministre des Affaires Extérieures en somme.
Stanley
est anglophone.
Nous lui demandons qui est le chef du village.
C’était son
père, nous répond-il. Il est mort il y a quelques
mois.
Stanley sera peut-être choisi pour prendre sa suite
à la
fin de la longue année de deuil. Plus tard nous apprendrons
qu’il y a un autre chef au village pour les «
affaires
intérieures ».
C’est avec Stanley que nous irons sur le volcan ce soir.
C’est aussi avec lui que nous irons faire nos
formalités
à Lenakel, la capitale de Tanna.
Nous retournons au village nous promener. L’endroit est si
beau,
si serein qu’on y est inévitablement
attiré. Alors
que nous passons devant chez lui, Stanley sort de sa hutte et nous
offre des fruits. Nous avons du kava fidjien dans le sac pour lui
rendre sa politesse.
Quelques minutes plus tard, une femme nous rattrape en courant. Elle
est pieds nus comme presque tout le monde ici et porte une grande et
longue robe ample. Elle nous donne une grosse papaye et se
présente comme la sœur de Stanley.
Le soir
Il
y a longtemps,
très longtemps, Yasur errait sur la vaste étendue
des
Mers du Sud. Il cherchait une demeure où il ferait bon
vivre.
Yasur, le volcan, voulait poser ses valises. A chaque tentative, il
faisait trembler la terre et illuminait le ciel d’une
éruption destructrice en l’instant mais si
féconde
pour les générations futures. Il ne
s’attardait
pas, reprenant la route en quête d’un foyer, si je
puis
m’exprimer ainsi en parlant d’un volcan,
d’un foyer
donc, conforme à ses rêves.
Un jour, il débarqua sur Tanna où il se
transforma en
homme pour passer inaperçu. Il sillonna le nord de
l’île mais personne ne l’accueillit. Il
essaya tout
de même de s’y implanter en reprenant son aspect
minéral habituel. Mais il était si
près de la mer
qu’elle lui chatouillait les pieds.
Redevenu homme, il reprit la route vers le sud-est et arriva non loin
d’Isaka. Apercevant de la fumée qui
s’élevait
d’une case, il s’approcha. Deux vieilles femmes
surveillaient la cuisson de leurs laplap. Elles acceptèrent
chaleureusement qu’il se repose auprès
d’elles en
fumant sa pipe.
Yasur sentit un bien-être l’envahir. Son voyage
prenait
fin, il avait enfin trouvé l’endroit où
s’installer. La terre se mit à trembler et,
s’ouvrant largement, elle engloutit Yasur sous les yeux
ébahis des deux pauvres vieilles qu’il remercia
curieusement de leur hospitalité en les recouvrant
à tout
jamais d’une lave rouge et brûlante.
Le Vulcain mélanésien était un
voyageur errant et
non un forgeron. Et pour cause ! Avant l’arrivée
des
Européens dans le Pacifique Sud, les indigènes ne
connaissaient pas le métal.
De nos jours le volcan Yasur a acquis une certaine
célébrité, voire une
célébrité certaine. Il est tout
simplement un des
rares volcans encore actifs sur lequel il soit facile de grimper car il
culmine à 361 m seulement et son activité est
commercialement raisonnable. Il est exceptionnel qu’un
touriste
reçoive une pierre incandescente sur le crâne.
Nous avons tablé sur notre bonne étoile et nous
nous
sommes inscrits pour l’excursion de ce soir. C’est
plus
spectaculaire la nuit que le jour. Rendez-vous à seize
heures
à terre, une petite heure de trajet en 4X4 et nous aurons
juste
le temps de finir la grimpette à pied avant la
tombée de
la nuit.
Il fait frais en cette fin d’après-midi hivernal.
Nous
avons prévu les coupe-vent. De bonnes chaussures de marche
et
des lampes frontales seront nécessaires pour redescendre
dans le
noir depuis le sommet du volcan jusqu’au pick-up.
Pendant une demi-heure nous roulons sur la piste au milieu
d’une
jungle épaisse qui s’éclaircit parfois
pour laisser
apparaître des huttes. Nous croisons des dizaines de
Ni-Vanuatu,
des familles entières marchant pieds nus sur ce chemin
à
peine carrossable même pour le 4x4 qui nous
emmène. Nous
sommes une dizaine assis dans la benne du pick-up. C’est
inconfortable au possible mais ce n’est pas grave. Le jeu en
vaut
la chandelle ! Et la « chandelle » est de taille en
haut du
Mont Yasur. Peut-être faudrait-il dire «
L’inconfort
du trajet en vaut l’éruption » !
D’un seul coup la piste sort de l’ombre et le
véhicule pénètre la zone du volcan
où plus
rien ne pousse, où les cendres noires recouvrent
périodiquement le moindre brin d’herbe qui tente
s’implanter.
D’autres pick-up sont garés au pied du raidillon
qu’il faut emprunter pour atteindre le bord du
cratère.
Les dernières lueurs du jour nous accompagnent. Pendant
quelques
minutes nous apercevons le cratère fumant à nos
pieds.
Puis la nuit tombe et le spectacle commence.
La lave, incandescente, rougit le fond, seule tache de couleur dans la
nuit noire. Une explosion nous fait sursauter. Elle projette
à
des dizaines de mètres de hauteur de la lave et des pierres
de
feu. La terre, en colère, gronde, éructe. Le feu
d’artifice se répète toutes les trois
à
quatre minutes. Fascinés, nous ne sentons même pas
le vent
qui nous glace le dos et emporte fort heureusement les cendres et les
débris de l’autre côté du
cratère. Le
bruit des pierres qui retombent sur les pentes et qui roulent marquant
leur passage d’une traînée rouge feu est
impressionnant. Je comprends qu’une telle image ait souvent
été associée à
l’Enfer ou à
l’idée que l’on s’en fait.
C’est
à la fois fascinant et terrifiant. On voudrait
s’en
éloigner au plus tôt parce qu’on a peur
de tomber au
fond irrésistiblement attiré par ce feu
éternel.
A chaque explosion, le ventre se serre. Est-ce la dernière
pour
nous ? Et si Yasur se fâchait vraiment et si cette
éruption était celle de notre disparition ?
Mais non ! Les pierres retombent disciplinées à
l’intérieur du volcan, la fumée nous
cache un temps
le foyer rougeoyant jusqu’à la prochaine ire de la
montagne.
A regret nous descendons la raidillon à la
lumière de nos
lampes frontales pour rejoindre le pick-up qui nous attend pour nous
ramener à Port Resolution.
Dimanche 19 Juillet 2009 – Port Resolution dans
l’île de Tanna (Vanuatu)
Une
fois de plus nous
ne résistons pas au plaisir d’aller à
terre. Nous
entrons dans la clairière, qui tient lieu de place au
village,
au moment où l’office dominical se termine. Une
femme nous
dit bonjour en français. Elle s’appelle
Léa et
s’occupe du petit restaurant que nous avons vu sur la plage
de la
côte au vent. Le restaurant appartient à la
communauté villageoise et elle est chargée
d’y
faire la cuisine avec sa nièce Suzanne. Léa est
veuve et
elle élève seule ses quatre enfants. Les plus
grands sont
pensionnaires à Lenakel.
Autour d’elle des enfants courent, jouent, heureux de
dépenser leur énergie après
être
restés sages pendant l’office religieux.
Pas de cris, pas d’hystérie,
l’atmosphère est sereine et joyeuse.
Lundi 20 Juillet 2009 – Port Resolution dans
l’île de Tanna (Vanuatu)
Le
temps s’est
gâté. De gros nuages gris annoncent une
journée
pluvieuse. Au programme de la journée ?
Deux heures de truck à l’aller, autant au retour
et une
partie de la journée à Lenakel pour faire les
formalités d’entrée aux Vanuatu
Le même pick-up, toujours aussi inconfortable, nous attend.
Il
charge douze passagers dans la benne et trois dans la cabine. Nos
compagnons de route sont aussi des voileux, comme on dit. Ils sont
Néo-Zélandais ou Australiens. En bons
anglo-saxons, ils
sont prévoyants et organisés et se sont munis des
coussins de leur cockpit. Nous aurons moins mal aux fesses que
l’autre soir pour aller au volcan.
Nous reprenons la même route que samedi soir.
Arrivés non
loin du Mont Yasur, nous continuons sur une autre piste qui traverse la
zone lunaire entourant le volcan.
Stupéfiant ! De nuit, par l’autre piste, nous
n’avions pas vu ce paysage. Depuis des siècles,
des pluies
de cendres ont construit d’immenses dunes de sable noir.
Ballottés, secoués dans le 4x4, nous vivons un
Paris-Dakar en noir et blanc.
Tout à coup, devant nous, un oued s’est
frayé un
passage, creusant strate par strate les couches de cendres
tassées par les pluies et les ans. La faille serpente
contournant ça et là un gros rocher moins facile
à
éroder que la poussière de feu du volcan. Il
n’y a
pas de pont, on passe à gué en descendant dans le
lit du
torrent là où il est plus large et où
les berges
sont moins pentues.
Le pick-up s’éloigne du volcan Yasur. De rares
pandanus
rachitiques marquent la frontière avec la
végétation qui se densifie au fur et à
mesure que
nous avançons vers le col. Le 4x4 peine sur cette mauvaise
piste
avec ses quinze passagers. Finalement il parvient en haut et entame la
descente vers Lenakel, la seule vraie ville de Tanna. La piste devient
plus claire car le volcan n’envoie pas ses cendres de
l’autre côté de la montagne.
Lenakel n’est pas plus grand qu’un village de chez
nous.
Encore que, dans la Douce France, ce cher pays de mon enfance, les
routes et les moindres chemins menant à une habitation sont
goudronnés. Ici, rien de ce luxe occidental ! Que de la
terre
battue et boueuse parce qu’il s’est mis
à pleuvoir.
Stanley, le responsable de notre équipée, nous
dépose d’abord à la banque. On peut
dire LA banque
car il n’y en a qu’une sur toute
l’île de
Tanna. Ce serait simple s’il y avait un distributeur. Nenni !
Foin de ces appareils bizarres qui avalent des cartes en plastique et
les rendent la plupart du temps avec un paquet de billets ! Il faut des
espèces sonnantes et trébuchantes pour les
échanger contre des Vatu, la monnaie locale. La
guichetière prend nos trois cent quatre-vingts dollars, les
recompte patiemment et nous donne trente-six mille huit cent
soixante-quinze Vatu à la place. Ça nous
permettra de
payer le chauffeur du truck, les taxes aux différentes
administrations pour notre entrée aux Vanuatu. Nous
garderons le
reste pour l’an prochain puisque nous avons
l’intention
d’y revenir une fois la saison des cyclones passée.
Nous sortons de l’établissement bancaire
attirés
par un air de musique. Protégés de la pluie par
nos
coupe-vent, nous regardons passer le défilé. En
tête, la fanfare militaire en costume kaki, puis
ça se
colore. Les indigènes ont quitté leurs
vêtements de
tous les jours pour revêtir les habits de fêtes
traditionnels à base de feuilles de pandanus
séchées et de feuillages encore verts. Les hommes
sont
torse nu. Tous et toutes ont des plumes dans les cheveux et des
peintures sur le visage.
C’est la fête à Lenakel pour quelques
jours parce
que l’aéroport existant prend le grade
d’aéroport « international ».
L’accès à Tanna sera
facilité et comme
l’île possède une attraction de taille
avec son
volcan en activité, les choses vont peut-être
changer sur
ce petit bout de terre semblant à peine sorti du moyen
âge. Demain aura lieu le premier vol direct entre Tanna et la
Nouvelle Calédonie. C’est un lien hautement
symbolique
entre deux régions qui se proclament des mêmes
origines.
La province Tafea du sud des Vanuatu et la Kanaky, nom donné
à la Nouvelle Calédonie par les
Mélanésiens, sont en plein jumelage et la
fête bat
son plein.
La longue tournée des différentes administrations
commence pour les voyageurs que nous sommes. Douanes, Immigration et
Quarantaine … comme d’habitude. Aux Vanuatu, on
nous
épargne la quatrième : celle de la
Santé.
Comme c’est jour de fête sans être jour
férié pour autant, nous avons du mal à
trouver les
fonctionnaires à leur poste. Pour la Quarantaine, nous nous
déplacerons même deux fois à
l’autre bout de
la ville.
Le douanier est francophone. Nous lui expliquons que nous ne restons
que trois jours et que nous voudrions faire en même temps
l’entrée et la sortie du territoire. Il est
arrangeant et
tamponne tout. Date de départ : vendredi prochain et droit
de
s’arrêter à Anatom sur la route de
Nouméa.
A l’Immigration, la fliquette est anglophone et
néanmoins
aussi sympa que son collègue des Douanes. Une fois hors du
bureau de la Police, nous constatons que nos passeports ont le visa
d’entrée mais pas celui de sortie. Retour au poste
pour
régulariser ça.
Ouf ! Fini ! Nous nous sommes allégés au passage
de dix
mille Vatu soit soixante-dix euros et nous sommes en règle.
Stanley nous a parlé d’un restaurant entre le
marché et le quai. Nous finissons par le trouver entre deux
baraques en dur. C’est une hutte minuscule
égayée
par des rideaux colorés qui flottent au gré des
courants
d’air. Le sol de terre battue est partiellement recouvert
d’une natte. Il n’y a qu’une seule table.
On peut y
manger à quatre au maximum. Pas de menu, on prend le plat du
jour à base de riz blanc avec une garniture de
légumes
locaux et quelques morceaux de viande. Deux cents Vatu par personne !
Un euro cinquante ! On peut venir s’y restaurer tous les
jours
sans se ruiner. Par contre nous ne buvons pas l’eau du
pichet. On
ne sait jamais !
Le truck repartira quand tout le monde aura terminé. Nous
avons
donc le temps de traîner dans le marché. Il a lieu
deux
fois par semaine et on vient de loin pour vendre ou acheter des fruits
et des légumes qui sont présentés sur
des
étals en bois ou posés sur des nattes
à même
le sol. Peu d’hommes … Ils sont ailleurs
… je ne
sais où. La foule bariolée des femmes et des
enfants se
presse autour des taro, canne à sucre, noix de coco,
légumes plus classiques, fruits de saison et tas de
cacahouètes fraîchement ramassées.
Stanley nous en
avait fait goûter. On ôte la coque qui contient
trois
cacahouètes encore tendres sous la dent, ni
grillées, ni
salées comme on en a l’habitude. Les Ni-Vanuatu en
mâchent à longueur de journée.
Nous achetons un sac de citrons, un autre plein de fruits de la
passion, des carottes parce que ça se garde bien et nous
retournons au lieu de rendez-vous pour attendre le départ en
compagnie de Stanley et des autres navigateurs venus comme nous faire
leurs papiers à la ville.
Deux heures se passent. Le chauffeur a disparu au milieu de la
fête avec le truck. La pluie se remet à tomber.
Ça
ne ressemble pas à une simple averse, ça
s’installe
et ça mouille. Pour l’instant nous sommes
à
l’abri mais quand nous serons dans le pick-up, cela changera.
J’en frissonne à l’idée.
Finalement le chauffeur arrive dans l’inconfortable
véhicule rouge et boueux qui doit nous ramener à
Port
Resolution. Espérons qu’il sera en état
de
conduire. La route est devenue glissante et la pluie restreint la
visibilité. Dans la benne, collés les uns aux
autres, mal
assis sur le petit bois, on s’accroche comme on peut. Il va
vite,
trop vite, il dérape, repart sur la piste
détrempée.
Au bout d’un quart d’heure, il
s’arrête
près d’un petit marché le long de la
route. Une
cabane en bois propose du « MASUT » et de la
« BENZIN
». Le mot « MASUT » agit sur moi telle la
madeleine
de Proust. J’ai connu les poêles à
mazout avant le
grand triomphe du chauffage central. Aux Vanuatu, ex Nouvelles
Hébrides et héritières par ce fait
d’une
certaine culture franco-anglaise, le gasoil s’appelle encore
mazout.
Tiens ! Il semblerait qu’il ne pleut plus. Et
d’ailleurs
que faisons-nous ici ? La raison de cet arrêt me saute aux
yeux.
Il est tellement énorme, tellement imposant, d’une
telle
majesté que nous ne l’avions paradoxalement pas vu
en
arrivant. Un banian gigantesque étend sa ramure au-dessus du
marché et du truck nous protégeant de la pluie
fine qui
n’a, en fait, pas cessé. Son tronc,
constitué de
dizaines de racines aériennes, est une masse sombre au pied
duquel les hommes semblent des fourmis. Ce banian serait le
troisième plus grand du monde !
Cet arbre me fascine. Savez-vous qu’il pousse à
l’envers ?
Je m’explique : la graine de cette plante parasite est
déposée dans la fourche d’un arbre ou
bien sur un
mur par un oiseau. Cette graine va produire de longues racines qui se
laisseront descendre le long de leur support jusqu’au sol
où elles deviendront solides et de plus en plus fortes et
nombreuses. On les imagine s’entrelaçant, se
soudant entre
elles, étouffant doucement mais implacablement
l’arbre qui
a accueilli la graine. La pauvre victime finit par mourir et
à
ce moment-là, le banian est devenu assez costaud pour se
tenir
tout seul.
Les Ni-Vanuatu l’appellent le Roi de la Forêt. Il
joue un
rôle mythique dans la culture polynésienne et
mélanésienne. Il est souvent associé
aux rites
funéraires et nous avions vu nos premiers banians aux
Marquises
sur les sites des marae.
La pause sous le banian est terminée. Un des passagers somme
le
chauffeur de conduire moins vite et d’être plus
prudent sur
la patinoire qu’est devenue la piste. Il fait presque nuit
quand
nous regagnons l’annexe, trempés, transis
jusqu’à l’os mais ravis de la
journée.
Mardi 21 Juillet 2009 – Port Resolution dans
l’île de Tanna (Vanuatu)
Je
ne sais quel nom
les Ni-Vanuatu ont donné au chemin qui longe la baie, ni
même s’il a un nom. Pour moi, c’est la
piste des
banians. Quel âge peuvent avoir ces arbres monstrueux de
gigantisme ?
Nous y croisons trois jeunes garçons qui reviennent de la
pêche. Ils sont en bermuda et pieds nus. Les sandales sont
rares
et nous n’avons vu des pieds chaussés de baskets
qu’à la ville. Les gamins ont attrapé
des dizaines
de petits poissons qu’ils ont enfilés comme les
perles
d’un collier sur une ficelle. Ici ça
n’est pas un
jeu mais une nécessité. Il faut bien manger !
Au village nous retrouvons Léa à laquelle nous
donnons
notre surplus de crayons et de stylos. La scolarité de ses
quatre enfants lui coûte cher et depuis la mort de son mari,
elle
se débrouille seule pour les élever. Par la porte
entrouverte de sa hutte, nous apercevons
l’intérieur dans
la pénombre : pas de meubles, un feu au sol
surmonté
d’une grille sur laquelle est posée une
bouilloire, au
fond une estrade mettant les nattes à l’abri de
l’humidité, pas de lit, pas de frigo ou autre
bidule
électroménager. De toutes façons, il
n’y a
pas d’électricité.
Léa tient à nous remercier et nous offre une
belle papaye
et ce qu’elle appelle des gourgettes (avec un G) à
moins
qu’elle n’ait dit courgettes (avec un C). Sous nos
yeux
elle les cueille dans un arbre à l’aide
d’un grand
bâton pour les décrocher car les gourgettes sont
très haut perchées. On dirait un
énorme
haricot-grain mais quand on l’ouvre ça
ressemble
à la courgette avec sa chair tendre vert clair et ses
pépins. D’ailleurs ça se fait cuire
comme la
courgette et le goût n’en est pas très
éloigné.
Jeudi 23 Juillet 2009 – De Tanna à Anatom (Vanuatu)
Nous
avons
quitté Tanna ce matin pour Anatom, la dernière
des
îles des Vanuatu vers le sud. La traversée, au
près, a été pénible avec
une très
grosse mer et un vent soutenu. Heureusement, il n’y a
qu’une cinquantaine de milles entre les deux îles
et
dès le milieu d’après-midi nous jetions
l’ancre dans la baie d’Anelghowhat.
Nous y sommes le seul bateau. Le ciel est gris et nous sommes
fatigués. Nous irons à terre demain. Le mouillage
est
plat. Cela repose après celui de Port Resolution
à Tanna.
Des pirogues de curieux s’approchent de nous : «
Bonjour
» ou « Hello » suivant qu’ils
sont francophones
ou anglophones.
Vendredi 24 Juillet 2009 – Anelghowhat dans
l’île d’Anatom (Vanuatu)
Nous
sommes en train
de mettre l’annexe à l’eau pour aller
saluer le chef
du village quand une barque à moteur nous aborde. Deux
hommes
sont à bord. L’un deux se présente en
anglais comme
étant chargé de l’Immigration sur
Anatom. Il veut
savoir si nous avons fait nos formalités et demande
à
voir nos passeports pour vérifier nos tampons. Il nous
apprend
que le chef du village est parti à Tanna pour assister aux
festivités à l’occasion du jumelage
entre la Kanaky
et la province sud des Vanuatu.
Le reste de la matinée se passe en divers bricolages sur le
gréement et le pilote et ce n’est
qu’après
déjeuner que nous allons à terre avec un paquet
de kava
fidjien qui dépasse du sac à dos. Nous avons
l’intention de faire coutume en l’offrant au
responsable
remplaçant le chef absent.
Sur la plage, alors que nous amarrons l’annexe, un jeune,
coiffé rasta, nous interpelle sur un ton à peine
aimable.
Un autre indigène arrive. Il arbore un badge :
c’est le
responsable de la Quarantaine. Nous le saluons et lui demandons
où trouver le chef-adjoint. Pour toute réponse,
il montre
le kava qui sort du sac.
- C’est un cadeau pour votre chef, répond Guy.
- D’où vient ce kava ?
- Des Fidji.
- Vous ne pouvez pas apporter à terre des plantes
d’un autre pays.
C’est là que nous réalisons
qu’il a raison.
Nous le savions … pour les vivres frais, les œufs,
le miel
… Et comme des innocents, nous débarquons avec du
kava
dont les racines débordent largement du sac !
L’officiel de la Quarantaine demande à voir
l’objet
du délit et l’examine. Il paraît
qu’il
n’est plus bon … peut-être …
Nous n’y
connaissons rien ! Il est vrai qu’il y a comme une fine
pellicule
de moisi sur les racines.
Soit ! Il le garde pour le détruire, nous dit-il et demande
si nous en avons d’autre à bord.
Zélé, il réclame maintenant nos
papiers qui sont
restés sur Pro’s Per Aim. Va-t-on
réussir à
faire quelques pas à terre ?
Je sens que le Capitaine commence à bouillir
intérieurement, énervé par cette
accumulation de
tracasseries pseudo-administratives depuis ce matin. Nous reprenons
l’annexe et l’officiel de la Quarantaine nous suit
en
pirogue avec le jeune mal aimable. Arrivés avant eux sur
Pro’s Per Aim nous avons le temps de sortir les formulaires
tamponnés et visés à Lenakel et les
reçus
des taxes payées que nous lui présentons
à partir
de la jupe afin d’éviter qu’il ne monte
à
bord.
Mais il tient absolument à rentrer chez nous. Son insistance
est
la goutte d’eau qui fait déborder le vase et Guy
change de
ton. Sec mais courtois il rappelle que nous sommes en règle
ayant fait ce qu’il fallait à notre
arrivée dans
les Vanuatu et que nous avons déjà
été
contrôlé le matin même. Il ajoute que,
si les
bateaux ne sont pas les bienvenus à Anatom, il faut le dire
et
que, dans ce cas, nous partirons dans l’heure.
Le fonctionnaire qui a réussi à mettre les deux
pieds sur
l’arrière de Pro’s Per Aim comprend le
malaise et
n’insiste pas pour monter dans le cockpit. Il
vérifie tous
nos papiers avant de préciser que nous sommes les bienvenus.
Il
se sent ensuite obligé de justifier son attitude
inquisitrice.
Il nous explique que certains équipages font une escale sur
Anatom en espérant passer au travers des mailles du filet
administratif et éviter par là même le
paiement des
taxes.
Il nous quitte en nous souhaitant un bon séjour sur
l’île. Nous retournons à terre marcher
le long de la
plage mais le cœur n’y est plus.
D’après les
prévisions météo, nous pouvons partir
après-demain pour la Nouvelle Calédonie.