Le journal d'Isabelle



Jour après jour, Isabelle rédige le journal de notre voyage. Adapté pour la  radio  depuis mai 2008, voici les textes ayant été diffusés.


PRO'S PER AIM AUX VANUATU
13 au 26 juillet 2009




Lundi 13 Juillet 2009 – Départ des Fidji

Nous partons de la marina en même temps que NAN FONG et AMARYLLIS, les catamarans de nos amis, pour aller faire les papiers de sortie à Lautoka à deux petites heures de mer. Nous ne sommes pas les seuls à appareiller pour les Vanuatu car le créneau météo est bon. Tout le monde en profite et nous retrouvons PELAGOS devant Lautoka. Guy passe chercher José et Jean-Marc. Ces messieurs vont faire les formalités aux Douanes et à l’Immigration et ces dames restent à bord.
Moins d’une heure plus tard j’entends l’annexe qui revient à fond de moteur. Guy me crie : « Vite ! On appareille tout de suite. Je t’expliquerai. »
En deux temps, trois mouvements le moteur ronronne et le guindeau remonte le mouillage. L’annexe est encore à traîner derrière. Nous verrons à la hisser à bord plus tard. Pro’s Per Aim quitte la grande île de Viti Levu pour le sud-ouest.
En fait, quand Guy a ramené José sur NAN FONG, la douane était à bord et demandait à visiter le bateau. Betty était soulagée de voir revenir son homme. Quant à mon Capitaine il n’avait pas du tout envie de flâner au mouillage de peur de voir monter les uniformes à bord. On a rien à cacher mais c’est désagréable ! Imaginez chez vous une perquisition et vous aurez une idée du côté pénible de l’opération.

Théoriquement, maintenant que notre sortie est faite, nous devrions quitter le territoire fidjien sans nous arrêter. En pratique nous sommes en vue de la passe de sortie de l’archipel à la tombée du jour. Nous décidons de mouiller pour la nuit dans la baie de Mony. Elle doit être déserte car il n’y a pas de village à terre et elle n’a aucun intérêt touristique. Son seul avantage est d’être très proche de la passe.
Surprise ! Certes il n’y a personne au fond de cette grande baie mais un bateau est mouillé à l’entrée et pas n’importe quel bateau ! Un gros, tout gris avec des canons et tout et tout ! Des militaires !
Nous ne nous dégonflons pas. Pro’s Per Aim s’engage dans la baie et au passage nous leur faisons de grands bonjours de la main auxquels ils répondent. Ils ont sûrement d’autres chats à fouetter que de surveiller les allées et venues des plaisanciers. Ils partiront dans la nuit sans nous avoir ennuyés.

Nos amis de PELAGOS ont pris le large directement. Elian et Odile veulent rallier Port Vila et c’est plus loin que Tanna. Pour arriver de jour, ils ont besoin de quelques heures de plus que nous en mer. NAN FONG et AMARYLLIS ont osé s’arrêter pour la nuit dans le mouillage très fréquenté de Mosket Cove en tablant sur le fait qu’ils passeront inaperçus au milieu de tous les bateaux. Ils repartiront sans encombre au petit matin.

Quatre cent cinquante-quatre milles nous attendent. Nous mettrons trois jours et huit heures pour atteindre Tanna, l’avant-dernière île au sud des Vanuatu. Nous pêcherons une petite dorade coryphène le premier jour. Pas assez pour faire des conserves mais suffisamment pour en manger à chaque repas pendant la traversée.


 
Vendredi 17 Juillet 2009 – Port Resolution dans l’île de Tanna (Vanuatu)

Nous arrivons au mouillage de Port Resolution en début d’après-midi. La baie tient son nom du Capitaine James Cook (encore lui !) qui fut le premier européen à débarquer sur Tanna en 1774. RESOLUTION était le nom de son navire.
AMARYLLIS, NAN FONG sont déjà là. Et même PELAGOS qui s’est finalement décidé pour Tanna. Ils ont déjà réservé pour aller au volcan et ont pensé à nous. Ce sera pour demain soir.

Quand on arrive dans un pays, il faut faire « l’entrée », la fameuse entrée que les anglais appellent « check-in ». Seulement Port Resolution n’est pas un port d’entrée. Il faudrait aller sur la côte opposée de Tanna, à la capitale Lenakel. Les autorités ni-vanuatu sont compréhensives. La rade de Lenakel étant un mouillage intenable à cause de la houle, l’arrivée à Port Resolution est autorisée à condition d’aller par la route faire les papiers. Un dénommé Stanley s’occupe de l’accueil des voiliers et il est chargé d’organiser le déplacement à Lenakel en truck pour les plaisanciers qui arrivent dans la baie de son village. Nous sommes vendredi, nous nous y rendrons lundi.

En attendant, nous allons à terre nous dégourdir les jambes sur le chemin qui conduit au village. Le paysage nous enchante. C’est propre, entretenu. Les Ni-Vanuatu sont souriants et accueillants. Beaucoup parlent français parfaitement.
Avant leur indépendance en 1980, les Vanuatu s’appelaient les Nouvelles Hébrides et étaient dirigées par un condominium franco-anglais. Les langues officielles sont le bichlamar et le français ou l’anglais. Les écoles sont soit françaises soit anglaises.

Les Ni-Vanuatu de Tanna sont pauvres sans être démunis. Ils n’ont tout simplement aucun bien technologique et vivent dans des huttes qui ressemblent à celles de nos ancêtres les Gaulois. On n’y trouve pas le confort des maisons modernes, loin s’en faut, mais d’un point de vue esthétique, c’est superbe.



Samedi 18 Juillet 2009 – Port Resolution dans l’île de Tanna (Vanuatu)

Le matin
Une pirogue nous aborde. L’homme, à la peau noire et aux cheveux crépus comme le sont les Ni-Vanuatu, se présente. Il est Stanley, le responsable local des voiliers qui arrivent dans la baie : une sorte de Ministre des Affaires Extérieures en somme. Stanley est anglophone.
Nous lui demandons qui est le chef du village. C’était son père, nous répond-il. Il est mort il y a quelques mois. Stanley sera peut-être choisi pour prendre sa suite à la fin de la longue année de deuil. Plus tard nous apprendrons qu’il y a un autre chef au village pour les « affaires intérieures ».
C’est avec Stanley que nous irons sur le volcan ce soir. C’est aussi avec lui que nous irons faire nos formalités à Lenakel, la capitale de Tanna.

Nous retournons au village nous promener. L’endroit est si beau, si serein qu’on y est inévitablement attiré. Alors que nous passons devant chez lui, Stanley sort de sa hutte et nous offre des fruits. Nous avons du kava fidjien dans le sac pour lui rendre sa politesse.
Quelques minutes plus tard, une femme nous rattrape en courant. Elle est pieds nus comme presque tout le monde ici et porte une grande et longue robe ample. Elle nous donne une grosse papaye et se présente comme la sœur de Stanley.

Le soir
Il y a longtemps, très longtemps, Yasur errait sur la vaste étendue des Mers du Sud. Il cherchait une demeure où il ferait bon vivre. Yasur, le volcan, voulait poser ses valises. A chaque tentative, il faisait trembler la terre et illuminait le ciel d’une éruption destructrice en l’instant mais si féconde pour les générations futures. Il ne s’attardait pas, reprenant la route en quête d’un foyer, si je puis m’exprimer ainsi en parlant d’un volcan, d’un foyer donc, conforme à ses rêves.
Un jour, il débarqua sur Tanna où il se transforma en homme pour passer inaperçu. Il sillonna le nord de l’île mais personne ne l’accueillit. Il essaya tout de même de s’y implanter en reprenant son aspect minéral habituel. Mais il était si près de la mer qu’elle lui chatouillait les pieds.
Redevenu homme, il reprit la route vers le sud-est et arriva non loin d’Isaka. Apercevant de la fumée qui s’élevait d’une case, il s’approcha. Deux vieilles femmes surveillaient la cuisson de leurs laplap. Elles acceptèrent chaleureusement qu’il se repose auprès d’elles en fumant sa pipe.
Yasur sentit un bien-être l’envahir. Son voyage prenait fin, il avait enfin trouvé l’endroit où s’installer. La terre se mit à trembler et, s’ouvrant largement, elle engloutit Yasur sous les yeux ébahis des deux pauvres vieilles qu’il remercia curieusement de leur hospitalité en les recouvrant à tout jamais d’une lave rouge et brûlante.

Le Vulcain mélanésien était un voyageur errant et non un forgeron. Et pour cause ! Avant l’arrivée des Européens dans le Pacifique Sud, les indigènes ne connaissaient pas le métal.
De nos jours le volcan Yasur a acquis une certaine célébrité, voire une célébrité certaine. Il est tout simplement un des rares volcans encore actifs sur lequel il soit facile de grimper car il culmine à 361 m seulement et son activité est commercialement raisonnable. Il est exceptionnel qu’un touriste reçoive une pierre incandescente sur le crâne.
Nous avons tablé sur notre bonne étoile et nous nous sommes inscrits pour l’excursion de ce soir. C’est plus spectaculaire la nuit que le jour. Rendez-vous à seize heures à terre, une petite heure de trajet en 4X4 et nous aurons juste le temps de finir la grimpette à pied avant la tombée de la nuit.

Il fait frais en cette fin d’après-midi hivernal. Nous avons prévu les coupe-vent. De bonnes chaussures de marche et des lampes frontales seront nécessaires pour redescendre dans le noir depuis le sommet du volcan jusqu’au pick-up.

Pendant une demi-heure nous roulons sur la piste au milieu d’une jungle épaisse qui s’éclaircit parfois pour laisser apparaître des huttes. Nous croisons des dizaines de Ni-Vanuatu, des familles entières marchant pieds nus sur ce chemin à peine carrossable même pour le 4x4 qui nous emmène. Nous sommes une dizaine assis dans la benne du pick-up. C’est inconfortable au possible mais ce n’est pas grave. Le jeu en vaut la chandelle ! Et la « chandelle » est de taille en haut du Mont Yasur. Peut-être faudrait-il dire « L’inconfort du trajet en vaut l’éruption » !

D’un seul coup la piste sort de l’ombre et le véhicule pénètre la zone du volcan où plus rien ne pousse, où les cendres noires recouvrent périodiquement le moindre brin d’herbe qui tente s’implanter.
D’autres pick-up sont garés au pied du raidillon qu’il faut emprunter pour atteindre le bord du cratère. Les dernières lueurs du jour nous accompagnent. Pendant quelques minutes nous apercevons le cratère fumant à nos pieds. Puis la nuit tombe et le spectacle commence.
La lave, incandescente, rougit le fond, seule tache de couleur dans la nuit noire. Une explosion nous fait sursauter. Elle projette à des dizaines de mètres de hauteur de la lave et des pierres de feu. La terre, en colère, gronde, éructe. Le feu d’artifice se répète toutes les trois à quatre minutes. Fascinés, nous ne sentons même pas le vent qui nous glace le dos et emporte fort heureusement les cendres et les débris de l’autre côté du cratère. Le bruit des pierres qui retombent sur les pentes et qui roulent marquant leur passage d’une traînée rouge feu est impressionnant. Je comprends qu’une telle image ait souvent été associée à l’Enfer ou à l’idée que l’on s’en fait. C’est à la fois fascinant et terrifiant. On voudrait s’en éloigner au plus tôt parce qu’on a peur de tomber au fond irrésistiblement attiré par ce feu éternel.
A chaque explosion, le ventre se serre. Est-ce la dernière pour nous ? Et si Yasur se fâchait vraiment et si cette éruption était celle de notre disparition ?
Mais non ! Les pierres retombent disciplinées à l’intérieur du volcan, la fumée nous cache un temps le foyer rougeoyant jusqu’à la prochaine ire de la montagne.

A regret nous descendons la raidillon à la lumière de nos lampes frontales pour rejoindre le pick-up qui nous attend pour nous ramener à Port Resolution.



Dimanche 19 Juillet 2009 – Port Resolution dans l’île de Tanna (Vanuatu)

Une fois de plus nous ne résistons pas au plaisir d’aller à terre. Nous entrons dans la clairière, qui tient lieu de place au village, au moment où l’office dominical se termine. Une femme nous dit bonjour en français. Elle s’appelle Léa et s’occupe du petit restaurant que nous avons vu sur la plage de la côte au vent. Le restaurant appartient à la communauté villageoise et elle est chargée d’y faire la cuisine avec sa nièce Suzanne. Léa est veuve et elle élève seule ses quatre enfants. Les plus grands sont pensionnaires à Lenakel.
Autour d’elle des enfants courent, jouent, heureux de dépenser leur énergie après être restés sages pendant l’office religieux.
Pas de cris, pas d’hystérie, l’atmosphère est sereine et joyeuse.



Lundi 20 Juillet 2009 – Port Resolution dans l’île de Tanna (Vanuatu)

Le temps s’est gâté. De gros nuages gris annoncent une journée pluvieuse. Au programme de la journée ?
Deux heures de truck à l’aller, autant au retour et une partie de la journée à Lenakel pour faire les formalités d’entrée aux Vanuatu
Le même pick-up, toujours aussi inconfortable, nous attend. Il charge douze passagers dans la benne et trois dans la cabine. Nos compagnons de route sont aussi des voileux, comme on dit. Ils sont Néo-Zélandais ou Australiens. En bons anglo-saxons, ils sont prévoyants et organisés et se sont munis des coussins de leur cockpit. Nous aurons moins mal aux fesses que l’autre soir pour aller au volcan.

Nous reprenons la même route que samedi soir. Arrivés non loin du Mont Yasur, nous continuons sur une autre piste qui traverse la zone lunaire entourant le volcan.
Stupéfiant ! De nuit, par l’autre piste, nous n’avions pas vu ce paysage. Depuis des siècles, des pluies de cendres ont construit d’immenses dunes de sable noir. Ballottés, secoués dans le 4x4, nous vivons un Paris-Dakar en noir et blanc.
Tout à coup, devant nous, un oued s’est frayé un passage, creusant strate par strate les couches de cendres tassées par les pluies et les ans. La faille serpente contournant ça et là un gros rocher moins facile à éroder que la poussière de feu du volcan. Il n’y a pas de pont, on passe à gué en descendant dans le lit du torrent là où il est plus large et où les berges sont moins pentues.

Le pick-up s’éloigne du volcan Yasur. De rares pandanus rachitiques marquent la frontière avec la végétation qui se densifie au fur et à mesure que nous avançons vers le col. Le 4x4 peine sur cette mauvaise piste avec ses quinze passagers. Finalement il parvient en haut et entame la descente vers Lenakel, la seule vraie ville de Tanna. La piste devient plus claire car le volcan n’envoie pas ses cendres de l’autre côté de la montagne.

Lenakel n’est pas plus grand qu’un village de chez nous. Encore que, dans la Douce France, ce cher pays de mon enfance, les routes et les moindres chemins menant à une habitation sont goudronnés. Ici, rien de ce luxe occidental ! Que de la terre battue et boueuse parce qu’il s’est mis à pleuvoir.

Stanley, le responsable de notre équipée, nous dépose d’abord à la banque. On peut dire LA banque car il n’y en a qu’une sur toute l’île de Tanna. Ce serait simple s’il y avait un distributeur. Nenni ! Foin de ces appareils bizarres qui avalent des cartes en plastique et les rendent la plupart du temps avec un paquet de billets ! Il faut des espèces sonnantes et trébuchantes pour les échanger contre des Vatu, la monnaie locale. La guichetière prend nos trois cent quatre-vingts dollars, les recompte patiemment et nous donne trente-six mille huit cent soixante-quinze Vatu à la place. Ça nous permettra de payer le chauffeur du truck, les taxes aux différentes administrations pour notre entrée aux Vanuatu. Nous garderons le reste pour l’an prochain puisque nous avons l’intention d’y revenir une fois la saison des cyclones passée.

Nous sortons de l’établissement bancaire attirés par un air de musique. Protégés de la pluie par nos coupe-vent, nous regardons passer le défilé. En tête, la fanfare militaire en costume kaki, puis ça se colore. Les indigènes ont quitté leurs vêtements de tous les jours pour revêtir les habits de fêtes traditionnels à base de feuilles de pandanus séchées et de feuillages encore verts. Les hommes sont torse nu. Tous et toutes ont des plumes dans les cheveux et des peintures sur le visage.
C’est la fête à Lenakel pour quelques jours parce que l’aéroport existant prend le grade d’aéroport « international ». L’accès à Tanna sera facilité et comme l’île possède une attraction de taille avec son volcan en activité, les choses vont peut-être changer sur ce petit bout de terre semblant à peine sorti du moyen âge. Demain aura lieu le premier vol direct entre Tanna et la Nouvelle Calédonie. C’est un lien hautement symbolique entre deux régions qui se proclament des mêmes origines. La province Tafea du sud des Vanuatu et la Kanaky, nom donné à la Nouvelle Calédonie par les Mélanésiens, sont en plein jumelage et la fête bat son plein.

La longue tournée des différentes administrations commence pour les voyageurs que nous sommes. Douanes, Immigration et Quarantaine … comme d’habitude. Aux Vanuatu, on nous épargne la quatrième : celle de la Santé.
Comme c’est jour de fête sans être jour férié pour autant, nous avons du mal à trouver les fonctionnaires à leur poste. Pour la Quarantaine, nous nous déplacerons même deux fois à l’autre bout de la ville.
Le douanier est francophone. Nous lui expliquons que nous ne restons que trois jours et que nous voudrions faire en même temps l’entrée et la sortie du territoire. Il est arrangeant et tamponne tout. Date de départ : vendredi prochain et droit de s’arrêter à Anatom sur la route de Nouméa.
A l’Immigration, la fliquette est anglophone et néanmoins aussi sympa que son collègue des Douanes. Une fois hors du bureau de la Police, nous constatons que nos passeports ont le visa d’entrée mais pas celui de sortie. Retour au poste pour régulariser ça.
Ouf ! Fini ! Nous nous sommes allégés au passage de dix mille Vatu soit soixante-dix euros et nous sommes en règle.

Stanley nous a parlé d’un restaurant entre le marché et le quai. Nous finissons par le trouver entre deux baraques en dur. C’est une hutte minuscule égayée par des rideaux colorés qui flottent au gré des courants d’air. Le sol de terre battue est partiellement recouvert d’une natte. Il n’y a qu’une seule table. On peut y manger à quatre au maximum. Pas de menu, on prend le plat du jour à base de riz blanc avec une garniture de légumes locaux et quelques morceaux de viande. Deux cents Vatu par personne ! Un euro cinquante ! On peut venir s’y restaurer tous les jours sans se ruiner. Par contre nous ne buvons pas l’eau du pichet. On ne sait jamais !

Le truck repartira quand tout le monde aura terminé. Nous avons donc le temps de traîner dans le marché. Il a lieu deux fois par semaine et on vient de loin pour vendre ou acheter des fruits et des légumes qui sont présentés sur des étals en bois ou posés sur des nattes à même le sol. Peu d’hommes … Ils sont ailleurs … je ne sais où. La foule bariolée des femmes et des enfants se presse autour des taro, canne à sucre, noix de coco, légumes plus classiques, fruits de saison et tas de cacahouètes fraîchement ramassées. Stanley nous en avait fait goûter. On ôte la coque qui contient trois cacahouètes encore tendres sous la dent, ni grillées, ni salées comme on en a l’habitude. Les Ni-Vanuatu en mâchent à longueur de journée.
Nous achetons un sac de citrons, un autre plein de fruits de la passion, des carottes parce que ça se garde bien et nous retournons au lieu de rendez-vous pour attendre le départ en compagnie de Stanley et des autres navigateurs venus comme nous faire leurs papiers à la ville.

Deux heures se passent. Le chauffeur a disparu au milieu de la fête avec le truck. La pluie se remet à tomber. Ça ne ressemble pas à une simple averse, ça s’installe et ça mouille. Pour l’instant nous sommes à l’abri mais quand nous serons dans le pick-up, cela changera. J’en frissonne à l’idée.
Finalement le chauffeur arrive dans l’inconfortable véhicule rouge et boueux qui doit nous ramener à Port Resolution. Espérons qu’il sera en état de conduire. La route est devenue glissante et la pluie restreint la visibilité. Dans la benne, collés les uns aux autres, mal assis sur le petit bois, on s’accroche comme on peut. Il va vite, trop vite, il dérape, repart sur la piste détrempée.
Au bout d’un quart d’heure, il s’arrête près d’un petit marché le long de la route. Une cabane en bois propose du « MASUT » et de la « BENZIN ». Le mot « MASUT » agit sur moi telle la madeleine de Proust. J’ai connu les poêles à mazout avant le grand triomphe du chauffage central. Aux Vanuatu, ex Nouvelles Hébrides et héritières par ce fait d’une certaine culture franco-anglaise, le gasoil s’appelle encore mazout.

Tiens ! Il semblerait qu’il ne pleut plus. Et d’ailleurs que faisons-nous ici ? La raison de cet arrêt me saute aux yeux. Il est tellement énorme, tellement imposant, d’une telle majesté que nous ne l’avions paradoxalement pas vu en arrivant. Un banian gigantesque étend sa ramure au-dessus du marché et du truck nous protégeant de la pluie fine qui n’a, en fait, pas cessé. Son tronc, constitué de dizaines de racines aériennes, est une masse sombre au pied duquel les hommes semblent des fourmis. Ce banian serait le troisième plus grand du monde !
Cet arbre me fascine. Savez-vous qu’il pousse à l’envers ?
Je m’explique : la graine de cette plante parasite est déposée dans la fourche d’un arbre ou bien sur un mur par un oiseau. Cette graine va produire de longues racines qui se laisseront descendre le long de leur support jusqu’au sol où elles deviendront solides et de plus en plus fortes et nombreuses. On les imagine s’entrelaçant, se soudant entre elles, étouffant doucement mais implacablement l’arbre qui a accueilli la graine. La pauvre victime finit par mourir et à ce moment-là, le banian est devenu assez costaud pour se tenir tout seul.
Les Ni-Vanuatu l’appellent le Roi de la Forêt. Il joue un rôle mythique dans la culture polynésienne et mélanésienne. Il est souvent associé aux rites funéraires et nous avions vu nos premiers banians aux Marquises sur les sites des marae.

La pause sous le banian est terminée. Un des passagers somme le chauffeur de conduire moins vite et d’être plus prudent sur la patinoire qu’est devenue la piste. Il fait presque nuit quand nous regagnons l’annexe, trempés, transis jusqu’à l’os mais ravis de la journée.


Mardi 21 Juillet 2009 – Port Resolution dans l’île de Tanna (Vanuatu)

Je ne sais quel nom les Ni-Vanuatu ont donné au chemin qui longe la baie, ni même s’il a un nom. Pour moi, c’est la piste des banians. Quel âge peuvent avoir ces arbres monstrueux de gigantisme ?
Nous y croisons trois jeunes garçons qui reviennent de la pêche. Ils sont en bermuda et pieds nus. Les sandales sont rares et nous n’avons vu des pieds chaussés de baskets qu’à la ville. Les gamins ont attrapé des dizaines de petits poissons qu’ils ont enfilés comme les perles d’un collier sur une ficelle. Ici ça n’est pas un jeu mais une nécessité. Il faut bien manger !

Au village nous retrouvons Léa à laquelle nous donnons notre surplus de crayons et de stylos. La scolarité de ses quatre enfants lui coûte cher et depuis la mort de son mari, elle se débrouille seule pour les élever. Par la porte entrouverte de sa hutte, nous apercevons l’intérieur dans la pénombre : pas de meubles, un feu au sol surmonté d’une grille sur laquelle est posée une bouilloire, au fond une estrade mettant les nattes à l’abri de l’humidité, pas de lit, pas de frigo ou autre bidule électroménager. De toutes façons, il n’y a pas d’électricité.
Léa tient à nous remercier et nous offre une belle papaye et ce qu’elle appelle des gourgettes (avec un G) à moins qu’elle n’ait dit courgettes (avec un C). Sous nos yeux elle les cueille dans un arbre à l’aide d’un grand bâton pour les décrocher car les gourgettes sont très haut perchées. On dirait un énorme haricot-grain  mais quand on l’ouvre ça ressemble à la courgette avec sa chair tendre vert clair et ses pépins. D’ailleurs ça se fait cuire comme la courgette et le goût n’en est pas très éloigné.


Jeudi 23 Juillet 2009 – De Tanna à Anatom (Vanuatu)

Nous avons quitté Tanna ce matin pour Anatom, la dernière des îles des Vanuatu vers le sud. La traversée, au près, a été pénible avec une très grosse mer et un vent soutenu. Heureusement, il n’y a qu’une cinquantaine de milles entre les deux îles et dès le milieu d’après-midi nous jetions l’ancre dans la baie d’Anelghowhat.
Nous y sommes le seul bateau. Le ciel est gris et nous sommes fatigués. Nous irons à terre demain. Le mouillage est plat. Cela repose après celui de Port Resolution à Tanna. Des pirogues de curieux s’approchent de nous : « Bonjour » ou « Hello » suivant qu’ils sont francophones ou anglophones.


Vendredi 24 Juillet 2009 – Anelghowhat dans l’île d’Anatom (Vanuatu)

Nous sommes en train de mettre l’annexe à l’eau pour aller saluer le chef du village quand une barque à moteur nous aborde. Deux hommes sont à bord. L’un deux se présente en anglais comme étant chargé de l’Immigration sur Anatom. Il veut savoir si nous avons fait nos formalités et demande à voir nos passeports pour vérifier nos tampons. Il nous apprend que le chef du village est parti à Tanna pour assister aux festivités à l’occasion du jumelage entre la Kanaky et la province sud des Vanuatu.

Le reste de la matinée se passe en divers bricolages sur le gréement et le pilote et ce n’est qu’après déjeuner que nous allons à terre avec un paquet de kava fidjien qui dépasse du sac à dos. Nous avons l’intention de faire coutume en l’offrant au responsable remplaçant le chef absent.
Sur la plage, alors que nous amarrons l’annexe, un jeune, coiffé rasta, nous interpelle sur un ton à peine aimable. Un autre indigène arrive. Il arbore un badge : c’est le responsable de la Quarantaine. Nous le saluons et lui demandons où trouver le chef-adjoint. Pour toute réponse, il montre le kava qui sort du sac.
- C’est un cadeau pour votre chef, répond Guy.
- D’où vient ce kava ?
- Des Fidji.
- Vous ne pouvez pas apporter à terre des plantes d’un autre pays.
C’est là que nous réalisons qu’il a raison. Nous le savions … pour les vivres frais, les œufs, le miel … Et comme des innocents, nous débarquons avec du kava dont les racines débordent largement du sac !
L’officiel de la Quarantaine demande à voir l’objet du délit et l’examine. Il paraît qu’il n’est plus bon … peut-être … Nous n’y connaissons rien ! Il est vrai qu’il y a comme une fine pellicule de moisi sur les racines.
Soit ! Il le garde pour le détruire, nous dit-il et demande si nous en avons d’autre à bord.
Zélé, il réclame maintenant nos papiers qui sont restés sur Pro’s Per Aim. Va-t-on réussir à faire quelques pas à terre ?

Je sens que le Capitaine commence à bouillir intérieurement, énervé par cette accumulation de tracasseries pseudo-administratives depuis ce matin. Nous reprenons l’annexe et l’officiel de la Quarantaine nous suit en pirogue avec le jeune mal aimable. Arrivés avant eux sur Pro’s Per Aim nous avons le temps de sortir les formulaires tamponnés et visés à Lenakel et les reçus des taxes payées que nous lui présentons à partir de la jupe afin d’éviter qu’il ne monte à bord.
Mais il tient absolument à rentrer chez nous. Son insistance est la goutte d’eau qui fait déborder le vase et Guy change de ton. Sec mais courtois il rappelle que nous sommes en règle ayant fait ce qu’il fallait à notre arrivée dans les Vanuatu et que nous avons déjà été contrôlé le matin même. Il ajoute que, si les bateaux ne sont pas les bienvenus à Anatom, il faut le dire et que, dans ce cas, nous partirons dans l’heure.
Le fonctionnaire qui a réussi à mettre les deux pieds sur l’arrière de Pro’s Per Aim comprend le malaise et n’insiste pas pour monter dans le cockpit. Il vérifie tous nos papiers avant de préciser que nous sommes les bienvenus. Il se sent ensuite obligé de justifier son attitude inquisitrice. Il nous explique que certains équipages font une escale sur Anatom en espérant passer au travers des mailles du filet administratif et éviter par là même le paiement des taxes.

Il nous quitte en nous souhaitant un bon séjour sur l’île. Nous retournons à terre marcher le long de la plage mais le cœur n’y est plus. D’après les prévisions météo, nous pouvons partir après-demain pour la Nouvelle Calédonie.



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