Le journal d'Isabelle



Jour après jour, Isabelle rédige le journal de notre voyage. Adapté pour la  radio  depuis mai 2008, voici les textes ayant été diffusés.


PRO’S PER AIM EN NOUVELLE CALEDONIE
du 27 juillet au 28 octobre 2009



Lundi 27 Juillet 2009 – Départ des Vanuatu

Depuis hier matin nous sommes en mer. Horrible ! Affreux !
C’est la première fois que nous sommes ainsi secoués. Pourtant le vent ne souffle qu’à vingt-cinq nœuds, pas plus. Mais la mer est abominable, faite de trois trains de houle qui se croisent, s’entremêlent et agitent Pro’s Per Aim comme un shaker. Lui s’en tire bien. On a même l’impression qu’il s’amuse bien calé à la gîte, par un vent de travers, sur le bouchain tribord.
Mais pour nous c’est une autre histoire. La position debout n’est pas tenable. Assis c’est à peine plus confortable. Il n’y a que couchés que nous supportons ce moment désagréable. Et dire qu’on parle de « navigation de plaisance » !
Dans la couchette tribord du carré on est à la gîte. Celui de nous deux qui est de quart s’y allonge entre deux coups d’œil sur l’horizon. Toutes les dix minutes, il faut s’extraire de la banquette, s’accrocher pour progresser vers la table à cartes puis le cockpit. Tout va bien ? OK, on se recouche. Pour la couchette bâbord, nous avons installé la toile anti-roulis pour pouvoir y dormir. Bien coincé, on s’y repose tant bien que mal.

Au petit jour ça se calme un peu. Nous sommes en vue de Mare, l’île la plus au sud des Loyauté. Nous jetons l’ancre en fin de matinée devant une jolie petite plage sur la côte ouest. Théoriquement nous n’avons pas le droit de mouiller en territoire calédonien avant d’avoir fait notre entrée officielle à Nouméa. En pratique nous devons attendre ce soir pour repartir, de façon à embouquer la passe de la Havannah demain matin à l’étale de marée basse. Quelques heures d’illégalité ce n’est pas bien grave. D’autant moins que nous resterons à bord.

Mare est un plateau corallien surélevé et couvert de végétation. Nous y voyons nos premiers araucarias, les fameux pins colonnaires, le symbole végétal de la Nouvelle Calédonie. L’eau est incroyablement transparente laissant voir du corail vivant et coloré. Nous somnolons sur les coussins du cockpit autant pour récupérer de la nuit passée que pour attaquer la prochaine. Demain, le jour se lèvera pour nous sur le « Caillou », comme on appelle la grande île.


Mardi 28 Juillet 2009 - Arrivée à Nouméa en Nouvelle Calédonie

Depuis le milieu de la nuit nous sommes au moteur sur une mer aussi calme que le vent ce qui nous change de la nuit précédente.
Comme prévu, grâce à notre pause d’une dizaine d’heures à Mare, nous sommes à l’aube devant la passe de la Havannah. A l’aube et à l’étale de marée basse !
La grande porte sur le lagon sud de la Calédonie a sa réputation. Un vent contre le courant la rend parfois impraticable. Pour nous, ce matin, toutes les conditions sont réunies pour que Pro’s Per Aim passe sans encombre : pas de vent, pas de courant puisque c’est l’étale et il fait jour.
La côte sud du « Caillou » est un désert de montagnes rouges et vertes. La végétation rase et pauvre recouvre avec peine le sol latéritique si riche en nickel. Une quarantaine de milles jusqu’à Nouméa sans voir un village. La Nouvelle Calédonie est vide : cinq habitants au km² dans la brousse. Nouméa et sa proche agglomération rassemblent plus de la moitié des 240 000 Calédoniens.
Nous y sommes en fin d’après-midi. Le ponton « visiteurs » de Port Moselle n’est qu’à moitié plein car c’est encore tôt en saison. La marina se charge des formalités d’entrée. Voilà qui est reposant.


Mercredi 29 Juillet 2009 - Marina de Port Moselle à Nouméa en Nouvelle Calédonie

Il y a des jours « avec », aujourd’hui c’est un jour « sans ». Il fait froid, il pleut, le dentiste que je viens de consulter m’a programmé plusieurs rendez-vous pour arrachage de dent et couronne. Le Capitaine a aussi un chicot à extraire.
Bon ! On va pas se laisser aller pour si peu ! Il y a du travail à faire sur le bateau à commencer par trouver une poubelle pour les ordures que nous conservons depuis les Fidji. Les déchets organiques, nous les jetons à la mer au fur et à mesure. Mais nous n’avons pas laissé aux Vanuatu nos sacs remplis de plastiques parce que, là-bas, ils n’ont pas de traitement des déchets et qu’ils les auraient brûlés.
Guy part donc avec un sac dans chaque main vers le quai. Et là, surprise !

Les indépendantistes kanak sont en train de manifester tout près de la marina. Ils n’en ont pas après les plaisanciers mais il se trouve que le siège du Gouvernement Calédonien est juste à cent mètres d’ici. Ils ont renversé les poubelles sur la chaussée et y ont mis le feu. Et dire que les nôtres ont fait plusieurs centaines de milles dans la baille à mouillage pour échapper aux flammes ! Heureusement pour nos bronches, le vent emporte les fumées toxiques ailleurs.

Il fait vraiment trop mauvais pour qu’une manifestation soit une partie de plaisir. Les troubles ne durent pas. Les manifestants sont peu nombreux et se dispersent rapidement. Les ordures jonchent le sol et on peut lire sur un mur : « Libérez nos camarades et notre président » écrit avec une bombe de peinture rouge.
Deux heures plus tard, nous sommes de retour de notre promenade en ville. Nouvelle surprise : tout est propre et net. Aucune trace de l’émeute ! La rue a été balayée et le mur est frais repeint. Il paraît qu’une huile politique arrive de France demain ou dans les jours qui viennent. Ceci explique donc cela !

Quant à dire le pourquoi des émeutes qui agitent en ce moment la Nouvelle Calédonie et dont on rebat les oreilles de la métropole aux infos de 20h, j’en suis bien incapable. Vu de France il semble qu’on simplifie en renvoyant face à face les Kanak et les Calédoniens d’origine européenne, ceux qu’on appelle Caldoches et qui n’aiment pas ce sobriquet. Vu d’ici ça ne paraît pas si simple. Comme d’habitude, rien n’est ni tout blanc, ni tout noir. Un seul exemple : le chef du parti indépendantiste kanak est un blanc.


Mercredi 5 Août 2009 - Côte Ouest au nord de Nouméa

Nous avons quitté la grande ville samedi dernier pour explorer les mouillages au nord. Comme la côte sud, c’est désert, il n’y a personne. Ce qui change ce sont les paysages : cette côte est à l’abri des alizés, elle est sèche et pelée. Les flancs de la montagne sont moins abrupts que dans le Grand Sud et servent de pâturage au bétail. D’ailleurs les Calédoniens qui vivent sur la côte ouest sont d’origine européenne et gèrent leurs troupeaux à cheval comme les cow-boys. Les Kanak sont majoritairement regroupés sur la côte Est à la végétation tropicale.

Ce matin, le soleil fait de timides apparitions après plusieurs jours de pluie et de froid. Vite ! Nous en profitons pour faire une grande balade à terre. A peine débarqués, Guy se met la tête dans une gigantesque toile d’araignée. La propriétaire, dérangée, se réfugie dans les branches de l’arbuste où elle avait amarré sa maison de fils. Son corps est gros comme le pouce. Elle n’est pas seule dans le secteur. Ses collègues ont bien travaillé et nous passons le reste de la promenade à nous baisser pour éviter les toiles qui barrent la piste.
Nous revenons par la plage et les rochers que le soleil réchauffe. Guy marche devant. Je l’entends s’exclamer : « Un serpent ! » … J’approche en faisant attention où je mets les pieds et les mains. Il n’y en a pas qu’un. Une dizaine de tricots rayés, ceux qui sont noirs et bleu clair, se prélassent au soleil. Des petits … et aussi des grands … Frisson ! L’animal rampant qui a privé Eve et Adam du Paradis Terrestre ne manque jamais d’attirer autant qu’il repousse. Une photo et nous les laissons tranquilles !

Les tricots rayés sont appelés comme ça en raison de leur aspect. C’est une espèce très répandue en Nouvelle Calédonie. Ils sont amphibies. On les rencontre sous l’eau quand on plonge. Ils sont capables d’apnées d’une vingtaine de minutes quand ils chassent, deux fois plus longues s’ils sont au repos.
Sous l’eau, ils fouillent les crevasses dans le corail à l’aide des extrémités sensibles de leur langue. Ils y recherchent des petits poissons qu’ils capturent en leur injectant du venin qui les paralyse. Ensuite ils avalent leur proie en commençant toujours par la tête.

En dehors des heures de casse-croûte, ils vivent à terre. Le tricot rayé est venimeux, extrêmement venimeux ! Beaucoup plus que le cobra pour tout dire !
Pourtant il est bien moins dangereux et c’est tant mieux car nous sommes passés tout près. Il est d’une nature craintive nous a-t-on dit et n’attaque jamais l’homme à moins d’être agressé. Gare à celui qui l’ennuie car, contrairement à la légende, le tricot rayé peut mordre n’importe quelle partie du corps.


Mardi 11 Août 2009 - Marina de Port Moselle à Nouméa en Nouvelle Calédonie

Nous sommes de retour à Nouméa depuis dimanche pour la suite des tortures dentaires.
Hier, alors que c’était au tour du Capitaine d’être allongé dans le fauteuil la bouche ouverte, je suis allée au consulat de Nouvelle Zélande pour déposer le dossier de demande de visas. Je le croyais complet, avec toutes les cases cochées, les trous remplis, les passeports fournis avec les papiers du bateau, la preuve que nous avons des revenus et puis j’avais ce qu’il fallait pour payer.
La dame qui m’a reçu, semblait débordée et n’avait pas été très aimable. Elle voulait les photocopies de l’acte de francisation de Pro’s Per Aim et pas question pour elle de mettre l’original que je lui tendais sous sa photocopieuse. Pour les sous, je n’avais pas l’appoint et elle n’avait pas de caisse. De toutes façons elle voulait la preuve que nous avons une assurance maladie et rapatriement et pour ça je devais retourner au bateau.

Aujourd’hui j’y retourne avec tout ce qu’il faut, enfin … j’espère que ça va lui convenir. Je suis encore seule puisque Guy réceptionne la chaîne neuve qui nous est livrée au ponton.
Comme hier l’employée du consulat m’accueille comme un chien dans un jeu de quilles. J’ai bien préparé mon exposé : je lui montre au travers de la vitre qui nous sépare les documents dans l’ordre demandé ainsi que les passages surlignés au fluo rose par nos soins et prouvant que la Nouvelle Zélande n’aura rien à payer si nous sommes malades, que notre assurance s’en chargera. Je lui donne aussi ses 5 400 francs polynésiens pile-poil.
Elle prend le tout et m’annonce, non sans hargne, que j’ai « intérêt » à lui avoir fourni tout ce qu’elle m’a demandé parce qu’elle a assez de travail comme ça sans perdre de temps avec un dossier incomplet. Que je n’ai qu’à lui téléphoner dans une semaine pour savoir si c’est prêt.
Elle me tourne le dos. Il me reste à prendre la porte.


Mardi 18 Août 2009 - Marina de Port Moselle à Nouméa en Nouvelle Calédonie

J’avais raconté à Guy à quel dragon j’avais eu à faire. Je l’ai laissé téléphoner. Nos visas sont prêts. Nous allons tous les deux au consulat récupérer nos passeports.
Et là ! Le loup était devenu agneau ! Incroyable ! Elle nous a remercié d’avoir fourni un dossier aussi bien préparé et nous a promis un séjour inoubliable en Nouvelle Zélande, pays de son cœur.
Ce qui est amusant c’est que, depuis hier, nous  commençons à songer sérieusement à l’Australie pour passer la saison des cyclones. Nous irions en Nouvelle Zélande en avion à partir de Sydney. Dans ce cas, un visa de six mois n’est pas utile !
Tout ce tintouin pour rien !


Mercredi 19 Août 2009 -Départ pour le lagon sud de Nouvelle Calédonie

Pendant que Guy prépare l’appareillage, je passe à la Poste envoyer un colis en France. Il est rempli de coquillages et d’objets en bois. Que nous allions en Australie ou en Nouvelle Zélande, nous risquons de nous les faire confisquer par la douane à l’arrivée.
Presqu’une heure d’attente devant les guichets en essayant d’éviter la proximité des gens qui toussent. Le fameux virus H1N1, autrement appelé la "grippe des cochons", fait parler de lui en Nouvelle Calédonie et il rend bien malade.

Nous quittons la ville pour aller au sud en baie de Prony où les baleines sont rassemblées avec leurs petits pendant l’hiver austral.  Le vent est d’ouest, c’est rare et nous en profitons pour faire la navigation à la voile. Il souffle quand même à quinze, vingt nœuds et un gros clapot agite le lagon. De travers au vent, Pro’s Per Aim gîte. Pour déjeuner, nous nous contentons d’un chili en boîte servi dans des assiettes creuses et mangé à la cuillère à même nos genoux dans le cockpit. Nous mettrons les petits plats dans les grands lorsque nous serons à plat au mouillage.

Tout à coup une rafale, plus violente que les autres, fait lofer le bateau et déséquilibre Guy qui est assis à la contre-gîte . Nous nous hâtons de réduire la toile car le vent semble forcir. L’alarme du pilote sonne. La rafale a du lui faire perdre le nord. Il faut le réinitialiser. Rien à faire ! Le pilote ne contrôle plus la route. Et puis il y a eu ce drôle de bruit au moment de la rafale …
Le Capitaine soulève le caillebotis sous lequel se trouve le vérin du pilote. Le coupable de la panne est vite démasqué : il y a de l’huile rose répandue partout. Un des deux tuyaux d’alimentation du vérin hydraulique a éclaté. Si ce n’est que ça ce n’est pas grave : nous trouverons de quoi réparer à Nouméa.
Demi-tour donc et à la barre ! Il est rare que nous barrions, le pilote fait ça tellement mieux que nous. Deux heures plus tard nous sommes de retour au ponton. Il faudra quarante-huit heures à Guy pour trouver un tuyau et nous dépanner.


Samedi 22 Août 2009 - Baie de Prony au sud de Grande Terre en Nouvelle Calédonie

Depuis hier nous sommes dans la baie de Prony au sud de la Grande Terre. Nous y avons retrouvé Patricia et Jean-Marc, nos amis d’AMARYLLIS.

Ce matin nous entreprenons avec eux l’ascension vers le phare du cap Ndoua. Le sentier part de la plage. Ce n’est pas une plage de sable … et elle n’est pas blanche … mais rouge, rouge comme la latérite du Grand Sud. Rouge, grasse et glissante quand elle est humide à l’ombre des niaoulis. Rouge, sèche et crevassée, dure comme du béton ailleurs.
En trois-quarts d’heure nous sommes en haut avec une vue extraordinaire sur le lagon où plusieurs voiliers sont groupés non loin de l’entrée de la baie de Prony. Est-ce une régate ?

Trois jeunes filles, couvertes comme si elle affrontaient le pôle sud sont installées au pied du phare. Il est vrai que le vent est frisquet et qu’à observer les voiliers aux jumelles sans bouger elles n’ont certainement pas chaud. Elles ont même un viseur relié à un ordinateur. Intrigués, nous nous renseignons. En fait les filles sont en contact radio avec les voiliers et tout ce beau monde observe les baleines.
Les baleines à bosse remontent dans les eaux tropicales pendant l’hiver austral pour mettre bas et commencer l’éducation des petits. Elles aiment les eaux calmes du lagon calédonien qu’elles fréquentent en juillet et en août. Dès septembre, le baleineau doit être capable d’entreprendre le grand voyage vers le sud, vers l’Antarctique.
Elles sont là ! A une heure de bateau du mouillage !

Avec Jean-Marc et Patricia nous redescendons, bien décidés à tenter notre chance. Nous appareillons avec Amaryllis. Au passage nous prenons, sur Pro’s Per Aim, le pain qui finit de lever. Il cuira dans le four du catamaran. Nous n’oublions pas le téléobjectif pour les photos. Patricia filmera avec sa caméra.
C’est la première fois que nous faisons de la voile avec un catamaran. Même avec un vent de travers, nous sommes à plat et nous mangeons à table comme à la maison.

Pas de souffle !
Pas de cétacés à l’horizon !
Amaryllis tire des bords, va et vient … et pas de baleines.
Les heures passent.

Soudain Jean-Marc crie : « Là … Là-bas, un souffle ! ». Virement de bord, cap sur les souffles … car il y en a plusieurs. Le bateau s’approche. Elles sont là … trois … qui nagent tranquillement en prenant plusieurs respirations avant de sonder pour quelques minutes. On les appelle « baleines à bosse » car elles font le dos rond avant de plonger. Quand on a de la chance, elles sortent leur queue juste avant de disparaître.
Nous ne nous lassons pas du spectacle. Pendant une heure, nous les suivons, calquant notre vitesse sur la leur. Les yeux écarquillés à en avoir mal, fascinés, émerveillés, nous profitons de chaque minute. C’est un moment unique, inoubliable. Ces monstres marins pourraient retourner le bateau d’un simple coup de queue et ils sont si calmes, si placides. Et quelle grâce, quelle harmonie dans leurs mouvements !

Il ne faut pas risquer de les perturber en restant trop longtemps à leurs côtés. Il fera bientôt nuit et nous avons juste le temps de retourner au mouillage avant le coucher du soleil.


Mardi 25 Août 2009 - Dans le lagon sud de Nouvelle Calédonie

Nous avons quitté Grande-Terre pour le lagon sud. Il est immense ce lagon. C’est une vraie mer intérieure où le vent a ses aises. Quand il souffle un peu fort, il lève un gros clapot qui peut devenir méchant en cas de tempête. Pour mouiller, il faut trouver un îlot et s’abriter sous son vent.
L’îlot Mato possède sa propre barrière de corail qui casse la houle. Après deux ou trois zigzags entre les patates de corail dans une mer si claire qu’on voit le fond dix mètres sous le bateau, nous jetons l’ancre. Nous ne sommes pas à l’abri du vent mais ce qui importe, c’est d’être à l’abri de la mer. Le récif corallien l’a aplatie : ce sera confortable.

Nous avons retrouvé les couleurs polynésiennes de l’eau mais pas sa température. L’air est aussi frais que l’eau. Equipés avec pantalon, pull et grosses chaussures de marche, nous escaladons l’îlot Mato jusqu’à son sommet quarante mètres plus haut. Cette petite île a la forme d’un cône. Le sentier est un peu raide, à peine débroussaillé. Il ne doit pas être très fréquenté.
Guy est devant moi. Tout à coup il sursaute, il vient de déranger un tricot rayé. Pour un peu il lui marchait dessus.
Arrivés en haut la vue sur le lagon est splendide. Les différents bleus de l’eau allant du clair au foncé en passant par le turquoise, tranchent avec le marron des patates de corail et le vert de la végétation. Mieux, tellement mieux que toutes les cartes postales et autres posters qui nous avaient fait rêver quand nous habitions sur la terre ferme. C’est parfait !

De retour au bord de l’eau, nous entreprenons un tour de l’île par les plages et les rochers. Ce n’est possible qu’à marée basse. Ça tombe bien, c’est le cas !
Sur la partie ouest, encore ensoleillée en cette fin d’après-midi, les serpents "tricot rayé" sont nombreux à digérer au chaud les petits poissons qu’ils sont allés chasser sous l’eau.
Des remous, une agitation confuse sur l’eau nous fait lever les yeux. Une dizaine de requins chassent au ras de la plage, ailerons en surface comme dans « Les Dents de la Mer ».

Des bestioles dangereuses, pas d’eau, une végétation pauvre …
Une île comme ça, c’est le paradis tant qu’on y vit pas !


Mardi 1er Septembre 2009 - Baie de Kuto dans l'Île Des Pins en Nouvelle Calédonie

Depuis une semaine, nous sommes au mouillage de Kuto et nous n'avons pas bougé de la baie. La beauté du site suffit à notre bonheur. Nous en profitons tranquillement, pleinement, parfois à l'ombre, installés dans le cockpit. A d'autres moments une promenade sur la longue plage de sable blanc nous dérouille les jambes.

Kuto est le mouillage le plus facile d'accès de l'Île Des Pins. Nous avons une dizaine de voisins. Il paraît que les autres mouillages sont encore plus beaux. Nous avons prévu de passer un mois et demi sur cette île mythique, nous avons donc le temps.
C'est précieux, le temps ! Quand nous restons plusieurs jours au même endroit, nous nous imprégnons doucement de l'atmosphère et du paysage.
A chaque heure du jour la lumière change et elle offre autant d'images différentes de la baie et des îlots au large.
Il y a les tortues qui vivent là et que l'on aperçoit plusieurs fois par jour quand elles viennent respirer à la surface. On sait qu'elles sont tout près parce qu'on  entend leur souffle. On voit leur tête sortir de l'eau et prendre une bonne rasade d'air frais. Puis elles plongent à nouveau et leur carapace marron disparaît.
Sur le ponton où nous laissons l'annexe et où nous allons chercher de l'eau, nous rencontrons d'autres voyageurs et aussi des locaux fiers de leur île qu'ils nous invitent à découvrir tranquillement jour après jour.

Ce matin nous profitons de la fraîcheur pour grimper en haut du Pic N'Ga. Il culmine à 262 m seulement mais c'est le plus haut sommet de l'île. Nous sommes bien chaussés et vêtus de pantalons pour éviter les égratignures dues aux buissons. Sous ces latitudes, elles s'infectent facilement. Et si nous dérangeons un serpent, il mordra le tissu et non la chair.
La randonnée commence dans un sous-bois dense et humide. Pourtant il n'a pas plu depuis longtemps ! Suite à de fortes pluies, le sentier doit être difficilement praticable.
Puis la forêt s'éclaircit, la piste s'élargit et la montée nous attend. Il faut une heure en plein soleil pour atteindre le sommet et jouir du panorama. Le bleu tendre du ciel, les verts de l'île et les turquoises du lagon offrent des contrastes inoubliables. Dans la brume au loin, vers le nord-ouest, on peut apercevoir Grande Terre.


Mardi 8 Septembre 2009 - Baie de Kuto dans l'Île Des Pins en Nouvelle Calédonie

Le cimetière des Déportés n'est pas trop loin du mouillage de Kuto. C'est le prétexte pour une promenade à terre.
L'endroit est très bien entretenu. Les tombes sont toutes simples : de la terre rouge entourée d'un rectangle de pierres. Entre les tombes, l'herbe est rase. Au fond un monument s'élève à la mémoire des Communards qui furent déportés et qui moururent avant l'amnistie de 1879.
La Commune est une révolution extraordinaire au sens propre du terme. Elle a duré un peu plus de deux mois et a permis à la France de progresser vers la démocratie. Il fut entre autre question des droits de la femme, de ceux des enfants. On déclara l'école obligatoire et gratuite. En peu de temps, la Commune accomplit ainsi un travail énorme.
Mais les Prussiens avaient gagné la guerre et ils assiégeaient Paris, dirigé par les Communards qui refusaient de se rendre. Napoléon III et son gouvernement, réfugiés à Versailles, décidèrent de reprendre la capitale avec l'aide des Prussiens.
La répression menée par Thiers fut terrible et sanglante. Plusieurs dizaines de milliers d'exécutions sommaires eurent lieu à Paris. Cinq mille Communards furent déportés  en Nouvelle Calédonie. La majorité d'entre eux se retrouva sur l'Île Des Pins et quelques centaines moururent avant l'amnistie accordée huit ans plus tard.

La visite des vestiges du bagne est émouvante. La végétation exubérante a envahi les ruines. On se fraye difficilement un passage entre les buissons et les hautes herbes. Des inscriptions sur des murs lépreux, des ouvertures munies de barreaux rouillés, c'est tout ce qui reste de la présence de ces condamnés politiques. A la même époque que la Commune, il y eut aussi des Kabyles déportés pour s'être opposés à la conquête de l'Algérie.


Dimanche 20 Septembre 2009 - Baie d'Oro dans l'Île Des Pins en Nouvelle Calédonie

Depuis deux jours Guy a une forte fièvre accompagnée de douleurs articulaires intenables. Fort heureusement, nous sommes dans un mouillage très protégé dans la baie d'Oro. Grâce à notre très faible tirant d'eau, nous nous sommes engagés entre les îlots de la baie et Pro's Per Aim est à l'abri de tous les vents et de la houle.
Dans l'état de faiblesse où se trouve le Capitaine, nous n'aurions pas pu bouger le bateau. Depuis quelques heures, la fièvre a baissé. Tout d'abord nous avons pensé qu'il avait attrapé le fameux virus dit "des cochons". En fait c'est probablement la dengue, cette méchante grippe tropicale transmise par les moustiques.

Ce mouillage est un paradis. A terre, lorsqu'on remonte un bras de mer quasiment à sec à marée basse, on arrive dans une piscine naturelle d'une beauté à couper le souffle. Un joli champignon de corail la décore en son centre comme une cerise sur un gâteau. En continuant dans la forêt, on parvient à l'extrémité nord de la baie d'Upi là où les pirogues à voiles déposent les touristes après une petite navigation entre les champignons sur les eaux turquoises, calmes et transparentes de la baie.

Demain nous lèverons l'ancre pour Gadji, la baie du nord, encore plus belle si c'est possible. Il faudra s'y présenter à marée haute pour avoir assez d'eau et atteindre le mouillage idyllique dont on nous a parlé.


Mercredi 30 Septembre 2009 - Baie de Kuto dans l'Île Des Pins en Nouvelle Calédonie

Nous sommes de retour à Kuto, la baie de l'Île Des Pins où il y a un peu de civilisation. Nous avions des courses de frais à faire et du linge à laver au robinet du ponton à annexe : il n'y a pas de laverie sur l'île.
Ce matin, comme tous les jours à 6h30, nous avons écouté la météo sur la radio VHF que nous avons ensuite éteinte pour ne pas l'entendre crachoter régulièrement.

Il est 9h. Bien occupés à l'intérieur, nous n'avons rien vu, rien entendu de particulier. Tout à coup, un voisin frappe sur la coque. Guy sort et nous apprenons qu'il faut partir immédiatement, quitter le mouillage et s'éloigner le plus possible des terres afin de gagner le large pour avoir le maximum de fond.
Un tsunami, provoqué par un séisme au large des îles Samoa, doit arriver sur les côtes de Calédonie dans trois-quarts d'heure. Il nous faut moins de dix minutes pour lever l'ancre et suivre les autres bateaux. Une grosse vague secouera à peine le bateau si nous avons assez d'eau sous la coque. Près de la plage où nous étions mouillé, la vague pourra déferler et provoquer de gros dégâts.

Pendant plus d'une heure, nous allons tourner en rond en attendant la fin de l'alerte. En mer nous n'avons rien senti. Nous avons juste vu une série de trois ou quatre vagues, beaucoup plus grosses que les autres, s'écraser sur le récif qui protège le lagon de l'Île Des Pins.

Nous apprendrons que la Nouvelle Calédonie n'a pas souffert du tsunami. Ce n'est malheureusement pas le cas aux Samoa et aux Tonga.


Lundi 5 Octobre 2009 - Baie de Kuto dans l'Île Des Pins en Nouvelle Calédonie

Ce matin nous allons faire des courses de frais. Kuto est le seul mouillage de l'Île Des Pins où l'on peut se ravitailler. La petite épicerie est à une demi-heure de marche du ponton aux annexes. Il n'y a pas de supermarché sur l'île.
Nous partons avec nos amis américains Dawn, Jane, Tom et Dave. Nous les avons retrouvés hier soir avec beaucoup de plaisir. Notre dernière rencontre datait de plus d'un an, lorsque nous étions à Bora Bora en août 2008. Hier soir, nous avons dîné ensemble à bord de Pro's Per Aim. Nous avions pas mal d'histoires à nous raconter. Tom et Dawn ont très envie de continuer la route avec nous. Leur prochaine destination est la Nouvelle Zélande où ils étaient déjà l'an dernier pendant la saison des cyclones. Quant à Jane et Dave, ils vont en Australie. Les arguments des uns et des autres en faveur du pays des Kiwis ou de celui des Aussies sont excellents. Il va être difficile de choisir.

De retour au bateau nous débarrassons la cabine arrière pour que Benjamin puisse s'installer. Il arrive ce soir par l'avion de 19h. Nous avons loué une voiture pour aller le chercher au petit aéroport à dix kilomètres de Kuto.
Il sera sûrement très fatigué avec trente-six heures de voyage et onze heures de décalage horaire. La Nouvelle Calédonie est vraiment à l'autre bout du monde, presque aux antipodes de la France.


Vendredi 9 Octobre 2009 - Baie de Gadji dans l'Île Des Pins en Nouvelle Calédonie

Nous sommes dans un mouillage extraordinaire. Gadji ! De l'eau turquoise sur un fond de sable, des champignons de corail et des îlots qui ferment la baie. Le mouillage est parfait, loin de tout et peu fréquenté car il faut moins de deux mètres de tirant d'eau pour se glisser entre les îlots.
Nous étions seuls depuis hier soir et voilà qu'un catamaran arrive. Il s'approche de nous pour jeter l'ancre. Le problème, c'est qu'il risque de s'échouer à marée basse. Nous calons moins que lui mais comme Pro's Per Aim est un monocoque, il est souvent pris pour un quillard trompant ainsi les skippers qui pensent qu'il y a suffisamment de fond là où nous sommes.
Guy saute dans l'annexe et va leur montrer où ils auront assez d'eau. Ce sont deux familles australiennes qui ont loué un catamaran pour quinze jours. Ils nous invitent pour l'apéro à leur bord. La soirée est animée.
Demain ils viendront tous les neuf chez nous. Ils veulent visiter notre dériveur. C'est un type de voilier qu'ils ne connaissent pas.


Lundi 12 Octobre 2009 - Îlot Kouaré dans le lagon sud de Nouvelle Calédonie

Nous avons quitté l'Île Des Pins ce matin pour Kouaré, un îlot dans le lagon sud. Un catamaran y est déjà mouillé. Ce sont nos amis australiens. C'est leur dernière nuit à bord. Demain ils rendent le bateau et rentrent à Newcastle. Ils nous proposent de partager leur repas. Je prépare une tarte aux pommes qui a un gros succès. Les enfants n'en laissent pas une miette. Nous échangeons nos coordonnées et ils nous invitent chez eux en Australie.


Mardi 13 Octobre 2009 - Îlot Kouaré dans le lagon sud de Nouvelle Calédonie

Les Australiens sont partis de bonne heure. Nous sommes seuls devant une île déserte bordée d'une plage de sable blanc. Benjamin découvre le bonheur d'être un Robinson. L'eau est cristalline. Nous apercevons une tortue en allant à terre en annexe. L'îlot est colonisé par les noddis. Ce sont des oiseaux noirs peu farouches. Il y en a des milliers perchés sur les buissons.


Jeudi 15 Octobre 2009 - Îlot Mato dans le lagon sud de Nouvelle Calédonie

C'est le deuxième soir de suite que nous avons la chance de voir le rayon vert. Pour Benjamin c'est nouveau ! Comme tant d'autres, il pensait que c'était une légende. Il faut dire qu'à Paris, il ne le verra jamais car le soleil doit se coucher sur la mer sans être caché par un nuage.
Demain nous quitterons le lagon sud pour l'île d'Ouen, juste au sud de Grande Terre. Il y a une balade à faire vers une ancienne mine de jade et nous y retrouverons Tom et Dawn, nos amis américains.


Jeudi 22 Octobre 2009 - Marina de Port Moselle à Nouméa en Nouvelle Calédonie

Au mouillage de l'île d'Ouen, nous avons fait la connaissance d'Alain et Cathy CONAN. Alain est le président de l'association SALOMON qu'il a créée en 1981 afin d'étudier le destin du navigateur français Lapérouse et d'organiser des expéditions de recherches sur les sites des épaves de LA BOUSSOLE et de L'ASTROLABE à Vanikoro, une île du sud des Salomon.
La mission de Jean-François de Galaup, comte de Lapérouse était vaste. Elle avait été ordonnée par Louis XVI qui s'était beaucoup impliqué dans la préparation. Monsieur de Lapérouse devait approfondir les connaissances sur le Pacifique en matière de cartographie, de biologie et d'ethnologie. Elle avait aussi des objectifs politiques avec des projets d'établissement de bases françaises en Alaska, aux Philippines et au Kamchatka. Elle prévoyait en plus la reconnaissance de la Nouvelle-Calédonie découverte par Cook onze ans auparavant. La disparition du comte de Lapérouse fut longtemps un mystère. Louis XVI, à moins que ce ne soit Marie-Antoinette, aurait encore demandé en montant sur l'échafaud : "A-t-on des nouvelles de Monsieur de Lapérouse ?".

Alain nous a proposé de visiter les coulisses du Musée de l'Histoire Maritime de Nouvelle-Calédonie. Nous ne manquons pas cette occasion unique de nous faire expliquer comment sont traités les objets retrouvés sur les lieux des naufrages. Alain nous montre un canon qui a séjourné deux cents ans dans l'eau de mer. Cela fait trois ans qu'il est dans le laboratoire. Il en a fallu deux pour le débarrasser du corail qui l'enveloppait. Puis le canon a subi un traitement pour ne pas rouiller. Maintenant il est prêt à être exposé au musée mais l'équipe de l'association SALOMON veut encore l'étudier. Ce canon est muni d'un mèche comme s'il était armé. Peut-être y a-t-il un boulet à l'intérieur ? Pour le savoir, le canon devra être radiographié pendant de nombreuses heures. Si tel était le cas, cela pourrait signifier que l'équipage avait eu le temps de charger les canons quand le navire s'est échoué de façon à se défendre contre les indigènes.
Le second navire, L'ASTROLABE, n'aurait pas été immédiatement détruit, ce qui aurait permis à une partie de son équipage de se sauver sur l'île. Des fouilles à terre ont permis de retrouver les traces du camp des français.
Un squelette complet a été sorti de la faille où a coulé LA BOUSSOLE, le navire de Lapérouse. Des scientifiques ont étudié le crâne. Ils ont même réussi à récupérer de l'ADN qu'ils ont comparé à celui des descendants de l'équipage qu'ils ont retrouvé. Sans succès pour l'instant ! Cet homme d'une quarantaine d'année restera sans doute le "marin inconnu" de l'expédition. A partir de son crâne, sa tête a été reconstituée. On peut admirer le travail au musée de Nouméa. C'est surprenant de réalisme !

Depuis vingt ans, Alain se passionne pour les recherches sur le site de Vanikoro et pour l'histoire de Lapérouse. Son enthousiasme  est communicatif !


Mardi 27 Octobre 2009 - Marina de Port Moselle à Nouméa en Nouvelle Calédonie

Benjamin a repris l'avion samedi. Il est tellement enchanté par la Nouvelle Calédonie qu'il pense demander sa mutation et quitter la métropole pour le Pacifique Sud.

Ce matin nous sommes allés aux douanes et à l'immigration pour faire les papiers de sortie.
Ça y est ! Nous sommes décidés … nous irons en Australie !
Il faut dire que la météo ne permet pas de descendre en Nouvelle Zélande en ce moment.


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