
Mardi 27 juillet 2010
– Arrivée à Kupang (île de
Timor)
Dimanche, vingt-quatre heures
après le départ de Darwin,
le vent a forci. La mer est devenue hachée, courte, vraiment
mauvaise. C’est
logique ! C’est comme dans le Golfe de Carpentaria,
il n’y a pas de fond
et de forts courants de marée se heurtent au vent.
Quelques vagues, un peu plus fortes, un peu plus hautes
nous ont fait empanner deux–trois fois de suite. Le frein de
bôme joua son rôle
et le choc fut atténué. Peut-être
aurions-nous
démâté sinon ! Toujours
est-il qu’il y eut tout de même de la casse.
L’anneau
sur lequel la bosse de
ris n°1 est fixé, a cédé.
N’étant
plus retenue, la grand-voile s’est effondrée
dans les lazzy-jack les faisant lâcher à leur tour.
Pas possible d’attendre l’arrivée pour
réparer. Il a
fallu s’y mettre illico sur une mer
désossée. Nous avons commencé par
prendre
le deuxième ris dont l’anneau était
intact, pour réduire la voilure. Puis Guy a
grimpé dans le mât pour
récupérer les bouts de lazzy-jack. Il a
refusé de s’attacher
et de mettre son gilet de sauvetage arguant que cela le
gênerait et que c’était
le meilleur moyen de tomber. J’étais à
la barre, attentive à garder le cap pour
éviter tout mouvement violent du bateau. Guy, à
dix mètres de haut, accroché au
mât qui se balançait, a réussi
à rattraper les
« ficelles ». Quand
enfin il est redescendu, j’avais le souffle court et je
tremblais comme une
feuille.
Nous avons réparé et la grand-voile a
retrouvé sa place
dans le lazzy-bag. En fin d’après-midi le vent a
calmi et il a même fallu faire
du moteur au cours de la nuit.
Ils sont huit à grimper à bord, comme des gamins
énervés
par un évènement nouveau. Ça ne nous
est jamais arrivé. D’habitude les
fonctionnaires sont plus discrets. Il semble que
l’arrivée d’une cinquantaine
de bateaux soit une fête au pays !
« Selamat siang ! (Bonjour !).
Nama saya
Isabelle (Je m’appelle Isabelle) ». Je
sors les trois mots d’indonésien
que j’ai appris et ça les amuse beaucoup. Ils
retiennent mon prénom
immédiatement. Je comprendrai plus tard que c’est
le titre d’un tube qui inonde
les radios.
Nous remplissons des formulaires, nous donnons des
photocopies de nos passeports, de la liste
d’équipage et des papiers de Pro’s
Per Aim. Ça s’entasse, ça
s’empile … Que vont-il faire de toute cette
paperasse ?
« Do
you have a stamp? » Nous communiquons
en anglais : ils veulent un
tampon. Ça tombe bien ! Nous en avions fait faire
un avant de quitter les
Sables d’Olonne en janvier 2006. Un beau tampon à
l’encre rouge pour faire
officiel avec le nom du bateau et tous ses numéros
d’enregistrement. Il n’avait
jamais servi et pour une première fois ça frise
l’overdose. Il faut tout
tamponner, même les feuilles rangées dans leur
sacoche.
Un fonctionnaire de la Quarantaine descend dans le carré
et demande à voir le frigo. Lui aussi a des formulaires sur
lesquels je dois
noter la liste de nos produits frais et leur quantité. Il me
demande s’il y a
des animaux à bord.
« Non ! ». Il
insiste : « Vous
n’avez pas
d’œufs ? ». Les
œufs sont donc à consigner dans le
formulaire consacré aux animaux.
Le Capitaine ôte le pavillon Q, le jaune, celui de l’appel de douane. Nous allons à terre pour la suite des formalités, car ce n’est pas fini !
Une
dizaine de costauds se précipitent vers nous. Ils ont
un badge « Sail Indonesia » et
c’est à peine s’ils nous laissent
sortir de l’annexe avant de la saisir et de
l’emmener un peu plus haut sur la
plage de galets. Ils marchent nu-pieds sur un sol couvert de
détritus et de
verre cassé. Notre premier contact avec la terre
indonésienne se fait dans les
ordures. Un état de fait qui se confirmera ! Quand
on y pense, la prise de
conscience européenne de la nécessité
de trier et de traiter les déchets est
plutôt récente. Un jour ou l’autre,
l’Indonésie s’y mettra
peut-être.
Nous laissons trente mille roupies à
l’équipe, tarif
officiel pour une journée quel que soit le nombre
d’allées et venues entre le
bateau et la plage. Trente mille ! A peine trois
euros ! Mais ici
c’est déjà une somme.
A terre les autorités se sont organisées pour
faciliter
et accélérer les démarches qui restent
à effectuer. Des tables ont été
installées dans un coin du bar de la plage. Nous
recommençons : douane,
immigration, quarantaine, autorités portuaires. Nous avons
laissé le tampon à
bord. Les fonctionnaires semblent déçus. Nous
versons deux cent quarante mille
roupies de taxes soit vingt-deux euros environ. Tous ces
zéros pour les prix
sont un peu affolants au début mais on se fait à
l’idée d’être millionnaire et
on s’y retrouve rapidement.
Les dangers ne viennent pas uniquement des véhicules, il
faut faire attention où on met les pieds pour ne pas tomber
dans un trou ni
protégé ni signalé.
Des femmes vendent des tomates et des bananes à
même le
trottoir. Les boutiques, petites, peu éclairées,
pleine de bazar se suivent.
Pas d’enseigne, pas de jolie vitrine avec étalage.
En fin de matinée, Pro’s Per Aim est au sud-ouest de Semau et l’ancre descend au travers d’une eau merveilleusement transparente comme nous n’en avions pas vu depuis la Nouvelle Calédonie. Plage de sable blanc, cocotiers … un mouillage comme on en rêve. Ça fait si longtemps qu’on ne s’est pas mis à l’eau ! Pas de chance, le courant est si violent qu’on ne pourra pas se baigner. Sans parler du vent, assez fort, qui lève un clapot très désagréable. Le Capitaine ne trouve pas le mouillage suffisamment sûr pour y rester la nuit.
Nous reprenons la route pour Baa, village principal de l’île de Rote. Si nous voulons y être avant la nuit, il ne faut pas traîner. Nous longeons les côtes pelées du nord de Rote. La province Est des îles de la Sonde subit un climat sec peu propice à l’épanouissement d’une végétation tropicale.
Le soleil descend sur l’horizon. Plus qu’une heure avant la nuit et pourtant il reste sept-huit milles à parcourir. En poussant le moteur à fond, nous parvenons devant Baa au crépuscule. Nous sommes le seul voilier. Une situation qui nous convient mieux que les grands rassemblements comme à Kupang !
La rue est à peine plus propre que la plage. Elle est surtout en très mauvais état. Gare aux trous et aux fers à béton qui dépassent ! Les nombreuses motos, font autant de boucan que les moteurs à échappement libre des barques de pêche. De part et d’autre de la chaussée, des boutiques se succèdent alternant le réparateur pour deux-roues avec une épicerie typiquement indonésienne en passant par un bazar rempli d’objets en plastique.
Les fruits et les légumes sont vendus à même le trottoir par des femmes parfois voilées. Elles ont apporté leur marchandise dans deux grands paniers de coco accrochés aux extrémités d’un bambou qu’elles posent sur leurs épaules. D’autres en transportent un seul sur leur tête.
Après un marchandage sans lequel point de plaisir pour les Indonésiens, nous achetons des fruits et des légumes locaux dont je ne retiens pas le nom. Le poisson, couvert de mouches, ne nous tente pas.
Nous continuons doucement vers l’intérieur de la baie où l’on distingue des barques de pêche. Les fonds dépassent les vingt mètres. C’est trop pour mouiller surtout que la houle rentre là aussi. Arrivés à côté des barques il n’y a plus que douze mètres au sondeur mais peu de place pour éviter. Je laisse quand même filer la chaîne qui tressaute signalant que l’ancre drague sur le fond de corail. Nous ne pouvons pas rester là. Le mouillage ne tient pas et le récif est à quelques mètres derrière nous.
Nous ne visiterons pas Sumba. Dommage ! Le guide nous avait alléchés avec des photos et des descriptions de villages typiques, de mégalithes et de tissage des fameux ikat. C’est une méthode de tissage extrêmement ancienne et qui, au cours des siècles, s’est nourrie des méthodes de fabrication et des styles importés par les étrangers, des Indiens d’abord puis des Européens.
Le
stress est à son maximum. Jamais nous ne pourrons
jeter l’ancre dans ces conditions car les fonds plongent vite
sur cette île
volcanique et pour mouiller il faut approcher la côte de
très près. Nous devons
absolument trouver un des corps-morts en espérant
qu’ils existent encore.
Guy continue à me transmettre les indications de barre.
Tout à coup il sort avec le phare et éclaire la
surface de l’eau devant
l’étrave. A quelques mètres devant
nous, flotte la bouée d’un corps-mort. Non
seulement les coordonnées GPS étaient justes mais
en plus, le radar a détecté
la bouée ce qui a permis au Capitaine d’amener
Pro’s Per Aim dessus.
Ce n’est pas fini ! Avec le vent qui souffle par rafales, il faut que je m’approche en douceur afin que Guy puisse récupérer avec la gaffe le bout qui flotte et qu’il l’amarre au bateau. Je dois m’y reprendre à deux fois. Guy continue à éclairer la bouée pour que je ne la perde pas de vue. Enfin il parvient à attraper le bout et à passer notre aussière dans la boucle avant de la tourner au taquet. Ouf ! Nous sommes en sécurité si tant est que le corps-mort soit en bon état et bien ancré au fond.
Pendant ce temps Bien Aller se tenait un peu à l’écart sans s’éloigner de nous de peur de s’échouer sur la côte si proche. Guy explique par radio à Pierre qu’il n’a pas trouvé les autres corps-morts et qu’il va devoir mettre Bien Aller à couple de Pro’s Per Aim. C’est un peu comme aborder un quai sauf que le quai en question bouge, il glisse même beaucoup en fonction des rafales, une vrai savonnette ! Pierre doit viser entre deux coups de vent et Josette est prête à nous lancer les aussières. Au second coup, il réussit. Belle manœuvre ! Les deux bateaux sont à couple. Il reste à régler les aussières pour décaler les mâts sinon les barres de flèches risqueraient de s’accrocher et ce serait la catastrophe pour les deux voiliers.
Il est minuit ! Nous buvons un coup sur Bien Aller pour nous remettre de nos émotions et dodo !
Mercredi 4 août
2010 – Baie Uwada Dasami sur Rinca
Comme si une arrivée de nuit dans un coin paumé et plein de cailloux ne suffisait pas, nous avions constaté trois heures avant que le moteur ne rechargeait plus les batteries. Il avait fallu couper tous les consommateurs de courant en ne laissant que le GPS. J’ai donc tenu la barre pendant les trois heures et Guy s’est reposé pour être à son maximum au moment de l’atterrissage. Un quart d’heure avant l’entrée dans la baie sud de Rinca, il a rallumé le radar ce qui nous a donc permis de rentrer sans rien voir dans l’étroit corridor menant au corps-mort et de le trouver.
Que je vous explique !
Sur
Pro’s Per Aim, il y a deux parcs de batteries et deux
alternateurs. On n’est jamais trop prudent !
D’un côté, cinq batteries
pour la vie à bord pour les instruments de navigation, le
courant 220V et le
frigo (un gourmant celui-là !). De
l’autre côté une batterie exclusivement
réservée au moteur. Jusqu’à
présent, les deux alternateurs débitaient du
courant que le répartiteur répartissait fort
habilement entre les deux parcs de
batteries.
Le
fautif est démasqué. Eh bien tant pis pour la
répartition. Guy décide de le shunter.
Dorénavant chaque alternateur aura en charge
son propre parc de batteries.
Finalement
c’est une petite panne sans conséquence. Une
fois de plus, on s’en tire bien.
Tout à coup un monstre fait son apparition. Une bête énorme de plus de deux mètres de la tête à la queue déambule sur la grève : un dragon, un varan de Komodo, un descendant des tyrannosaures, le plus grand des lézards du monde, un animal qu’on trouve uniquement sur Rinca et Komodo, l’île voisine. Sa langue d’un délicat jaune orangé fait dans les cinquante centimètres de long. Ses dents longues de quatre centimètres et crénelées comme celles d’une scie lui permettent de déchiqueter des charognes qu’il repère sans problème à trois kilomètres grâce à son flair puissant. D’un coup de queue, il assomme une biche. Je le vois avancer pépère mais je le sais capable de sprints redoutables. Charmant tableau !
J’attends, j’espère … mais le dragon ne crachera pas de feu et nul chevalier intrépide ne viendra le défier. Guy et moi le voyons s’enfoncer à pas lents dans la jungle.
Depuis quelques jours nous sommes dans le mouillage calme de la baie Ginggo sur la côte ouest de Rinca. Lors d’une promenade à terre nous avons dérangé, dans sa sieste au soleil, un dragon qui s’est enfuit pesamment. Quant aux nombreux singes qui galopent sur la plage, ils s’étaient sauvés avant même que nous atterrissions sur la plage tout comme la biche que nous avions aperçue aux jumelles quelques minutes auparavant.
Des pêcheurs sont venus nous proposer du poisson et de l’artisanat que nous avons troqué contre une glacière et des cordages.
Ce matin nous levons l’ancre pour le village de Komodo sur l’île du même nom. Dix petits milles de zigzags à faire entre les îlots où le courant est très fort. Au départ nous l’avons dans les fesses puis il est de travers et Pro’s Per Aim se met à avancer en crabe pour garder le cap. Marmites, remous : c’est impressionnant et ça rappelle le passage du détroit de Messine où Ulysse, bien avant nous, était tombé de Charybde en Scylla.
A deux milles en vue du village, une flottille de petites barques nous assaille pour vendre leurs dragons sculptés, leurs colliers de perles et autre artisanat local. Ils nous font nous amarrer sur un gros corps-mort dont nous sommes chassés quelques minutes plus tard par un bateau pour touristes. Il n’y a pas d’infrastructure hôtelière sur Komodo et Rinca et le seul moyen de venir observer les varans de Komodo, ce sont les bateaux de croisière en bois genre vaisseau de pirates.
Nous allons donc devant le village, suivis par Bien Aller. Pas possible d’y jeter l’ancre : trop de fond ou pas assez et beaucoup trop de houle. Pendant que Guy et Josette gardent les deux voiliers qui dérivent lentement, je vais au village avec Pierre pour tenter d’acheter des légumes, des fruits et des œufs. Un jeune, parlant un peu anglais, nous accueille sur la plage et nous guide au travers du dédale des ruelles, entre les cases traditionnelles sur pilotis. Dans la journée, les familles vivent à l’ombre sous la maison. La nuit, ils dorment à l’étage à l’abri de l’humidité, des animaux sauvages et des risques d’inondation. Le village semble pauvre malgré la présence de grosses paraboles pour la télé satellite. La télé étant un instrument de propagande extraordinaire, les paraboles sont peut-être subventionnées par le gouvernement. Pas de réseau pour le téléphone portable. Je regrette que Guy ne soit pas là pour voir ce village si différent de ce que nous avons rencontré jusqu’alors. Je n’ai même pas l’appareil photo.
Tant
bien que mal nous trouvons quelques tomates, des
aubergines et des œufs dans deux boutiques
différentes où l’on vend aussi du
riz, des bonbons, du shampooing et du gasoil. Les articles sont
posés à même le
sol ou sur des étagères branlantes dans un local
sombre et peu ventilé où la
famille semble vivre.
De retour à bord, mon Capitaine nous apprend qu’il
a
discuté avec des pêcheurs. Ils lui ont
indiqué un mouillage calme à un mille et
demi dans la baie Sorolia. Bien Aller et Pro’s Per Aim y
jettent l’ancre devant
une plage où une trentaine de sangliers fouinent la vase
à marée basse.
Après déjeuner nous retournons au village en annexe. A peine débarqués sur la jetée, un pseudo-officiel en tee-shirt sale nous fait signe de le suivre. Nous entrons dans un bâtiment en dur puis dans une pièce aux murs lépreux meublée uniquement d’un bureau crasseux sur lequel un grand cahier couvert de lignes et de colonnes est ouvert. Il faut s’inscrire et sans doute payer. Guy remplit les cases et nous sortons tranquillement sans qu’on ne nous demande rien de plus.
Dans la ruelle principale, nous croisons des hommes en djellaba impeccable avec un tapis de prière sur l’épaule. Ils sortent de la mosquée. Pendant ce temps les femmes sont au travail. Il y a tant à faire avec les enfants, les lessives, le poisson à mettre à sécher et les autres occupations qui leur sont habituelles. Les enfants m’entourent et me suivent en fredonnant le tube du moment « Isabella ». Nous tentons de communiquer à l’aide de mon petit dictionnaire franco-indonésien. Je joue au «jeu de mains » avec eux et je donne aux gagnants des crayons. C’est un moyen comme un autre de faire une sélection car ils sont trop nombreux.
Les fonds sont magnifiques et l’eau aussi transparente qu’en Polynésie. Nous ne résistons pas à l’envie d’aller nager avec les poissons multicolores qui dansent autour des têtes de corail. Les méduses doivent être de la partie car je sens des piqûres. Je vais encore avoir des marques partout. En plus ça démange ! Heureusement il n’y a pas ici de méduses tueuses comme en Australie. Elles sont simplement urticantes.
Vendredi 13 août
2010 – Mer de Java
Partir en mer un vendredi 13 !! Quelle idée !! Le premier venu sait pourtant que ça porte malheur.
Eh non ! Même pas ! Nous allons faire
vingt-quatre heures de mer sans histoire entre Komodo et Medang. Tout au plus
serons nous bien fatigués par une nuit de veille à cause des nombreuses barques
de pêche non éclairées que le radar peine à déceler tellement elles sont basses
sur l’eau, à peine plus grosses parfois qu’un gros tronc d’arbre.
Une fois de plus, le mouillage est rouleur. Nous n’allons pas nous attarder ici bien que ce soit agréable à l’œil. Medang est une petite île basse au nord de Sumbawa. Nous la pensions déserte. Une promenade à terre va nous détromper. Dans sa partie Est, nous parcourons des bocages bien entretenus avec des haies vives consolidées par des barrières en palmes de cocotier. Dans quelques parcelles, des vaches et des chèvres broutent paisiblement. Une petite Normandie indonésienne !
Puis, revenus au niveau de la plage où nous avons
débarqué, nous entrons dans le village qui nous était dissimulé jusqu’alors par
la forêt de cocotiers. Nous le trouvons moins pauvre et plus propre que celui
de Komodo. On y revoit les mêmes maisons sur pilotis mais beaucoup sont en dur.
De nombreux adultes dorment dehors à l’ombre des maisons.
Nous sommes en plein ramadan, les musulmans mangent, prient, chantent, enfin
bref, vivent la nuit. Il faut bien qu’ils récupèrent le jour.
Des enfants, curieux, nous suivent sans rien réclamer. La
pression du tourisme doit être quasi nulle ici. Seuls quelques bateaux de
voyage font escale dans la baie.
Medana Bay avec sa pseudo marina est l’un des stops de
l’organisation Sail Indonesia. Dans un mois, une grande fête y est prévue pour
l’arrivée des autres voiliers que nous avons laissés derrière nous depuis l’arrivée
à Kupang. La publicité de Sail Indonesia annonçait un mouillage protégé pour
plus d’une centaine de bateaux. En fait il n’y a qu’une trentaine de
corps-morts et trop de fond pour mouiller en sécurité ailleurs. Je ne sais pas
qui a installé ces corps-morts. C’est à peine croyable. Ils sont si proches
qu’une fois amarré à l’un d’eux, la coque de Pro’s Per Aim touche le suivant
qu’un autre bateau ne pourrait donc pas prendre. Du coup, nous l’amarrons aussi
à l’arrière de façon à tourner le bateau perpendiculaire à la forte houle qui
chahute le mouillage et le rend très inconfortable.
Jusqu’à présent, aucun des mouillages conseillés par Sail
Indonesia n’a été à la hauteur de leur publicité. Il semble que le choix des
escales soit fait en fonction de critères économiques et non pas en fonction
des critères qu’un skipper peut attendre d’un mouillage.
De retour sur la plage, une femme me propose un massage d’une demi-heure pour cinquante mille roupies soit environ quatre euros cinquante. J’accepte mais elle n’est pas une pro et elle appuie trop fort. Guy, qui se laisse tenter aussi, n’apprécie pas et regrette. Nous apprendrons qu’elle doit reverser 40% de ce qu’elle gagne à la responsable de la marina.
Nous retrouvons des copains qui sont arrivés hier. Ils nous racontent qu’ils ont vécu une nuit épouvantable comme cela ne leur était jamais arrivé. Les chants et les prières ont duré du coucher du soleil à son lever. A cause de la puissance des haut-parleurs accrochés aux minarets alentour, ils avaient l’impression que les muezzins étaient avec eux dans la cabine.
Ça et le roulis, tout nous pousse à larguer les amarres. A une heure de mer, il y a les trois îles Gili. On peut trouver un abri au sud de Gili Air. Allons-y !
L’atterrissage est un peu stressant car le soleil est
déjà bien bas et nous l’avons dans les yeux. Nous distinguons des vagues qui
déferlent devant la baie. Elles signalent un récif qui n’est pas cartographié.
La lumière fait terriblement défaut, elle permettrait de noter les changements
de couleur de l’eau. En y allant tout doucement, en ouvrant grands les yeux, et
en surveillant le sondeur, nous parvenons à entrer sans encombre dans le port
naturel de Gili Air. Il y a trop de fond pour mouiller mais des corps-morts
sont disponibles. Nous en négocierons un à trente mille roupies par jour auprès
du pêcheur qui les a installés.
Les trois îles Gili sont connues pour leurs sites de plongée. Sur Gili Trawangan, il y a des hôtels de luxe mais Gili Air possède un air familial et calme qui nous convient. Le village indigène occupe l’intérieur de l’îlot et le long des belles plages de sable blanc, on trouve de nombreuses paillotes où l’on mange pour pas grand-chose. Les touristes qui viennent ici sont essentiellement des plongeurs en quête d’eaux chaudes, claires, poissonneuses et de massifs coralliens colorés. Ils sont logés dans des bungalows.
Nous faisons connaissance avec Laurent, un français,
moniteur de plongée qui a créé son affaire ici sous l’enseigne de 7SEAS International. Nous plongerons
avec son club. Laurent propose même un réseau wifi que l’on capte du bateau.
Nous aurons ainsi Internet à bord le temps de notre séjour.
Ici, tout se négocie ! Nous avons marchandé une journée sur Lombock pour huit cent cinquante mille roupies soit quatre-vingt euros pour quatre personnes comprenant voiture, chauffeur, taxi-boat entre Gili Air et Lombock. C’est cher pour l’Indonésie même si c’est bon marché quand on a des euros.
Dans le nord, le paysage de l'île est dominé par le
volcan Rinjani. Avec ses 3 726 m,
il est le troisième sommet d'Indonésie. La dernière éruption du Rinjani remonte
à mai 2009. Le lac occupant la caldeira est un lieu de pèlerinage hindou dédié
à Shiva. La grimpette est ardue. Depuis quelques années, c’est devenu une
randonnée prisée par les occidentaux.
Notre tour montera sur ses pentes sud, celles qui
descendent doucement vers la plaine s’étendant au sud de l’île.
Nous pénétrons dans Batu
Bolong, un temple hindou battu par les vagues.
Nous longeons des rizières en terrasses que des femmes,
les pieds dans l’eau et la tête protégée du classique chapeau conique,
repiquent. Pour faire la photo je traverse une zone pleine d’ordures.
Les villages traversés sont pauvres et sales.
De nombreuses mosquées sont en construction dans les
trois villes principales Ampenan, le
port, Mataram, la capitale de
Lombock et Cakranegara, l’ancienne
ville royale. Elles ne forment d’ailleurs qu’une seule et même agglomération.
Les motos filent dans tous les sens dans les rues encombrées par des carrioles
tirées par de petits chevaux. Notre chauffeur, habitué, est imperturbable. Il se
fraye avec aisance un passage au milieu d’une circulation fantaisiste et
endiablée.
Lombock, comme la plupart des îles indonésiennes, est à
majorité musulmane. Un dixième de la population environ est hindoue. A quatre
cents mètres d’altitude, Suranadi est
l’un des temples les plus sacrés de Lombock. Il s’élève près de la source d’un
torrent de montagne, à l’endroit choisi par un saint hindou lors d’une transe :
il doit son nom à Suranadi, une rivière céleste dans la mythologie hindoue.
Pour y pénétrer nous devons mettre un sarong afin de cacher nos jambes. Sur les
autels brûlent des bâtonnets d’encens à côté des offrandes de nourriture que
des singes viennent voler. Les sources sacrées glougloutent dans de larges
puits peu profonds. Il paraît que des anguilles, tout aussi sacrées, s’y
cachent.
C’est l’heure de déjeuner et rien d’ouvert pour cause de
ramadan. Le chauffeur nous dégote quand même un « warung » sorte de
gargote proposant un plat unique. Nous y goûtons le fameux et délicieux gado-gado,
une salade de légumes locaux arrosée d’une sauce cacahuète. A nos pieds coule
un ruisseau où la patronne du warung lave sa vaisselle tandis qu’un chien
patauge près d’elle. Nous ne serons pas malades.
Retour par Pura
Meru, un temple hindou au cœur de la vieille ville royale. Peu de vestiges
architecturaux, les constructions récentes et anarchiques entourent les murs
qui protègent les trois cours du temple. Dans la troisième s’élèvent trois
pagodes dédiées aux trois représentations divines de la Trimurti hindoue, j’ai
nommé : Brahmâ, Vishnou et Shiva. Le temple est vide. Personne ! Pas
d’offrande, pas d’encens ! Tristouille et d’autant plus décevant que la
circulation fait un vacarme de tous les diables de l’autre côté du mur et que
la vue des fils électriques trouble la sérénité des lieux. Difficile de s’y
recueillir !
Jeudi 26 août 2010
– Gili Air
Cinquième et dernière plongée ce matin avec le club. Nous avons décidé de partir en fin d’après-midi pour être à Bali demain dans la journée.
Stupeur ! Un voilier se rapproche rapidement de
nous. Je crie pour appeler Guy à la rescousse tout en me préparant à encaisser
le choc et à repousser de toutes mes forces l’ancre qui va nous percuter.
Je comprends enfin la situation. Notre corps-mort a lâché
et nous avons dérivé vers le voilier américain qui est derrière nous.
Les bateaux se touchent maintenant. J’ai réussi à éviter
le choc de plein fouet. Les deux bateaux sont à couple sans les précieux pare-battage
qui les protègeraient l’un de l’autre. Guy m’a rejointe et les Américains,
alertés par mes cris, sont sortis de leur carré. Nos corps-morts se sont emmêlés
et celui de l’Américain vient de casser. Tout le monde dérive vers le récif
proche. Il faudrait réussir à larguer l’amarre qui nous retient mais elle est
sous tension. Pas moyen de la détacher. Les deux Capitaines foncent mettre en
route les moteurs. La tension est soulagée. Je parviens à libérer Pro’s Per Aim
qui ne s’échouera pas. Le bateau américain se tire de l’aventure sans une égratignure.
Pro’s Per Aim garde comme souvenir quelques rayures sur sa peinture. On s’en sort
bien. On aurait pu être à terre et ne pas pouvoir intervenir à temps.
C’est aussi lui qui a tenté de réparer les fuites de
l’annexe nous assurant que son mastic-colle ferait un miracle. Il a bossé comme
un cochon, n’attendant pas que cela sèche et sans nettoyer avec l’acétone que
nous lui avions donnée. Bref ! C’est comme avant, l’annexe est une
baignoire. En plus il nous l’a rendue pleine de sable et de feuilles à croire
qu’il avait pelleté la plage dedans.
A 20 h, il fait nuit depuis longtemps et toujours
personne.
A 22h, coup de fil : il est encore sur Lombock, il a
eu des problèmes mais il arrive.
Fatigués d’attendre, nous nous endormons.
A 2 h du matin, le téléphone nous réveille en
sursaut. Il est enfin là et réclame un supplément de roupies que Guy, furieux,
refuse de lui donner. Il nous a assez plumés comme ça. Il paraît que le salaire
mensuel moyen est de huit cent mille roupies et c’est justement ce qu’on lui a
laissé pour le carburant et la réparation de l’annexe.
Le capitaine revient à bord avec les bidons. Nous
remontons l’annexe sous le portique et nous quittons Gili Air par une nuit
noire en suivant le cap que nous avions repéré de jour afin d’éviter les récifs
à la sortie de la baie.
Du vendredi 27
août au vendredi 3 septembre 2010 – Lovina Beach sur Bali
Bali est l’exception indonésienne.
L’écrasante majorité des Balinais est restée fidèle à la religion hindoue malgré le prosélytisme des marchands musulmans venus, à partir du XVIIIème siècle, commercer dans l’archipel où ils ont fini par s’installer.
Bali est une exception indonésienne à un autre titre : c’est la seule île qui soit une vraie destination internationale de tourisme.
Bali et ses plages de sable fin ; Bali et ses spots de surf ; Bali et ses rizières en terrasses ; Bali et le Mont Batur, volcan encore actif ; Bali et ses danseuses aux incroyables jeux de mains ; Bali et ses temples omniprésents, les grands, publics, et les petits, familiaux, simple niche juchée sur une colonne décorée de têtes de dragon, enveloppée de tissu jaune ou bien à damiers noirs et blancs et protégée par une ombrelle ; Bali et l’odeur entêtante de l’encens qui brûle dans chaque temple, si petit soit-il ; Bali et les offrandes de fleurs et de riz déposées quotidiennement devant les lieux de cultes, c'est-à-dire partout, sur les trottoirs, sur le seuil des échoppes et des restaurants, au milieu des ronds-points ou à chaque carrefour.
Depuis les années 70, le tourisme n’est plus confidentiel et des masses de vacanciers se pressent sur l’île bénie des dieux. Les Balinais en négligent, paraît-il, la spectaculaire culture du riz sur les pentes montagneuses et s’emploient à récolter les devises étrangères tellement plus lucratives que même les Javanais viennent travailler à Bali.
Nous irons chez lui un soir écouter son orchestre de
gamelan au son duquel sa fille, belle comme une déesse, exécutera une danse de
bienvenue où tout est dit dans les positions des mains que les roulements de
ses yeux doivent suivre dans leurs moindres mouvements.
Nyoman possède aussi un warung sur la plage où l’on peut
boire un thé ou un café et grignoter un morceau. Il nous fournira également une
voiture avec chauffeur pour une journée de balade nous accompagnant en tant que
guide.
Nous assistons à la cueillette acrobatique des clous de
girofles. Les cueilleurs grimpent sur de très hautes et filiformes échelles de
bambous pour décrocher la précieuse denrée. De vieilles femmes, au pied des
grands arbres, glanent les clous qui tombent. Cet épice vaut son pesant d’or,
pas un clou n’est perdu.
Nous passons un long moment de calme et de
sérénité dans
le temple hindou du lac Beratan. Une pagode à onze toits
s’élève sur un
îlot : elle est dédiée à Vishnou. Sur
l’îlot d’à côté, la pagode
n’a que
trois toits, c’est celle de Danu, la femme de Vishnou. A terre,
dans un jardin
beau comme un parc anglais, une troisième pagode à sept
toits est érigée à la
gloire de Brahmâ.
A Lombock, un étudiant en religion nous avait expliqué les
principes de l’hindouisme qui est une des plus anciennes religions du monde
encore pratiquée. Elle n’a qu’un seul dieu, Brahman, sorte d’esprit dont
Brahmâ, Vishnou et Shiva sont les trois représentations lesquelles forment la
TRIMURTI, sorte de trinité hindoue. Ces trois représentations ont elles-mêmes
des avatars. Ganesh, le célèbre dieu à tête d’éléphant est un avatar de Shiva
par exemple. Ça me fait penser au dieu des chrétiens, à la Sainte Trinité et à
la kyrielle de saints auquel on élève moult chapelles dans l’occident
catholique.
Il nous a aussi parlé des quatre buts et des quatre étapes
de la vie sans oublier les quatre castes originelles, le système des castes
ayant évolué depuis, surtout en Inde.
N’oublions pas le fameux son « OM », symbole
sacré de l’hindouisme, considéré comme la vibration primitive divine de
l'Univers, qui signifie « celui qui a été, qui est et qui sera » et force
magique pour celui qui se voue à la méditation.
Quant à la svastika, croix gammée d’origine très ancienne,
elle est bénéfique lorsqu’elle est
tournée vers la droite. Hitler l’a reprise à son compte, mais la croix gammée
des nazis est tournée vers la gauche, signe néfaste pour les hindous.
Les hommes du village viennent tourner autour de Pro’s Per Aim. Certains ont équipé leur pirogue d’un moteur mais beaucoup l’ont gréée d’une voile rudimentaire. Quand le vent fait défaut, ils pagayent. Un vieil homme, souriant des quelques dents qui lui restent, nous aborde. Pendant un bon quart d’heure nous discutons tant bien que mal à l’aide du mini-lexique franco-indonésien. Il veut savoir d’où nous venons et nous explique qu’il a voyagé dans de nombreuses îles de l’archipel. Guy lui donne un cordage. Le lendemain de bonne heure, il revient nous offrir des poissons fraîchement pêchés.
Le ramadan n’est pas terminé. La nuit, on entend les
chants des muezzins au loin. Ils sont très différents de ce qu’on a entendu
jusqu’à maintenant. L’impression est vraiment étrange : on dirait les
murmures inquiétants des morts-vivants d’un mauvais film américain.
Faute de vent et sans moteur, Pro's Per Aim était arrêté
et dérivait lentement. Nous avons mis l'annexe à l'eau pour libérer la jupe.
Guy a enfilé ses palmes et mis masque et tuba. Il s'est passé un cordage autour
de la taille et j'ai amarré l'autre bout au bateau. Comme un fait exprès, nous
avions jeté la lampe étanche dont le plastique avait mal supporté la chaleur
tropicale. Il a donc plongé avec une torche normale en croisant les doigts pour
qu'elle tienne quelques minutes. Après une première apnée, il est remonté avec
un poids en moins sur l'estomac. Il avait vu un énorme paquet d'algues, genre
sargasses, agglutinées autour de l'hélice et l'empêchant de tourner. Il a fallu
plusieurs plongées pour la débarrasser de son manteau végétal. Une main pour
tenir la lampe, une main pour s'accrocher au bateau, une main pour éloigner son
dos de la coque couverte de petits coquillages qui blessent et une main pour
faire le travail. J'ai vu les algues s'éloigner dans le sillage.
Nous avons testé le moteur. Impeccable ! Comme il avait
été stoppé dès le début, rien
n'avait été endommagé : ni l'hélice, ni
l'arbre
d'hélice, ni l'inverseur. Il restait à remonter l'annexe
et à reprendre la
route. Inutile de vous dire que nous étions très
soulagés que ce soit un
incident sans conséquence. Sans moteur, encalminés dans ce pot au noir, je ne
sais pas combien de jours il nous aurait fallu pour rallier Singapour et
réparer.
Dans la matinée du vendredi, une hirondelle des mers
s'est posée sur les filières pour se reposer ; puis elle s'est enhardie et
s'est rapprochée de nous jusqu'à se percher sur la barre alors que Guy lisait
dans le cockpit.
En début d'après-midi, elle était toujours là. De temps
en temps elle allait se dégourdir les ailes. En plein midi, elle avait préféré
se percher sur le balcon avant juste au-dessus de l'ancre, en plein soleil.
Comment n'a-t-elle pas rôti sur place. Il faisait si chaud !
Il faut trouver du gasoil rapidement et lever l’ancre. Depuis notre départ de Bali, faute de vent,
nous avons essentiellement avancé au moteur. Ce serait plus prudent de refaire
le plein car la route est encore longue jusqu’à Singapour et il ne faudra pas
espérer davantage d’air pour gonfler les voiles que ces jours-ci.
Nous demandons où trouver du carburant. Ni une ni
deux ! Lui nous emmène dans sa voiture avec ses propres bidons. Dix
minutes plus tard il s’arrête devant une échoppe locale sans pompe à essence ce
qui ne l’empêche pas d’en vendre. Le carburant est stocké dans des jerricans
dans l’arrière-boutique. Avec un gros entonnoir, on nous remplit les bidons. Le
bouchon n’a plus de joint depuis longtemps mais qu’à cela ne tienne : le
commerçant prend un carré découpé dans un sac plastique, le pose sur
l’ouverture et visse le bouchon par-dessus. Le morceau de plastique s’adapte
souplement et fait office de joint. Système D !
Notre hôte nous ramène sur la plage. Nous retournons sur
Pro’s Per Aim transvaser le gasoil dans le réservoir avant de revenir lui
redonner ses bidons.
Une belle rencontre, une de plus ! Un des grands
plaisirs du voyage !
Mardi 14 septembre
2010 – Passage de l’équateur
Du lundi 20 au
mercredi 29 septembre 2010 – Raffles Marina sur l’île-cité-état de Singapour
Qui n’a pas entendu parler de Singapour ? Qui n’a
pas des images et quelques clichés dans la tête ?
Singapour, un des quatre
dragons de l’Asie avec la Corée du Sud, Taïwan et Hong Kong : une ville
propre où il est interdit de manger des chewing-gums ou de cracher par
terre ; une ville où les prix défient toute concurrence en particulier
pour l’informatique et les appareils photos ; une ville de gratte-ciel
avec des chinois partout ; une cité-état de la libre entreprise ; une
république démocratique.
Certes, au
premier coup d’œil, la ville paraît propre, surtout pour nous qui venions de passer deux mois en Indonésie. Le
métro, appelé ici le MRT, est comme neuf. Pas un tag ! Des sièges en bon
état ! Des odeurs aseptisées ! Des affichettes indiquent le montant
de l’amende lorsqu’on enfreint les interdictions de manger, de boire ou de
fumer dans les rames ou les couloirs. Les rues sont balayées, les poubelles
sont ramassées et les bas-côtés des voies rapides sont entretenus, plantés
d’arbustes et fleuris. A me lire, vous imaginez une île-cité-état exempte de
pollution, un vrai petit paradis écologique !
Que
nenni !
Singapour est l’un des tout premiers raffineurs mondiaux de
pétrole et
l’écobuage, mal maîtrisé, de ses voisins
empoisonne régulièrement l’air déjà
peu salubre. Les mangroves, si essentielles pour la qualité de
l’eau, ont
disparu. Les travaux pour gagner du terrain sur la mer remuent la boue
et
troublent considérablement l’écosystème
marin. De plus, après avoir remonté le
détroit de Malacca depuis Singapour jusqu’en
Thaïlande, nous pouvons affirmer
que ce bras de mer entre l’Asie du sud-est et
l’Indonésie n’est qu’un
gigantesque égout, un cloaque.
Les
prix ! Parlons-en !
Tout est aussi cher, voire plus cher que chez nous. Et quelles garanties
peut-on espérer sur le matériel une fois rentrés en Europe ? Les services
sont également hors de prix. Nous avons du limiter au strict minimum
indispensable les travaux et les achats que nous avions prévus.
Le niveau de vie
des Singapouriens est un des plus élevés du monde. Des dizaines et des dizaines
de milliers de Malais prennent chaque jour un des deux ponts reliant l’île de
Singapour à la péninsule malaise pour venir travailler ici et rentrer chez eux
le soir. Même s’ils se font exploiter, c’est toujours bien mieux que ce qu’ils
pourraient espérer en Malaisie.
L’économie de
Singapour repose sur les services bancaires et financiers, le commerce, le
tourisme, les chantiers navals et le raffinage du pétrole, sans oublier
l’incroyable activité maritime et portuaire due à sa position stratégique à
l’entrée sud du détroit de Malacca.
Les
gratte-ciel ? Les Chinois ? Ça c’est vrai ! Enfin presque … on trouve les immenses buildings
modernes dans le quartier des affaires au centre de Singapour. Ailleurs ce sont
d’innombrables tours d’habitations tout à fait quelconques, les HDB, autrement
dit les HLM locaux. En 1947, Singapour comptait moins de sept cents mille
habitants répartis par communautés dans les ruelles des anciens quartiers
malais, chinois ou indien. Aujourd’hui cinq millions de personnes vivent à
Singapour : la plus forte densité de population au monde après Monaco. 85%
des Singapouriens habitent dans les HDB.
Trois-quarts de la
population est d’origine chinoise. L’autre quart est essentiellement d’origine
malaise ou indienne. Ce qui fait de Singapour une petite île très peuplée avec
quatre langues officielles, rien que ça ! Le mandarin bien sûr ainsi
que le malais et le tamoul. Ça fait trois !
Et la
quatrième ? … C’est l’anglais. D’une part parce que les Britanniques n’ont
lâché cette colonie qu’en 1965, d’autre part parce qu’il faut une langue
commune aux trois ethnies principales pour communiquer et tant qu’à faire
autant que ce soit la langue du commerce international.
Nous allons
passer neuf jours dans la Raffles Marina.
Une petite
digression sur « Raffles » s’impose : Sir Thomas Stamford
Raffles était un naturaliste et néanmoins militaire de sa Gracieuse Majesté
d’Angleterre à la demande de laquelle il fonda en 1819 un poste de commerce
stratégique sur l’île située à la pointe sud de la péninsule malaise. Singapour
devint ainsi une base navale britannique importante, qui permettait aux Anglais
de contrôler le passage à travers le détroit de Malacca.
La Raffles Marina
a des installations luxueuses dans un environnement bétonné et plutôt triste.
Des ordures flottent entre les pontons mais on nous prête, pour la douche,
jusqu’à quatre draps de bain par jour et par personne. On a accès à la salle de
musculation et un bus gratuit emmène qui veut plusieurs fois par jour à
l’immense centre commercial le plus proche où l’on trouve aussi une station de
métro pour aller en ville.
Nous irons donc
nous perdre dans le centre commercial dont nous finirons par retrouver la
sortie complètement abrutis par la musique tonitruante des boutiques.
Nous prendrons le
métro pour aller en ville traîner dans Chinatown et Little India, les vieux
quartiers chinois et tamoul. Dans les rames, des femmes voilées ou en sari
chatoyant côtoient des jeunes filles en mini-jupe. Il est rare de voir
quelqu’un avec un livre mais on pianote sur un téléphone portable ou sur un
ordinateur. Ecouteurs dans les oreilles, d’autres écoutent la musique d’un
baladeur.
C’est là que ça
devient « pas joli joli » !
Singapour
est un état où la liberté économique permet des enrichissements personnels
fabuleux. Il faut savoir
qu’en 2009, Singapour affichait la plus forte concentration de millionnaires
rapportés à la population totale devançant ainsi Hong-Kong, la Suisse, le Qatar
et le Koweït.
On parle de
liberté économique, on aurait tendance à faire un amalgame rapide avec
« liberté » tout court. C’est là que le bât blesse !
La liste des entorses aux Droits de l’Homme et du Citoyen est longue :
- en 2005
le Président a été réélu … sans vote.
Je vous sens interloqués ! C’est pourtant simple : le jour de
l'élection, Nathan était le seul candidat, les autres candidats ayant été
disqualifiés parce qu'ils ne remplissaient pa les critères nécessaires… des
critères mis en place, devinez par qui … par le gouvernement sortant
- depuis 1965 seulement trois premiers ministres, tous membres du même parti politique, se
sont succédé. Il est à noter que le troisième est le fils du premier
- la grève est interdite
- la censure est pratiquée
- la pornographie est interdite et certaines
pratiques sexuelles désignées par le
gouvernement comme contre nature sont illégales
- les lois anti-drogue sont très strictes. C’est le moins qu’on puisse dire. Quiconque
pris en possession de 480g de cannabis est passible de la peine de mort. Les
étrangers arrivant à Singapour peuvent être soumis à des tests urinaires et
sanguins. S’ils sont positifs, la drogue est considérée comme ayant été
consommée sur place avec toutes les conséquences que cela suppose
- et
surtout, surtout, la peine de mort
est encore en vigueur dans ce pays qui se dit évolué et moderne. Les Etats-Unis
n’ont qu’à bien se tenir ! Ils ne font pas le poids ! A Singapour, le
nombre d’exécutions capitales par habitant est le plus
élevé du monde. Selon un rapport d’Amnesty International, 420 personnes ont été
pendues entre 1991 et 2005, majoritairement pour trafic de drogue. Vous avez
bien lu : 420 pendus sur 14 ans pour moins de 5 millions d’habitants