Le journal d'Isabelle



Jour après jour, Isabelle rédige le journal de notre voyage. Adapté pour la  radio  depuis mai 2008, voici les textes ayant été diffusés.


PRO’S PER AIM en INDONESIE et à SINGAPOUR
du 27 juillet au 28 septembre 2010

Mardi 27 juillet 2010 – Arrivée à Kupang (île de Timor)

Il est huit heures. Nous longeons la pointe sud-ouest de Timor. La mer est affreuse autour de ce cap. Vivement que nous tournions la pointe pour être à l’abri. Pas envie de faire davantage de casse.

Dimanche, vingt-quatre heures après le départ de Darwin, le vent a forci. La mer est devenue hachée, courte, vraiment mauvaise. C’est logique ! C’est comme dans le Golfe de Carpentaria, il n’y a pas de fond et de forts courants de marée se heurtent au vent.
Quelques vagues, un peu plus fortes, un peu plus hautes nous ont fait empanner deux–trois fois de suite. Le frein de bôme joua son rôle et le choc fut atténué. Peut-être aurions-nous démâté sinon ! Toujours est-il qu’il y eut tout de même de la casse. L’anneau sur lequel la bosse de ris n°1 est fixé, a cédé. N’étant plus retenue, la grand-voile s’est effondrée dans les lazzy-jack les faisant lâcher à leur tour.
Pas possible d’attendre l’arrivée pour réparer. Il a fallu s’y mettre illico sur une mer désossée. Nous avons commencé par prendre le deuxième ris dont l’anneau était intact, pour réduire la voilure. Puis Guy a grimpé dans le mât pour récupérer les bouts de lazzy-jack. Il a refusé de s’attacher et de mettre son gilet de sauvetage arguant que cela le gênerait et que c’était le meilleur moyen de tomber. J’étais à la barre, attentive à garder le cap pour éviter tout mouvement violent du bateau. Guy, à dix mètres de haut, accroché au mât qui se balançait, a réussi à rattraper les « ficelles ». Quand enfin il est redescendu, j’avais le souffle court et je tremblais comme une feuille.
Nous avons réparé et la grand-voile a retrouvé sa place dans le lazzy-bag. En fin d’après-midi le vent a calmi et il a même fallu faire du moteur au cours de la nuit.

Il y a déjà, en rade de Kupang, une quinzaine de bateaux arrivés avant nous. Le vent souffle du nord-est. Le mouillage, peu abrité, est agité d’un clapot rageur. Alors que nous jetons l’ancre, nous apercevons la barque des douaniers. Ils viennent de terminer les formalités sur le voilier voisin. Nous leur faisons signe et les voilà qui rappliquent. Tant mieux ! Nous serons libres d’aller à terre rapidement.
Ils sont huit à grimper à bord, comme des gamins énervés par un évènement nouveau. Ça ne nous est jamais arrivé. D’habitude les fonctionnaires sont plus discrets. Il semble que l’arrivée d’une cinquantaine de bateaux soit une fête au pays !
« Selamat siang ! (Bonjour !). Nama saya Isabelle (Je m’appelle Isabelle) ». Je sors les trois mots d’indonésien que j’ai appris et ça les amuse beaucoup. Ils retiennent mon prénom immédiatement. Je comprendrai plus tard que c’est le titre d’un tube qui inonde les radios.
Nous remplissons des formulaires, nous donnons des photocopies de nos passeports, de la liste d’équipage et des papiers de Pro’s Per Aim. Ça s’entasse, ça s’empile … Que vont-il faire de toute cette paperasse ?
« Do you have a stamp? » Nous communiquons en anglais : ils veulent un tampon. Ça tombe bien ! Nous en avions fait faire un avant de quitter les Sables d’Olonne en janvier 2006. Un beau tampon à l’encre rouge pour faire officiel avec le nom du bateau et tous ses numéros d’enregistrement. Il n’avait jamais servi et pour une première fois ça frise l’overdose. Il faut tout tamponner, même les feuilles rangées dans leur sacoche.
Un fonctionnaire de la Quarantaine descend dans le carré et demande à voir le frigo. Lui aussi a des formulaires sur lesquels je dois noter la liste de nos produits frais et leur quantité. Il me demande s’il y a des animaux à bord. « Non ! ». Il insiste : « Vous n’avez pas d’œufs ? ». Les œufs sont donc à consigner dans le formulaire consacré aux animaux.

Le Capitaine ôte le pavillon Q, le jaune, celui de l’appel de douane. Nous allons à terre pour la suite des formalités, car ce n’est pas fini !

Une dizaine de costauds se précipitent vers nous. Ils ont un badge « Sail Indonesia » et c’est à peine s’ils nous laissent sortir de l’annexe avant de la saisir et de l’emmener un peu plus haut sur la plage de galets. Ils marchent nu-pieds sur un sol couvert de détritus et de verre cassé. Notre premier contact avec la terre indonésienne se fait dans les ordures. Un état de fait qui se confirmera ! Quand on y pense, la prise de conscience européenne de la nécessité de trier et de traiter les déchets est plutôt récente. Un jour ou l’autre, l’Indonésie s’y mettra peut-être.
Nous laissons trente mille roupies à l’équipe, tarif officiel pour une journée quel que soit le nombre d’allées et venues entre le bateau et la plage. Trente mille ! A peine trois euros ! Mais ici c’est déjà une somme.
A terre les autorités se sont organisées pour faciliter et accélérer les démarches qui restent à effectuer. Des tables ont été installées dans un coin du bar de la plage. Nous recommençons : douane, immigration, quarantaine, autorités portuaires. Nous avons laissé le tampon à bord. Les fonctionnaires semblent déçus. Nous versons deux cent quarante mille roupies de taxes soit vingt-deux euros environ. Tous ces zéros pour les prix sont un peu affolants au début mais on se fait à l’idée d’être millionnaire et on s’y retrouve rapidement.

Nous sommes libres de nous balader maintenant. Les rues sont bruyantes, les motos pétaradent, les bemo, minibus locaux, klaxonnent sans arrêt. La circulation est dense, si dense qu’on hésite à traverser … d’autant plus que les Indonésiens semblent avoir une notion du code de la route très différente de la nôtre. Il faut pourtant se décider à franchir ce flot intarissable. Alors on y va, on ose faire comme eux … Miraculeusement, on se retrouve vivants de l’autre côté de la chaussée. Avec beaucoup d’habileté, les motos et les bemo nous ont évités.
Les dangers ne viennent pas uniquement des véhicules, il faut faire attention où on met les pieds pour ne pas tomber dans un trou ni protégé ni signalé.
Des femmes vendent des tomates et des bananes à même le trottoir. Les boutiques, petites, peu éclairées, pleine de bazar se suivent. Pas d’enseigne, pas de jolie vitrine avec étalage.

Nous trouvons une carte SIM pour quinze mille roupies. Ça nous donne un numéro de téléphone indonésien pour que la famille puisse nous joindre avec Skype ainsi que quelques dizaines de minutes d’appel sur le territoire. Quelques boutiques plus loin nous verrons les mêmes cartes à six mille roupies. Carrément plus de deux fois moins ! Relativisons ! Relativisons ! Quinze mille roupies ne font même pas un euro cinquante.

Une petite pensée pour l’inflexible Capitaine William Bligh ! Il a fini par atterrir à Kupang avec les hommes qui lui étaient restés fidèles après la mutinerie du Bounty en 1789. Son second, Fletcher, les avait débarqués dans une chaloupe non pontée avec un compas et une montre mais sans carte. La barque avait dérivé sur 3600 milles dans l’océan Pacifique avant de toucher terre quelques semaines plus tard. L’incroyable force de caractère de Bligh, un vrai tyran, a permis à l’équipage de tenir le coup. Il n’a perdu qu’un seul homme tué par les indigènes de Tofua où il avait tenté d’accoster en cours de route.


Vendredi 30 juillet 2010 – Baa village principal de l’île de Rote

Entre les îles indonésiennes, les courants sont redoutables. Mieux vaut les avoir avec soi. Nous appareillons donc à l’aube pour passer entre l’île de Timor que nous quittons et l’île de Semau où nous pensons mouiller vers midi.

En fin de matinée, Pro’s Per Aim est au sud-ouest de Semau et l’ancre descend au travers d’une eau merveilleusement transparente comme nous n’en avions pas vu depuis la Nouvelle Calédonie. Plage de sable blanc, cocotiers … un mouillage comme on en rêve. Ça fait si longtemps qu’on ne s’est pas mis à l’eau ! Pas de chance, le courant est si violent qu’on ne pourra pas se baigner. Sans parler du vent, assez fort, qui lève un clapot très désagréable. Le Capitaine ne trouve pas le mouillage suffisamment sûr pour y rester la nuit.

Nous reprenons la route pour Baa, village principal de l’île de Rote. Si nous voulons y être avant la nuit, il ne faut pas traîner. Nous longeons les côtes pelées du nord de Rote. La province Est des îles de la Sonde subit un climat sec peu propice à l’épanouissement d’une végétation tropicale.

Le soleil descend sur l’horizon. Plus qu’une heure avant la nuit et pourtant il reste sept-huit milles à parcourir. En poussant le moteur à fond, nous parvenons devant Baa au crépuscule. Nous sommes le seul voilier. Une situation qui nous convient mieux que les grands rassemblements comme à Kupang !


Samedi 31 juillet 2010 – Baa village principal de l’île de Rote

L’arrière des maisons de Baa donne directement sur la plage où nous débarquons. Elle sert de dépotoir. Il suffit de jeter les ordures par la fenêtre. Un passage entre deux habitations mène à la rue principale. Il nous est indiqué par un homme qui se présente comme le policier du village et qui nous demande simplement nos noms sans nous ennuyer avec le moindre papier à remplir.

La rue est à peine plus propre que la plage. Elle est surtout en très mauvais état. Gare aux trous et aux fers à béton qui dépassent ! Les nombreuses motos, font autant de boucan que les moteurs à échappement libre des barques de pêche. De part et d’autre de la chaussée, des boutiques se succèdent alternant le réparateur pour deux-roues avec une épicerie typiquement indonésienne en passant par un bazar rempli d’objets en plastique.

Les fruits et les légumes sont vendus à même le trottoir par des femmes parfois voilées. Elles ont apporté leur marchandise dans deux grands paniers de coco accrochés aux extrémités d’un bambou qu’elles posent sur leurs épaules. D’autres en transportent un seul sur leur tête.

Après un marchandage sans lequel point de plaisir pour les Indonésiens, nous achetons des fruits et des légumes locaux dont je ne retiens pas le nom. Le poisson, couvert de mouches, ne nous tente pas.


Mardi 3 août 2010 – Waingapu, village principal de l’île de Sumba

Dans la nuit de dimanche à lundi, une houle insupportable nous a sortis de la couchette. C’était tellement intenable que nous avons levé l’ancre en pleine nuit pour Sumba et son village principal Waingapu.

Nous sommes en vue de Waingapu. C’est le petit matin. Il fait à peine clair et nous avançons avec prudence faute d’une cartographie juste et précise. L’organisation Sail Indonesia a simplement fourni les coordonnées du mouillage sans autre détail. Deux balises métalliques ressemblant à de petits pylônes électriques marquent l’entrée dans la baie. Leur couleur douteuse est plus proche du rouge que du vert. Guy passe donc à droite de la première et constate que les fonds remontent jusqu’à six mètres à proximité de la balise. Ce doit être le mauvais côté donc il se dirige vers la gauche de la seconde. L’eau y est plus trouble. On ne voit pas le fond … que l’on racle plus qu’on ne le percute. Fort heureusement, le Capitaine n’allait pas vite. Il enclenche la marche arrière à fond et Pro’s Per Aim se dégage de ce mauvais pas. La dérive a bien cogné, elle a du remonter dans le puits et laisser un peu de peinture antifouling sur les têtes de corail. Plus embêtant, la sécurité du safran a sauté. Le bateau est devenu moins manœuvrant. Il va falloir remplacer rapidement la pastille de cuivre qui sert de fusible et qui a permis à la partie basse du safran de remonter à l’horizontale au moment du choc.

Nous continuons doucement vers l’intérieur de la baie où l’on distingue des barques de pêche. Les fonds dépassent les vingt mètres. C’est trop pour mouiller surtout que la houle rentre là aussi. Arrivés à côté des barques il n’y a plus que douze mètres au sondeur mais peu de place pour éviter. Je laisse quand même filer la chaîne qui tressaute signalant que l’ancre drague sur le fond de corail. Nous ne pouvons pas rester là. Le mouillage ne tient pas et le récif est à quelques mètres derrière nous.

Nous ne visiterons pas Sumba. Dommage ! Le guide nous avait alléchés avec des photos et des descriptions de villages typiques, de mégalithes et de tissage des fameux ikat. C’est une méthode de tissage extrêmement ancienne et qui, au cours des siècles, s’est nourrie des méthodes de fabrication et des styles importés par les étrangers, des Indiens d’abord puis des Européens.

Le temps de réparer le fusible et nous repartons suivis par BIEN ALLER qui nous avait rejoints à Rote. Cap sur Rinca, petite île située entre Komodo et Florès.

Le problème c’est que nous y sommes quelques heures plus tard et que le soleil s’est couché. Si nous ne réussissons à trouver le mouillage par cette nuit sans lune, nous serons obligés de faire des ronds dans l’eau au large en attendant le jour. La masse sombre des montagnes de Rinca se dresse devant l’étrave. Nous savons qu’un couloir fend cette masse et mène à des corps-morts dont on a les coordonnées GPS exactes. Nous approchons avec prudence. Guy est dans le carré devant les instruments. Dans le cockpit, je tiens la barre en suivant ses indications en aveugle, c’est le cas de le dire puisque que je n’y vois rien. En bas, il compare la cartographie, qui est décalée en longitude, avec l’image radar avant de me donner le cap. Nous pénétrons dans l’entrée étroite de la baie. Bien Aller, dont le radar n’est pas aussi performant que le nôtre, nous suit à quelques mètres. Deux masses sombres m’écrasent maintenant, une à droite et l’autre à gauche. Devant c’est encore plus noir. Le vent soufflait déjà à vingt nœuds à l’extérieur. Depuis que nous sommes entre les parois montagneuses de Rinca, des rafales catabatiques de quarante nœuds (75km/h) font dériver le bateau. Je suis obligée de pousser le moteur pour garder assez de vitesse et être manœuvrant. Pourtant j’aimerais aller lentement, il fait si noir !

Le stress est à son maximum. Jamais nous ne pourrons jeter l’ancre dans ces conditions car les fonds plongent vite sur cette île volcanique et pour mouiller il faut approcher la côte de très près. Nous devons absolument trouver un des corps-morts en espérant qu’ils existent encore.
Guy continue à me transmettre les indications de barre. Tout à coup il sort avec le phare et éclaire la surface de l’eau devant l’étrave. A quelques mètres devant nous, flotte la bouée d’un corps-mort. Non seulement les coordonnées GPS étaient justes mais en plus, le radar a détecté la bouée ce qui a permis au Capitaine d’amener Pro’s Per Aim dessus.

Ce n’est pas fini ! Avec le vent qui souffle par rafales, il faut que je m’approche en douceur afin que Guy puisse récupérer avec la gaffe le bout qui flotte et qu’il l’amarre au bateau. Je dois m’y reprendre à deux fois. Guy continue à éclairer la bouée pour que je ne la perde pas de vue. Enfin il parvient à attraper le bout et à passer notre aussière dans la boucle avant de la tourner au taquet. Ouf ! Nous sommes en sécurité si tant est que le corps-mort soit en bon état et bien ancré au fond.

Pendant ce temps Bien Aller se tenait un peu à l’écart sans s’éloigner de nous de peur de s’échouer sur la côte si proche. Guy explique par radio à Pierre qu’il n’a pas trouvé les autres corps-morts et qu’il va devoir mettre Bien Aller à couple de Pro’s Per Aim. C’est un peu comme aborder un quai sauf que le quai en question bouge, il glisse même beaucoup en fonction des rafales, une vrai savonnette ! Pierre doit viser entre deux coups de vent et Josette est prête à nous lancer les aussières. Au second coup, il réussit. Belle manœuvre ! Les deux bateaux sont à couple. Il reste à régler les aussières pour décaler les mâts sinon les barres de flèches risqueraient de s’accrocher et ce serait la catastrophe pour les deux voiliers.

Il est minuit ! Nous buvons un coup sur Bien Aller pour nous remettre de nos émotions et dodo !


Mercredi 4 août 2010 – Baie Uwada Dasami sur Rinca

Il fait jour. Nous avons à peu près récupéré. Heureusement car il y a du pain sur la planche. Il faut en effet tenter de comprendre pourquoi le moteur ne recharge plus les batteries. Hier soir j’étais trop fatiguée, il était trop tard et je n’ai pas tout raconté.

Comme si une arrivée de nuit dans un coin paumé et plein de cailloux ne suffisait pas, nous avions constaté trois heures avant que le moteur ne rechargeait plus les batteries. Il avait fallu couper tous les consommateurs de courant en ne laissant que le GPS. J’ai donc tenu la barre pendant les trois heures et Guy s’est reposé pour être à son maximum au moment de l’atterrissage. Un quart d’heure avant l’entrée dans la baie sud de Rinca, il a rallumé le radar ce qui nous a donc permis de rentrer sans rien voir dans l’étroit corridor menant au corps-mort et de le trouver.

Faisons le point ! Avec ce vent à décorner les bœufs, l’éolienne tourne à fond et le courant va dans les batteries : ce sera toujours ça de pris. Mais par expérience, nous savons que les panneaux solaires et l’éolienne ne suffisent ni en navigation ni pour le dessalinisateur. Guy se lance dans des tests électriques pour savoir si le courant passe ou pas aux endroits stratégiques. Il finit par soupçonner le répartiteur.

Que je vous explique !

Sur Pro’s Per Aim, il y a deux parcs de batteries et deux alternateurs. On n’est jamais trop prudent ! D’un côté, cinq batteries pour la vie à bord pour les instruments de navigation, le courant 220V et le frigo (un gourmant celui-là !). De l’autre côté une batterie exclusivement réservée au moteur. Jusqu’à présent, les deux alternateurs débitaient du courant que le répartiteur répartissait fort habilement entre les deux parcs de batteries.
Le fautif est démasqué. Eh bien tant pis pour la répartition. Guy décide de le shunter. Dorénavant chaque alternateur aura en charge son propre parc de batteries.
Finalement c’est une petite panne sans conséquence. Une fois de plus, on s’en tire bien.

Pendant que le Capitaine bricole les fils électriques, je suis dans le cockpit pour démarrer le moteur à sa demande afin de faire les essais. Les nuages, bas, sont accrochés mordicus aux sommets. Un simple rayon de soleil égaierait sûrement cette baie sauvage mais aujourd’hui, l’endroit est sinistre. Des sangliers fouillent la vase sur la plage, les singes aussi. Ils semblent chercher des fruits de mer qu’ils dégustent tranquillement. Rinca est une île inhabitée à la plus grande joie de la faune locale. De toute façon, en pays musulman, les sangliers ont la vie belle.

Tout à coup un monstre fait son apparition. Une bête énorme de plus de deux mètres de la tête à la queue déambule sur la grève : un dragon, un varan de Komodo, un descendant des tyrannosaures, le plus grand des lézards du monde, un animal qu’on trouve uniquement sur Rinca et Komodo, l’île voisine. Sa langue d’un délicat jaune orangé fait dans les cinquante centimètres de long. Ses dents longues de quatre centimètres et crénelées comme celles d’une scie lui permettent de déchiqueter des charognes qu’il repère sans problème à trois kilomètres grâce à son flair puissant. D’un coup de queue, il assomme une biche. Je le vois avancer pépère mais je le sais capable de sprints redoutables. Charmant tableau !

J’attends, j’espère … mais le dragon ne crachera pas de feu et nul chevalier intrépide ne viendra le défier. Guy et moi le voyons s’enfoncer à pas lents dans la jungle.

 
Lundi 9 août 2010 – Baie Sorolia sur Komodo

Depuis quelques jours nous sommes dans le mouillage calme de la baie Ginggo sur la côte ouest de Rinca. Lors d’une promenade à terre nous avons dérangé, dans sa sieste au soleil, un dragon qui s’est enfuit pesamment. Quant aux nombreux singes qui galopent sur la plage, ils s’étaient sauvés avant même que nous atterrissions sur la plage tout comme la biche que nous avions aperçue aux jumelles quelques minutes auparavant.

Des pêcheurs sont venus nous proposer du poisson et de l’artisanat que nous avons troqué contre une glacière et des cordages.

Ce matin nous levons l’ancre pour le village de Komodo sur l’île du même nom. Dix petits milles de zigzags à faire entre les îlots où le courant est très fort. Au départ nous l’avons dans les fesses puis il est de travers et Pro’s Per Aim se met à avancer en crabe pour garder le cap. Marmites, remous : c’est impressionnant et ça rappelle le passage du détroit de Messine où Ulysse, bien avant nous, était tombé de Charybde en Scylla.

A deux milles en vue du village, une flottille de petites barques nous assaille pour vendre leurs dragons sculptés, leurs colliers de perles et autre artisanat local. Ils nous font nous amarrer sur un gros corps-mort dont nous sommes chassés quelques minutes plus tard par un bateau pour touristes. Il n’y a pas d’infrastructure hôtelière sur Komodo et Rinca et le seul moyen de venir observer les varans de Komodo, ce sont les bateaux de croisière en bois genre vaisseau de pirates.

Nous allons donc devant le village, suivis par Bien Aller. Pas possible d’y jeter l’ancre : trop de fond ou pas assez et beaucoup trop de houle. Pendant que Guy et Josette gardent les deux voiliers qui dérivent lentement, je vais au village avec Pierre pour tenter d’acheter des légumes, des fruits et des œufs. Un jeune, parlant un peu anglais, nous accueille sur la plage et nous guide au travers du dédale des ruelles, entre les cases traditionnelles sur pilotis. Dans la journée, les familles vivent à l’ombre sous la maison. La nuit, ils dorment à l’étage à l’abri de l’humidité, des animaux sauvages et des risques d’inondation. Le village semble pauvre malgré la présence de grosses paraboles pour la télé satellite. La télé étant un instrument de propagande extraordinaire, les paraboles sont peut-être subventionnées par le gouvernement. Pas de réseau pour le téléphone portable. Je regrette que Guy ne soit pas là pour voir ce village si différent de ce que nous avons rencontré jusqu’alors. Je n’ai même pas l’appareil photo.

Tant bien que mal nous trouvons quelques tomates, des aubergines et des œufs dans deux boutiques différentes où l’on vend aussi du riz, des bonbons, du shampooing et du gasoil. Les articles sont posés à même le sol ou sur des étagères branlantes dans un local sombre et peu ventilé où la famille semble vivre.

De retour à bord, mon Capitaine nous apprend qu’il a discuté avec des pêcheurs. Ils lui ont indiqué un mouillage calme à un mille et demi dans la baie Sorolia. Bien Aller et Pro’s Per Aim y jettent l’ancre devant une plage où une trentaine de sangliers fouinent la vase à marée basse.

Après déjeuner nous retournons au village en annexe. A peine débarqués sur la jetée, un pseudo-officiel en tee-shirt sale nous fait signe de le suivre. Nous entrons dans un bâtiment en dur puis dans une pièce aux murs lépreux meublée uniquement d’un bureau crasseux sur lequel un grand cahier couvert de lignes et de colonnes est ouvert. Il faut s’inscrire et sans doute payer. Guy remplit les cases et nous sortons tranquillement sans qu’on ne nous demande rien de plus.

Dans la ruelle principale, nous croisons des hommes en djellaba impeccable avec un tapis de prière sur l’épaule. Ils sortent de la mosquée. Pendant ce temps les femmes sont au travail. Il y a tant à faire avec les enfants, les lessives, le poisson à mettre à sécher et les autres occupations qui leur sont habituelles. Les enfants m’entourent et me suivent en fredonnant le tube du moment « Isabella ». Nous tentons de communiquer à l’aide de mon petit dictionnaire franco-indonésien. Je joue au «jeu de mains » avec eux et je donne aux gagnants des crayons. C’est un moyen comme un autre de faire une sélection car ils sont trop nombreux.

 
Jeudi 12 août 2010 – Pointe nord de Komodo

Nous mouillons à peu près à l’abri de la houle à la pointe nord de l’île de Komodo. Mais ça roule quand même. Depuis notre départ de Brisbane, nous n’avons jamais eu de mouillage vraiment calme et plat 24h sur 24.

Les fonds sont magnifiques et l’eau aussi transparente qu’en Polynésie. Nous ne résistons pas à l’envie d’aller nager avec les poissons multicolores qui dansent autour des têtes de corail. Les méduses doivent être de la partie car je sens des piqûres. Je vais encore avoir des marques partout. En plus ça démange ! Heureusement il n’y a pas ici de méduses tueuses comme en Australie. Elles sont simplement urticantes.

Demain nous partirons pour Medang, petite île au nord de Sumbawa.


Vendredi 13 août 2010 – Mer de Java

Partir en mer un vendredi 13 !! Quelle idée !! Le premier venu sait pourtant que ça porte malheur.

Eh non ! Même pas ! Nous allons faire vingt-quatre heures de mer sans histoire entre Komodo et Medang. Tout au plus serons nous bien fatigués par une nuit de veille à cause des nombreuses barques de pêche non éclairées que le radar peine à déceler tellement elles sont basses sur l’eau, à peine plus grosses parfois qu’un gros tronc d’arbre.


Dimanche 15 août 2010 – Medang

Une fois de plus, le mouillage est rouleur. Nous n’allons pas nous attarder ici bien que ce soit agréable à l’œil. Medang est une petite île basse au nord de Sumbawa. Nous la pensions déserte. Une promenade à terre va nous détromper. Dans sa partie Est, nous parcourons des bocages bien entretenus avec des haies vives consolidées par des barrières en palmes de cocotier. Dans quelques parcelles, des vaches et des chèvres broutent paisiblement. Une petite Normandie indonésienne !

Puis, revenus au niveau de la plage où nous avons débarqué, nous entrons dans le village qui nous était dissimulé jusqu’alors par la forêt de cocotiers. Nous le trouvons moins pauvre et plus propre que celui de Komodo. On y revoit les mêmes maisons sur pilotis mais beaucoup sont en dur.
De nombreux adultes dorment dehors à l’ombre des maisons. Nous sommes en plein ramadan, les musulmans mangent, prient, chantent, enfin bref, vivent la nuit. Il faut bien qu’ils récupèrent le jour.
Des enfants, curieux, nous suivent sans rien réclamer. La pression du tourisme doit être quasi nulle ici. Seuls quelques bateaux de voyage font escale dans la baie.

Nous partons de Medang au coucher du soleil de façon à arriver à Medana Bay au nord-est de Lombock demain matin. Ce sera encore une nuit de veille à traquer le moindre écho sur le radar pour ne pas risquer de couler une barque de pêcheur.


Lundi 16 août 2010 – Medana Bay sur l’île de Lombock

Medana Bay avec sa pseudo marina est l’un des stops de l’organisation Sail Indonesia. Dans un mois, une grande fête y est prévue pour l’arrivée des autres voiliers que nous avons laissés derrière nous depuis l’arrivée à Kupang. La publicité de Sail Indonesia annonçait un mouillage protégé pour plus d’une centaine de bateaux. En fait il n’y a qu’une trentaine de corps-morts et trop de fond pour mouiller en sécurité ailleurs. Je ne sais pas qui a installé ces corps-morts. C’est à peine croyable. Ils sont si proches qu’une fois amarré à l’un d’eux, la coque de Pro’s Per Aim touche le suivant qu’un autre bateau ne pourrait donc pas prendre. Du coup, nous l’amarrons aussi à l’arrière de façon à tourner le bateau perpendiculaire à la forte houle qui chahute le mouillage et le rend très inconfortable.

Jusqu’à présent, aucun des mouillages conseillés par Sail Indonesia n’a été à la hauteur de leur publicité. Il semble que le choix des escales soit fait en fonction de critères économiques et non pas en fonction des critères qu’un skipper peut attendre d’un mouillage.

A terre, nous faisons un tour au village. Désagréable et sale !

De retour sur la plage, une femme me propose un massage d’une demi-heure pour cinquante mille roupies soit environ quatre euros cinquante. J’accepte mais elle n’est pas une pro et elle appuie trop fort. Guy, qui se laisse tenter aussi, n’apprécie pas et regrette. Nous apprendrons qu’elle doit reverser 40% de ce qu’elle gagne à la responsable de la marina.

Nous retrouvons des copains qui sont arrivés hier. Ils nous racontent qu’ils ont vécu une nuit épouvantable comme cela ne leur était jamais arrivé. Les chants et les prières ont duré du coucher du soleil à son lever. A cause de la puissance des haut-parleurs accrochés aux minarets alentour, ils avaient l’impression que les muezzins étaient avec eux dans la cabine.

Ça et le roulis, tout nous pousse à larguer les amarres. A une heure de mer, il y a les trois îles Gili. On peut trouver un abri au sud de Gili Air. Allons-y !

L’atterrissage est un peu stressant car le soleil est déjà bien bas et nous l’avons dans les yeux. Nous distinguons des vagues qui déferlent devant la baie. Elles signalent un récif qui n’est pas cartographié. La lumière fait terriblement défaut, elle permettrait de noter les changements de couleur de l’eau. En y allant tout doucement, en ouvrant grands les yeux, et en surveillant le sondeur, nous parvenons à entrer sans encombre dans le port naturel de Gili Air. Il y a trop de fond pour mouiller mais des corps-morts sont disponibles. Nous en négocierons un à trente mille roupies par jour auprès du pêcheur qui les a installés.


Mardi 17 août 2010 – Gili Air

Les trois îles Gili sont connues pour leurs sites de plongée. Sur Gili Trawangan, il y a des hôtels de luxe mais Gili Air possède un air familial et calme qui nous convient. Le village indigène occupe l’intérieur de l’îlot et le long des belles plages de sable blanc, on trouve de nombreuses paillotes où l’on mange pour pas grand-chose. Les touristes qui viennent ici sont essentiellement des plongeurs en quête d’eaux chaudes, claires, poissonneuses et de massifs coralliens colorés. Ils sont logés dans des bungalows.

Nous faisons connaissance avec Laurent, un français, moniteur de plongée qui a créé son affaire ici sous l’enseigne de 7SEAS International. Nous plongerons avec son club. Laurent propose même un réseau wifi que l’on capte du bateau. Nous aurons ainsi Internet à bord le temps de notre séjour.


Lundi 23 août 2010 – Gili Air

Ici, tout se négocie ! Nous avons marchandé une journée sur Lombock pour huit cent cinquante mille roupies soit quatre-vingt euros pour quatre personnes comprenant voiture, chauffeur, taxi-boat entre Gili Air et Lombock. C’est cher pour l’Indonésie même si c’est bon marché quand on a des euros.

Dans le nord, le paysage de l'île est dominé par le volcan Rinjani. Avec ses 3 726 m, il est le troisième sommet d'Indonésie. La dernière éruption du Rinjani remonte à mai 2009. Le lac occupant la caldeira est un lieu de pèlerinage hindou dédié à Shiva. La grimpette est ardue. Depuis quelques années, c’est devenu une randonnée prisée par les occidentaux.
Notre tour montera sur ses pentes sud, celles qui descendent doucement vers la plaine s’étendant au sud de l’île.
Nous pénétrons dans Batu Bolong, un temple hindou battu par les vagues.
Nous longeons des rizières en terrasses que des femmes, les pieds dans l’eau et la tête protégée du classique chapeau conique, repiquent. Pour faire la photo je traverse une zone pleine d’ordures.
Les villages traversés sont pauvres et sales.
De nombreuses mosquées sont en construction dans les trois villes principales Ampenan, le port, Mataram, la capitale de Lombock et Cakranegara, l’ancienne ville royale. Elles ne forment d’ailleurs qu’une seule et même agglomération. Les motos filent dans tous les sens dans les rues encombrées par des carrioles tirées par de petits chevaux. Notre chauffeur, habitué, est imperturbable. Il se fraye avec aisance un passage au milieu d’une circulation fantaisiste et endiablée.
Lombock, comme la plupart des îles indonésiennes, est à majorité musulmane. Un dixième de la population environ est hindoue. A quatre cents mètres d’altitude, Suranadi est l’un des temples les plus sacrés de Lombock. Il s’élève près de la source d’un torrent de montagne, à l’endroit choisi par un saint hindou lors d’une transe : il doit son nom à Suranadi, une rivière céleste dans la mythologie hindoue. Pour y pénétrer nous devons mettre un sarong afin de cacher nos jambes. Sur les autels brûlent des bâtonnets d’encens à côté des offrandes de nourriture que des singes viennent voler. Les sources sacrées glougloutent dans de larges puits peu profonds. Il paraît que des anguilles, tout aussi sacrées, s’y cachent.
C’est l’heure de déjeuner et rien d’ouvert pour cause de ramadan. Le chauffeur nous dégote quand même un « warung » sorte de gargote proposant un plat unique. Nous y goûtons le fameux et délicieux gado-gado, une salade de légumes locaux arrosée d’une sauce cacahuète. A nos pieds coule un ruisseau où la patronne du warung lave sa vaisselle tandis qu’un chien patauge près d’elle. Nous ne serons pas malades.

Retour par Pura Meru, un temple hindou au cœur de la vieille ville royale. Peu de vestiges architecturaux, les constructions récentes et anarchiques entourent les murs qui protègent les trois cours du temple. Dans la troisième s’élèvent trois pagodes dédiées aux trois représentations divines de la Trimurti hindoue, j’ai nommé : Brahmâ, Vishnou et Shiva. Le temple est vide. Personne ! Pas d’offrande, pas d’encens ! Tristouille et d’autant plus décevant que la circulation fait un vacarme de tous les diables de l’autre côté du mur et que la vue des fils électriques trouble la sérénité des lieux. Difficile de s’y recueillir !


Jeudi 26 août 2010 – Gili Air

Cinquième et dernière plongée ce matin avec le club. Nous avons décidé de partir en fin d’après-midi pour être à Bali demain dans la journée.

Pendant le déjeuner, le vent se lève. Le mouillage n’est plus très protégé. Le clapot fait danser Pro’s Per Aim. Je ne sais pour quelle raison, je monte sur le pont et je jette un coup d’œil alentours.
Stupeur ! Un voilier se rapproche rapidement de nous. Je crie pour appeler Guy à la rescousse tout en me préparant à encaisser le choc et à repousser de toutes mes forces l’ancre qui va nous percuter.
Je comprends enfin la situation. Notre corps-mort a lâché et nous avons dérivé vers le voilier américain qui est derrière nous.
Les bateaux se touchent maintenant. J’ai réussi à éviter le choc de plein fouet. Les deux bateaux sont à couple sans les précieux pare-battage qui les protègeraient l’un de l’autre. Guy m’a rejointe et les Américains, alertés par mes cris, sont sortis de leur carré. Nos corps-morts se sont emmêlés et celui de l’Américain vient de casser. Tout le monde dérive vers le récif proche. Il faudrait réussir à larguer l’amarre qui nous retient mais elle est sous tension. Pas moyen de la détacher. Les deux Capitaines foncent mettre en route les moteurs. La tension est soulagée. Je parviens à libérer Pro’s Per Aim qui ne s’échouera pas. Le bateau américain se tire de l’aventure sans une égratignure. Pro’s Per Aim garde comme souvenir quelques rayures sur sa peinture. On s’en sort bien. On aurait pu être à terre et ne pas pouvoir intervenir à temps.

Il faut maintenant remouiller mais il y a trop d’eau pour jeter l’ancre. Nous nous décidons pour un autre corps-mort que Guy teste en tirant dessus au moteur à 2500 tours. Ça drague ! Pas possible d’avoir confiance. De toute façon, nous avions prévu de partir. L’Américain, refroidi par cette mauvaise expérience, a carrément quitté Gili Air.

Seulement, pour partir, il faut récupérer les cinquante-cinq litres de gasoil commandés et payés à un des employés indonésiens du club de plongée. Il a proposé de nous dépanner et doit rapporter les bidons vers 18h.
C’est aussi lui qui a tenté de réparer les fuites de l’annexe nous assurant que son mastic-colle ferait un miracle. Il a bossé comme un cochon, n’attendant pas que cela sèche et sans nettoyer avec l’acétone que nous lui avions donnée. Bref ! C’est comme avant, l’annexe est une baignoire. En plus il nous l’a rendue pleine de sable et de feuilles à croire qu’il avait pelleté la plage dedans.
A 18 h, Guy va au club chercher les bidons. L’employé n’est pas encore rentré de Lombock où il devait les remplir dans une station service. On doit nous prévenir dès son retour.
A 20 h, il fait nuit depuis longtemps et toujours personne.
A 22h, coup de fil : il est encore sur Lombock, il a eu des problèmes mais il arrive.

Fatigués d’attendre, nous nous endormons.

A 2 h du matin, le téléphone nous réveille en sursaut. Il est enfin là et réclame un supplément de roupies que Guy, furieux, refuse de lui donner. Il nous a assez plumés comme ça. Il paraît que le salaire mensuel moyen est de huit cent mille roupies et c’est justement ce qu’on lui a laissé pour le carburant et la réparation de l’annexe.
Le capitaine revient à bord avec les bidons. Nous remontons l’annexe sous le portique et nous quittons Gili Air par une nuit noire en suivant le cap que nous avions repéré de jour afin d’éviter les récifs à la sortie de la baie.
 

Du vendredi 27 août au vendredi 3 septembre 2010 – Lovina Beach sur Bali

Deux cents millions de personnes peuplent l’archipel indonésien, 60% d’entre eux vivent sur Java et 90% sont de religion islamique ce qui fait de l’Indonésie le premier pays musulman au monde.

Bali est l’exception indonésienne.

L’écrasante majorité des Balinais est restée fidèle à la religion hindoue malgré le prosélytisme des marchands musulmans venus, à partir du XVIIIème siècle, commercer dans l’archipel où ils ont fini par s’installer.

Bali est une exception indonésienne à un autre titre : c’est la seule île qui soit une vraie destination internationale de tourisme.

Bali et ses plages de sable fin ; Bali et ses spots de surf ; Bali et ses rizières en terrasses ; Bali et le Mont Batur, volcan encore actif ; Bali et ses danseuses aux incroyables jeux de mains ; Bali et ses temples omniprésents, les grands, publics, et les petits, familiaux, simple niche juchée sur une colonne décorée de têtes de dragon, enveloppée de tissu jaune ou bien à damiers noirs et blancs et protégée par une ombrelle ; Bali et l’odeur entêtante de l’encens qui brûle dans chaque temple, si petit soit-il ; Bali et les offrandes de fleurs et de riz déposées quotidiennement devant les lieux de cultes, c'est-à-dire partout, sur les trottoirs, sur le seuil des échoppes et des restaurants, au milieu des ronds-points ou à chaque carrefour.

Depuis les années 70, le tourisme n’est plus confidentiel et des masses de vacanciers se pressent sur l’île bénie des dieux. Les Balinais en négligent, paraît-il, la spectaculaire culture du riz sur les pentes montagneuses et s’emploient à récolter les devises étrangères tellement plus lucratives que même les Javanais viennent travailler à Bali.

A chaque débarquement avec l’annexe sur la plage de Lovina devant laquelle Pro’s Per Aim est mouillé, nous sommes littéralement assaillis par des vendeurs ambulants. On nous propose de l’artisanat local, des bijoux de coquillages ou de coco, des fruits frais ou des œufs, des sarongs et autres vêtements de batik. Sachant que nous vivons à bord d’un voilier, on demande si nous avons du linge à laver. On nous promet des tours inoubliables en voiture climatisée et des spectacles de danses qu’on ne verra nulle part ailleurs et surtout pas chez le concurrent qui nous a abordé une minute auparavant. Les mêmes, inlassablement, plusieurs fois par jour, tentent de nous vendre leur camelote en nous promettant « bonne chance » si nous faisons affaire. Le jour de notre arrivée, alors que nous n’avions pas encore jeté l’ancre, une pirogue équipée d’un moteur ressemblant à une débroussailleuse dont le fil est remplacé par une hélice, nous aborda pour nous vendre du gasoil. Nous avons fait affaire quelques jours plus tard. Du carburant propre, sans eau bien loin de toutes les médisances dont radio-ponton nous avait abreuvées.

Les Balinais sont souriants et d’un abord plus facile que les Indonésiens que nous avons rencontrés dans les autres îles de la Sonde. Nous sympathisons avec Made. Elle prend en charge nos lessives, essaie à toutes les fois qu’elle nous rencontre de me vendre un sarong, nous présente à son oncle Nyoman l’homme aux multiples casquettes.
Nous irons chez lui un soir écouter son orchestre de gamelan au son duquel sa fille, belle comme une déesse, exécutera une danse de bienvenue où tout est dit dans les positions des mains que les roulements de ses yeux doivent suivre dans leurs moindres mouvements.
Nyoman possède aussi un warung sur la plage où l’on peut boire un thé ou un café et grignoter un morceau. Il nous fournira également une voiture avec chauffeur pour une journée de balade nous accompagnant en tant que guide.

Le premier jour de septembre, Nyoman nous emmène donc visiter le nord de son île.

Nous assistons à la cueillette acrobatique des clous de girofles. Les cueilleurs grimpent sur de très hautes et filiformes échelles de bambous pour décrocher la précieuse denrée. De vieilles femmes, au pied des grands arbres, glanent les clous qui tombent. Cet épice vaut son pesant d’or, pas un clou n’est perdu.
Nous passons un long moment de calme et de sérénité dans le temple hindou du lac Beratan. Une pagode à onze toits s’élève sur un îlot : elle est dédiée à Vishnou. Sur l’îlot d’à côté, la pagode n’a que trois toits, c’est celle de Danu, la femme de Vishnou. A terre, dans un jardin beau comme un parc anglais, une troisième pagode à sept toits est érigée à la gloire de Brahmâ.

La religion hindoue n’est pas simple à appréhender pour le profane éduqué à la culture judéo-chrétienne.
A Lombock, un étudiant en religion nous avait expliqué les principes de l’hindouisme qui est une des plus anciennes religions du monde encore pratiquée. Elle n’a qu’un seul dieu, Brahman, sorte d’esprit dont Brahmâ, Vishnou et Shiva sont les trois représentations lesquelles forment la TRIMURTI, sorte de trinité hindoue. Ces trois représentations ont elles-mêmes des avatars. Ganesh, le célèbre dieu à tête d’éléphant est un avatar de Shiva par exemple. Ça me fait penser au dieu des chrétiens, à la Sainte Trinité et à la kyrielle de saints auquel on élève moult chapelles dans l’occident catholique.
Il nous a aussi parlé des quatre buts et des quatre étapes de la vie sans oublier les quatre castes originelles, le système des castes ayant évolué depuis, surtout en Inde.
N’oublions pas le fameux son « OM », symbole sacré de l’hindouisme, considéré comme la vibration primitive divine de l'Univers, qui signifie « celui qui a été, qui est et qui sera » et force magique pour celui qui se voue à la méditation.
Quant à la svastika, croix gammée d’origine très ancienne,  elle est bénéfique lorsqu’elle est tournée vers la droite. Hitler l’a reprise à son compte, mais la croix gammée des nazis est tournée vers la gauche, signe néfaste pour les hindous.

Pour terminer cette journée sur Bali, je me baigne dans les eaux chaudes et sulfureuses de Banjar. Guy n’est pas tenté. C’est pourtant relaxant à souhait.


Du samedi 4 au lundi 6 septembre 2010 – Kangean

Située à quatre-vingts milles au nord de Bali, Kangean offre un bon abri. Nous sommes le seul voilier à mouiller dans la grande baie du nord-ouest devant le village de Kalisangka. Trois jours paisibles sans aller à terre. Après les sollicitations incessantes des Balinais pour nous vendre des fruits ou des bijoux, nous proposer un tour en taxi ou la lessive de notre linge, nous avions besoin d’un peu de calme loin de l’agitation d’une île devenue trop touristique à notre goût.

Les hommes du village viennent tourner autour de Pro’s Per Aim. Certains ont équipé leur pirogue d’un moteur mais beaucoup l’ont gréée d’une voile rudimentaire. Quand le vent fait défaut, ils pagayent. Un vieil homme, souriant des quelques dents qui lui restent, nous aborde. Pendant un bon quart d’heure nous discutons tant bien que mal à l’aide du mini-lexique franco-indonésien. Il veut savoir d’où nous venons et nous explique qu’il a voyagé dans de nombreuses îles de l’archipel. Guy lui donne un cordage. Le lendemain de bonne heure, il revient nous offrir des poissons fraîchement pêchés.

Le ramadan n’est pas terminé. La nuit, on entend les chants des muezzins au loin. Ils sont très différents de ce qu’on a entendu jusqu’à maintenant. L’impression est vraiment étrange : on dirait les murmures inquiétants des morts-vivants d’un mauvais film américain.


Du mardi 7 au samedi 11 septembre 2010 – Remontée de la mer de Java

Depuis que nous avons quitté Bali, il fait de plus en plus chaud. Le soleil est à la verticale tous les midis. Quand je dis qu'il fait chaud, ce n'est pas du chiqué ! Pas un souffle d'air donc le moteur continue à ronronner. 35°C à l'ombre et une humidité de 70%. Alors on dégouline, littéralement ! Ça goutte ! La sueur perle par tous les pores de la peau, pas un cm² d'épargné. On boit cinq à six litres d’eau par jour. Et dire que ça va durer pendant des semaines !

Jeudi, entre Kangean et Belitung, la nuit était tombée depuis 2-3 heures, une nuit noire comme l'encre, sans lune, avec un ciel couvert. Nous nous étions endormis, chacun de notre côté sur les deux couchettes du carré pour bien entendre le radar sonner quand nous avons été réveillés en sursaut, tous les deux ensemble. Le bruit du moteur avait changé d'un seul coup. Il n'a pas fallu longtemps au Capitaine pour émettre une supposition quand à l'origine de la panne. Pour la vérifier il fallait qu'il plonge sous le bateau afin de voir l'hélice. Facile à dire et à faire quand il fait jour et qu'on est au mouillage. Seulement là, on était en mer, en pleine nuit, sans même une ch’tite étoile pour faire un semblant de lumière.
Faute de vent et sans moteur, Pro's Per Aim était arrêté et dérivait lentement. Nous avons mis l'annexe à l'eau pour libérer la jupe. Guy a enfilé ses palmes et mis masque et tuba. Il s'est passé un cordage autour de la taille et j'ai amarré l'autre bout au bateau. Comme un fait exprès, nous avions jeté la lampe étanche dont le plastique avait mal supporté la chaleur tropicale. Il a donc plongé avec une torche normale en croisant les doigts pour qu'elle tienne quelques minutes. Après une première apnée, il est remonté avec un poids en moins sur l'estomac. Il avait vu un énorme paquet d'algues, genre sargasses, agglutinées autour de l'hélice et l'empêchant de tourner. Il a fallu plusieurs plongées pour la débarrasser de son manteau végétal. Une main pour tenir la lampe, une main pour s'accrocher au bateau, une main pour éloigner son dos de la coque couverte de petits coquillages qui blessent et une main pour faire le travail. J'ai vu les algues s'éloigner dans le sillage.
Nous avons testé le moteur. Impeccable ! Comme il avait été stoppé dès le début, rien n'avait été endommagé : ni l'hélice, ni l'arbre d'hélice, ni l'inverseur. Il restait à remonter l'annexe et à reprendre la route. Inutile de vous dire que nous étions très soulagés que ce soit un incident sans conséquence. Sans moteur, encalminés dans ce pot au noir, je ne sais pas combien de jours il nous aurait fallu pour rallier Singapour et réparer.

Le reste de la nuit fut très calme. Nous avons pu dormir suffisamment car le radar n'a sonné qu'une seule fois.

Dans la matinée du vendredi, une hirondelle des mers s'est posée sur les filières pour se reposer ; puis elle s'est enhardie et s'est rapprochée de nous jusqu'à se percher sur la barre alors que Guy lisait dans le cockpit.
En début d'après-midi, elle était toujours là. De temps en temps elle allait se dégourdir les ailes. En plein midi, elle avait préféré se percher sur le balcon avant juste au-dessus de l'ancre, en plein soleil. Comment n'a-t-elle pas rôti sur place. Il faisait si chaud !


Dimanche 12 septembre 2010 - Belitung

Le soleil, pas encore bien réveillé, éclaire timidement les formations granitiques de la baie de Kelayang. Nous pénétrons lentement, autant pour éviter les hauts-fonds mal cartographiés que pour profiter du spectacle. Cette baie est située au nord-ouest de Belitung, une île de quatre-vingts kilomètres de diamètre entre Bornéo et Sumatra. Les eaux sont claires et les gros rochers ronds, blanchis par la brûlante lumière équatoriale, offrent un décor théâtral à notre atterrissage.

Peu de temps après avoir mouillé, un méchant grain avance vers l’île. En moins d’un quart d’heure, il fait sombre et le vent se lève amenant la houle. Le mouillage devient inconfortable. Le capitaine a horreur de rouler d’un bord sur l’autre. Qui aime ça d’ailleurs ! En plus les barques locales passent autour de nous en pétaradant tous les décibels de leur échappement libre.
Il faut trouver du gasoil rapidement et lever l’ancre.  Depuis notre départ de Bali, faute de vent, nous avons essentiellement avancé au moteur. Ce serait plus prudent de refaire le plein car la route est encore longue jusqu’à Singapour et il ne faudra pas espérer davantage d’air pour gonfler les voiles que ces jours-ci.

Pro’s Per Aim est ancré dans une crique jolie comme tout. Il n’y a qu’une seule maison sur la plage où nous débarquons. Un jeune couple nous accueille et nous offre un soda et des gâteaux. C’est la fête pour la fin du ramadan.
Nous demandons où trouver du carburant. Ni une ni deux ! Lui nous emmène dans sa voiture avec ses propres bidons. Dix minutes plus tard il s’arrête devant une échoppe locale sans pompe à essence ce qui ne l’empêche pas d’en vendre. Le carburant est stocké dans des jerricans dans l’arrière-boutique. Avec un gros entonnoir, on nous remplit les bidons. Le bouchon n’a plus de joint depuis longtemps mais qu’à cela ne tienne : le commerçant prend un carré découpé dans un sac plastique, le pose sur l’ouverture et visse le bouchon par-dessus. Le morceau de plastique s’adapte souplement et fait office de joint. Système D !
Notre hôte nous ramène sur la plage. Nous retournons sur Pro’s Per Aim transvaser le gasoil dans le réservoir avant de revenir lui redonner ses bidons.

Une belle rencontre, une de plus ! Un des grands plaisirs du voyage !


Mardi 14 septembre 2010 – Passage de l’équateur

Il est 13h20 en ce 14 septembre 2010. Nous longeons l’île de Lingga. Le GPS indique 0°0'001 de latitude sud puis il n’affiche que des zéros. Ça y est ! Nous sommes exactement sur l’équateur. Pro’s Per Aim était dans l’hémisphère sud depuis notre passage le long des côtes des Galapagos le 5 février 2008. Le voici revenu dans l’hémisphère de sa première mise à l’eau.


Samedi 18 septembre 2010 – Marina de Nongsa Point sur Batam

Depuis quelques jours il pleut … il pleut enfin ! Depuis des mois, les averses étaient exceptionnelles. Le soleil revient juste à temps pour éclairer notre atterrissage au nord de l’île de Batam, île indonésienne qui marque, avec Singapour, l’entrée sud du détroit de Malacca.

Il faut refaire le plein de gasoil. Jamais nous n’avons autant avancé au moteur !

Nous ferons les formalités de sortie d’Indonésie dans la journée de demain pour pouvoir larguer les amarres dès le lever du soleil lundi matin. Il y a quarante milles à parcourir jusqu’à la marina Raffles à l’ouest de Singapour. Le courant de marée, violent, comme dans tout détroit, sera dans le bon sens. Il faudra simplement faire attention aux innombrables cargos qui empruntent cette route maritime reliant l’océan Indien à la mer de Chine.

Du lundi 20 au mercredi 29 septembre 2010 – Raffles Marina sur l’île-cité-état de Singapour

Qui n’a pas entendu parler de Singapour ? Qui n’a pas des images et quelques clichés dans la tête ?

Singapour
, un des quatre dragons de l’Asie avec la Corée du Sud, Taïwan et Hong Kong : une ville propre où il est interdit de manger des chewing-gums ou de cracher par terre ; une ville où les prix défient toute concurrence en particulier pour l’informatique et les appareils photos ; une ville de gratte-ciel avec des chinois partout ; une cité-état de la libre entreprise ; une république démocratique.
Des idées toutes faites ! Une réalité bien différente !

Certes, au premier coup d’œil, la ville paraît propre, surtout pour nous qui venions de passer deux mois en Indonésie. Le métro, appelé ici le MRT, est comme neuf. Pas un tag ! Des sièges en bon état ! Des odeurs aseptisées ! Des affichettes indiquent le montant de l’amende lorsqu’on enfreint les interdictions de manger, de boire ou de fumer dans les rames ou les couloirs. Les rues sont balayées, les poubelles sont ramassées et les bas-côtés des voies rapides sont entretenus, plantés d’arbustes et fleuris. A me lire, vous imaginez une île-cité-état exempte de pollution, un vrai petit paradis écologique !

Que nenni ! Singapour est l’un des tout premiers raffineurs mondiaux de pétrole et l’écobuage, mal maîtrisé, de ses voisins empoisonne régulièrement l’air déjà peu salubre. Les mangroves, si essentielles pour la qualité de l’eau, ont disparu. Les travaux pour gagner du terrain sur la mer remuent la boue et troublent considérablement l’écosystème marin. De plus, après avoir remonté le détroit de Malacca depuis Singapour jusqu’en Thaïlande, nous pouvons affirmer que ce bras de mer entre l’Asie du sud-est et l’Indonésie n’est qu’un gigantesque égout, un cloaque.

Les prix ! Parlons-en ! Tout est aussi cher, voire plus cher que chez nous. Et quelles garanties peut-on espérer sur le matériel une fois rentrés en Europe ? Les services sont également hors de prix. Nous avons du limiter au strict minimum indispensable les travaux et les achats que nous avions prévus.

Le niveau de vie des Singapouriens est un des plus élevés du monde. Des dizaines et des dizaines de milliers de Malais prennent chaque jour un des deux ponts reliant l’île de Singapour à la péninsule malaise pour venir travailler ici et rentrer chez eux le soir. Même s’ils se font exploiter, c’est toujours bien mieux que ce qu’ils pourraient espérer en Malaisie.

L’économie de Singapour repose sur les services bancaires et financiers, le commerce, le tourisme, les chantiers navals et le raffinage du pétrole, sans oublier l’incroyable activité maritime et portuaire due à sa position stratégique à l’entrée sud du détroit de Malacca.

Les gratte-ciel ? Les Chinois ? Ça c’est vrai ! Enfin presque … on trouve les immenses buildings modernes dans le quartier des affaires au centre de Singapour. Ailleurs ce sont d’innombrables tours d’habitations tout à fait quelconques, les HDB, autrement dit les HLM locaux. En 1947, Singapour comptait moins de sept cents mille habitants répartis par communautés dans les ruelles des anciens quartiers malais, chinois ou indien. Aujourd’hui cinq millions de personnes vivent à Singapour : la plus forte densité de population au monde après Monaco. 85% des Singapouriens habitent dans les HDB.

Trois-quarts de la population est d’origine chinoise. L’autre quart est essentiellement d’origine malaise ou indienne. Ce qui fait de Singapour une petite île très peuplée avec quatre langues officielles, rien que ça !  Le mandarin bien sûr ainsi que le malais et le tamoul. Ça fait trois !

Et la quatrième ? … C’est l’anglais. D’une part parce que les Britanniques n’ont lâché cette colonie qu’en 1965, d’autre part parce qu’il faut une langue commune aux trois ethnies principales pour communiquer et tant qu’à faire autant que ce soit la langue du commerce international.

Nous allons passer neuf jours dans la Raffles Marina.

Une petite digression sur « Raffles » s’impose : Sir Thomas Stamford Raffles était un naturaliste et néanmoins militaire de sa Gracieuse Majesté d’Angleterre à la demande de laquelle il fonda en 1819 un poste de commerce stratégique sur l’île située à la pointe sud de la péninsule malaise. Singapour devint ainsi une base navale britannique importante, qui permettait aux Anglais de contrôler le passage à travers le détroit de Malacca.

La Raffles Marina a des installations luxueuses dans un environnement bétonné et plutôt triste. Des ordures flottent entre les pontons mais on nous prête, pour la douche, jusqu’à quatre draps de bain par jour et par personne. On a accès à la salle de musculation et un bus gratuit emmène qui veut plusieurs fois par jour à l’immense centre commercial le plus proche où l’on trouve aussi une station de métro pour aller en ville.
Nous irons donc nous perdre dans le centre commercial dont nous finirons par retrouver la sortie complètement abrutis par la musique tonitruante des boutiques.
Nous prendrons le métro pour aller en ville traîner dans Chinatown et Little India, les vieux quartiers chinois et tamoul. Dans les rames, des femmes voilées ou en sari chatoyant côtoient des jeunes filles en mini-jupe. Il est rare de voir quelqu’un avec un livre mais on pianote sur un téléphone portable ou sur un ordinateur. Ecouteurs dans les oreilles, d’autres écoutent la musique d’un baladeur.


Comme Guy et moi n’aimons pas trop les villes d’une façon générale, nous n’avons pas trouvé grand intérêt au centre de Singapour. Par contre, nous avons fouillé dans Internet et dans nos livres pour en apprendre davantage.

C’est là que ça devient « pas joli joli » !

Singapour est un état où la liberté économique permet des enrichissements personnels fabuleux. Il faut savoir qu’en 2009, Singapour affichait la plus forte concentration de millionnaires rapportés à la population totale devançant ainsi Hong-Kong, la Suisse, le Qatar et le Koweït.

On parle de liberté économique, on aurait tendance à faire un amalgame rapide avec « liberté » tout court. C’est là que le bât blesse !

Singapour est certes une république démocratique. Mais on l’a qualifiée, non sans humour, de « 
démocratie autoritaire ».
La liste des entorses aux Droits de l’Homme et du Citoyen est longue :

-
en 2005 le Président a été réélu … sans vote. Je vous sens interloqués ! C’est pourtant simple : le jour de l'élection, Nathan était le seul candidat, les autres candidats ayant été disqualifiés parce qu'ils ne remplissaient pa les critères nécessaires… des critères mis en place, devinez par qui … par le gouvernement sortant

- depuis 1965 seulement trois premiers ministres, tous membres du même parti politique, se sont succédé. Il est à noter que le troisième est le fils du premier

-
la grève est interdite

- la censure est pratiquée

- la pornographie est interdite et certaines pratiques sexuelles désignées par le gouvernement comme contre nature sont illégales

- les lois anti-drogue sont très strictes. C’est le moins qu’on puisse dire. Quiconque pris en possession de 480g de cannabis est passible de la peine de mort. Les étrangers arrivant à Singapour peuvent être soumis à des tests urinaires et sanguins. S’ils sont positifs, la drogue est considérée comme ayant été consommée sur place avec toutes les conséquences que cela suppose

- et surtout, surtout, la peine de mort est encore en vigueur dans ce pays qui se dit évolué et moderne. Les Etats-Unis n’ont qu’à bien se tenir ! Ils ne font pas le poids ! A Singapour, le nombre d’exécutions capitales par habitant est le plus élevé du monde. Selon un rapport d’Amnesty International, 420 personnes ont été pendues entre 1991 et 2005, majoritairement pour trafic de drogue. Vous avez bien lu : 420 pendus sur 14 ans pour moins de  5 millions d’habitants
 

Sans regret aucun, nous allons donc laisser Singapour dans notre sillage. Larguons les amarres !

 

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